‹ G. RossiniChapitre 36 sur 38 · ENCORE GUILLAUME TELL · texte numérisé non relu

ENCORE GUILLAUME TELL

LA RÉPOKSE AUX IBPROCHES. » L'OOYBRTUliE. — LB FINAL SAKS PliBBUBBS SUJETS. « LR FIHAL SANS VOIX DB FEMMES. — LES INVENTIONS HARMONIQUES. — LES PLANS NOUVEAUX.

— LES GABALBTTE8. — LE GÉNIB, LB BON SENS ET LB SENS PRATIQUE. — L*ORCHESTHB.

— LES ROLES DES CHORISTES. — L^ORATORIO DB LA NATURE ET LB DBAM8. — LES RÉCI- TATIFS ET LES CHANTS. — LA DÉMISSION. » LE NOUVEL ARRANGEMENT AVEC LA LISTE CIVILE. — SÉJOUR DB ROSSINI A BOLOGNE. — LA RÉVOLUTION DB JUILLET 1830. — RETOUR A PARIS. — 60ILLAUMB TBLL MUTILÉ.

Depuis trente-cinq ans on a énormément écrit au sujet de la partition de Guillaume Tell. Cette riche matière semble épuisée : un point, toutefois, n'a pas été suffisamment dégagé , et ce point est d'une trop grande importance dans un travail du genre de celui-ci pour que nous ne tentions pas de le mettre en pleine lumière.

Soit que Rossini, en créant son immortel chef-d'œuvre ^ ait eu expressément en vue de réduire à leur juste valeur, ou, pour mieux dire» à leur juste non-valeur, les reproches qui lui avaient été si souvent adressés par des antagonistes plus ou moins éclairés, plus

temps desacarrièremilttante^ fait sauter aux yeux Ténorme injustice.

C'est merveille de voir, dans Guillaume Telly avec quelle souplesse, quel admirable sens pratique ^ ce tout-puissant génie se soumet, sans cesser de rester lui-même, aux exigences nouvelles pour lui du public français, et le prodigieux parti qu'il sait tirer des moyens d'interprétation mis à son service par notre théâtre du grand Opéra.

A Texcellent orchestre de ce théâtre il confie cette ouverture admirable, tour à tour descriptive, pastoi'ale et guerrière, où il prodigue les couleurs les plus vraies et les plus poétiques dont il soit possible de revêtir un paysage musical, et, au moment du réveil belliqueux du peuple suisse, les élans d'une verve irrésistible. Et quel art, dans cette ouverture^ dont le plan est si original et à la fois si naturel! Nous ne signalerons qu'un exemple de cet art prodigieux : vers la fin, au moment où l'effet de toutes les forces sonores est épuisé, quel instrument Rossini ajoulera-t-il à son orchestre pour obtenir une gradation nécessaire? Le tambour? mais il a solennellement promis au violoniste de Milan de ne plus l'employer ! Quelque autre moyen matériel de même sorte ? en aucune façon ! A l'éblouissant éclat de son prodigieux tutti il n'ajoute que le silence; l'orchestre, lancé à toute volée, s'arrête net, et se tait pendant quelques mesures, après lesquelles sa puissance, doublée par ce silence, produit une expansion de sonorité qu'on demanderait en vain à tous les tambours du monde.

Il confie aussi à cet excellent orchestre les plus beaux airs de danse qui aient jamais été créés, et des accompagnements qui exigent de leurs interprètes autant de goût, de style et de sentiment que de virtuosité. Il le traite, en un mot, en orchestre de premier ordre, capable de tout comprendre, de tout sentir et de tout exprimer. Pouvait-il agir de la sorte avec les orchestres d'Italie, composés d'éléments moins bons, et auxquels les exigences des saisons théâtrales laissent à peine le temps de faire trois ou quatre répétitions d'un ouvrage nouveau ?

Au double point de vue musical ot dramatique, les choristes ont dans Guillaume Tell le plus beau rôle de tout leur répertoire. La ils ne sont pas un ramassis de gens criant à tue tète, sans trop savoir pourquoi : Courons] combattons\ marchons \ Le rôle qu'ils remplissent est celui du peuple suisse, dont ils expriment les joies, les douleurs, les aspirations patriotiques, Tindignation et Télan guerrier, aussi bien qu'Arnold exprime Tamour et la tendresse filiale, et Guillaume son horreur pour la tyrannie.

Quel calme, quelle vérité, quelle poésie montagnarde et champêtre dans tous les chœurs du premier acte! On se croirait en Suisse lorsqu'on les entend à TOpéra, et lorsqu'on est en Suisse, on croit les entendre. Là, par la seule force de la vérilc poétisée, le sentiment pastoral atteint le sentiment religieux. C'est l'oratorio de la nature, le chant d'un peuple dont le spectacle des beautés de la création élève la voix multiple jusqu'au Créateur. Et cela devait être ainsi : la contemplation des sommets sublimes ou de l'immense Océan ne va jamais sans une vague extase religieuse. Mais, pour fixer par des sons cette vague extase, pour lui donner une forme et un corps, pour décrire la nature et en même temps exprimer les impressions de ceux qui la contemplent, pour peindre du mênio coup de pinceau et le paysage et les sentiments qui naissent à sa vue, et pour les peindre sans s'écarter un seul instant des conditions rigoureuses de la plus pure beauté musicale, il fallait être Rossini.

Dans le final du troisième acte de Moïse, il a fait pour les choristes le tout-puissant duo de deux peuples qui se heurtent. Dans celui du second acte de Guillaume Tellj il fait, après le sublime trio de Guillaume, d*Arnold et de Walter, le trio non moins sublime de trois groupes de choristes, représentant trois peuples qui se liguent, en un moment suprême, pour conquérir leur indépendance, ou pour mourir. Et après avoir donné aux masses chorales de pareils rôle.s^ — nous répétons ce mot à dessein, — Rossini, qui veut aussi les faire chanter pour chanter, leur confie el ne confia qu'à elles l'exécution de l'adorable tyrolienne sans accompîiji^iM'-

ment : Toi que l'oiseau ne suivrait pas, que l'oiseau n'a pu suivre, en eflel, car elle a fait le tour du monde, portée sur les ailes de la popularité, ayec une rapidité que le télégraphe électrique pourrait seul défier.

Et Toilà ce que le maestro n'aurait jamais pu tenter avec les choristes des théâtres d'Italie, où Ton n'a que très- peu de jours pour apprendre un ouvrage. Nous insistons sur ce point, parce que notre but n'est pas de présenter ici une analyse complète^ et assuré** ment fort peu nécessaire, de la partition de Guillaume Tell; nous avons seulement voulu dégager de l'examen de certains morceaux de cette partition les causes pratiques qui ont incliné son auteur à récrire comme il Ta écrite, et montrer quel parti ce merveilleux ouvrier a toujours su tirer des outils placés par les circonstances sous sa main toute-puissante.

Comme il a procédé dans Guillaume Telly à l'égard de Torches* tre et des chœurs, il procède à Tégard des artistes charj^és des rôles. A M"' Damoreau, qui sait vocaliser d'une manière exquise, il donne l'exquise canlilène de la romance : Sombré forêt: à Nourrit, qui vocalise moins bien, mais qui a puisé dans Tétude dti répertoire de GlQck une connaissance approfondie de la déclamation lyrique, et qui possède un rare talent d'acteur, il taille un rôle où les ornements tiennent la plus petite place, et les accents du chant simple et de la diction, la plus grande ; et lé reste à l'aVenant.

(le n'est pas seulement le génie qui éclate de toutes parts et d'une manière inimaginable dans la partition de Guillaume Telly c'est aussi le bon sens et le sens pratique; mais peut-il y avoir un génie complet sans cela? Nous ne saurions le croire !

La manière dont le drame surgit de l'oratorio de la nature, qui forme l'introduction du premier acte, est digne de toute admiration. A ces chœurs si placides et si pittoresques succède la voix du pêcheur, qui chante mollement et ramour et les charmes d'une radieuse matinée. A la fin du premier couplet de cette douce chan-

son, Guillaume, accablé des maux de la patrie, attaque la phrase : Il chante en son ivresse, et Voilà la grande figure du libérateur de THelvétic peinte, d'un seul coup de pinceau, pour la vie et pour l'immortalité; et voilà le drame qui éclate, pour ne plus s'arrêter qu'au ranz des vaches transformé en chant de triomphe, en passant par toutes les péripéties du duo de Guillaume avec Arnold, du meurtre du vieux Melchtal, dé la scène d'amour entre Arnold et Mathilde, de là conjuration et du serment^ de la scène de la potnme, des adieux d* Arnold au toit paternel , du naufrage et de la mort de Gessler.

Mais, encore une fois, nous ne voulons point présenter ici une analyse complète de Guillaume Tell: un volume y sufQrait à peine. Disons, jkour achever, que, dans ce chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, les récitatifs égalent ceux du grand GlQck lui-même, et les chante surpassent en beauté et en variété d'expression ceux de tous les mélodistes connus. Si l'on joint à cela la manière admirable dont les voit y sont employées et accompagnées par l'orchestre, et celle non moins admirable dont les caractères et les sentiments des personnages y sont exprimés et dont le paysage musical y est peint, on verra qu'il n'y a pas, dans le répertoire du drame lyrique, un ouvrage que l'on puisse raisonnablement placer à la hauteur de Guillaume Tell.

Et en parlant de la sorte, ce n'est pas notre humble et chétif jugement que nous prétendons émettre, mais le verdict de l'immense majorité des gens qui connaissent ou sentent la musique, et ce verdict sera, nous en avons la conviction profonde, celui de la postérité la plus reculée. A ces hauteurs sublimes, le Beau se divinise et devient immortel.

Peu de jours après la première représentation de Guillaume Tell, Rossini partit pour Bologne avec sa femme, nous l'avons dit. Depuis la mort dé sa mère bien aimée (1827), il éprouvait comme un remords de laisser son vieux père dans l'isolement. Giuseppe était venu passer quelques semaines à Paris en 1828; mais il n'é-

lait plus à Tàgo où Ton poul prendre de nouvelles habiludes, cl, malgré son ardent amour pour son glorieux fils, il avait voulu relournercn Italie.

Rossini, d'ailleurs^ désirait se reposer dans sa patrie d'adoption de la vie nomade qu'il avait menée depuis sa plus tendre jeunesse. Pour rendre possible raccomplissement de ce désir si naturel après tant de voyages et de labeurs, il avait, dès le commencement de 1829, donné sa démission de ses fonctions d'inspecteur du chant en France, fonctions peu fatigantes à coup sûr, mais qui lui imposaient le devoir de résider à Paris, et par conséquent il avait renoncé aux appointements attachés h ces fonctions. Un nouvel arrangement intervint entre la Liste civile de Charles X et le compositeur : par cet arrangement, qu'un arrêté ministériel revêtu de Tapprobation royale régularisa, Rossini s'engageait à consacrer exclusivement ses talents à notre théâtre de l'Opéra, pendant dix ans. Il devait écrire un ouvrage nouveau tous les deux ans, soit cinq ouvrages en tout. Guillawne Tell fut la première et la dernière, bêlas! de ces cinq partitions.

Une prime de quinze mille francs lui était <illouée pour venir faire répéter et monter chacun de ses nouveaux opéras ; et, dans le cas où quelque circonstance imprévue empêcherait la Liste civile de remplir les obligations qu'elle avait contraclées envers le compositeur, une pension de retraite de six mille francs était assurée à ce dernier, en récompense de ses services passés.

Voilà donc Rossini à Bologne, vivant à sa guise auprès de son vieux père, voyant tous les jours ce lycée comunale où il avait fail ses dernières études musicales, et le théâtre où il avait chanté le rôle d'Adolfo dans la Camilla de Paër, causant avec ses amis d enfance et les amis de sa famille, et rêvant à son second ouvrage français, qui devait être un Faxist^ dont il avait fait lui-même le scénario après une étude attentive du chef-d'œuvre de Goethe, le plan du livret écrit par M. de Jouy sur cet admirable sujet ne se trouvant pas à sa convenance, lorsque tout à coup édata, comme

une bombe, la nouvelle de la révolution des 27, 28 et 29 juillet 1830, de la déchéance et du départ de Charles X^ et des grands changements politiques survenus par suite de ces événements.

Ce fut un coup terrible pour Rossini : toutes les dispositions qu'il avait prises pour son avenir étaient remises en queslion, sinon bouleversées de fond en comble. Qu'allait devenir le traité qui l'attachait à la France, et surtout qu'allait devenir la France ellemême? Il attendit que la tourmente fût un peu calmée, et il revint seul à Paris, en novembre 1830, comptant ne rester dans cette ciipitale que pendant le peu de temps qu'il jugeait nécessaire pour mettre ses aftaires en ordre.

Pendant son absence^ on avait joué Guillaume Tell en entier (|uarante-trois fois, du 3 août 1829 à juillet 1830. Plus tard vinrent les mutilations sacrilèges : à la cinquante-septième représentation, le mercredi 1" juin 1831, ce chef-d'œuvre fut réduit à trois actes, le troisième acte commençant à Tair : Asile héréditaire^ c'est-à-dire là où commence le quatrième acte de la pièce telle que les auteurs l'ont faite. Le véritable troisième acte, où se trouve la scène de la pomme, avait donc disparu ; mais ce n'était là que le commencement timide des mutilations : nous avons vu, de nos yeux vu, et assez souvent, le prodigieux second acte de Guillaume Tell exécuté seul , par les doublures et par les triplures de la troupe, pour servir de lever de rideau à uu ballet quelconque; cl pendant les trois années qui ont précédé les débuts de M. Duprez, le public n'a pu entendre que cet unique fragment d'une si belle œuvre.

Est-ce eu employant cet ingénieux moyen que l'on espérait encourager Rossini à écrire de nouvelles partitions pour la scène française?

II faut bien le croire, pour l'honneur des personnes qui |M;r|»cpétrèrent ces mutila tiens, renouvelîes dos Vandales I

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