‹ G[ustave] Michaut: La Bérénice de RacineChapitre 16 sur 26 · THALIE, MELPOMÈNE, TITUS, BÉRÉNICE DE TITUS · texte numérisé non relu

THALIE, MELPOMÈNE, TITUS, BÉRÉNICE DE TITUS

MELPOMÈNE

C'est ici, généreux Prince, que vous devez être } ugés ; voilà le Tribunal d'Apollon ; et ce magnifique lieu s'appelle le Temple de Mémoire : il n'est pas que vous n'en ayez ouï parler. Tout ce qui se passe ici dedans demeure éternellement, et rien n'en peut effacer le souvenir. Voyez donc combien grande est la faveur, que le sort vous a faite, de vous ouvrir les voies pour venir en ce lieu ; puisque, soit vainqueurs, soit vaincus, la mémoire de votre nom y sera éternisée avec celle de votre différend.

TITUS

Nous tâcherons, savante Muse, par notre conduite et par nos discours, de répondre à une faveur si signalée, en ne faisant rien d'indigne de la vénération, qui est due à ces lieux sacrés. Je parle pour cette belle Reine, comme pour moi, car je m'assure qu^elle ne me désavouera pas.

BÉRÉNICE DE TITUS

Oui sans doute, savante Nymphe, et si tous les sentiments de Titus m'ont toujours servi de loi, lors même que j'ai eu sujet de les* trouver les plus injustes, il n*y a pas apparence que je le désavoue^

quand il m'en attribue d'aussi raisonnables que ceux-là.

THALIE

J'ai bien de la j,oie, illustres Amants, de vous revoir dftns un si bon accord ; et tous ceux, que votre séparation avait si fort affligés^ jusques à les faire fondre en larmes, seront bien consolés, quand ils sauront votre bonne intelligence présente. Vous vous étiez pourtant séparés avec assez de cérémonie, et votre adieu avait été assez long pour tenir plus longtemps et pour ne vous pas réunir sitôt.

BÉRÉNICE DE TITUS

Si les périls communs ont toujours réuni les plus grands ennemis, peut-on trouver étrange, aimable Muse, que, le danger qui nous menace Tun et l'autre, et Tinjure, qui nous est faite à tous deux par les imposteurs qui usurpent nos noms, étant aussi grande qu'elle est, nous nous soyons réunis pour en tirer raison ?

MELPOMÈNE

En effet, ma sœur n'a pas raison, de vous faire cette raillerie ; mais il ne faut pas que cela vous effraie : car, outre que tout ce qu'elle dit n'est le plus souvent que pour rire, elle est obligée de défendre vos ennemis, ayant ordre d*Apollon de les protéger, comme il m'a chargée de vous conduire.

APPENDICE C TITUS, à Thalie Aimable Muse, vous aurez grand be vos agréments pour défendre Tite et s si vous l'entreprenez ; car, pour sérieuses, solides et régulières, quelqm que vous soyez, vous aurez bien de \i trouver en leur faveur. Surtout avant faire parler, bandez bien votre esprit, tez, s'il se peut, sa pénétration ord toute Déesse que vous êtes, vous aure peine à les entendre, et l'Oedipe de mérite pas plus de gloire que vous, si déchiffrer leur jargon. Et afin que vou pas que je raille comme vous, voici un de leur style, sur lequel, pour vous pri pouvez exercer votre sagacité ; car ( prend rien que par conjecture. Pi savante Thalie, dites de bonne foi si dez ce vers, d'un endroit où Tite se c même à un lion endormi ; sur quoi il Mon réveil ineenain faii du monde l'ét

Comment dites-vous ce vers? Titus vous prie.

TITUS

Mon réveil incertain fait du monde l'éf L'entendez-vous à cette heure ? dite;

THALIE

Encore moins.

3l6 APPENDICE C

TITUS

Voyons si encore vous entendez mieux celui-ci :

Il verse en nos esprits.

Les principes secrets de prendre et d'être pris.

Comme ce n'est pas un entretien fort agréable que de rapporter des galimatias, je vous fais grâce, docte Thalie, et je n'en dirai pas davantage. Il est vrai qu'il ne parle pas toujours si obscurément ; car se peut-il rien de clair que ces vers :

Je prends votre maltresse, allez, prenez la mienne..; Epousez-la, mon frère, et ne m'en parlez plus ?

et cet autre :

Car mon cœur fut son bien à cette belle Reine ^

Vous voyez bien par là qu'il sait bien se faire entendre quand il lui plaît, et même quelquefois, pour un jeune Empereur amoureux, il fait de fort belles moralités, comme par exemple, se peut-il rien de plus édifiant que ces deux vers :

Nous mourons tous sans cesse et par un triste sort. Chaque instant de la vie est un pas vers la mort ^

Ils sont pourtant de lui. Enfin c'est un fort joli garçon, à tout prendre, que votre Tite, et si la Muse de la Comédie aime autant à rire comme on le dit, elle s'en peut donner au cœur joie.

THALIE

C'en est assez, Prince; et c'est porter la satire un peu loin. Certes vous entreprenez sur mes droits avec trop de hardiesse en ma présence. Mais sur-

tout voilà une grande liberté d'esprit pour un homme aussi amoureux que vous, et qui vient tout fraîchement de se faire une violence aussi douloureuse que celle de quitter ce qu'il aime. Je vous avoue, que si j'étais à la place de cette belle Reine, ce grand enjouement me ferait défier qu'il n'y eût eu bien de la fourberie en votre fait, et que votre séparation d'avec elle ne fût, peut-être, dans le fond qu'une ingratitude et un dégoût déguisé sous une apparence de gloire. Peut-être ne serais-je pas la première qui aurait fait ce jugement là, de votre aventure ; car enfin on n'est point si plaisant quand on est bien amoureux, et je gage que votre Bérénice, tendre comme elle est, et qui aime de bonne foi....^

MELPOMÈNE

C'en est aussi trop à votre tour, ma sœur, et il n'est pas honnête d'aller réveiller des soupçons et des différends sensibles. Vous êtes aussi trop malicieuse. Gardez- vous bien de faire de même tantôt devant Apollon, car je m'en plaindrais tout de bon ; et c'est une inhumanité d'aller ainsi, par des souvenirs douloureux, troubler l'esprit des gens qui ont à parler et à se défendre.

THALIE

J'aime fort, Melpomène, à vous voir sur ce ton sérieux et pitoyable; comme c'est votre naturel, je n'y trouve pas à redire. Faites-en de même pour moi, je vous prie, et me laissez railler et rire tout mon saoul. Aussi bien Apollon ni vous ne viendriez pas à bout de m'en empêcher.

3l8 APPENDICE C

MELPOMÈNE

Laissons, mes chers Princes, laissons cette méchante qui ne cherche qu'à vous troubler; et, en attendant l'heure de votre jugement, venez avec moi considérer les autres raretés de ce pays.

TITUS

Adieu, belle Nymphe.

BÉRÉNICE DE TITUS

Adieu, savante Muse.

THALIE

Si tous vos adieux avaient été aussi courts que celui-là, vous n'auriez jamais ennuyé personne.

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