BOLOGNE
BONAPARTE KT ROSSINI. — LE FAUX LATINISTE. — L^EXAMEIf MALHEUREUX. — LA
LECTURE^ l'Écriture et les quatre règles. — prinstti, l'épinette et les
GAMMES AYBC DEUX DOIGTS. — RÉBEIXION ET CHATIMEKT. — GIOACHllfO APPRENTI FORGERON. — RETOUR A DE MEILLEURS SENTIMENTS. — DON ANGELO TBSEI : ÉTUDES SÉRIEUSES DU CHANT ET DE l'ACCOMPAGNEMENT. — CHANT DANS LES ÉGLISES. — l'eN- FANT DE DIX ANS SOUTIENT SA FAMILLE.
Singulier enchaînement de circonstances I Si Bonaparte n'avait pas conquis Tltalie à la course en 1796, si nos vaillantes demibrigades n'eussent pas traversé la paisible petite ville de Pesaro au pas de charge, la tête à* il Vivazza ne se serait jamais enflammée au contact des idées de liberté, d'égalité, de souveraineté du peuple, de philosophie et de libre examen, idées parfaitement inconnues dans les Étals du pape avant notre invasion ; le tubatore aurait conlinué de sonner de la trompette et d'inspecter les boucheries, comme Ty obligeaient les devoirs de sa double fonction ; il ne se serait pas compromis par de discours et peut-être par des actes politiques; les Autrichiens, au temps de la réaction, n'au-
raient eu ni raison ni prétexte pour le mettre en prison ; sa femme et son bambin n'eussent pas manqué du strict nécessaire, et ia dévouée, la courageuse Anna n'aurait pas été obligée de se faire cantatrice de théâtre pour gagner le pain quotidien de sa famille.
En revanche, le petit Gioachino, plus heureux en apparence, n'aurait pas quitté, dès Tâge de six ans, sa petite ville natale pour aller habiter Bologne, l'un des grands centres de la musique en Italie; avec une mère simple bourgeoise, il n'aurait pas entendu sans cesse chanter, étudier des rôles, les répéter; il n'aurait pas vécu dans une atmosphère essentiellement théâtrale et musicale ; il n'aurait pas reçu, par conséquent, à Tâge où les impressions ont tant de force et laissent des traces si durables dans l'organisation, cet enseignement de toutes les minutes, qui s'effectue insensiblement, pénètre par tous les pores, pour ainsi dire, et devient d'autant plus efficace, qu'il revêt moins les formes pédagogiques, et se passe mieux de la robe et du bonnet des docteurs, des bancs, des chaires, des férules et des pensums de l'école.
Cet enseignement par l'exemple, les conversations, les occupalions de la famille, se retrouve dans la vie de Mozart, dont le père était virtuose et compositeur, et dans celle de Beethoven, dont le père était musicien de chapelle. Si Joseph Haydn en fut privé, son admission dès l'enfance à la maîtrise de Saint-Étienne lui en tint lieu. Félicien David fut admis aussi dans une maîtrise dès l'âge de sept ans. A ces exemples on en pourrait joindre beaucoup d'autres.
Certes, les grandes vocations ont une force difGcile à maîtriser : cette force, toutefois, n'est pas invincible. A ces vocations il faut, comme à tous les germes semés par la main de Dieu dans l'homme et dans la nature, les conditions sans lesquelles leur développement serait pénible, tardif, peut-être impossible.
Or, les germes de vocation musicale ont plus besoin que tous les autres d'être entourés d'une atmosphère vivifiante. C'est que le langage des sons et des rhythmes, si simple dans ses résultats, que
tous les peuples civilisés le comprennent dès la première audition, lorsqu'il est bien parlé, résulte d'éléments nombreux dont les combinaisons sont très-compliquées; pour se l'assimiler complètement, pour en user en toute liberté, pour y atteindre Féloquence, il faut rapprendre dès le berceau, pour ainsi dire, et plutôt par voie d'exemples, et par les circonstances favorables d'un milieu fertilisant, que par voie de rudiment et de pédagogie.
Aussi Rossini dit-il souvent : a Sans Tinvasion des Français en Italie, j'aurais été probablement pharmacien ou marchand d'huile, o
Nous prenons cependant la liberté grande d'en douter. Il nous semble certain, et nous ne croyons pas commettre une action bien téméraire en le disant, qu'il devait être musicien quand même.
Quoi qu'il en soit, voilà le bambin à Bologne avec sa mère. Anna y commença sa carrière d'artiste en chantant au théâtre Civico^ où elle avait été engagée d* emblée. Elle Gt ses débuts avec le basse Barilli, depuis si célèbre, et le ténor Siboni, qui paraissaient aussi pour la première fois devant le public. Le talent d'Anna fut trèsgoûté et des propositions d'engagement lui vinrent en assez grand nombre.
A eux trois les débutants ne savaient pas une note : ils étaient musiciens d'oreille, orecchianti^ comme disent les Italiens.
On a dit qu'Anna était reléguée dans l'emploi des secœide donne; c'est une erreur. Sans doute, elle n'était pas une Catalani, mais elle a tenu d'une manière distinguée l'emploi de première chanteuse dans le répertoire de Cimarosa, de Fioravanti, et des autres compositeurs alors en vogue, et elle n'a jamais tenu que celui-là. Zanolini dit d'elle : « Anna Rossini^ già délie prime fra le prime donne buffle. » (Anna Rossini, autrefois des premières parmi les premières chanteuses bouffes.)
La saison du théâtre Civico terminée, elle put choisir parmi les engagements qui lui étaient offerts pour des représentations dans les théâtres des foires de la Romagne : Sinigaglia, Forli, Ferrare,
Lugo, etc., et dans ceux de Mantoue et de Rovigo. Le bambin, qu'elle ne pouvait mener partout avec elle dans ces voyages du genre de ceux du Roman comique, fut remis aux soins d'une personne de confiance, qui voulut bien s'en charger moyennant une petite pension. Cette personne de conGance était un charcutier.
Après dix mois d'emprisonnement, l'infortuné Vivazza fut mis en liberté. Comme on le pense bien, son premier soin fut de courir à Bologne rejoindre son cher Gioachino et sa chère Anna. Depuis cette époque jusqu'à la fmde la carrière théâtrale de sa femme, il a toujours voyagé avec elle ; il jouait la partie de premier cor dans les orchestres des théâtres forains où chantait Anna.
Malgré notre grand désir d'aller vite dans ce récit, il nous est impossible de ne pas nous arrêter un instant, pour dire qu'on se ferait une très-fausse idée du rang des théâtres où chantait Anna Rossini si l'on prenait ce mot : forains^ dans le sens que peuvent lui donner certains habitants de Paris, qui ne connaissent d'autres foires que celles des Loges et de Saint-Cloud, et d'autres spectacles forains que les exhibitions de saltimbanques, de femmes géantes et d'animaux à deux têtes ou à cinq pattes.
Les foires de la Romagne étaient alors, et sont peut-être encore aujourd'hui, le rendez-vous des plus riches négociants, des plus gros marchands de l'Italie ; on y venait même de l'étranger. Il s'y traitait des affaires considérables, comme à notre foire de Beaucaire. Or, des Italiens ne peuvent être réunis en grand nombre sur un point donné sans éprouver un désir irrésistible d'entendre chanter des opéras; il y a donc, dans toutes les villes où se tiennent les foires, des théâtres où des troupes, souvent très-satisfaisantes, donnent des représentations pendant la saison de ces foires, et font parfois de bonnes affaires.
A dater de la mise en liberté de Giuseppe, la famille Rossini établit son domicile à Bologne ; contrairement à Tasserlion de plusieurs biographes, elle n'est plus retournée à Pesaro qu'à la passade, et sans la moindre intention d'y rétablir son quartier général»
Mais, que faisait le petit Gioachino chez son mentor le char* entier, pendant les absences forcées de ses parents? il y commençait, dans des conditions assez remarquables, sa double éducation littéraire et musicale!
Commençons par Féducation lilléraire : Don Agostino Monti en fut d'abord chargé. Quelque temps après, ce vénérable précepteur se flattait partout des progrès qu'il faisait faire au petit Rossini dans la connaissance du latin. Le bruit en vint jusqu'aux oreilles d'Anna, . qui, retenue loin de son fils par un engagement, voulut, on le devine, avoir la confirmation d'une aussi flatteuse nouvelle. Par une lettre pressante, elle pria M. Bechetti, son médecin de Bologne, de vérifier le fait. Le docteur alla voir Gioachino, et découvrit, à la suite d'un laborieux examen, que le prétendu latiniste ne savait encore rien du tout, pas même lire et écrire.
Ce fut un autre pédagogue, don Innocenzo, qui eut l'insigne honneur de faire entrer les connaissances indispensables de la lecture et de l'écriture dans la tète du futur auteur de Guillaume Tell, et don Fini , son troisième instituteur, lui enseigna les quatre règles.
Voilà tout ce que nous savons de l'éducation littéraire et mathématique de Rossini, et nous avonsde bonnes raisons pc^f crôhre qu'il n'a pas poussé beaucoup plus loin ses études régulières en fait de lettres et de calcul. Et pourtant, il n'est pas de sujet qui lui soit étranger, pas de question qui puisse l'embarrasser, pas de conversation où il ne soit en état de tenir tète aux plus instruits, sans parler des plus spirituels, qui tous doivent baisser pavillon devant l'auteur du Barbier et du Comte Ory.
Passons à son éducation musicale : c'est le point important. Gioachino eut d'abord un professeur d'épinette, Prinetli, de Novare, qui venait lui donner ses leçons chez le charcutier. L'enfant avait alors environ sept ans. Ce Prinetti était imbu, relativement au doigté, de certains principes dont les doctes du clavier ne s'accommoderaient guère. Il faisait faire à son élève les gammes avec
deux doigts seulement. Sans se rendre compte dju pourquoi, le bambin sentait instinctivement que cette façon de procéder laissait quelque chose à désirer. D^ailleurs, « Gioachino, dit Zanolini(l), était trop éveillé, et Prînetti ne faisait que dormir. »
On sent bien que l'enseignement d'un tel professeur ne pouvait produire des résultats bien brillants. A un moment donné, lenfant terrible ne voulut plus rien faire du tout, a II n'y avait pas moyen, . dit encore Zanolini, lequel d'ailleurs se trompe en désignant Palmerini, de Bologne^ comme le second professeur de musique de Rossini, il n'y avait pas moyen, soit par prières, soit par menaces, de le faire étudier; il semblait qu'on dût perdre toute espérance. » Et cette conduite, certes, eût été fort répréhensible sans les circonstances atténuantes des gammes à deux doigts du somnolent Prinetti. Comme on devait s'y attendre, l'absolue mauvaise volonté de l'irréfrénable Gioachino fit éclater une épouvantable catastrophe.
// Vivazza^ qui, naturellement, avait la tête près du bonnet, comme on dit, il Vivazza ne put entendre sans s'émouvoir terriblement les plaintes incessautes du professeur dans l'embarras et les aveux dépouillés d'artifice de soa bien-aimé fils, lequel déclarait n'avoir pas le moindre goût pour ce qu'on voulait lui faire faire.
C^Kpic^Vuysi;^;^» père, mis en demeure de mater ce caractère in • domptable par une punition exemplaire, plaça sans hésiter monsieur son fils en apprentissage chez un forgeron dont l'atelier était situé vis-à-vis du théâtre Comunale. Trop faible pour soulever de lourds marteaux, — il avait alors neuf ans environ, — le petit rebelle était réduit à la très-humble mission de tirer en cadence la corde qui faisait fonctionner le soufflet.
Et le père, pour lui faire honte, attirait tous les amis de la famille et tous les camarades de Gioachino devant l'atelier du forgeron, et leur montrait le petit criminel tirant la corde du soufflet avec un dépit qu'il s'eflbrçait en vain de contenir.
(1) VÂpe Ilaliana, une brochure in-S". Paris, 1836.
— Ce n'était pas, d'ailleurs, a dit plus tardRossini, un trop mauvais moyen pour apprendre à jouer en mesure.
Quoi qu'il en soit» domplé par l'humiliation que lui infligeaient les remontrances des amis de sa famille et les huées de ses camarades, vaincu par la fatigue et rennuf, touché plus qu'on ne saurait le dire des gémissements, des lamentations^ des pleurs que son inconduite arrachait à sa mère bien-aimée, le petit insui^é vint à résipiscence après quelques jours passés dans le métier d'apprenti forgeron. 11 promit de se corriger, et tint parole.
Cet incident, puéril en apparence, transforma complètement rélève rebelle de Prinelti. Tout en tirant méthodiquement la corde de son soufflet de forgeron, le petit Gloachino avait fait les réflexions les plus salutaires. Pour la première fois, il avait entrevu le côté sérieux de la vie. Il n'en fallut pas davantage pour imprimer une nouvelle allure à cette organisation prodigieuse oh les germes deviennent si vite des moissons.
Peu de temps après l'aventure de l'apprentissage, Gioachino avait si bien travaillé son épinette, si bien proGté des leçons telles quelles du somnolent Prinetti,^ leçons rectifiées, d'ailleurs, et en partie complétées par les conseils et les observations de Giuseppe et d'Anna, qu'il fut en état de se faire accepter comme élève par don Angelo Tesei.
Or, Angelo Tesei était un tout autre professeur que Prinetti : il fit travailler à Gioachino le chant et l'accompagnement (harmonie pratique), *et lui donna dans ses leçons les vrais principes de l'art vocal. Si l'on juge l'arbre à ses fruits, on doit croire à l'excellence de l'enseignement de don Angelo Tesei.
Il fallait que cet enseignement fût, en effet, bien efficace, car, après quelques moisdeleçons de Tesei,Giuachino se trouva capable de chanter dans les églises; et cela vint fort à propos, car les ressources de la famille étaient bien modiques, bien précaires. La voix d'Anna Rossini, qui, chantant sans méthode, se fatiguait beaucoup, la voix d'Anna Rossini laissa voir dès lors les premiers symptômes de l'af-
faiblissement dont les effets durent, plus lard, obliger la prima donna à subir Topération du retranchement des amygdales.
Doué d'une délicieuse voix de soprano, d'une figure charmante, d'un goût pour le chant dont les résultats sont assez connus, Dieu merci! Giaochino, présenté par Tesei, sut capter les bonnes grâces des prêtres directeurs des offices en musique, et s'employa d'un grand courage à subvenir aux besoins de ses parents bien-aimés.
Ainsi, l'enfant terrible qui, à neuf ans, obligeait son père à lui infliger une éclatante punition, était devenu, à dix ans environ, l'un des soutiens, pour ne pas dire Tunique soutien de sa famille.
Il n'y a vraiment que les enfants terribles pour faire de semblables choses.