‹ G. RossiniChapitre 35 sur 38 · LA PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE GDILLAUIIE TELL · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE GDILLAUIIE TELL

QUESTION DU GOB8AIBB. — PREMIÈRE REPRÉSENTATION DR «OILLAOMB TBLL. « OPINIONS DE LA QOOTIBIBNNB^ DE LA «AIBTTB DB FBANQB, DU lODBNAL BBS DÉBATS^ DU GON8TIT0TIONIIBL, DU OLOBB^ DE LA BB'VIIB MD8IQALB, DE L*AUTEUR DE LA 6DBBBB DB8 DlLBTTANTl ET DE LA BBVOB BB PAKIS AU

SUJET DE CET OUVRAGE. — LES INTERPRÈTES. — LA COMPOSITION DU LIfRET. — I.ES TOURMENTS DE M. HIPPOLTTE BIS. — LA PRÉFACE. — CRITIQUE DE LA PIÈCE. — l'ovation é\ITÉE. — LA CROIX D'HONNEUR. — LA SÉRÉNADE. — LE DÉPART POUR BOLOGNE.

Veut-on savoir comment le Corsaire annonça Tapparition de Guillaume Tell? a Rossini, dit ce journal, a fait la musique de Guillaume Tell. Sur quel air aura-t-il mis les murmures du peuple suisse contre un étranger qui mange son argent et se moque de lui? »

Si le Corsaire n'a pas été satisfait de la réponse de Rossini, ce que nous ignorons^ il fallait assurément qu'il fût bien difficile à satisfaire.

La première représentation de Guillaume Tell eut lieu le lundi 3 août 1829. Les rôles furent ainsi distribués : Arnold, Adolphe

Nourrit; Guillaume, Dabadie; Waher, Levasseur; Gessler, Prévost ; Mathilde, M""* Damoreau-Cinti ; Jemmy, M""* Dabadie, et Edwige, M"* Mon.

M. Lubbert, qui avait remplacé M. Dubois en 1827 dans les fonctions de directeur de l'Opéra, avait déployé tout son zèle, sa rare intelligence et son goût artistique pendant les travaux de la mise en scène et des répétitions de Touvrage français de Rossini.

Laissons d'abord la parole aux témoins de la première représentation de cet ouvrage, qui est l'une des plus grandes merveilles dont le génie ait fait don à l'humanité.

« 11 s'agissait, dit, dans le feuilleton de la Quotidienne du 5 août 1829, M. J. J., — le lecteur n'aura pas de peine à compléter le nom indiqué par ces initiales devenues célèbres, — il s'agissait, pour le plus beau génie de l'Europe, de vjoir se confirmer l'admiration que l'Europe lui a vouée; il s'agissait, pour notre médiocre école musicale, de voir si le sol de la France n'était pas un obstacle insurmontable à trouver du chant et de l'harmonie, ce chant rossi** nien que nous savons trouver si peu. 11 était de toute nécessité que Rossini se séparât de cette école imitative, comme Rousseau, par exemple, au siècle passé, lit divorce avec la triste école littéraire qui préoccupait son siècle. Eh bien 1 Rossini s'y est pris comme Rousseau ; il a fait comme lui, il est revenu sur ses pas, il a abandonné les imitateurs à leurs élans sans frein, il les a laissés égarés dans le carrefour de ses œuvres, errant en aveugles à travers les partitions de Sémiramis et du Barbier ; et, voyant qu'ils négligeaient le vieux style français, il y est remonté sans effort, comme l'auteur àeV Emile est remonté jusqu'à Montaigne, se faisant simple au milieu de l'enflure universelle... L'allégro de l'ouverture, l'introduction et le final du premier acte, le beau duo entre Guillaume et Mechtal, sont d'un énergique et puissant effet, et le second acte est un chef-d'œuvre à la hauteur de ce que Rossini a fait de plus beau. Il y aura bien des larmes répandues au duo qui le commence... le serment, qu'on dirait écrit par Mozart, simplement

et nettement I comme Don Juan y avec une plume de fer. » ■ Le triomphe de lauleur de Guillaume Telly dît M. S. dans le feuilleton de la Gazette de France du 5 août 1 829, a été celui que devait ambitionner l'auteur d'Otello, du Siège de Corinthe et de Moïse: il a rempli, si même il n'a surpassé, ce que la renommée avait publié d'avance. L'enthousiasme s'est emparé du public, comme des connaisseurs, dès l'ouverture, la plus originale, la plus pittoresque qu'on ait entendue, et pendant plus de quatre heures l'admiration n'a eu pour se reposer que le temps des entr'actes... Dans les deux grands ouvrages dont Rossini avait déjà enrichi notre scène lyrique» les meilleurs juges observèrent que les morceaux les plus saillants étaient précisément ceux qui avaient été composés sur des paroles françaises; en conséquence, ils annoncèrent hardiment que la langue n'offrirait aucun obstacle au développement des idées, dans un génie dont la prodigieuse souplesse est le caractère distinctif; et la réalité la plus incontestable a confirmé leur prédiction. S*il existe encore des incrédules, qu'ils aillent entendre seulement, dans le chef-d'œuvre qui vient de paraître, quelques morceaux choisis dans cette masse de richesses éblouissantes 1... Honneur avant tout à la lyre magique dont les accords donnent le mouvement et la vie à toutes les parties de cet immense tableau I »

a La musique est généralement du plus beau caractère, dit XXX (Castil-Blaze) dans le feuilleton du \Joumal des Débats du 5 août 1829* L'ouverture, le duo du premier acte, celui du second, le trio qui le suit, le chœur du serment, sont des morceaux admirables sous le rapport de l'invention, de l'élégance, de l'expression scénique, de l'artifice que l'on y remarque dans l'instrumentation et l'association des voix. Une tyrolienne dansée aux chansons, c'està-dire sur le rhythme des voix seules, groupées avec autant de grâce que de tendresse» a été accueillie avec enthousiasme. C'est un effet d'une nouveauté piquante. L'air des tireurs d'arc est bien caractérisé. Je m'arrête : l'examen d'une seule de ces compositions méprendrait plus d'espace qu'il ne m'en reste... tout ce que je

désigne est placé en première ligne et prouve combien sont variées

les ressources de ce génie original et puissant On a demandé

avec enthousiasme qu'il parût; mais le héros de la fête n'était plus dans la salle. »

Castil-Blaze consacra un second feuilleton à l'exécution de Guil^ laume Tell^ et un troisième à l'analyse des morceaux. Dans le second il dit : « Nourrit a fait un pas immense, comme acteur et comme virtuose.»

C'était le fruit des excellents conseils de Rossini.

Le Comtitutionnel à\x 4 août 1829 contient les lignes suivantes, qui ne sont pas signées : a Enfin il s'est montré» ce Guillaume Tell si longtemps désiré. Les merveilles qu'on en attendait se sont en partie réalisées : les deux premiers actes sont plus beaux peutêtre qu'on n'avait pu le supposer; mais dans les deux derniers le compositeur ne s'est pas soutenu à la hauteur où il était parvenu, ce qui n'empêche pas qu'on y reconnaisse la touche d'un grand maître.»

Mais à qui la faute, Ô Constitutionnel! si les deux derniers actes ne sont pas aussi prodigieusement beaux que les deux premiers? A votre collaborateur, M. de Jouy, sans doute, qui, dans son livret, n'a pas su graduer l'intérêt des situations! Mais vous ne pouviez pas le dire, et vous avez dû accuser le musicien, auquel, dans votre numéro du 5 août 1829, vous adressez les aménités suivantes : <x Notre enthousiasme n'est pas de force à se prolonger pendant quatre heures; notre admiration se lasse à mesure que votre génie se fatigue... Et puis, la profusion des richesses a aussi ses inconvénients. Répétons-le : elles sont trop longues, ces joies musicales qui durent depuis sept heures du soir jusqu'à minuit. »

Le Globe^ jadis si hostile aux ouvrages de Rossini, s'écrie, dans son numéro du 5 août 1829 : <k De cette soirée date une ère nouvelle, non-seulement pour la musique de France, mais encore pour la musique dramatique dans tous les pays. »

Nous avons quelques raisons pour croire que l'article dont ces lignes sont tirées est de M. Vitel.

M. Félis,dans unnuméro de la Revue musicale àxi mois d*août \ 829, dit : • Guillaume 7>// poursuit le cours de son succès, ou plutôt il le . commence ; car le public comprend maintenant cette musique, qui était trop forte pour lui au premier abord. Pour nous, qui avons un peu plus d'expérience» nous découvrons à chaque représentation cent beautés qui nous avaient échappé, même dans les morceaux qu'on ne peut signaler. H y a dans cet opéra de quoi en faire dix, très-beaux et pleins d'idées. » Parmi les beautés qui avaient échappé à l'expérience de M. Fétis, il faut citer en première ligne celles de la romance, dont le bibliothécaire du Conservatoire dit : • La romance de Mathilde ne m'a point paru remarquable. » Il s'agit tout bonnement dans ce passage du morceau : Sombre forêt.

Guillaume Ji?// obligea l'auteur de la brochure intitulée : De la Guerre des JDilettanti, elc, à ajouter un post^criptum à son écrit, dans lequel il avait prononcé le jugement suivant : « Il faut convenir que M. Rossini a porté jusqu'au plus haut degré les qualités superûcielles et brillantes. » Selon Tauleur de la Guerre des IJilettantt\ celui d'Otello est « un homme souvent inférieur aux grands maîtres dans les parties essentielles, et qui les avait toutau plus surpassés dans les qualités secondaires.. . Rossini n'est pas assez profond pour surprendre la nature au fond de son cœur. Ses mélodies se distinguent moins par l'expression et la vérité que par leurs ornements et leur coupe régulière. Rossini connaît parfaitement Varl du chant; Corneille et Racine parlent; Voltaire déclame; Rossini fait chanter ses acteurs comme Voltaire faisait déclamer les siens; Mozart, Gluck, etc., l'auteur A^ Œdipe y Méhul, avaient trouvé le chant du cœur; il faut le dire, le plus souvent Rossini n'a trouvé que Tesprit du chant. Rossini ne s'adresse qu'aux demi-savants ; ceux-là seuls retiendront une cavatine. 11 a trop de raffinement, quelque chose qui s'éloigne un peu trop de la simplicité; il est trop artificiel... Quels que soient les développements que la musique dramatique ait acquis entre les mains de M. Rossini, on ne peut pas dire d'une manière absolue i|u'il ait fait faire des progrès à Tari. »

A Guillaume Tell, l'auteur de la Guerre des Diletlanii ne peul, malgré Tembarras que devaient lui causer ses affirmations antérieures, retenir le cri de la plus fervente, de la plus complète admiration. «Allez entendre cette musique sublime, dit^il dans son post'scriptumj et admirez, à côté dt^ masses, des grands effets, de ces larges dimensions tracées par cet esprit vigoureux, le choix merveilleux des ornements, la clarté qui préside à celte inflnilé de détails, etc.... De cette source que l'on avait crue tarie (j'ai moimême à faire amende honorable sur ce point), se répandent à grands Ilots les chants les plus pleins, les mélodies les plus limpides. C'est ici le triomphe de Rossini, c'est en quoi nul compositeur ne l'a surpassé ni peut-être ne l'a égalé... Quand on pense que tout cela csl neuf, que rien de ce qu'on entend là n'a été entendu, on se demande, dans le recueillement de l'admiration, ce que c'est que le génie. »

L'écrit le plus important qu'ait fait surgir Guillaume Telly le seul, à notre avis, qui mérite d'être lu aujourd'hui, est celui de M. 0. Imbert de Laphalèque, qui parut en août 1829, dans trois livraisons de la Revue de Paris ^ sous les li très : Delà Musiqueen France^ — De Rossini, — De Guillaume Tell. Là Rossini est apprécié comme il mérite de l'être ; là se trouve expliqué de la manière la plus frappante le plan du maestro pour la conquête musicale de la France; là on peut apprendre à connaître les efforts énormes qu'avait faits l'auteur de Moïse pour rendre la troupe de TOpéra capable, dans une certaine mesure, de chanter au lieu de crier. C'est à ce témoin que nous allons emprunter des détails sur l'interprétation de Guillaume Tell à la première représentation de cet impérissable chef-d'œuvre.

a La représentation de Guillaume Tell, dit M. de Laphalèque, fera époque dans les annales de notre Opéra. Les acteurs qui, dans le Siège de Corinthe, dans Moïse et dans le Comte Ory, avaient fait leur apprentissage, devaient être cette fois d'autant mieux placés, que tous les rôles avaient été faits à leur taille par l'homme

le plus capable d'utiliser la force et la porlée de chacun d'eux. Leur zèle a répondu à cette attention, et ils en ont été récompensés par des applaudissements de bon aloi. M^"* Ginti nous rappelle toujours les formes italiennes auxquelles elle doit d'être devenue une cantatrice; c*est à ce titre qu'on doit la mettre au premier rang. Nourrit se montre acteur intelligent et chaleureux ; il exécute et nuance avec un talent remarquable toute la partie de son chant; à l'Opéra, il est incontestablement sans rival. Lainez chantait encore en 1819; entre lui et Nourrit, on croirait qu'il y a tout un siècle. Quia opéré de tels prodiges 1 Les acteurs eux-mêmes ont la bonne foi de nommer Rossinil Dabadie remplit assez habilement son rôle ; l'onction qu'il y porte serait d'un effet plus sûr s'il mettait moins d'affectation à faire résonner les r, ainsi que tous les mots ronflants. M"** Mori et Dabadie montrent chacune beaucoup d'intelligence; leurs voix se dessinent à merveille dans les ensembles. Les choristes ont fait do notables progrès ; ils observent mieux les nuances et laissent peu à désirer, surtout dans le chœur des Trois Cantons, qui est d'une exécution si difflcile; toutefois le mode nouveau de les éparpiller pour le coup d'œil nuit souvent à l'unité et à l'intensité des voix. L'orchestre a également droit à des éloges, mais les instruments de percussion y sont frappés avec une

force qui nuit à la pensée du compositeur Dieu maintienne ces

améliorations et préserve nos chanteurs de l'ancien répertoire qui amènerait infailliblement une rechute ! (Hélas ! elle a eu lieu celle rechute, mais par l'effet d'un répertoire que M. do Laphalèque ne pouvait prévoir en 1829), Enfin il s'est opéré à l'Académie Royale de Musique un tel changement, que la présence des vrais ditettanti à ce théâtre, naguère pour eux un objet d'horreur, les met exactement dans la position de ce doge de Gônes qui ne trouvait rien de si extraordinaire à Versailles que de s'y voir. »

La composition du livret de Guillaume Tell fut extrêmement laborieuse. M. de Jouy s'était d*abord présenté « armé, dit M. de Laphalèque, d'un poëme de sept cents vers^ dans le goût du //*

bretto de Sylla^ et, comme de raison, composé sans rintervenlion du musicien. Sans doule^ il aura été cruel d'en faire un auto-da-fé; mais comme ces vers n'étaient pas lyriques, force a été de les remplacer, et malgré certaine liberté dont M. de Jouy a trës-amplement usé, celle de respecter peu le sens commun, la nouvelle version n'est guère plus lyrique que la première La portion de

travail de M. de Jouy se dessine d'elle-même, celle de M. Bis n'offre de ces défauts que ce qu'il était nécessaire pour ne pas trop faire disparate ; elle est la seule dont Tentente et la coupe soient suffisamment appropriées au chant Le second acte est bien exclusivement de M. Bis. »

L'infortuné M. Bis, placé entre les exigences très-légitimes du compositeur et celles un peu moins légitimes de l'auteur de ce que M. de Laphalèque appelle malicieusement le Ubretto de Sylla^ ne savait parfois où donner de la tète. Au risque de commettre une petite indiscrétion, que nous fera peut-être pardonner notre vif désir de placer sous les yeux du lecteur tout ce qui peut lui donner une idée exacte et animée des choses, nous citons le passage suivant d'une lettre qui nous a été adressée par un ami de M. Hippolyte Bis, M. Emile Barateau, le 25 mai 1864. « A Tépoquedu Ubretto àe Guillaume Tellj dit M. Barateau, j'étais chef du cabinet du ministère de l'intérieur, et j'y recevais souvent la visite d'Hippolyte Bis, l'un de mes anciens camarades, qui, sachant que j'avais l'habitude d'écrire de la prose rimée sous ou sur la musique, venait me solliciter de le- tirer d'embarras. »

Pour sauvegarder l'honneur académique de M. de Jouy, les auteurs du livret de Guillaume Tell adressèrent au public un avertissement placé en tète de ce livret : a On aurait pu offrir au lecteur une œuvr3 plus réguUère, lit-on dans cet avertissement ; il ne s'agissait que delà publier telle qu'elle fut primitivement conçue (c'est une larme versée sur la tombe du poëme primitif de sept cents vers), mais alors il eût fallu rétablir plusieurs scènes supprimées, remettre à leur place celles dont l'ordre a été interverti, et faire dis-

paraître quelques passages que les besoins seuls de la musique ont exigés. Alors aussi la pièce imprimée eût été tout autre que la pièce représentée ; et comme les spectateurs désirent surtout trouver dans la brochure ce que Tinstrumentation ne permet pas de bien entendre, on a, pour la première fois peut-être, livré à l'impression des paroles textuellement conformes à celles de la partition. Si, d*un côté, par l'effet de cette résolution même, la critique trouve à moissonner dans un plus vaste champ, de l'autre^ sans doute, le public nous saura gré d'un léger sacrifice d'âmour-propre qui doit tourner au profit de ses plaisirs. C'est aussi, nous l'avouerons, un hommage indirect qui s'adresse à notre illustre collaborateur. 11 nous aurait répugné de faire disparaître même les vers défectueux que lerhythme musical — parfois arrêté à l'avance — nous a contraint d'arranger tels qu'ils sont; il est d'ailleurs des accords d'une telle puissance qu'ils semblent consacrer les paroles auxquelles ils prêtent leur magie. Au milieu de cette immense création toute nouvelle qui fait de Rossini un compositeur français, Guillaume Tell ne semble plus que l'ouvrage d'un seul, — le sien. »

Merci pour Rossini. Mais jusqu'à preuve positive, nous ne croirons pas que ce soit sa faute si l'intérêt de la pièce de Guillaume Tell diminue, s'éparpille et s'éteint après le second acte ; si les scènes qui suivent la conjuration sont décousues et préparent mal le dénoûment. Et le style poétique 1 est-ce donc Rossini qui a perpétré ce vers :

« Ma baclie sur son front do s'est pas fait attendre...»

que Ton ne peut écouter sans sourire à la pensée de l'urbanité de cette hache qui ne veut pas faire faire antichambre à ce front? Et cette image obscure, prétentieuse, alambiquée, anti-musicale :

« Quand l'Uelvétie est un champ de supplices, Où Ton moissonne ses enfants, »

immortalisée par la prodigieuse caulilène dont le génie du compo-

siieur a su la rcvôtir? On pouvait aussi bien prétendre que c'est la faute de Voltaire et de Rousseau.

Ce qui nous ôte un peu Fenvie de plaider les circonstances atténuantes en faveur des librettistes de Guillaume Tell^ c'est que la manière décousue dont ils ont disposé la plupart des situations empruntées à la pièce de Schiller et à la légende populaire a favorisé les amputations^ les suppressions sacrilèges auxquelles il n*est que juste d*attf*ibuer, dans une certaine mesure, le silence à jamais déplorable gardé par Rossini depuis le 3 août 1829.

Plaidons-les toutefois, ces circonstances atténuantes. Le défaut capital du livret do Guillaume Tell est la diminution et Tcxtinction de Tintérèt dramatique après la scène de la conjuration et du serment Mais, en écrivant les bouts-rimés de cette scèoe^ MM. de Jouy et HippolyteBis pouvaient-ils imaginer, malgré la juste confiance que leur inspirait le génie de Rossini^ et quelqu'un dans le monde pouvait-il imaginer, en lisant ces boutsrimés, que le maître en ferait le canevas de cette merveille musicale et dramatique dont il faut renoncer à parler dignement?

Non, ils ne pouvaient pas l'imaginer, et c'est leur principale excuse, car après une telle page il n'y a pas de gradation d'intérêt possible.

Après la chute du rideau^ le soir de la première représentation de Guillaume Tell^ le public voulut faire paraître Rossini sur la scène pour lui témoigner son légitime enthousiasme ; mais il s^était modestement dérobé) par une prompte retraitCi à la mieux méritée des ovations.

Se tix)uvant digne enOu de la décoration de la Légion d'honneur, Fauteur de tant de chefs-d'œuvre l'obtint le 7 août t829é

Une sérénade fut donnée à Rossini, par les artistes de TOpéra^ le samedi 8 août, sous les fenêtres de l'appartement qu'il occupait boulevard Montmartre, n* 10. Méry, dans une lettre adressée à Léopold Amat, en mai 1862, dit, en parlant de cette sérénade» à laquelle il a assisté t « Habeneck conduit son armée sur le boule-»

vard et fait exécuter l'ouverture de Guillaume Tell. Soulié, le charmant écrivain de la Quotidienne^ avait conduit sur le même terrain une foule royaliste ; Armand Marrast, Carrel, Rabbe et moi, nous représentions le côté gauche. On applaudit à faire trembler les vitres du boulevard ; on arriva même à la frénésie de l'enthousiasme lorsque Levasseur, Nourrit et Dabadie entonnèrent le trio du Sei*ment. Boieldieu, ce musicien de génie et de cœur, locataire aussi du n** 10, descendit chez Rossini et l'embrassa. Paër et Berton prenaient une glace au café des Variétés, disant en duo : L'art est perdu!»

Méry ne dit pas tout : Rossini avait été invité à souper par quelques amis. En revenant avec ses convives, il trouva les abords de sa demeure encombrés par une foule énorme. La police et la force armée étaient sur pied, comme de raison, pour maintenir Tordre. Quand le héros de la fêle voulut passer, on l'en empêcha. Il eut beau dire : « Je suis Rossini! On ne peut pas commencer sans moi; laissez-moi passer!» Les gardiens de l'ordre public répondaient invariablement : «Vous, Rossini! Allons donc, farceur!» Il lui fallut invoquer rantorité d'un haut fonctionnaire, qui le délivra des factionnaires, après avoir pris toutes les précautions requises pour s'assurer de l'identité du maestro.

Quelques jours après cette sérénade, Rossini, qui avait hâte d embrasser son vieux père, partit pour Bologne avec sa femme, confiant les destinées de son Guillaume Tell au zèle de M. Lubbert, au talent et à la conscience de ses interprètes.

Rossini n'est pas de ceux qui, après avoir soumis leurs ouvrages au public, se livrent à mille petits soins, font jouer mille petits ressorts pour en affermir ou en augmenter le succès.

Avant de présenter quelques considérations sur la musique su* blime de Guillaume Tell, épuisons la série des pclils faits relatifs à cet ouvrage. La partition fut vendue à M. ïroupenas, au prix de vingt-quatre mille francs.

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