‹ G. RossiniChapitre 21 sur 38 · LA DONNA DEL LA · texte numérisé non relu

LA DONNA DEL LA

LE OMTORB — BMABM B OBISTIRA — LB NÉGOCIANT NAPOUTAm — SAGESSE DES TÉRITIENS — LA CANTATE POUR LA VISITE DE l'eBPEREUR dVdTUCBE AU ROI DES DEUX-SICILES — LES INSTRUMENTS A VENT — ROSSINI ET WALTER SCOTT — LA IKMIIIA BBL LA€0 ^ l'inspiration DANS LA COMBINAISON ^ LA NOTE FAUSSE — LA CABALE — LES SIFFLETS — LB GALOP DES CANNES — LB SCANDALE — LB PUBUC VAINCU PAR LA GOLBRAND — L'iRTIMATION — LB COUP DE POING ET LA VOITURE — LA JUSTICE TARDIVB — BIANGA B FALIBBO — LA CAMPORBSI — CAROLINA BASSE — LB QUATUOR <— LB PUBUC INSATUBLB.

V imprésario du théâtre de San Benedetto, à Venise, voulait absolument avoir une partition de Rossini. C'était un noble personnage, qui s'était fait directeur de théâtre pour donner à une nièce de sa maitresse Toccasion de produire, dans des conditions favorables, son talent de cantatrice. Le compositeur, sollicité d'écrire cette partition, répondit que ses devoirs ne lui permettaient de s'absenter de Naples que pour très-peu de temps. Nouvelles instances de Vimpresario de Venise. Pour ne pas désobliger cet imprésario^ Rossini promit d'aller passer quelques jours dans sa ville j mais il

ne put prendre l'engagement de composer un ouvrage entièrement nouveau dans ces quelques jours. Cela lui eftt été matériellement impossible* Quelque inspiré que l'on soi t, encore faut-il le temps d'écrire les notes : or, il y a un nombre énorme de notes dans une partition de grand opéra.

Il fut donc expressément convenu des deux côtés que Touvrage demandé serait, en partie, formé de morceaux pris dans les derniers opéras de Rossini inconnus à Venise, et choisis le mieux possible pour répondre aux situations du nouveau livret, et, en partie, de morceaux et de récitatifs spécialement composés sur les paroles de ce livret. Un ouvrage de cette espèce se nomme centone en italien.

Ce centone fut représenté au théâtre de San Benedetto, à l'ouverture delà saison du printemps de 1819, sous le titre à'Eduardo e Cristina; le livret est de Rossi. Le maestro reçut pour son tra* vail et ses frais de voyage seize cents francs environ.

Les interprètes d^Eduardo e Cristina furent la Horandi, la Cortesi, Eliodoro et Luciano Bianchi.

Stendhal fait par oui-dire un récit bien piquant de la première représentation à'Eduardo e Cristina. « L'opéra commence, dit-il, il esf applaudi avec transport; par malheur, il y avait au parterre un négociant napolitain qui chantait le motif de tous les morceaux avant les acteurs. Grand étonnement des voisins; on lui demande oùil a entendu la musique nouvelle. • Eh I ce qu'on vous joue, leur dit » le négociant, c'est Ricciardo e Zoraïde et Ermione^ que nous avons » applaudis à Naples il y a six mois; je me demande seulement » pourquoi vous avez changé le titre. » Dans Tentr'acte et pendant le ballet, cette nouvelle fatale se répandit bien vite au café... A Milan, la vanité nationale eût été furibonde ; à Venise on se mit à rire. »

Jusque-là, le récit de Stendhal n'a rien que de très-vraisemblable : rimpresario avait sans doute négligé de prévenir le public de la nature de l'ouvrage, afin de lui laisser croire que le centone était

un opéra nouveau d'un bout à Tautre. Ses pareils bien souvent font de semblables tours. Mais nous sommes en mesure d'afBrmer que Stendhal a été trompé par des renseignements pris à de mauvaises sources, lorsqu'il conte la prétendue scène que Vimpresario aurait faite à Rossini pour lui reprocher d^avoir manqué à son contrat en lui donnant du vieux pour du neuf. Cette scène n'a pas eu et ne pouvait pas avoir lieu. Encore une fois, le compositeur avait prévenu Tentrepreneur que le temps lui manquait pour faire autre chose qu^un centone^ et c'est sur cette base que le traité avait été conclu.

Les Vénitiens eurent le bon esprit d'admirer et d'applaudir les belles choses qu'on leur fit entendre dans Eduardo e Cristina, sans attacher une importance démesurée à la question du lieu de leur naissance. En 1822, ce centone fut exécuté à Turin, avec M""* Pasta dans le principal rôle, et y obtint un très-grand succès.

De retour à Naples, Rossini composa une cantate pour la représentation de gala donnée au théâtre de San Carlo le dimanche 9 mai 1819, à l'occasion de la visite que l'empereur d'Autriche fit au roi des Deux-Siciles dans sa capitale. Cette cantate , qui fut interprétée par Isabella Colbrand, Davide et Rubini, est accom-* pagnée par les seuls mstruments à vent.

Les œuvres de Walter Scott commençaient alors à jouir dans toutel'Europe de la plus grande et de la mieux méritée des vogues; leparesseuXy V indifférent Rossini, qui, malgré ses énormes travaux, a toujours su trouver le temps et la force de suivre avec beaucoup d'attention le mouvement de la littérature et des autres arts, avait lu tout ce qu'il avait pu se procurer en Italie des œuvres de l'illustre baronnet. Il s'éprit de l'Ecosse, que l'auteur de Waverley, par le plus ingénieux mélange d'éléments empruntés à l'histoire, aux chro<niques, aux légendes, à la description, à l'action, à la fiction, révélait à ses lecteurs émerveillés.

De là au désir de peindre l'Ecosse en musique il n'y a pas loin. Mais il ne fallait pas à Rossini l'Ecosse un peu trop réelle de Rob

Roy; il ne lui fallait pas non plus celle trop enveloppée de nuages des poésies attribuées à Ossian : le poëme de la Dame du Lac de Walter Scott attira son choix, et aussitôt le librettiste Tottola se mit en besogne.

La première représentation de la Donna del Lago fut donnée le lundi 4 octobre 1819 au théâtre de San Carlo. Les interprètes de cet ouvrage admirable furent Isabella Colbrand, M"" Pisaroni, Nozzari> Davide et Benedetti.

11 n'y a pas dans le répertoire de Rossini, et par conséquent dans l'art musical tout entier, <ie merveille qu'on puisse équitablement placer au-dessus du premier acte de la Donna del Lago. Là tout est de génie; que peut-on placer^ en effetj au-dessus de la scène du X^lcO matutini albori^ où la vérité poétique du paysage tranquille peint par des sons n'est égalée que par rexpression de la tendresse mélancolique de rhéroïne ? au-dessus de l'aîr superbe et si pathétique quante lagrime^ avec ses syncopes qui sont comme des sanglots, du chœu^si frais et si caracLérislique A*îmbaca Donzella, et du toutpuissant final ?

Dans ce final^ Rossini a prouvé , d^une manière prodigieuse^ que les combinaisons les plus ardues ne sont pas faites pour refroidir un seul instant son inépuisable inspiration^ Tout, en effet, est calculé dans un pareil morceau, puisque des motifs de différents caractères doivent, à un moment donné, se confondre en se faisant entendre simultanément. Eh bien I l'effort de calcul que suppose une pareille combinaison n'apparaît même pas. La marche des montagnards allant à la bataille au son des trompettes, considérée en elle-même, est une des trouvailles les plus franches, les plus caractéristiques, les plus colorées que Ion connaisse. L'ardeur belliqueuse et sauvage de ces guerriers y est peinte en traits de flamme* Le premier motif qui vient surmonter cette marche dans k cavatine la mia spada est d'un irrésistible élan et d'une allure aussi naturelle que s'il eût été conçu en pleine liberté d'inspiration, sans nul souci des combinaisons et des amalgames. Quant au chant

des Bardes, c'est le sublime poussé à sa plus haute puissance. Quel souffle, quelle grandeur, quelle forcesurhumainè vivifient cette page immortelle ! N'essayons pas de le dire, nous n'y parviendrions pas ! Eh bien! toutes ces choses, qui^ prises séparément, portent, chacune en son genre, la marque de la plus libre, de la plus heureuse inspiration, finissent par se mêler, et en se mêlant produisent un effet à la fois musical et dramatique, ou^ si Ton veut, épique, d'un mouvement, d'une sonorité, d'une chaleur, d'une vérité, d'une clarté que nous renonçons à exprimer avec des mots. Certes, un tel effort de génie est digne de tonte admiration- Rossini n'obtint même pas, à la première représentation de la Donna del La go , Fattention silencieuse du public pour son œuvre ^ les plus simples égards pour sa personne. Les Napolitains, par des raisons politiques, détestaient Barbaja, sans lequel leur beau théâtre de San Carlo, dont ils sont si fiers, n'aurait peut-être pas été rebâti après Tincendie de 1816. Le roi protégeait VimpresmiOy cela leur sufûsiiit, et leur haine rejaillissait nalurcllement sur la prima donna et sut^e compositeur de Barbaja. Ne pouvant accuser Rossini de manquer de génie, ils l'accusaient de tout sacrifier, pièces, rôles et artistes, aux exigences de la Colbrand, Ne pouvant accuser cette cantatrice de manquer de talent, ils exagéraient de la façon la plus malveillante, dans leurs critiques, les effets inévitables d'une longue et très-active carrière sur la voix de la prima donna. Nous montrerons plos tard, en citant Topinion du très-compétent Carpani sur la Colbrand, qu'il entendit chanter à Vienne dans Zelmira, en 1822, combien ces critiques, dont Stendhal s'est fait l'écho, étaient exagérées et malveillantes. ^-^

Le moment, d'ailleurs, était bien mal choisi pour accuser le compositeur de tout sacrifier à la Colbrand, Il venait d^écrire pour M"" Pisaroni, dans la Donna delLago^ le beau rôle qui fit définitivement passer cette artiste au premier rang des cantatrices (!)• Maïs

(1) Ce n'est pas le seul service que M"* Pisaroni ait reçu de Rossini. En 1814, le compositeur la trouva à Gênes, où il a? ait été appelé par le noble entrepreneiir Brignoli pour

le public deNaples, comme celui de Rome à la première représentation du Barbier, était résolu à condamner sans entendre. La Donna delLago fut donnée un soir de gala; la cour n'assistait pas à la représentation; le public se trouvait donc libre de tout frein. Il sut bien le faire voir. Pour comble de malbeur, les officiers, qui, en loyaux sujets^ avaient bu plus que de raison à la santé de leur monarque, occupaient, par privilège, les cinq premières banquettes du parterre, où ils se faisaient remarquer par Tabandon de leurs manières, Taimable désinvolture de leur attitude et la stridente sonorité de leurs propos.

Une note formidable, attaquée un peu au-dessous du ton par Nozzari, qui, du fond deTimmense théâtre, n'entendait pas Torcheslre, fut le point de départ des scènes les plus scandaleuses. On siffla, on hua, on interpella les artistes et le compositeur pendant presque toute la soirée. A l'incomparable final du premier acte, un jeune officier trouva de bon goût de battre avec sa canne le rhythme du galop diT cheval, pendant que les montagnards, précédés de trompettes, défilaient sur le théâtre; et les quinze cents spectateurs du parterre se mirent avec enthousiasme à imiter le jeune officier. Quel accompagnement pour cette immortelle page ! Au moment où son œuvre était traitée d'une manière aussi monstrueusement indigne, le compositeur, selon Stendhal, se serait évanoui. Certes, on pourrait s*évanouir à moins sans être taxé de faiblesse. Rossini, cependant, consulté plusieurs fois au sujet de cet évanouissement, le nie de la façon la plus complète.

Le scandale continua sous diverses formes jusque vers la fin du second et dernier acte. Alors, ces gens qui n'avaient voulu écouter ni la scène du Lac, ni Pair du contralto, ni le chant des Bardes, lesquels font du premier acte un merveilleux chef-d'œuvre, ni le beau trio

sar? eiller les répétitionB de Tancredi, Elle tenait alors remploi de soprano. Le rôle d*Aménalde et celui de Matllda di Shabran sont les deux plus hauts que Rossini ait écrits. Désolé des efforts qu'il voyait faire à M"* Pisarotii pour atteindre les notes aiguGs de celui d*Aménalde, il baissa tout ce qu*ilput, et engagea énergiqueinent la cantatrice à prendre l'emploi de contralto après quelques mois d*an repos nécessaire pour remettre sa ?oiz à sa véritable place. M"* Pisaroni a auivi cet exceUeoi conseil, anqod elle doit m réputation et sa fortune.

du second, Alla ragiona, ni l'air du contralto AÂ stpera! se mirent à écouter de toutes leurs oreilles le rondo final, que cette Colbrand si détestée chanta d'une manière admirable. Les Napolitains vaincus se livrèrent alors aux accès de la plus grande admiration. Dans leur délire, oubliant les traitements indignes dont ils avaient accablé Rossini depuis le commencement de la soirée, ils eurent la bonté naïve de le demander et d'exiger qu'il parût sur la scène pour recevoir en personne les témoignages de l'entbousia^e général.

Vers la fin de cette soirée si cruelle pour lui, le maestro, dès qu'il eut accompli sa tâche d'accompagnateur, alla se réfugier dans la loge de la Colbrand. 11 devait partir de suite pour Rome et pour Milan. Un engagement l'appelait dans cette dernière ville. Une voiture toute prête l'attendait à la porte du théâtre. Pendant qu'il félicitait la cantatrice de la manière dont elle avait chanté son rondo, et qu'il lui faisait ses adieux, le seigneur Gioja, secrétaire du surintendant, fit irruption dans la loge avec des manières pleines d'autorité, et d'un ton de maître, il lui intima l'ordre de comparaître sur la scène, où l'appelaient les clameurs enthousiastes du public. Exaspéré de tout ce qu'il avait subi pendant cette orageuse représentation, Rossini répondit à l'ordre si militairement transmis par le seigneur Gioja, en donnant à ce superbe fonctionnaire un coup de poing qui le fit pirouetter sur ses talons ; puis, sans attendre les explications ultérieures, il sortit du théâtre, se jeta dans sa voiture, et fouette cocher I

Le public en fut pour ses frais de rappel, et le seigneur Gioja pour son coup de poing.

Stendhal dit, au sujet du voyage que fit Rossini, à l'issue de la première représentation de la Dowia del Lago : < Quinze jours après, nous sûmes qu'en arrivant à Milan^ et sur toute la route, il avait répandu la nouvelle que la Donna del Lago était allée aux nues. » Nous ne savons de qui Stendhal et ses amis ont appris ce fait; ce dont nous sommes sûr, parce que nous le tenons de témoins dignes de toute croyance, c'est qu'en arrivant à Rome, le compositeur, ques-

tionné par ses nombreuses connaissances sur le destin de son noavel ouvrage, leur répondit sans détour : « Vous devez Tavoir entendu sifQer d'ici. »

La seconde représentation de la Donna delLago^ donnée le 5 octobre, fut totalement différente de celle de la veille. Le public, privé du régal si délicat de torturer un homme de génie, placé là sur la sellette pour supporter ses iniquités et subir ses outrages, consentit à écouter enfy;! l'œuvre nouvelle. On avait diminué de moitié le nombre des trompettes qui sonnaient sur le théâtre pendant la marche des montagnards. L'opéra tout entier fut applaudi avec les transports du plus chaleureux enthousiasme.

a Au moins, disaient les amis de Stendhal, si le pauvre Rossini pouvait savoir son succès en route, il serait consolé I quel triste voyage il va faire! x>

A Milan, le maestro écrivit Bianca e FalierOy opéra séria dont le livret est de Romani. Cet ouvrage fut payé 2,500 francs environ à Rossini. Il eut pour interprètes la signera Violante Gamporesi, qui avait une belle voix de soprano et un talent remarquable de cantatrice; Garolina Bassi, mezzo-soprano, qui a épousé depuis le comte Manna — la comtesse Manna est morte en 1863 ; — le ténor Claudio Bonoldi et le basse Alessandro de' Angelis.

La première représentation de Bianca e Faliero fut donnée au théâtre de la Seal a, pour Touverture de la saison du carnaval de 1 820. Carolina Bassi produisit beaucoup d'effet dans le rôle de Faliero, et Violante Camporesi eut de très-beaux moments dans celui de Bianca, notamment à l'air dit de la Guirlande. Le grand duo des deux femmes fut chaleureusement applaudi. Quant à l'immortel quatuor, il produisit une longue explosion d'admiration. Cette page incomparable enflamma les Milanais d'un tel enthousiasme, que pendant six mois de suite, ils l'entendirent deux fois par soir au même théâtre, dans l'opéra de Rossini et dans un ballet où elle avait été intercalée, sans jamais s'en montrer fatigués.

Le reste de l'ouvrage n'eut pas le même succès, parce que les

Milanais y trouvèrent des réminiscences des opéras antérieurs de Rossini, et qu'ils n'en prirent pas gaiement leur parti, comme avaient fait les Vénitiens au sujet à'Eduardo e Cristina.

Le quatuor et le duo des deux femmes de Bianca e Faliero ont été, depuis, intercalés dans le second acte de la Donna del Lago, pour renforcer cet acte, auquel la nature du sujet n'a malheureusement pas permis de donner autant d'importance qu'au premier. C'est à Paris et par les soins de l'auteur lui-même, que ces intercalations ont été faites.

De Milan, Rossini dut retourner en toute hâte à Naples, où il avait à coppposer Maometto seconda pour la môme saison du carnaval de 1820.

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