‹ G. RossiniChapitre 6 sur 38 · ROSSINI CHANTEUR · texte numérisé non relu

ROSSINI CHANTEUR

MOTETS ET PAOLI.^ ÉTUDES. — LB DAITTE, l'aRIOSTE, LE TASSE ET LE CHEVALIER GltJSTI. — DÉBUT AU THÉÂTRE. LA GRASSE ET LA MAIGRE. — PREMIÈRES COMPOSITIONS.— DUOS DE COR. — BABBINI ET CHERUBIN!. — I COKCORDI : LES SAIS OIfft d'hAYDN. — l'ÉPTNETTB d'accompagnement. ~~ l'éclat de rire ET LE LIVRET.

Voilà donc Gioachino mis en demeure par les circonstances, dès Tftge de dix ans, de gagner sa vie et un peu celle de sa famille, composée d'Anna, de Giuseppe et de la mère d'Anna, demeurée à Pesaro. Le bambin, complètement transformé par les réflexions qu'il avait faites en tirant la corde du soufflet du forgeron, ne faillit pas à cette rude tâche, et comme il l'accomplissait avec la chaleur de cœur de l'amour filial le plus vif, elle lui parut légère.

D'abord, il chanta dans les églises. Sa rétribution était de trois paoli ip2iT oîùce (\e paolo vaut environ 50 centimes). Par malheur, il n'y avait pas des offices en musique tous les jours.

Certes, on faisait bien gagner au pauvre enfant les trois paoli qu'on lui donnait. Non-seulement on le chargeait des soli de so-

pranOy ce qui était tout à fait convenable, puisqu'il avait une voix de soprano, mais encore^ sous prétexte qu'il chantait mieux que ses camarades, on Tobligeait à chanter aussi, en les transposant, bon nombre de soli de basse et de ténor. Bref, on usait de lui et l'on en abusait. Mais qu'y faire? lorsqu'on donne la magniGque somme de trois paoli y on a bien le droit de se montrer exigeant !

Après trois ans des leçons qu'on sait, Gioachinô avait renoncé au lumineux enseignement de Prinetti, mais il ne perdait pas pour cela le temps que lui laissaient les répétitions et les exécutions des offices en musique, et les leçons de chant et d'accompagnement d'Angelo Tcsei. Celui à qui l'on a, depuis, donné par la plus monstrueuse des injustices le surnom de paresseux y étudiait ardemment tout seul en dehors de ses travaux obligatoires. Sa seule, sa grande distraction, il la trouvait auprès d'un homme des plus distingués, le chevalier Giusti, de Lucques, ingénieur en chef à Bologne, lequel avait pris pour le très-jeune musicien une affection quasi paternelle; cette distraction consistait à lire avec cet homme inspirant les chefs-d'œuvre du Dante, de l'Arioste, du Tasse et des autres maîtres de la littérature italienne, et d'en causer après les lectures, pour soumettre ses réflexions à son colecteur, et surtout, pour provoquer les remarques et les commentaires de cet interlocuteur si digne d'être écouté.

On devine que le bambin avec lequel un des hommes les plus distingués de Bologne passait ainsi des heures et des heures à lire, à commenter les grands auteurs de l'Italie et à causer de ces lectures, ne pouvait être un enfant comme les autres. A cette libre école, Gioachinô apprit de la manière la plus attrayante ce que, sans aucun doute , les trois respectables ecclésiastiques préposés à son instruction primaire n*auraient pas été capables de lui enseigner. A ce contact fertilisant, sa prodigieuse intelligence se développa tout d'une pièce, pour ainsi dire. Depuis cette époque de premier développement, Rossini a toujours recherché la société et la conversation des personnes éminentes en tous genres; et comme il sait aussi bien

écouter que parler, ce qui n*cst pas peu dire, et aussi bien comprendre qu^écouter, il s'est mis en état, sans pédagogues et sans études régulières, de tenir tète aux plus capables,et de prononcer sur toutes les questions possibles quelques mots brefs^ positifs^ brillanis et profonds à la fois, qui sont des traits de lumière, et, pour qui sait penser» des sources inépuisables de fécondes réflexions.

On trouve des faits analogues dans Thistoire des jeunes années de presque tous les hommes de génie. Avec les routines minutieuses et barbares de Técole, si mal à propos décorées du nom sacré de méthodes, ils ne pouvaient rien apprendre ; mais la première bonne occasion venue, le premier choc favorable font jaillir aussitôt Tétincelle, et voilàla flamme allumée pour la vie et pour l'immortalité. Faits pour voler comme Taigle, ces êtres prodigieux ne peuvent ramper comme le ver; Tescalier construit pour les nains embarrasse ou brise les jambes des géants. A ces créatures marquées du sceau divin, il faut montrer d'abord les sommets; elles les atteignent d'un coup d'aile, et de là, jetant un coup d'oeil perçant et rapide sur des contrées immenses, elles en font à l'instant, et pour toujours, la conquête.

Mais revenons à la musique. Avant d'être mis dans les mains de don Angelo Tesei, Gioachino s'était souvent donné le plaisir enfantin déjouer avec le cor de son père, puis il avait soufflé dans^ l'embouchure, et avait trouvé le moyen de produire des sons. Le bon Giuseppe, enchanté de ses dispositions à suivre la carrière paternelle, lui avait indiqué quelques principes, plutôt en manière de conversation et d'exemple qu'en forme de leçon régulière. L*enfant ne tarda pas à jouer du cor assez bien pour pouvoir faire de la musique avec son père, et comme il prenait grand plaisir à ces concerts de famille, il composa d'instinct — il n'avait pas encore appris rharmonie avec Tesei — de petits duos pour deux cors. Il y tenait la partie du cor basso, ou second cor.

Nous avons eu l'occasion, bien rare à coup sûr, d'entendre quel* ques fragments de ces duos composés d'instinct par Bossini. Il ne

nous a pas été difficile de reconnaîlre, dans un de ces fragments, le geime du superbe motif de la fanfare pour quatre trompes de chasse, écrite vingt cinq ans plus tard à Rambouillet et dédiée à M. Schikler.

On a dit que Gioacbino avait joué du cor avec son père dans les orchestres des théâtres forains. Cela n'est pas exact; son talent sur cet instrument ne lui a jamais fourni de ressources pécuniaires. Il en a retiré le plaisir de faire de la musique avec son bien-aimé père dans de petits concerts de famille, et Tavantage très-considérable pour un compositeur d'employer les cors en pleine connaissance de cause. Ce que cet avantage a produit, on peut le découvrir en écoutant Tandante de l'ouverture de Semiramide, et cinquante autres morceaux de Rossini, où les parties des cors sont traitées avec toute la supériorité possible.

A l'âge de onze ans, c'est-à-dire après avoir reçu pendant deux ans les leçons de Don Angelo Tesei, Gioachino était lecteur consommé, accompagnateur excellent ; il chantait et accompagnait à première vue, avec une imperturbable solidité, toute la musique qu'on lui présentait, quoique cette musique fût en grande partition d'orchestre, et non en partition réduite pour le piano.

Et comme son idée fixe était de faire entrer le plus possible de paoli dans la maigre escarcelle de ses parents, il se mit à tirer parti de son talent d'accompagnateur, sans préjudice de son chant dans les églises et de ses travaux d'étude avec Tesei.

Le chant, cependant, était sa meilleure ressource à cette époque. Mais, voyant que le genre sacré ne lui donnaitpas de bien gros bénéfices, il profita d'une occasion favorable pour y joindre le chant profane. Lorsqu'il avait environ douze ans, on monta ia Camtlia de Paer au Théâtre de Bologne. Le rôle du petit Adolfo lui fut proposé ; il l'accepta. Il y a dans la pièce une scène où Tenfant sensible se précipite dans les bras de l'hérome, la caresse, lui prodigue les noms les plus doux et la couvre dé baisers. Comme on jouait cette pièce tous les soirs, et qu'une seule prima donna n'eût pu suf-

(ire à chanter sans interruption le principal r61e, qui est très-fatigant, on faisait tenir tour à tour ce rôle par deux cantatrices, Tune grasse, la Cittadini, l'autre maigre, la Leoni.

Les spectateurs attentifs purent remarquer que Gioachino jouait son rôle d'enfant sensible et caressant d'une façon beaucoup plus naturelle et chaleureuse avec la prima donna grasse qu'avec la prima donna maigre.

 ce rôle d'enfant se borne toute la carrière de chanteur dramatique de Rossini. Son talent d'accompagnateur, désormais bien apprécié, lui offrit des ressources dont il s'empressa de profiter. 11 ne reculait, d'ailleurs, devant aucune besogne pour subvenir aux besoins de ses parents bien-aimés. Il enseignait leurs rôles aux T^hanteurs, il faisait répéter les choristes, il tenait l'épinette d'accompagnement dans les orchestres des thé&tres, et tout cela, sans préjudice de ses études avec son maître, de ses tentatives de composition et de ses lectures des poètes italiens avec le chevalier Giusli. A cette époque, chaque représentation où il tenait l'épinette lui valait la somme de cinq paoli; les répétitions n'étaient pas payées; il fallait les faire par-dessus le marché.

Tesei n'ayant plus rien à lui enseigner, on eut recours à Babbini, qui lui donna des leçons de perfectionnement du chant ; ce Babbini, l'un des bons chanteurs de son temps, avait créé le rôle principal dans le Giulio Sabino^ de Cherubini. Lorsque Rossini vint à Paris, vingt ans plus tard, il étonna beaucoup le célèbre directeur de notre Conservatoire, et le flatta non moins, en lui chantant un air de son Giulio Sabino, qu'il avait étudié avec Babbini,et qu'il avait conservé, sans en oublier une seule note, dans sa prodigieuse mé* moire.

Tesei lui avait donné des leçons pendant trois ans, comme Prinetti.

Nous ne sommes pas en mesure de fixer d'une manière positive l'époque oii Gioachino devint le chef d'exécution de la société philharmonique nommée Academia cPI Concordi. Ce qui résulte pour

nous de renseignements minutieux pris à bonne source, c*est quMI obtint celte place avant son admission au Lycée de Bologne en qualité d'élève de contre-point, dans la classe du père Stanislao Matleii admission qui eut lieu le 20 mars 1807. La société d7 Concordtj composée d'amateurs, donnait un concert tous les mois. C'était, assurément, un bien grand honneur pour un adolescent, de préparer et de diriger ces concerts mensuels. Cela n'allait pas, toutefois, sans quelques murmures des vieux sociétaires; mais Taulorité du talent, déjà très-remarquable, dont le tout jeune maestro donnait à chaque instant des preuves en dirigeant son orchestre avec la solidité d'un vétéran, la vie qu'il communiquait à toutes choses par sa décision et son entrain, et ses spirituelles et railleuses reparties, réduisirent bien vite les grognons à obéir et à se taire, comme le grenadier du eélèbre vaudeville de Scribe.

Ce grand honneur n'allait pas, on le sent bien, sans de grandes fatigues, car, faire marcher une semblable société en montant et en conduisant un concert tous les mois, n'est pas un mince labeur. Gioachino y gagnait, indépendamment de la gloire, une rétribution mensuelle de dix piastres (la piastre vaut environ 5 fr. 20 cent), et cette rétribution l'aidait à vivre et à faire vivre sa famille. Anna, dont le reste de voix avait disparu avec ses amygdales, ne chantait plus dans les théâtres, et il Vivazza ne gagnait pas grand' chose en jouant du cor dans les orchestres, comme on le verra tout à l'heure.

Selon Stendhal, Rossini n'aurait dirigé l'oratorio des Saisons d'Haydn à la société d'/ Concordi qu'après l'exécution de la Créalion, sous la direction de Marchesi ; rien n'est plus exact. Mais nous croyons être en mesure d'afOrmer que Stendhal est mal renseigné, lorsqu'il fixe la date de l'exécution de la Création, à Bologne, en mai 1811. D'après les souvenirs positifs d'un témoin très-digne de foi, c'est avant d'entrer dans la classe du père Mattei, c'est-ànlire avant le 20 mars 1807, que Rossini a dirigé l'exécution des Saisons à la société d'/ Concordi. Jusqu'alors le répertoire de

celte société avait été exclusivement formé de fragments d'opéràs.

Quoi qu'il en soit, cette exécution fut Irès-rcmarquable et trèsremarquée. «Vesecuzione, dit Zanolini, futanto perfetia che destà la miraviglia d'ognuno. » (L'exécution fut si parfaite qu'elle excita l'admiration de cbaûBh.y,

Lorsqu'il avait environ quatorze ans, Rossini fit^ à Bologne, l'heureuse rencontre de la famille Mombelli, qui formait à elle seule, avec un vieil ami, une troupe d'opéra. M'"'' Mombelli la mère, qui n'avait jamais cbanlé, était une femme d'une rare intelligence et d'un grand cœur; voyantle talent déjàsi remarquable et lesprodigieusesdispositions de Gioachino, elle lui voua une affection maternelle et fit tout ce qu'elle put pour Taider à franchir les premiers obstacles. Sans lui dévoiler son projet, elle lui donnait de temps en temps des vers à mettre en musique. Tantôt, c'était un air à faire; tantôt, un duo ou un quatuor : lorsqu^il eut fini, il se trouva qu'il avait composé, sans le savoir, un opéra tout entier, qui fut représenté, six ans plus tard, par la famille Mombelli, sous le titre de : Demeirio e Polibio.

Le 27 août 1806, Rossini partit avec son père pour une tournée théâtrale à Lugo, Ferrare, Forli, Sinigaglia, et dans quelques autres villes. Il était engagé en qualité de directeur des chœurs et de maestro al cembalo^ pour accompagner les récitatifs. Son père tenait la partie de premier cor à l'orchestre. A eux deux, ils gagnaient onze paoli par jour. Selon toutes les probabilités, c'est pendant cette tournée qu'advint un fait très-singulier, dont l'influence sur l'avenir de Rossini fut considérable.

Le théâtre de Sinigaglia avait pour surintendant, pendant la saison de la foire, le marquis Cavalli, lequel, dit avec candeur Zanolini, menait, selon l'usage, une intrigue amoureuse avec la prima donna. Cette prima donna se nommait la signera Carpani. Le marquis, outre sa surintendance de Sinigaglia, avait celle du théâtre de San Mosè, à Venise.

Un soir, pendant que Gioachino tenait à l'orchestre l'épinetle d .ic

compagnement, laCarpani, qui, d'ordinaire, ne chantait pas trop bien, tomba de mal en pire; quoique Rossini l'eût avertie aux répétitions de son peu d'aptitude au style d'agilité, elle fit une roulade si monstrueusement défectueuse et fausse, que le petit accompagnateur ne la put entendre sans laisser partir l'éclat de rire le plus moqueur elle plus scandaleux. Tous les spectateurs tournèrent les yeux de son c6té,etse mirent à rire comme lui. LaCarpani, on le devine, jeta sur l'impertinent rieur un regard venimeux, chargé de toute la haine que peut distiller une prima donna, favorite de son impresario, lorsqu'elle se voit tournée en ridicule et stigmatisée par un éclat de rire vengeur du goût et de la justesse , devant un public nom-» breux, et du fait d'un petit accompagnateur à \vï\ipaoli.

Naturellement, elle fit partager sa fureur au marquis, lequel manda Gioachino pour le tancer vertement et lui laver la tête. Le héros de cett^ notice ne se troubla pas le moins du monde. Avec l'assurance que lui donnaient sa réputation déjà bien établie d'excellent musicien, sa jolie figure dont tout le monde raffolait, et son esprit incomparablement prompt à la réplique, il se rendit à l'audience du terrible marquis. On devine de quelle façon il y fut reçu. Il essuya, sans broncher, une formidable bordée de reproches et d'invectives. Puis, prenant la parole à son tour, il dit :

— Omatissimo marchesej vous avez vos raisons pour prendre la défense de votre prima donna. En ma qualité de musicien délicat, j'ai eu les miennes pour éclater de rire, hier soir, devant le public. Tous les canons de la terre braqués sur moi n'auraient pu m'en empêcher. Vous-même, si vous eussiez été là, vous auriez suivi mon exemple, car vous êtes un Un dilettante. Soyez de bonne foil parieriez-vous de vous contenir si vous entendiez chanter comme ceci?

Et il se mit à contrefaire la mine, les gestes, la voix éraillée et la roulade de la Carpani, chantant faux comme elle, et du même faux, et à reproduire son regard venimeux au moment de l'éclat de rire*, avec un talent d'imitation si grand, une vérité si parfaite,

une allure si bouffonne, que le marquis "fut obligé de rire à son tour.

Au lieu de gronder, il ne sut plus qu'admirer Taudacieux accompagnateur; il lui prodigua les paroles les plus flatteuses, lui tapa doucement la joue, le cajola de son mieux, fit tout ce qu'il put, en un mot, pour réparer le début de cette étrange scène. Puis il lui dit :

— Petit, tu voudras sans doute écrire des opéras?

— A coup sûr I répondit Gioachino ; croyex-vous que je désire passer ma vie à accompagner des cantatrices comme votre Carpani?

— Eh bien 1 reprit le marquis, lorsque tu t'en sentiras capable, fais-le-moi savoir. Je te promets un livret et un engagement.

Chose merveilleusel le surintendant tint sa promesse lorsqu'elle lui fut rappelée quelques années plus tard.

Cependant, nous ne conseillons pas aux jeunes compositeurs français qui désirent gagner les bonnes grâces des directeurs, de se moquer en public de leurs cantatrices favorites. Le moyen qui réussit jadis à Rossini pourrait très-bien ne pas leur réussir.

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