LE BARBIER DE SÉVILLE
LSS JOURS COMPTÉS.— LA CEN80IIE. — LES COMPARAISONS. —LE LIBRETTISTE AMATEUR.— LE BIVOUAC MUSICAL. — LE TRAVAIL. — LES COPISTES. — TREIZE JOURS BIEN EMPLOYÉS.
— LA BARBE ET LE BARBIER. — LES DEUX CABALES. — LA PRÉFACE MODESTE. — LES SIFFLETS A LA PORTE. — l'hABIT COULEUR NOISETTE. — LES CORDES BRISÉES. — M"** GIORGI-RIGBETTI. — LE CALME MOMENTANÉ. — U CHUTE ET LES BLESSURES. — LE SAIGNEMENT DE NEZ ET LE MOUCHOIR. — ÎA PETITE POSTE. — LE CHAT. — LE BOISST D*ANGLAS DE LA MUSIQUE. — l'eXEMPLE UNIQUE. — LE LENDEMAIN DE LA CHUTE.
— LE CAPnOLS EST PRÉS DE LA ROCHE TARPÉIENNE.
Rossini n^avait pas de temps à perdre pour remplir les conditions du contrat du 26 décembre 1815. En supposant toutes choses préparées à souhait, il lui restait vingt-deux jours francs pour écrire complètement le premier acte de son nouvel ouvrage et une grande partie du second ; en effet, le premier acte devait être livré le 20 janvier et le second le 24, la première représentation de la pièce étant fixée au 5 février^ et les usages des théâtres italiens accordant douze jours aux exécutants pour les répétitions partielles et générales d'un opéra bouffe. Or, le compositeur ne pouvait commencer son travail
que le 29 décembre^ puisque son temps était pris le 26, le 27 et le 28 par les trois premières représentations de Torwaldo e Dorliska.
Nous supplions qu'on nous pardonne Texlrême sécheresse de ces détails. C'est précisément parce qu'ils sont d'une extrême sécheresse qu'ils font bien connaître, en les photographiant pour ainsi dire, les réalités de la partie positive de cette existence, que les éblouissements d'une immortelle gloire empêchent souvent de voir telle qu'elle fut pendant la carrière militante du compositeur.
Rossini était soumis au bon plaisir de l'entrepreneur, on se le rappelle, pour le choix d'un livret vieux ou neuf^ et cet entrepreneur était soumis lui-même au bon plaisir de la censure romaine ; or, cette censure, gardienne sévère et vigilante des mœurs si pures des habitants de la ville éternelle, mue, nous devons le croire, par les plus respectables scrupules, refusa tous les sujets de pièce que l'entrepreneur du noble théâtre de la Torre Argentina imagina de soumettre à sa haute appréciation. Et les jours strictement comptés s'écoulaient sans que le compositeur vît rien venir. Enfin, Vimpresario dans l'embarras, ne sachant plus où donner de la tête, jeta, comme au hasard, le nom du Barbier de Séville au milieu d'une conversation avec les censeurs; et ces vénérables fonctionnaires, trouvant sans doute le sujet de la comédie de Beaumarchais essentiellement moral, conforme de tous points aux grands principes dont la garde leur était confiée, s'empressèrent de lui donner leur sainte et précieuse approbation.
Voilà donc notre compositeur en possession d'un sujet de livret approuvé par la censure. Mais, ce sujet, l'un des plus grands maîtres de l'école italienne, l'illustre Paisiello l'avait déjà traité pendant son séjour à Saint-Pétersbourg, et, bien que le Barbier de l'auteur de l'adorable Molinara n'eût pas reçu en Italie un accueil bien chaleureux, Rossini craignait, en écrivant une musique nouvelle sur la même pièce, d'être accusé d'irrévérence envers son glorieux devancier. Le parti de l'anciennje école était encore très-fort.à Rome à cette époque, et les hardies innovations du jeune maestro y ren-
contraient autant d'adversaires au moins que de partisans. Prêter le flanc à la critique facile des comparaisons, fournir un prétexte trèsavantageux à ceux qui déjà l'accusaient de briser insolemment les traditions et de fouler aux pieds les choses les plus respectables, tout cela ne souriait guère à Rossini ; mais il avait donné sa signature; il fallait y faire honneur, contre vent et marée. Le temps, d'ailleurs, s'écoulait, et il n'y avait pas une minute à perdre.
Stendhal dit que Rossini prit le parti d'écrire à Paisiello, qui était alors à Naples, une lettre extrêmement respectueuse, dans laquelle il lui exposait l'état exact des choses, et le priait de tenir compte des nécessités impérieuses de la situation. Le vieux maître aurait répondu politiquement qu'il ne s'offensait en aucune façon de ce qu'on voulait faire. Stendhal a été mal renseigné. Il n'y a pas eu de lettre écrite à Paisiello; seulement, une préface dont nous donnerons le texte a été placée en tête du livret du nouveau Barbier.
L'autorisation de la censure, cependant, ne suffisait point; pour écrire une partition, il faut un livret, et celui du nouvel ouvrage n'était pas même ébauché. L'entrepreneur Cesarini proposa ou imposa pour librettiste à Rossini le seigneur Sterbini, secrétaire du trésor. Le musicien tint ce langage à son futur collaborateur : a Étes-vous homme, lui demanda-t-il, à vous installer chez moi et à travailler sans trêve et sans repos jusqu'à ce que l'ouvrage soit entièrement terminé? b Sterbini répondit d'une manière affirmative, et voilà nos gens à la besogne.
Il faut noter que pendant presque tout le temps de sa carrière en Italie, Rossini a dû travailler avec des librettistes amateurs, qui ne connaissaient ni le théâtre ni les coupes de vers favorables à la musique. Il a fallu bien souvent qu'il les dirigeât, même dans les plus petites choses. Outre son travail, il était obligé de faire une partie de leur tâche. Sterbini fui un de ces librettistes amateurs.
Essayons de faire voir, d'après les témoignages les plus dignes de foi, comment fut accomplie la formidable besogne de la création du Barbier.
Dans une chambre du logement affecté à Rossini par la munificence du seigneur Puca Sforza Cesarini, le compositeur et le librettiste s'évertuaient à qui mieux mieux, le librettiste à faire des vers sur les situations et selon les coupe» que lui indiquait le compositeur^ et celui-ci à mettre en musique ces vers improvisés. Malgré les grandes facilités que présente la versification italienne, le poëte, bien souvent, ne parvenait pas à suffire à la consommation du musicien; mais Rossini, que rien n'embarrasse, allait toujours en avant; pour tout secours^ il y avait là un exemplaire de la pièce de Beaumarchais et la partition du Barbier de Paisiello : la pièce, pour en tirer des situations et des indications; la partition^ pour éviter, autant que le permettait le sujet, de développer les scènes auxquelles le vieux maître napolitain avait donné le plus d'importance, ou pour les traiter sous une forme nouvelle, afin d'écarter, dans la mesure du possible, les analogies, et, du même coup, le danger des comparaisons.
Par bonheur, Sterbini savait le français; il avait lu à Rossini la pièce de Beaumarchais^ de sorte que le compositeur connaissait l'ensemble de l'ouvrage qu'il devait mettre en musique. C'est un avantage dont il a joui bien rarement en Italie. Presque toujours, il était obligé d'écrire les premiers morceaux d'un opéra sans avoir les paroles, ou même le scénario du reste. Mais revenons au Barbier.
Dans la chambre voisine de celle où travaillaient les auteurs, s'étaient installés les copistes du théâtre, lesquels, dès que Rossini avait fini de couvrir de notes une feuille de papier réglé, la lui tiraient des mains sans lui donner le temps d'y jeter de la poudre, afin de transcrire au plus vite les parties séparées des rôles, des chœurs et des instruments.
A l'aimable distraction des allées et venues et des conversations des copistes, il faut ajouter, pour être exact, les nombreuses visites du directeur, naturellement très-curieux de savoir si la besogne avançait, et celles des chanteurs, qui ne manquaient pas, on le peut croire, de venir prendre un avant-goût de leurs rôles, et de
prier le compositeur d'écrire des choses très-avantageuses pour leur voix et leur virtuosité.
C'était comme à la guerre : on mangeait quand on pouvait; on dormait sur un canapé lorsqu'on ne pouvait plus résister au sommeil.
C'est ainsi que fut écrit, en treize jours, dans un accès de la fièvre du génie, cet incomparable Barbier, qui durera, certes, aussi longtemps que* l'art des sons et des rhythmes lui-même.
Il n'y a pas longtemps, Possini contait que pendant ces treize jours, il ne s'était pas fait faire la barbe.
— Il est étrange, lui dit son interlocuteur, que vous ne vous soyez pas fait raser à cause du Barbier.
— Si j'avais eu la barbe faite, répondit le maestro avec son fin sourire, je serais sorti; et si j'étais sorti, je serais rentré trop tard.
Pendant que le compositeur faisait des prodiges de génie et d'activité pour créer son œuvre et donner de la pâture aux copistes, ses adversaires travaillaient, de leur côté, non dans le but de créer, mais dans celui de détruire ; le vieux Paisiello, dont le redoutable talent pour l'intrigue n'était pas diminué par les années, excitait, en dessous, toutes les colères du parti de l'ancienne musique, parti très-nombreux et très-puissant à Rome en ce temps-là, nous l'avons déjà dit. Pour comble de disgrâce, le librettiste Sterbini, fort innocent, à coup sûr, des méfaits de la musique nouvelle, avait aussi, pour des raisons qui ne sont point parvenues jusqu'à nous, une foule très-compacte d'ennemis. Rossini, par bonheur, ignorait l'affection négative qu'inspirait son collaborateur à beaucoup de gens. S'ill'eût connue, ses inquiétudes, hélas I trop bien fondées, auraient pris des proportions redoutables.
C'est dans ces conditions de double hostilité qu'eut lieu la première représentation du Barbier de Séville, à l'époque fixée par le contrat. Pour cette grande occasion, Rossini voulut faire une toilette recherchée; il étrenna un bel habit à boutons d'or, en drap espagnol couleur noisette. Cet habit, où le tailleur avait prodigué tout
son talent, était un cadeau de Barbaja. II occasionna bien des malheurs.
Timeo Oanaos et dona ferentes.
En vain^ pour conjurer les orages prévus^ le jeune compositeur avait mis en tète du livret une préface toute modeste, où il parlait de Paisiello avec la plus vive et la plus sincère admiration, comme on le verra plus loin. Ce paratonnerre ne lui fut d'aucun secours. Avant Touverture des portes du noble théâtre de la Torre Argentinay les sifQets commencèrent à se faire entendre. Â l'entrée de Rossini dans Torchestre, la vue de Thabit couleur noisette dont il s'était orné, fit éclater les rires, les interpellations et les sifflets. Les descendants des anciens maîtres du monde étaient des gens trpp sensés pour supposer qu'un homme vêtu d'un habit de cette couleur pût avoir la moindre étincelle de génie, et que sa musique méritât d'être écoutée un seul instant. Les couleur^ en effet, sont des choses de grande conséquence, a Les nègres, dit Montesquieu^ ont la peau si noire qu'il est impossible de les plaindre, b
L'ouverture fut exécutée au milieu d'une rumeur semblable, dit Zanolini, à celle qui annonce l'approche d'une procession. C'était l'ouverture composée par Rossini pour le Barbier y et perdue depuis, par la faute du copiste, et non l'ouverture de FAureliano, qu'on place maintenant si mal à propos en tète du chef-d'œuvre comique (1). — Garcia, au premier air du rôle d'Almaviva , voulut, en digne enfant de l'Ibérie, s'accompagner lui-même sur la guitare. Pour dominer le tumulte, il pinça les cordes de son instrument d'une si terrible force , qu'elles se brisèrent toutes à la fois... Et le public de rire et de siffler de plus belle, et d'apostropher le chanteur... Rossini, de l'or-
(1) Le morceau composé par Rossini pour la scène de la leçon de musique est perdu, comme Touverture originale du Bar6ier. C'était un morceau d'ensemble où, naturellement, Rosine avait la partie dominante ; il est permis de croire que le copiste n'est pas le seul coupable en cette affaire. Les cantatrices, par amour-propre, ont toujours voulu placer un morceau de leur choix dans cette scène.
chestre, lui dit de ne pas s'arrêter et joua sur l'épinette d'accompagnement la partie de guitare; et le public rit et siffla de nouveau, avec une verve toujours croissante. Il est visible qu'un homme vêtu d'un habit couleur noisette ne saurait parler sans se couvrir de ridicule, même lorsqu'il s'agit de sauver l'œuvre de son génie. La cavatine de Figaro et le duo entre le barbier et le comte ne furent pas écoutés : le calme se rétablit un moment, au bel air de Rosine Una voce poco fa. M"* Giorgi, née'' Righetti , qui créa le rôle, était fort aimée à Rome, plus pour sa très-belle voix que pour son talent de cantatrice, dont ses contemporains ne font pas un éloge sans restriction. Trois s?ilves d'applaudissements accueillirent l'artiste, et peut-être Tair qu'elle venait de chanter. Rossini se leva et salua le public; l'orage semblait calmé ; l'apparition de Bazile le fit éclater derechef, et plus terrible que jamais. Le rôle de l'organiste du grand couvent était, rempli par un chanteur de la chapelle Sixtîne nommé Vitarelli. A son entrée en scène, le malheureux artiste, qui s'était grimé d'une façon très-originale, et qui comptait sur l'effet de sa première apparition pour rétablir définitivement le succès de l'ouvrage, le malheureux artiste trébucha dans un trappillon et fît une horrible chute. 11 se releva le visage couvert de blessures et le nez presque brisé. Le bon public, comme jadis ses ancêtres au Colisée, vit avec joie cette effusion de sang. Il rit, applaudit, demanda bis, fit, en un mot, un vacarme abominable. Quelques personnes, croyant que cette chute faisait partie intégrante du r61e, crièrent au mauvais goût et donnèrent des marques de la plus vive colère.
C'est dans ces conditions encourageantes que le navré Vitarelli dut chanter l'air incomparable de la Calomnie. A chaque instant, il était obligé de porter à son nez le mouchoir qu'il tenait à la main pour étancher le sang de sa principale blessure, et chaque fois qu'il se permettait ce mouvement, si nécessaire en pareille occurrence, les sifflets, les interpellations et les rires partaient de tous les points de la salle.
— lift —
Lancé dans cette voie^ le public ne sut plue s^arrèter. Le déli* cieux dnode la lettre lui-même ne trouva pas grâce devant lui. C'était un peu la faute du librettiste, il est vrai. Dans un but que nous ne pouvons comprendre^ ce librettiste avait surabondamment prodigué les allées et les venues de lettres et de billets. Bossini avait diminué de son mieux le service de cette petite poste. Mais il était encore trop actifs et la lettre du duo, venant après beaucoup d'autres, augmenta, si c'est possible, l'hilarité malveillante de l'auditoire.
Pour comble de désastre, un chat vint, pendant le superbe finale se mêler aux exécutants. L'excellent Figaro Zamboni le chassait-il d'un côté, il revenait de l'autre se jeter dans les jambes de Bartolo- Botlicelli. L'infortunée pupille du docteur et la respectable Marce* Une, craignant les égratignures, évitaient avec la plus grande vivacité les prodigieux bonds de l'animal affolé, qui ne respectait que le glaive du chef de la patrouille ; et le charitable public l'appelait, imitait ses miaulements, et l'encourageait de la voix et du geste à continuer son rôle improvisé.
Un gaillard aux formes athlétiques, placé au milieu du parterre, — ce Romain-là n'était pas un claqueur, on en peut être sûr, — trouvant le final trop sérieux, monta sur sa banquette et s'écria d'une voix formidable : — - Voilà les funérailles de don Cogl. ..
Pendant toute la bagarre du premier acte, Rossini avait répondu très-vertement et très-spirituellement, on le peut croire, aux interpellations^ aux railleries et aux injures quilui étaient adressées, parlant à sa personne, comme disent les huissiers. Et lorsqu'il pouvait se dispenser un moment de faire son métier d'accompagnateur, il montait sur sa chaise et applaudissait les dignes interprètes de son œuvre, avec un indomptable courage, pour les venger des sifflets et des railleries du public.
Une telle protestation eut ses suites naturelles. Il ne fut pas possible d'entendre une seule note du second acte, tant l'auditoire était exaspéré. Dans la déroute des chanteurs et de l'orchestre, le seul Rossini, ferme comme un roc, impassible comme le Juste
d'Horace, tint bon jusqu'à la chute du rideau, sans plus s'émouvoir que s'il eût été question de l'œuvre de son plus mortel ennemi.
Et lorsque ses dévoués interprètes, après avoir quitté leurs cos* tûmes, coururent chez lui pour le consoler, ils le trouvèrent dans son lit, dormant comme un bienheureux.
Tel fut Taccuell dont le public de Rome gratifia^ le premier soir, cet incomparable Barbier, qui, depuis, partout chanté^ traduit en toutes les langues, a fait la Joie et les délices de l'univers civilisé, et les fera tant que l'art des sons et des rhythmes trouvera sur cette terre des interprètes et des admirateurs.
Dans l'ordre esthétique, le Barbier est un chef-d'œuvre entre les chefs-d'œuvre ; dans l'ordre critique, il est le plus victorieux des arguments. A ceux qui déclarent le style de la musique vocale ornée impuissant à fournir la peinture à la fois exacte et poétique des caractères et des situations, les accents vrais de la diction expressive des paroles ; à ceux qui veulent faire croire que les vastes plans, les formes architecturales et symétriques du système rossinien sont incompatibles avec les exigences naturelles du théâtre, il suffit d'opposer le Barbier. Ils restent sans réplique.
Presque tous les chefs-d'œuvre àè la comédie et de la tragédie ont été mis en musique par les plus grands maîtres ; leur valeur intrinsèque, leur force expressive et dramatique ont-elles été augmentées par cette transformation? non ! La noble Iphigénie en Aulide de Gluck, le merveilleux Don Juan de Mozart, ses mélodieuses Noces de Figaro^ n'ont fait pâlir ni V Iphigénie de Racine, ni le Don Juan de Molière, ni le Mariage de Figaro de Reaumarchais.
Le seul Barbier de Rossini présente l'exemple, sans précédents connus dans l'histoire, d'une partition qui, écrite après coup sur le sujet d'une excellente comédie, sanctionnée, pour ainsi dire, sous sa forme première, par un grand nombre de représentations, nonseulement fait pâlir cette comédie, mais encore Téclipse tout à fait.
C'est que le Figaro, le Rartolo, la Rosine de Rossini sont plus
— llf) —
Figaro, Bartolo et Rosine que les personnages si vivement, si spîrituellemenl tracés, d'ailleurs, par notre Beaumarchais. La musique leur a donné un mouvement, un accent, une vie qu'ils n'avaient pas au même degré dans la pièce parlée. Quant à Bazile, son air de la Calomnie semble une page détachée d'une partition du Tarinffe^ que Rossini aurait dû composer, et qu'il n'a pas, hélas! composée. Là, le musicien dépasse Beaumarchais de toute la différence qui sépare ce spirituel auteur du maître souverain de Tart du théâtre. Là, Rossini se montre aussi Molière que l'incomparable Molière lui-même.
Ceux qui connaissent bien l'opéra du Barbier, et ceux-là sont assurément très-nombreux, savent reconnaître l'incontestable supériorié de la pièce chantée sur la pièce parlée , déjà si belle par elle-même. Et cette supériorité donne la juste mesure du génie du musicien. Encore une fois, il n'y a pas d'autre exemple dans l'histoire d'une très-bonne pièce éclipsée de la sorte par un opéra composé après coup sur le même sujet.
Le lendemain de la première représentation du Barbier, Rossini s'occupa de quelques changements, de quelques raccords^ et déclara tout net qu'il n'assisterait pas à la seconde soirée. L'entrepreneur n'insista pas. La musique du jeune maestro lui inspirait la plus grande confiance, mais le caractère décidé de Rossini le faisait trembler; il craignait le renouvellement des luttes du premier soir.
Pendant qu'on chantait le Barbier sans lui, le maître était paisiblement dans sa chambre, causant avec ses hôtes des vicissitudes de la terrible carrière des compositeurs. Tout à coup, une rumeur se fait entendre dans le lointain : elle approche, et le nom de Rossini se dégage du tumulte. Il n'y avait plus de doute possible : le public exaspéré venait faire un mauvais parti à l'auteur de l'ouvrage si copieusement sifflé. Rossini crut que les spectateurs du théâtre Ârgentina venaient mettre le feu à la maison. Mais, des voix amies le rassurèrent bientôt. On avait écoulé Ife premier acte du Barbier, on en était ravi, et Ton venait chercher le com-
positeur, qui, ramené au théâtre comme en triomphe à la lueur des torches, y fut applaudi et acclamé plus qu^il n'avait été la veille sifflé et conspué.
Ce n'était pas pour Rossini la roche Tarpéienne qui était près du Gapitole^ c*était le Capitole qui était près de la roche Tarpéienne. Il avait commencé par le supplice pour finir par le triomphe. Mais un moins fort que lui aurait pu se briser dans la chute.
public! quand donc sauras-tu écouter avant déjuger?
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