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ARCHITECTURE GOTHIQUE PRIMITIVE OU PREMIER STYLE OGIVAL

ON n'est pas encore parvenu à établir l'origine de l'ogive ; le problème est bien plus complexe qu'il ne paraît. En Angleterre, on la trouve en germe dans l'arc brisé des constructions romanes ou normandes. Ce ne fut d'abord qu'un expédient. On employa l'arc brisé, dans des cas particuliers, quelquefois d'une façon décorative. Puis l'idée vint de s'arrêter davantage à un système d'une souplesse remarquable, d'en étudier plus à fond la puissance et les ressources. Le style gothique en est résulté. Son avantage est d'économiser notablement les matériaux, d'alléger les édifices. Entre les mains de constructeurs qui avaient amené les derniers travaux normands au point où nous les trouvons, l'évolution n'en pouvait être que rapide.

Les Cisterciens sont les premiers qui aient fait usage, en Angleterre, de l'art ogival. Ils ne l'employèrent, 11 est vrai, que dans sa forme la plus simple et la moins ornée, mais avec une singulière Intelligence. Leurs abbayes, — les cloîtres de Fountalns notamment (fig. 42 et 60), — en sont des exemples remarquables. Les bas côtés de l'église de Fountalns témoignent, d'autre part, du soin des architectes cisterciens en matière de construction. Chaque travée y est constituée, d'abord, par sa propre voûte, ensuite par des arcs

FiG. ùo.

— CLoilHIC DE 1,'AbBAVK DIC FOUNTAINS.

qui portent d'un côté sur les piliers de la nef, de l'autre sur des corbeaux du mur extérieur. Par la, les poussées les plus dangereuses sont réduites a leur minimum ; mais ce n'est qu'au détriment de l'esthétique.

L'histoire de l'architecture ogivale a été dénaturée par l'esprit de parti. Rickman, suivi par d'autres auteurs, a affirmé que cette architecture s'était formée en Angleterre et méritait le nom de style anglais. D'autres ont prétendu qu'elle était d'origine purement française et que partout ailleurs on n'avait fait que l'imiter. Les deux thèses sont également fausses. La seconde pourrait trouver quelque crédit si l'on avait des exemples de monuments anglais qui fussent des copies de monuments français ; s'il y avait, par exemple, entre l'abbaye de Westminster et telle église française, les rapports qu'on constate entre l'ancienne église de Canterbury et le monastère de Saint- Etienne à Caen. Mais ces exemples n'existent pas. En réalité, l'art gothique français et l'art gothique anglais ont bien une source commune ; mais ils se sont développés chacun de son côté. Nous avons déjà dit que l'Angleterre et le Nord de la France constituaient à peine deux nations à l'époque des Plantagenets. La fréquence des rapports entre les Normands et les Anglais devait conduire tout naturellement à des échanges d'idées. Ce qui se faisait dans un pays ne pouvait être ignoré de l'autre. Mais, dans chaque pays, les idées étaient appliquées d'une manière différente, suivant le génie propre de ses habitants. Westminster en est une preuve (fig. 61 et 62). L'influence française s'y fait sentir dans le plan (fig. 78) et dans certains détails de l'élévation, mais tout le reste nous paraît

Fig. 6i. — Chœub

DE l'Abbaye DE Westminster

ARCHITECTURE GOTHIQUE PRIMITIVE

FiG. Ô2. — Nef de l Abbaye DE Westminster.

anglais. Il nous semble que les proportions moins importantes, les dessins des arcs et des fenêtres, les moulures, les chapiteaux, les abaques, la décoration des surfaces sont caractéristiques à cet égard. Si une comparaison nous était permise, nous dînons de Westminster qu'elle est comme une nouvelle qui serait écrite en anglais sur des données françaises. L'abbaye doit être l'œuvre d'un architecte anglais inconnu, doué d'une très grande faculté de sélection, ce qui était rare au Moyen Age, et dont le talent nous a laissé le spécimen le plus parfait peut-être de tout ce qu'a

produit l'art ogival. Dès le début du Xll siècle, les formes de la construction normande se sont affinées. Les murs sont devenus

plus minces, les ouvertures plus larges, les ordres plus nombreux, les motifs de décoration plus riches et plus variés. Cette transformation, où l'on peut trouver, nous l'avons dit, comme une tendance vers l'art gothique, progressa très vite quand on sut se servir de l'ogive. Il fut alors possible à ceux qui l'employèrent de résoudre, notamment pour les voûtes, une foule de problèmes dont la solution avait beaucoup embarrassé les constructeurs normands. Le meilleur exemple de cette transition entre le cintre et l'ogive nous est fourni peut-être par la cathédrale de Chichester (lig. 54), où la nef est normande, alors que dans une des travées du chœur les deux sj^stemes sont très heureusement combmés. Ce chœur, toutefois, n'est nullement

FiG. 63. — Transept

ORIENTAL DE LiNCOLN.

FiG. 64. — Façade occidentale DE la Cathédrale dl Lincoln.

l'exemple le plus ancien, car il ne fut bâti qu'après l'incendie de 1 1 86, qui consuma une grande partie de la cathédrale. En Angleterre, le passage du cintre à l'ogive n'a pas été brusque. Pendant un certain temps, les constructeurs anglais se servirent, suivant leurs préférences, de l'un ou de l'autre des deux styles. En France, il n'en fut pas de même.

L'invention s'y développa avec beaucoup plus de rapidité et de logique que partout ailleurs ; mais il n'en demeure pas moins que c'est l'Angleterre qui possède, avec Durham (fig. 57), la plus vieille construction de style ogival.

Les mêmes auteurs, qui veulent que tout ce qui est beau vienne de France, ont affirmé gratuitement que le chœur et le transept oriental de l'église de Lincoln étaient français (fig. 59 et 63). En réalité, tous les détails y sont anglais ; il n'y a pas en France une seule église qui les fournisse. L'opinion de Viollet-le-Duc, dont on connaît la compétence en matière d'art, est la réponse la plus significative que l'on puisse faire à ces contempteurs de l'art anglais : Après un examen approfondi, dit-il, je ne puis trouver dans le plan général, ni dans aucune des parties de la cathédrale de Lincoln, quoi que ce soit qui rappelle l'école française du XII» siècle (de 11 70 a 1220), qui caractérise si complètement les cathédrales de Paris, de Noyon, de Sentis, de Chartres, de Sens et même de Rouen. La construction de Lincoln est anglaise; les profils de ses moulures sont anglais ; ses

Fig. 65. — Cathédrale de Salisbury

ornements sont ang

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œuvre

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• siècle.

ARCHITECTURE GOTHIQUE PRIMITIVE

Viollet-le-Duc était — —

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FiG. 66. — Cathédrale de Salisbury.

d'ailleurs si bien convaincu de l'origine anglaise du chœur de Lincoln qu'il ne voulut pas accepter la date de 1 1 90 donnée pour sa construction.

Il lui paraissait impossible que des architectes anglais aient pu anticiper à tel point sur ceux de son pays.

Mais l'authenticité de cette date ne semble

pas contestable. Rien ne s'oppose à ce que l'on admette que les

principes de l'architecture gothique aient été suivis, en France, avec beaucoup plus de rigueur qu'en Angleterre ; il en a été de même pour les principes de toutes les formes d'art. Mais il ne faut pas en conclure que la France ait toujours eu le mérite de la spontanéité et qu'elle n'ait jamais subi l'influence du dehors. La partie contestée de la cathédrale de Lincoln n'est d'ailleurs exceptionnelle que par sa date. Elle s'adapte pleinement, par son caractère, au style anglais. Elle n'a rien qui soit de nature à nous faire croire, comme en présence de la cathédrale

FiG. 67. — Salle capitulaire

DE la Cathédrale

de Salisbury.

Canterbury, par exemple, que nous soyons sur les confins du domaine royal français. Le transept de Lincoln marque un grand pas sur tout ce que l'on avait fait jusque-là en Angleterre ; mais ce pas est

FiG. 68.

Plan de la Cathédrale DE Salisbury.

dirigé vers l'idéal anglais. Le gothique anglais et le gothique français sont deux dialectes d'une même langue. Les disciples de l'un ne pouvaient pas plus pratiquer celui de l'autre que les habitants du Berkshire ne se servent du dialecte du comté d'Aberdeen pour exprimer une idée commune. Quand nous constatons, en Angleterre, la présence des Français dans une construction, nous voyons aussi que leur travail est purement français. Le chœur de Canterbury, par exemple, est une œuvre française jusque dans ses moindres

FiG. 69. — Transept Sud et tour

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