‹ G. RossiniChapitre 8 sur 38 · FORMES NU SOIT D0NN!£E DANS L*013VRAG · texte numérisé non relu

FORMES NU SOIT D0NN!£E DANS L*013VRAG

El renseignement oral de Matlei était aussi dtnué de raisonnement et de gradation que son enseignement écrit.

Vous figurez-vous ce que dut éprouver Rossini, Iclibrc, le raisonneur, Vindépcndant Rossini, qui, déjà maître en certaines partics de son art, avait arrêté sur bien des points ses idées, formulé dans sa tète les principes dont ses cbefs-d'œu\re ont été depuis rimmortelle manifestation; vous figurez-vous ce que dut éprouver cet être souverainement intelligent lorsque, se voyant dans les mains d'un pareil pédagogue, il put mesurer d'un coup d'œil la profondeur de l*abîme creusé par cette méthode, ou, pour mieux dire, par l'absence de toute méthode?

Le dégoût le plus profond s'empara de lui, comme au temps dos gammes à deux doigts du magnanime Prinetli. Mais, celte fois, il ne se mit pas en révolte ouverte contre le pédagogue et sa lourde pédagogie. Il n'avait pas oublié son séjour chez le forgeron ; il était, d'ailleurs, devenu tout à fait raisonnable, malgré la pétulante vivacité de son naturel. Pour contenter ses parents, éblouis comme tout le monde par la grande renommée de Mattei, il essaya de faire ce que voulait ce savant professeur. Apres six mois de travail dans sa classe de contre-point, Rossini, qui, avant d'y entrer, avait composé le délicieux quatuor de Demetrio e Polibio^ ne pouvait plus écrire une note sans trembler. Il ne voyait partout que des fautes, et ce qui achevait de l'accabler, c'est qu'il trouvait les choses appelées fautes par le père Maltci , dans les œuvres des plus grands maîtres restées en son imperturbable mémoire, et qu'il avait éprouvé par expérience l'excellent effet de ces prétendues fautes.

Quelle aimable situation pour ce génie impatient de tout frein.

qui rêvait déjà le rajeunissement de Tart musical el qui sut si bien Taccomplir depuis!

Lorsque M. Fétis visita Bologne^ en 18^1; Rossini lui dît: « J'aurais eu du penchant à cultiver les formes de la musique sévère, si j^avaiseu dans mon maître de contre-point un homme qui m'eût expliqué la raison des règles; mais lorsque je demandais à Mattel des explications, il me répondait toujours : C'est Fusage d^é^ crire ainsi. Il m'a dégoûté d'une science qui n'avait pasde meilleures raisons à me donner des choses qu'elle enseignait. »

C'est ici que le penseur doit se donner le spectacle des résultats navrants de ces règles bizarres, convenlionnelles, incommunicables, qui ont obligé Gluck à dire : « J'ai toujours sacrifié de bonne grâce la règle à TeiTet ; » que Mozart nommait « les farces du métier ; » qui ont arraché à Beethoven cette fière déclaration : «Albrechsberger défend ces quintes, et moi je les permets; » que Rossini n'a pu comprendre, et que M, Wagner prétend avoir suivies avec la plus scrupuleuse fidélité dans ses caressants ouvrages.

Voyez-vous Rossini, dont la prodigieuse intelligence va du premier coup au fond de toutes les questions, réduit à ne pas comprendre certaines choses, et surtout des choses relatives à l'art où il s'est immortalisé?

doubles pédants, triples routiniers 1 de quel masque repoussant, hideux, impénétrable, avez-vous donc recouvert la face divine de Fart des sons et des rhythmes, pour que ses fils de prédilection n'eu puissent reconnaître les traits? De combien d'orgadisatioiïs marquées du sceau du génie avez-vous éteint la flamme? De combien de siècles avez-vous relardé les progrès naturels de la musique?

Mais laissons là les lamentations et reprenons le fil de notre récit.

On devine que Rossini n'apportait qu'une attention bien faible, une ardeur bien tempérée à des études présentées sous cette forme rebutante. Il faisait, que bieu que mal, son conlre-poinl simple à

deux ou à un plus grand nombre de parties sur les gan^mes ascen^ dantes et descendantes, par acquit de conscience/mais son àme était ailleurs.

Soit par la force d'un penchant naturel de son organisation, soit par suite de certaines réflexions fécondes, le rétif conlre-pointiste se préoccupait énormément des travaux de l'école allemande. Il sentait, ou il savait, que les éléments nouveaux dont Joseph Haydn et Wolfgang Mozart ont enrichi la musique devaient, employés selon certaines proportions et d'une certaine manière, renouveler la face de Técole italienne, enfermée alors dans Tétroite circonfé* rence du petit cercle où Tautocratie des chanteurs Tobligeait à se mouvoir. Il voyait bien que les nouvelles conquêtes opérées dans Tordre harmonique et instrumental ne pouvaient trouver place dans ce petit cercle, nuisible à la mélodie elle-même, puisque les chanteurs contraignaient les compositeurs à n'écrire que le caveoas de leurs idées, lesdits chanteurs se réservant le soin de les compléter, de les embellir ou de les enlaidir, selon les suggestions de leur fantaisie ou les exigences de leur voix.

Aussi parlait-il, se préoccupait-il sanscesse de l'école allemande; tant et si bien que le Père lUattei le nommait presque toujours // Tedeschino (le petit Allemand).

Indépendamment du contre-point, il Tedeschino, pour parler comme le père Mattei, étudiait an Lycée le violoncelle sous la direction de dom Cavedagni ; c'est, après le piano, le seul instrument dont il ait fait une étude régulière.

Il avait donc deux classes à suivre : celle du père Mattei et celle de Don Cavedagni. Mais c'était là un maigre aliment pour sa dévorante activité, pour son ardent désir de tout connaître, tout, excepté le contrepoint selon le père Mattei. Aux heures que lui laissaient ses travaux obligatoires, ce paresseux volait à la bibliothèque du Lycée, bibliothèque très-riche en fait d'ouvrages de l'ancienne école italienne, mais alors presque incoi^nue, et toujours déserte ou peu s'en faut. Là, dans une solitude profonde, H lisait, méditait, appre^

nait par cœur les vénérables partitions des vieux maîlres ; ou bien, il rassemblait quelques camarades de bonne volonté, en formait un orchestre plus ou moins complet, des chœurs, parfois un simple quatuor^ et leur faisait essayer sous sa direction des ouvrages de Técole allemande, dont un noble amateur, épris de ses rares dispositions, le marquis Angelelli, lui fourn'ssait généreusement dos exemplaires qu'il faisait venir, d'après ses indications, de Vienne ou de Mayente.

Et le père Mattci, lorsqu'il entendait de loin ces essais d'eiéculion, souvent assez confus, criait de plus en plus au Tedesohino, Plus tard, il fut bien obligé de se convenir, un jour que Rossini lui fit entendre le superbe chœur fugué de la fin de la première parlie de la Création. Les yeux du vénérable contre-poinliste se remplirent de larmes arrachées par l'admiration, et il lança un lendrc regard à son turbulent élève. Ce regard semblait dire : « Tu as raison, petit! ■

Ainsi, outre son métier d'accompagnaleuret de répétiteur de rôles, dont Texercice élait indispensable à sa subsistance et à celle de sa famille^ Rossini, en ce temps-là, suivait au LycéedeBologne la classe du père Mattei et celle de dom Cavedagni, se livrait aux travaux qu'exigeaient ses éludes dans ces deux classes, passait de longues heures dans la solitude de la bibliothèque, en tôte-à-tèle avec les vénérables partitions des vieux maîlres de l'école italienne, et faisait exécuter à ses camarades les œuvres des maîtres allemands, jusqu'alors parfaitement inconnues à Bologne. C'est le comble delà paresse, on le voit. Et comme tout cela ne suffisait pas à satisfaire son insatiable amour pour le dolce farniente, lorsqu'il entendait quelque quatuor d'Haydn et surtout de Mozart, et qu'il était particulièrement frappé de sa beauté, il en prenait les parties séparées et les copiait en partition.

On ne saurait pousser plus loin la nonchalance; c'est à faire envie à une créole mollement balaocée dans son hamac.

Ou trouve, au sujet de ces quatuors mis en parliliou, les lignes

suivantes dans la biographie de Rossini par M. Félis : «Maintes fois, il m'a dit qu'il avait mieux compris les procédés de Tart dans ce travail facile qu'il n'aurait pu le faire pendant plusieurs années de renseignement de Mattei. »

H. Fétis dit encore que les études scolastiques de Rossini lui furent de peu de secours, et a qu'il y suppléa par une méthode pratique plus profitable pour un esprit de sa trempe : elle consistait à mettre en partition des quatuors et des symphonies d'Haydn et de Mozart. »

On pourrait inférer de ceci que Rossini, en mettant en partition des quatuor, et quelques fragments de symphonies, s'était fait de ce travail un moyen systématique, une sorte de plan d'études ; mais rien n'est plus éloigné de son caractère et de la nature de son esprit. 11 a misées quatuor en partition parce qu'ils lui plaisaient beaucoup, et que n'en ayant que les parties séparées, il voulait les posséder sous la seule forme qui permette une lecture agréable et fructueuse. Qu'il ait tiré grand profit de ce travail pour l'intelligence des procédés de l'art, cela va de soi. Sa vive raison tire enseignement de tout ce qui lui est présenté. Comme il a appris la littérature par des lectures et des conversations avec le chevalier Giusti, une bonne partie de l'art d'appliquer la musique au théâtre par ses causeries avec Babbini, il a pu, il doit s'être perfectionné dans la connaissance des procédés de la composition, en transcrivant des quatuors d'Haydn et de Mozart. Mais, encore une fois, il n'avait pas entrepris ce travail dans un but détude systématique.

On a, d'ailleurs, singulièrement exagéré le nombre des quatuor ainsi transcrits par Rossini en le portant à quarante. Il en a mis en parlilion une douzaine, à peu près.

Ses travaux de toute sorte ne l'empêchèrent pas de composer une cantate pour le lycée do Bologne. C'était l'usage, dans cette institution, de charger tous les ans le meilleur élève d'écrire un semblable ouvrage, et de le faire exécuter en séance solennelle, devant les autorités communales, sous la direction du professeur de vio-

Ion. La cantate de Gioachino, intitulée : Pianto d'Armonia per la morte d'Orfeo, fut exécutée le 8 août \ 808.

Ce fut le premier succès de Rossini ; on sait conibien d'autres le suivirent.

Page 1