‹ G. RossiniChapitre 4 sur 38 · DÉTAILS DE FAMILLE. — GÉNÉALOGIE. — BLASON. — YANITÈ DES GRANDEURS RU · texte numérisé non relu

DÉTAILS DE FAMILLE. — GÉNÉALOGIE. — BLASON. — YANITÈ DES GRANDEURS RU

HAINES. — LE Tubatore, — anna guidarini. — mésaventure de trois apôtres. —

NAISSANCE. — AMOUR FILIAL. — INVASION DES FRANÇAIS ET DES IDÉES RÉVOLUTION- NAIRES. — DESTITUTION ET EMPRISONNEMENT DE GIUSEPPE. — DÉPART D ANNA POUR BOLOGNE.

GioACHïNo (1) Antomo(2) ROSSINI est né, le mercredi 29 février 1792 (3), àPesaro, jolie petite ville des États romains (4) située au bord du golfe de Venise.

H est l'unique rejeton du mariage de Giuseppe Rossini, de Lugo, avec Anna Guidarini, de Pesaro.

Dans l'antiquité, sept villes de la Grèce se disputèrent l'insigne honneur d'avoir été le berceau d'Homère. Aujourd'hui^ de telles compétitions deviennent impossibles ; les registres baptismaux, et, mieux encore, ceux de l'état civil, y mettent bon ordre. Les gens de

(1) Noos trouvonB ce prénom écrit tantôt avec deux C, tantôt avec un seul dans les livres italiens. Nous suivons l'orthographe adopti^e par Rossioi pour sa signatoreé

(2) Ce second prénom ne figure pas dans les biographies. Rossini lui-même ne l'iijôote au premier que pour signer les contrats et les papiers d'affaires.

(S) Tous les Jours de semaine des dates de cette notice sont établis avec le secours de l'ingénieux héméronome de M. Aimé Paris, le plus sûr et le plus commode des calendriers perpétuels.

{h) Pesaro fait maintenant partie du royaume d'Italie.

Lugo, cependant, revendiquent la glojre decomplerrillustre compositeur au nombre de leurs compatriotes, parce que, disent-ils, le mol patrie vientdePû//?r , et que son père Giuseppeesl né dans leur ville. Pesaro, selon celte hypothèse, ne serait donc que la mairie de Rossini. Nous ne nous chargeons pas de trancher la question (1).

Il résulte d'une généalogie publiée dans V Album di Roma^ le 23 mars 1861, que l'immortel compositeur descend en droite ligne d'une famille patricienne de Cotignola et de Lugo, famille dont le premier chef connu est Giovanni Russini, ou Hossini, qui flotissait vers le milieu du seizième siècle. 11 en descend par GiovannoFrancesco, dont le fière, Fabrizio, fut gouverneur de Ravennc, et mourut h Lugo, en 1370, ambassadeur ordinaire près du duc de Ferrare ; puis par Bastiano, par Antonio, né le 9 mars 1 000, par Antonio, né le Iti février 1637, par Antonio, né le 7 scplembre 1657, par Giuseppe Antonio, né en 1708, parGioachino Santé, né en 1739, ctenlin, par Giuseppe Antonio, né en 1704.

Cette famille patricienne avait nécessairement un blason. V Album diRoma^ du 24 mars 1860, nous fait connaître que ce blason était formé de trois étoiles placées dans la parlie supérieure deTécusson, et d'une main tenant une rose surmontée d'un rossignol, placée dans sa partie inférieure.

Mais, ô vanités du patriciat et des armoiries! malgré sa noblesse et son blason, qu'il ignorait parfaitement, d'ailleurs, Giuseppe Antonio Rossini était obligé, pour gagner sa vie, île remplir le très-modeste emploi de tubalore (trompette de ville) à Pesaro, et Anna Guidarini, qu*il avait épousée, était la fille d*un honnête boulanger de Tendroit.

L'emploi de trompette de ville que remplissait Giuseppe, consistait surtout à sonner, soit en marchant devant le corps municipal les jours de grande solennité, soit au balcon de Thôtel de ville,

(1) Ros ini a tâché de mettre toat le moudo d'accord au moyen d'un Jeu de mots en i a!i n : « Je suis, a-t-11 dit, il Cigno (le Cygne) de Pesaro. Je serai aosti i7 Cignale (le Sangliei } de Lugo. »

lorsqu'il y avait quelque bando (décision de rautorité) à faire connaître au peuple ; et comme un tel emploi n'absorbait pas tout le temps de son titulaire, et que la municipalité de Pesaro n'était pas assez riche pour payer beaucoup d'employés, elle faisait remplir & Giuseppe la fonction d'inspecteur des boucheries, indépendamment de celle de tubatore.

L'inépuisable bonne humeur, l'entrain perpétuel du tubatore lui avaient fait donner par ses amis le surnom d'iV Vivazza. Sa femme, Tune des plus belles personnes des Marches, avait le caractère sérieui, élevé et sentimental.

// Vivazza est le grand-père du SigiUara de la Pietra del Para-gone^ des Cracra et des boum boum du Irio de Papatacci de Pltaliana in Algieri et de la cavaline de Figaro. Anna Guidarini est la grand'mère de la romance àxï Saule ^ de l'air de la prison de ZeU mira^ de Sombre forêt et de Sois immobile \ de Guillaume Tell.

En sa qualité de fonctionnaire public dans une ville de l'État du pape, il Vivazza devait èlre dévot, et rien ne prouve qu'il ne l'ait pas été* Mais sa dévotion, il en faut convenir, ressemblait fort à celle de ces Napolitains qui sifflent saint Janvier et Taccablent des plus virulentes injures lorsque le miracle de la liquéfaction de son sang ne s'accomplit pas d'une manière assez prompte et brillante. Le fait qui suit le prouve péremptoirement.

Le 29 février 1702, Anna Guidarini, la femme d'iV Vivazza^ éprouvait les terribles douleurs de l'enfantement; les parentes, les amies, les voisines n'avaient rien imaginé de mieux, pour hftter sa délivrance, que d'allumer, selon la coutume du pays, de petits cierges devant les statuettes des douze apôtres , qui formaient l'unique décoration de la chambre voisine de celle où gisait la patiente.

Ces statuettes étaient en plâtre, la position du tubatore ne lui permettant pas d'en avoir en matière plus précieuse. Les cris de douleur de sa bien-aimée femme, le murmure monotone des orai* sons et des patenôtres des commères agenouillées devant les apôtres, l'inquiétude si naturelle en pareille occurrence, toutes ces

choses se réunissaient pour exalter la tète naturellement inoan* descente de l'irréfrénable KtW^za. Ilallait, venait, entr'ouvrait la porte de la chambre de sa femme^ la refermait convulsivement, et demandait d'une voix retentissante si Ton ne voyait rien venir ; et comme la réponse était toujours négative, il entra dans une frénésie complète.

S'en prenant aux apôtres, dont Tintervention n'activait pas au gré de son impatience le dénoûment désiré, aux petits cierges allumés devant leurs statuettes, aux commères et à leurs patenôtres, il saisit un bâton, et se mit à briser les images en pifttre, à éteindre les cierges, à chasser les dévotes, scandalisées plus qu'on ne saurait dire d'une pareille incartade.

On voit, on entend d'ici la scène : les statuettes brisées, les cierges éteints éparpillés sur le sol, les grondements tembles de la colère d'iV Vivazza, ses malédictioas, ses jurements, ses yeux hagards, sa chevelure en désordre, ses mouvements furibonds, les formidables moulinets du bâton dont il s'était armé, les anathèmes des dévotes réduites à fuir, et, planant sur le tout, les cris suraigus de l'infortunée Anna Guidarini.

Déjà trois statuettes étaient réduites en morceaux, et l'intraitable Vivazza s'apprêtait à faire subir le même sort à la quatrième, représentant san Giacomo.

A ce moment, un petit cri perça lo tumulte : Gioachino Rossini venait de faire son entrée dans le monde.

Il Yivai%a l'entendit et courut à la chambre de sa femme. Dès qu'il connut le sexe de son enfant, il vint, par un de ces revirements subits dont les organisations méridionales sont seules capa-* blés, s'agenouiller devant la quatrième statuette, et, ayant reconnu qu'elle représentait le patron de sa paroisse à Lugo, il s'écria d'un ton fervent : « San Giacomo vi ringrazio ! che siete il titolare délia mia parocchia in LugOj e ci avete aiutato anche di là. » (Saint Jacques, je vous rends grâce ; vous êtes le patron de ma paroisse à Lugo, et, de là, vous nous avez aidés.)

Devenu grand, Gioachino n'en voulait pas croire son père et Innocenzo Yentorini, Tinlime ami d^il Vivazzaj lorsqu'ils lui contaient celte surprenante histoire. Mais le témoignage de sa mère, cent fois répété, mit fin à cette incrédulité, d'ailleurs, bien naturelle.

Sa première enfance se passa sans incident notable, comme celle de Gargantua : c A boire, dormir et manger, dit Rabelais, à dormir, manger et boire, à manger, boire et dormir. »

Sa mère et son père eurent pour lui les soins les plus tendres, et jamais assurément tendresse ne fut mieux placée, mieux payée de retour. L'amour filial poussé à ses dernières limites, est, à côté de son immense gloire d artiste, le point culminant de la vie du grand compositeur. Encore aujourd'hui» cet homme que Ton croit impassible, parce qu'il lui a plu de se couvrir d'un masque dmdiffé* rence pour se préserver des sots propos, des indiscrétions et des [ades louanges, ce sceptique, ce désabusé, cet insensible ne peut parler ni entendre parler de son père et de sa mère sans verser des larmes.

11 n'oublie pas, il n'oubliera jamais les durs sacrifices que se sont imposés ses parents, aux jours de la misère, pour subvenir à ses besoins. On parlait dernièrement devant lui d'un fils ingrat : « 11 n'aurait pas mon estime, i» dit-il d'un Ion qu'il n'emploie que dans les grandes occasions. Puis il ajouta : « On comprend à la rigueur, mais sans l'excuser, la froideur chez les enfants des riches. Leurs patents ne se sont pas privés du nécessaire pour les élever , ils ont tout au plus détourné quelques miettes de leur superflu ; mais l'ingratitude chez les enfants des pauvres, qui bien souvent ont été obligés de vendre leur dernière pièce de linge pour les soi* gner, est la plus horrible monstruosité que je connaisse* »

On lui demanda si ses parents avaient été réduits à de pareilles extrémités pendant son enfance, a Oui I » répondit-il d'une voix émue, dont l'accent renfermait tous les élans de la plus profonde reconnaissance.

Mais n'anticipons point sur les époques* Pendant la première

enfance de Gioachino, le malheur respecla le ménage du joyeux tubatore. L'enfant, dès qu'il put courir, jouer, babiller, joua, babilla et courut avec toute la vivacité, toute la pétulance qu'il est facile d'imaginer. Il avait la plus jolie petite figure du monde, et surprenait les gens par la soudaineté, Toriginalité de ses répliques.

Et le tubatore continuait assidûment à sonner ses fanfares de trompette et à inspecter les boucheries, pour remplir ses doublas fonctions, et jouait du cor au théâtre pour augmenter son modique revenu, lorsqu'il y avait une troupe à Pesaro; et Anna Rossini cuiti* vait, lorsque monsieur son fils voulait bien le lui permettre, la voix charmante que la nature lui avait donnée^ et son talent ins» tinctif pour le chant, a 1 canto di Anna Rossinij dit Zanolini, era corne ranimo e il volto, pieno di affetto et di grazia. » (I^e chant d'Anna Rossini était, comme son ftme et son visage, pleiq de tendresse et de grâce.) Elle ne connaissait pas une note, et chantait d'oreille, comme beaucoup d'artistes italiens, et des plus grands.

Un petitévénement vint mettre fin à tant de quiétude. En 1796, les paisibles habitants de Pesaro virent passer dans leurs rues quelques demi-brigades françaises : c'étaient des détachements du corps envoyé pour mettre h la raison le gouvernement théocratique, par un jeune général qui, abandonnant aux tacticiens brevetés du conseil aulique les manœuvres de la vieille stratégie, les avait battus à plate couture, en leur laissant, pour toute consolation, le droit de proclamer qu'il avait violé les règles classiques de l'art de 4a guerre.

Ces demi-brigades allaient au pas de charge, à Tolentino, imposer un traité de paix, et conquérir les chefs-d'œuvre de la peinture et de la statuaire qui, pendant dix-neuf ans, ornèrent les musées de la capitale des vainqueurs.

Un tel spectacle était bien fait pour bouleverser la tête volcanique d'iV Vivazza. Oubliant la prudence innée chez les Romagnols, c'est à corps perdu qu'il se lança dans les idées de la Révolution française. Et le voilh philosophe à la façon de nos gens du dix-huitième siècle, c'est-à-dire libéral et quelque peu républicain. On sent bien

qu'avec un caractère comme le sien il ne s'arrêta pas à moitié route, et cela n'alla pas, on le sent bien aussi, sans scandaliser les âmes pieuses et les partisans du gouvernement pontifical.

La réaction triompha pendant le séjour du général Bonaparte en Egypte, alors que le prestige des armes françaises fut momentanément éclipsé en Italie. Le malheureux tvbatore^ honni, vilipendé, calpestato par les Basiles, dont son ûls devait si bien le venger par un chant immortel, perdit d'abord la place qui lui donnait du pain, et ensuite fut mis en prison quand les troupes autrichiennes vinrent ocoQper les Étals du souverain pontife.

Réduite au désespoir et à la plus dure misère par ces lamentables événements, Anna Rossini, puisant dans son cœur de mère et d'épouse des forces qu'elle ne se connaissait pas, Anna Rossini prit l'héroïque résolution de chanter dans les théâtres.

Gioachino avait alors six ans et trois mois.

Poussée par la plus impérieuse des nécessités, elle quitta Pesaro, où son mari était détenu, vers le milieu de 1798, et se rendit, avec sonbien-aimé Gioachino, dans la ville de Bologne, où résidaient alors, comme aujourd'hui, de nombreux agents faisant l'office d'intermédiaires pour les engagements d'artistes.

Et voilà comment l'immortelle campagne de 1796 eut une influence décisive sur les destinées de Tenfant qui portait en lui les germes d'une grande révolution musicale.

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