‹ G. RossiniChapitre 3 sur 38 · SA VIE ET SES ŒUVRES · texte numérisé non relu

SA VIE ET SES ŒUVRES

On a bien souvent écrit la \îe de Rossini.

Gela devait èlre.

Le prodigieux artiste qui, d*un essor incomparable, a parcouru foute réchelle des genres, — la symphonie exceptée, — depuis le joyeux sigillara de la Ptetra del Paragonej et les carnavalesques cra cra et boum boum de Fltaliana in Algieri^ jusqu^au Stabat, en passant par la comédie semi-bouQe du Barbier y le conte de Cene^ rentola, le fabliau du Comte Ory^ le mélodrame de la Gazza Ladra^ les tragédies de Tancrède^ à'Otello et de Semiramide^ Toralorio de Mdisey et les drames de la Donna del Lago et de Guillaume Tell, et qui a laissé des chefs d^œuyre à tous les échelons ;

Qui, d'un coup de génie, a transformé son art en faisant un appel direct aux lois naturelles de la musique : Teuphonie et le rfaythme, sans plus s^occuper des cris des pédants que de certaines règles toutes conventionnelles de leur scolastique, et a donné par son heureuse initiative et son exemple plus d'allure et d'indépendance au style, sans diminuer sa pureté;

(Jui a su trouver, pour les morceaux de musique, des plans d*une beauté suprême, une architecture digne des temples de la Grèce antique;

Qui a fait dans Topera sérieux la plus nécessaire des réformes, en y remplaçant le récitatif au clavecin et les formules non moins consacrées qu'ennuyeuses du genre, par les plus belles, les plus vivantes mélodies que Ton connaisse ;

Qui a su rester le plus clair, le plus lumineux des compositeurs, parce qu'il a toujours fait régner en souveraine dans ses œuvres la mélodie vocale, tout en donnant à Tharmonie, par de riches modulations, un mouvement, à l'orchestre, par d'heureuses combinaisons d'instrumenLs, un éclat de soniN^lé, aux accompagnements, par les plus ingénieux dessins, un intérêt jusqu'à lui sans exemple ;

Qui, en fixant lui-même les ornements de ses cantilènes, a imposé des limites aux caprices des chanteurs, sans cesser un instant de leur fournir des occasions de briller par la manière admirable dont il a su écrire pour las voix ;

Qui, après avoir fait toutes ces grandes choses et beaucoup d'autres non moins grandes, a donné l'exemple, unique dans l'histoire, d'im souverain de l'art se retirant de la vie militante à l'âge de trente-sept ans, alors qu'une transformation de sa manière dans le sens des idées françaises lui promettait une nouvelle et copieuse moisson de chefs-d'œuvre, et eût, à coup sûr, tenu sa promesse ;

Rossini, en un seul mot, — et ce seul mot dit tout, — ne pouvait manquer d'historiens.

En venant après tant d'autres, que nous ne valons pas, conter à noire tour sa vie et dire notre mot sur son enivre, nous sentons bien que nous n'avons sur nos devanciers qu'un eeul avantage, celui d'arriver le dernier. Mais cet avantage n'est pas à dédaigner en matière de biographie, et nous n'avons pas la force de résister a la tentation qu'il nous donne.

Depuis le 3 août 1829, jour à jamais glorieux et funeste oA Guillaume Tel/ a fait, pour la première fois,, sa radieuse appa-

rilion, et où RoBsinî a déposé sa plume, qui était un sceptre, jus* qu'au moment où nous traçons ces lignes, c'est-à-dire pendant une période de trente-cinq ans de silence du maître, le temps a fait son office ordinaire : il a éteint les passions exaltées par la lutte, enflammées au contact de tant d'innovations hardies, envenimées par le spectacle de tant de succès obtenus dans le monde entier ; il a discrédité bien des fables inventées au sujet de la vie du compositeur, et révélé bien des vérités; il a fait surgir de nouvelles écoles, dont les témérités, parfois poussées jusqu'à Textravagance, ont mieux fait comprendre le sens profond, la haute raison théorique et pratique de la réforme rossinienne; il a permis, en un mot, déjuger de sang-froid, et avec impartialité, l'œuvre et l'auteur*

Si l'on ne peut blâmer la funeste résolution qui, depuis trentecinq ans, réduit au mutisme une lyre inspirée, puissante et féconde entre toutes, on doit la déplorer plus que nous ne saurions dire. A quelque chose malheur est bon, cependant. Cette inexorable résolution a du moins l'avantage de faire commencer la postérité, pour Rossini, depuis le 3 août 1829. Vivant, il jouit en partie, pour son œuvre et pour sa gloire, des bénéfices de la mort, et l'immortalité date pour lui de l'instant où il ne s'est plus mêlé aux luttes des vivants.

A cette circonstance si propice pour quiconque veut écrire la biographie d'un homme vivant et bien vivant, certes, il faut ajouter que des sources précieuses de renseignements et d'enseignements positifs, jusqu'à présent fermées par une taciturnité systématique, se sont heureusement ouvertes depuis quelques années, et qu'il nous a été permis d'y puiser pour fertiliser le présent travail.

Cela dit, abordons notre sujet.

Quiconque, à jour et à jamais, comme dit l'aimable président de Brosse, voudra connaître les principes fondamentaux et contempler face à face l'idéal de la grande école italienne de musique, doit lire, relire et méditer l'impérissable page que nous allons transcrire ici, ne connaissant pas dans le monde une préface plus

éloquente, plus profoude, plus exacte de tous poihts et mieux applicable au sujet, à mettre en tèle de la vie du maître immortel qui a prononcé le mot suprême de celte grande école.

« Quand on commence à connaître la mélodie italienne, dit Jean-Jacques Ilousseau dans sa Lettre sur la Musique française, on WE LUI TROUVE d'ibord QUE DES GRACES, êi OH HB 1(1 croit propre fjuà exprimer des sentiments agréables ; mais pour peu qu'on étudie son caractère pathétique et tragique, on est bientôt surpris de la force que lui prêle Tart des compositeurs dans les grands morceaux de musiques c'est à l'aide de ces modulations savautesi de cette harmonie simple et pure, de ces accompagnements vifs et brillants,

QUE CES CHANTS DIVINS DÉCHIRENT OU RAVISSENT l'aMI, mettent Ic SpCC''

tateur hors de lui-même^ et lin arrachent^ DA^■s ses transports; des cris dont Jamais nos tranquilles opéras ne furent honorés.

ii Comment le musicien vient-il à bout de produire ces grands cïï(^tst £Jst-ce d force de contraster les mouvements, de multiplier LES ACCûBDS; LES NOTES, LES PARTIES? Tout ce TaLras, çui n^est çuhm mauvais supplément où le génie manque, étoufferait le chant au HEU DE L^ ANIMER, ct détruirait rintérét es partagea^^t l'attention. Quelque harmonie qucpuissentfaireensemblc plusieurs parties toutes bien chantantes, l'efTet de ces beaux chawlss^éy^nouliaussitôtqu^elles ' se font entendre à la fois^ el il ne reste qu'une suite d'accords, qui, quoi qu'on puisse dire, est toujours froide quand la mélodie ne t anime pas; de sorte que p/e/.v on entasse des chants mal à propos , et moins la musique est agréable et ihantante, parce qiCil est impossible à r oreille de se prêter kv mébie instant a plusieurs mélodies, et que, Pune effaçant F impression de l'autre^ il ne résulte du tout que de la confusion et du bruit. Pour qu'une musique devienne intéressante, pour qu^ elle porte à Vdme les sentiments qu^ on y veut exciter j il faut que toutes les parties concourent à fortifier l'expression du sujet;

QUE l'harmonie NE SERVE Qu'a LE RENDRI PLUS ÉNERGIQUE; qUC taCCOm-

pagnement l'embellisse sans le couvrir ni le défigurer ; que la basse, par une marche uniforme et simple, guide en quelque sorte celui

qui chante et celui qui écoute^ sans que ni l'un ni Tautre s'en aperçoive : IL FÀiiT, en un mot^ QU£ lb tout ensemble me porte a là fois QU'UNE MÉLODIE A L'OREILLE ET QU'UNE IDÉE A L'ES- PRIT. »

Rousseau, revenant au monde, senlirait-il la nécessité, après avoir entendu les op6ras du maître de Pesaro, de changer un seul mot à sa profession de foi mélodique? Il n'est pas permis de le penser, si Ton considère l'intime relation qui existe de tous points entre la théorie du philosophe et la réalisation de cette théorie par le musicien.

Rossi ni connaissait-il, au commencement de sa carrière, connaît il même aujourd'hui cette page enflammée d'éloquence, éclatante de raison, que nous oserons nommer la véritable déclaration des droits de r homme en fait de musique? Nous ne savons! Ce qu'il y a de certain, c'est que de l'audition et de l'étude de quelques intermèdes en 17j2 6t de^ souvenirs des opéras qu'il avait entendu» i\ Venise, lorsqu'il y était secrétaire ou domestique de l'ambassadeur de Fiance, Uous&eau, d'un coup de génie, qui est un trait de lumière, a su trouver cl formuler )*■ principe de Vunité de mélodie, véritable manifcsle de la campa^rne entreprise soixante ans plus tard par Rossini, compagne tcrniinêe par d'impérissables conquêtes.

Ainsi, à soixante ans de distmict^, le grand mélodiste de la prose et le grand mélodiste de la musique se donnent la main, et, se l'étreignant, se complètent Tun par l'autre. Quel spectacle et quel enseignement !

Courons maintenant au récit.

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