GRAVURE A LA MANIERE NOIRE
FiG. 284. — Elisabeth
ET Emma Crewe.
(John Dixon, d'après Sir Joshua
Re\-nolds.)
Si les méthodes de gravure qui dépendent de la ligne ne tentèrent que faiblement le génie anglais, on ne saurait en dire autant du mezzo-tinto, ou gravure a la manière noire, qui se rapproche beaucoup plus de la peinture que tout autre procédé de reproduction.
grandi: nnr.TAGNf: et Irlande
Le mezzo-tinto lui inventé, en 1642, par Ludwig von Slegen, officier de sang allemand et hollandais, au service du Landgraf de Hesse-Cassel. Il communiqua son procédé au prince Rupert, qui fut le premier à l'appliquer avec talent. Sir Christopher Wren, a qui l'on a fait, à une certaine époque, les honneurs de cette découverte, a pu tenir ce qu'il en savait du prince Rupert. Deux petits mezzo-tinto, représentant des têtes de nègres, lui sont attribués.
Le premier artiste qui ait compris tout le parti qu'on peut tirer de la manière noire est un Hollandais, Abraham Blooteling (1634-1700 ?), qui habita Londres de 1672 jusqu'à sa mort (fig. 283).
Abstraction faite des œuvres du prince Rupert, dont la meilleure est le Grand Exécuteur, le mezzo-tinto anglais le plus ancien nous paraît être un portrait de Charles II, par William Sherw^in, qui est daté de 1669. A peu près vers la même époque, parurent à Londres des gravures portant les noms de Richard Tompson et d'Alexandre Browne ; mais on ignore si ces deux hommes furent des éditeurs ou des artistes. L'Irlandais Edward Lutterell (ou Luttrell) (1650 ?-] 710?), dont la Galerie nationale de peinture de Dublin possède un portrait au pastel sur la surface grenée d'une plaque de cuivre préparée pour le mezzo-tinto, Francis Place (1646- 1728), R. Williams (surtout célèbre entre 1680 et 1700), et Isaac Beckett (1653-?) contribuèrent à préparer le grand développement artistique du XVlir siècle, dont John Smith (1652 ?- 1 742) fut l'instigateur. Smith eut la bonne fortune de trouver tout à la fois, en la personne de Sir Godfrey Kneller, un protecteur et un peintre dont les œuvres se prêtaient particulièrement au mezzotinto. Smith ne grava pas moins de 1 30 planches, d'après les tableaux de Kneller. Celui-ci, cependant, ne lui fut pas entièrement fidèle : il fit aussi travailler un autre artiste, Jean Simon (1675-1755 ?), d'origine française, mais que l'Angleterre peut revendiquer comme l'un des siens, parce qu'il n'abandonna le burin pour le grattoir et ne se consacra à ' l'art noir " qu'à son arrivée à Londres, où il fut l'élève de Smith. William Faithorne le jeune,
Fig. 285. — MisTRESs Abington en Muse
DE LA Comédie. (John Watson, d'après Sir Joshiia Reynolds.)
ARTS M1.\EURS
FiG. 280. — L'Espérance
ALLAITANT l'AmOLR.
(Edward Fisher. d'après Sir Joshtia Reynolds.)
déjà mentionné comme graveur sur bois, fit aussi des mezzo-tinto.
Le premier qui grava a l'eau-forte son esquisse sur le cuivre, avant
de poser le fond de mezzo-tinto, fut probablement George White,
surtout en vogue de 1714 a 1731. .
Au début du XVIII siècle, les deux
graveurs à la manière noire les plus
actifs furent les John Faber, père et
fils. Ils étaient originaires de La Haj'e,
mais ils s'étaient établis en Angleterre
quand le second avait trois ans. John
Faber le jeune est le plus connu des
deux par ses gravures, d'après Kneller,
des portraits des membres du Kit-Cat
Club.
A la fin du premier quart du
XVIIF siècle, le mezzo-tinto tomba en
désuétude en Angleterre. Ceux qui
l'avaient pratique avec talent n'étaient
plus, et leurs successeurs ne les valaient
point. Cependant il convient de citer,
parmi ceux-ci, Thomas Beard, qui propagea cet art en Irlande.
Venu a Dublin, il y rencontra John Brooks. Celui-ci visita Londres,
y apprit le mezzo-tinto et retourna dans son pays, où il travailla
pendant un certain temps. Un élève de Faber le Jeune, Andrew
Miller, l'avait accompagné. Ainsi, Beard, Brooks et Miller entretinrent la vie du mezzo-tinto, pendant la période de sa défaveur,
et, par une école que créa le second, ils préparèrent le grand mouvement qui marqua la seconde moitié du siècle.
Dans le principe, ce mouvement ne fut dû qu'a des Irlandais, dont James Mac Ardell, eleve de Brooks, est le plus célèbre. La vie de cet artiste fut courte ; il mourut a trente-sept ans, après avoir produit plus de deux cents gravures, dont les meilleures n'ont pas été surpassées. La renommée de Mac Ardell est surtout fondée sur une série de trente-sept planches d'après Reynolds ; mais beaucoup de ses gravures,
FiG. 287. — Lady Chambers.
(J. Macardell, d'après Sir
Joshua Reynolds.)
faites d'après d'autres peintres, depuis Van Dyck jusqu'à Hudson, sont aussi belles.
Richard Houston, contemporain et compatriote de Mac Ardell, l'aurait peut-être égalé, sans une intempérance qui a réduit a l'impuissance tant d'autres Irlandais de talent. Houston a laissé environ cent-soixante bonnes planches et une grande quantité de travaux sans valeur, auxquels il fut réduit par son inconduite. Richard Purcell et Charles Spooner, aussi peu sobres que Houston, n'eurent pas son habileté. Parmi les autres artistes Irlandais, on peut encore citer : Michaël Ford, Michaël Jackson, Edvs^ard Fisher, John Dixon, James Watson et Thomas Frye. Ce dernier fut plus original que la plupart des graveurs. Ceux de ses dessins qui existent ont de la valeur, et les meilleurs sont des portraits, de grandeur naturelle, dont il est entièrement l'auteur. James Watson mourut le dernier de cette pléiade, en 1 790. 11 laissa une fille, appelée Caroline, qui acquit une certaine réputation dans l'art de la gravure au pointillé.
Le mezzo-tinto fut à son apogée dans les trente dernières années
du xviir siècle. Des gravures isolées avaient atteint la perfection beaucoup plus tôt, telles que le Monmouth de Blooteling, la meilleure des gravures de John Smith, la Lady Chambers de Mac Ardell (fig. 287), etc. ; mais ce fut seulement lorsque les graveurs anglais se sentirent aiguillonnés par les Irlandais de l'école de James Brooks qu'ils s'adonnèrent pleinement à leur art et répandirent leurs travaux, en quelque sorte à la volée, sur tout le pays qu'ils enthousiasmèrent. Le plus ancien maître de cette grande période fut John Finlayson, dont Elizabeth duchesse d'Argyll (1770) est le chef-d'œuvre. Immédiatement après lui vinrent : William Pether, célèbre par ses gravures d'après Rembrandt et les tableaux éclairés à la chandelle de Wright de Dorby ; John Watts, très vigoureux, mais qui poursuivit sa carrière en amateur ; Philip Dawe, qui se complaisait, comme Pether, dans les clairs-obscurs ; Jonathan Spilsbury ; Giuseppe Marchi, élève de Reynolds ; Earlom (1743-1822) ; John Raphaël
F IG. 288. — Les Ladies
Waldegrave.
(Valentin Green, d'après sir Joshua
Reynolds.)
ARTS .\fl.\EURS
FiG. 289. — Lady Caroline
Price.
(.John Jones, d'après Sir Joshtia
Reviiolds.)
Smith (1752-1812); enfin Valentin Green et John Jones, dont le talent l'emporta sur celui de beaucoup d autres. Green, né en 1 739, vmt a Londres en 1 755. Il entra à l'Académie royale des arts en 1 775 et mourut en 1813. La valeur de ses gravures est faite en grande partie de leur délicatesse et de leur fidélité dans la reproduction des originaux. Les meilleures sont : les Ladies Waldegrave (fig. 288), Lady Betty Delme et la Countess of ■Aylesford, d'après Reynolds ; Ozias Humphry, d'après Romney. John Jones naquit en 1 745 et mourut en 1 797.
Son talent, très varié, fut inégal. Lady Caroline Price (fig. 289) et Charles James Fox, d'après Reynolds, le Dulce domum, d après W.-R. Bigg, sont celles de ses œuvres qui ont le plus de renommée. Earlom ( 1 743- 1 822) était à la fois très hardi et fort habile. Il a gravé, a la manière noire, des sujets difficiles, comme les tableaux de fleurs de Van Huysum et les paysages de Hobbema. John Raphaël Smith, que nous citons en dernier lieu, fut peut-être le meilleur de tous. Ses nombreuses gravures ont un éclat mcomparable et témoignent de beaucoup de talent. La plus ancienne, datée de 1 769,
est un portrait de Pascal Paoli. John Raphaël Smith cessa de produire en 1 809. D'autres graveurs a la manière noire, d'une célébrité moindre, furent Thomas Watson (1743-?); William Dickinson (1746-1823); Robert Dunkarton (1744- 1811); John Murphy (surtout célèbre entre 1 780 et 1809); Charles Townley (1748-1800 ?); James Walker (1748- 1819) ; William Doughty (produisit surtout entre 1 775 et 1 782) ; Henry Hudson (très actif entre 1 782 et 1 793) ; Thomas Burke (1 749-181 5) ; Josiah Boydell (1 750-181 7) ; Fig. 290. - Sir J^j^n Dean (mort en 1 793) ; Thomas Park
n J^t^Tr . (né en 1760; abandonna la gravure en
(J. R. Smith, d'après i -Trv-7\ t i /-^ / 1 -7 - r i -mnx
Gainsborough.) \797) ; Joseph Grozer ( 1 733- 1 799j ; et
GRANDI-.-HRETAC.NE l'.T IRLANDE -
Charles Howard Hodgee (1 764-1837). Au XIX siècle, les graveurs à la manière noire qui se rattachent a la grande période, beaucoup plus qu'a la Renaissance moderne, furent : John Young (1755- 1825) ; William Say (1768-1834), qui expérimenta le premier la gravure sur acier; George Tonnley Stubbs (1756-1815) ; William (1766-1816) et James Ward ( 1 769- 1 859) ; George Dawe(1781- 1829) ; George Clint (1790-1835) ; S. W. Reynolds (1 773-1835) ; William Whiston Barney (mort en 1800) ; Charles Turner (1773- 1857) ; Henry Meyer (1782- 1847) ; Thomas Lupton (1 791-1873) ;
John Richardson Jackson (1819- 1 877) ; John Charles ( 1 795- 1 835) et James ( 1 800- 1 838) Bromley ; David Lucas (1802-1881) ; Samuel Cousins (1801-1887).
L'habileté des graveurs a la manière noire, comme on le voit, persista longtemps au Xix' siècle ; mais les circonstances n'étaient plus les mêmes que jadis. Les méthodes employées par les peintres anglais ne se pliaient plus autant que celles de Reynolds, de Romney et de leurs contemporains à la reproduction en mezzo-linto de leurs œuvres. En outre, le costume, sous l'influence sans cesse plus grande de la France, avait perdu tout pittoresque. On ne doit pas s'étonner, dans ces conditions, de la décadence de l'art de la gravure à la manière noire, qui, pratiquement, cessa d être employé vers le milieu du siècle. Son éclipse ne fut que momentanée, et la Renaissance moderne a eu des mezzo-tmto. Mais les artistes se sont appliqués à reproduire, de préférence, des tableaux de l'époque Géorgienne. Deux grandes innovations ont eu lieu dans le courant du dernier siècle. La première est la substitution de l'acier au cuivre ; la seconde est l'invention de l'aciérage du cuivre, qui est aujourd'hui couramment pratiqué. La gravure à la manière noire y a perdu le charme des teintes douces.
Avec la gravure à l'eau-forte, la pureté du mezzo-tinto s'altéra de plus en plus, jusqu'au moment où les deux méthodes furent combinées par Samuel Cousins et entrèrent, pour une part égale, dans le résultat final. Une gravure comme le Midsummer Night's Dream (Songe d'une nuit d'Eté) de Cousins peut être comparée aux des-
FiG. 291. — Samsbury vue
DES Prairies.
(David Lucas, d'après Conslable.)
FiG. 292. — MiSTRESS
Carwardine et son fils.
(J.-R. Smitlh d'après Romney),
ARTS MINEURS
slns au lavis du XVlll' siècle. Le squelette linéaire est fourni par le travail à l'eau-forte et le lavis par celui du grattoir.
En raison de sa nature même, le mezzo-tinto se prête de préférence à la reproduction des peintures de personnages et des portraits dont le modelage est traité largement. Les portraits de Lely, d'Hogarth, de Reynolds (surtout ceux dont les draperies sont de Peter Toms), de Raeburn et de JRomney, beaucoup de portraits de Hoppner et quelques-uns de Lawrence sont de ce nombre. Les portraits de Gainsborough sont plus difficiles à reproduire ; la peinture de cet artiste est trop minutieuse, et ses clairs-obscurs ne laissent pas assez de jeu au graveur qui veut les interpréter à la manière noire. M. Sargent est, de nos jours, le portraitiste dont les œuvres se prêtent le mieux à ce genre de travail. Le paysage ne peut être rendu qu'avec beaucoup de peine. Earlom a fait preuve d'habileté en interprétant les tableaux dé Hobbema ; Turner et ses graveurs ont produit des merveilles, avec leur méthode mixte, dans le Liber studiorum ; David Lucas nous a donné, avec une vigueur extraordinaire, un aspect du talent de Constable. Mais les meilleures œuvres de ces artistes ne valent point celles que l'on a tirées des tableaux de Reynolds et de Romney.
De nos jours, les graveurs en mezzo-tinto suivent généralement
les méthodes les plus anciennes et les plus pures. L'aciérage des planches de cuivre, en rendant possibles les forts tirages sans amener sensiblement l'usure du métcJ, a d'autre part fait renoncer à peu près complètement à la gravure sur acier et à la gravure a l'eau-forte. Il en résulte que, des anciens procédés de reproduction, le mezzo-tinto reste seul, avec des œuvres qui ne
FiG. 2q3. — Château Raglan.
(J. M. W. Turner; Liber studiorum.)
sont point fort au-dessous de celles de la grande époque.
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