‹ G[ustave] Michaut: La Bérénice de RacineChapitre 17 sur 26 · THALIE, TITE · texte numérisé non relu

THALIE, TITE

THALIE

Si j'en crois Titus, vous aurez bien de la peine tantôt à vous faire entendre devant Apollon, et j'en aurai bien moi-même à vous comprendre. A la vérité, aux discours qu'il m*a rapportés de vous avec votre frère et vos deux maîtresses, il est assez difficile de savoir bien précisément ce que vous voulez dire, et je doute que vous le sachieiz bien vous-même.

TITE

Mes discours, ô Muse, sont assez clairs pour les gens éclairés, et, pour marque de cela, c'est que

presque tout ce qu'il y a en France de première qualité qui les ont ouïs, les o

Tant pis pour qui admire ce qu'il n'i Quoi ! vous me feriez accroire qu'il y d'assez bonne volonté pour vouloir e vers, percer l'obscurité qui enveloppi choses que vous dites > Y a-t>il quelqi mauvaise foi dans le monde pour entend ce seul vers que Titus m'a i vous :

Mon réveil ii

Il faut que Titus ait perdu l'esprit choisi cet endroii-là, qui est la plus que j'ai dite et qui a été généralement Pour en bien juger, savante Muse, il es de savoir que, considérant la profonde ] Empire, je me compare moi-tn^me endormi et je dis là-dessus que

Vous voyez bien à présent que c'e; que de dire qu'on n'entend pas cela.

Pour ce qui est de me moquer, a bien être ; mais, pour entendre votre vei pas.

Mon réveil incertain fait du monde l'étude.

Pourtant à force de le répéter et de le considérer, je pense quasi entrevoir à peu près ce que vous vouiez dire. Dites-moi donc de grâce : en France, n'a-t-on trouvé rien d'étrange à voir un homme qui se promène en parlant tout comme un autre, et qui pourtant dit qu'il dort et que tout le monde craint qu'il ne s'éveille? Dire que vous êtes l'effroi de la terre, est-ce un conte à dormir debout? Mais sérieusement, les yeux et les oreilles ne font-ils pas naturellement soulever l'esprit contre cette idée d'un homme qui dit lui-même qu'il dort et qu'on craint qu'il ne s'éveille }

Du moins m'avouerez-vous que l'expression en est très forte et aussi claire que la matière le peut souffrir ; car naturellement les choses grandes et relevées sont bien plus difficiles à entendre que les autres et elles valent bien la peine qu'on s'y applique un peu. Et pour marque de cela, docte Muse, dites-moi de quelle manière on pourrait rendre le sens de ce vers, et vous en verrez la différence.

THALIE

Puisque vous le voulez bien, je vous dirai que, si j'avais à parler d'un héros, vivant dans une paix profonde, de qui le repos serait suspect à tous les autres Princes, et que je le voulusse comparer à un lion endormi, voici à peu près comment je

m'imagine que l'auteur du Cinrta aurait autrefois le sens de votre vers:

TITE

Eh bien, chère Muse, combien s'en faut-i l'expression de ces deux vers-là soit si mi serrée, si vigoureuse que celle du mien?r qu'à les redire tout de suite pour le voir :

Mon réveil incertain fait du monde l'élude.

Mon repos en tous lieai iette l'inquiétude.

Cent peuples en iuspens attendent mon révei Et d'un œil plein d'effroi contemplent mon sor

Cela n'est-il pas tout autrement Ber ?

THALIE

Cela serait bien encore plus fier si vous

Je suis l'amour du ciel et l'effroi de la terre,

N'avez-vous point de honte de faire ait Capitan Matamore, et de parler de vousavec cette insolence et ces louanges, quand prenez le nom du plus sage et du plus mode tousles Empereurs, vous, dis-je, comme voui encore vous-même avec votre modestie ordi

Que l'on nomme partout les délices du monde.

Mais je m'emporte insensiblement hors de sujet et ce n'est pas à mol, à examiner vos mi je n'en veux qu'à votre obscurité. J'avais bie: ouï dire quelque chose de ce défaut-là; mi

VOUS avoue que ce que Titus m*a rapporté, m'a encore surpris, et je ne croyais pas que cela allât si loin ; car je ne m'étais point aperçue de cette obscurité dans notre premier entretien, comme encore à présent j'entends fort bien tout ce que vous dites. Cela me faisait presque croire que les bruits qui avaient couru de votre galimatias étaient faux ; mais je vois bien à présent que vous n'avez que quelques bons intervalles.

TITE

Belle Thalie, il ne faut pas que cette inégalité vous surprenne. La différence que vous trouvez entre notre entretien et ceux que Titus vous a rapportés, est une suite nécessaire de la différence des matières. Il est bien aisé d'être clair dans un entrelien familier comme celui-ci, où Ton ne parle que de choses communes et ordinaires ; mais, quand on traite de choses relevées, quand on a des intérêts illustres à démêler, et qu'enfin l'on veut étaler de grands sentiments, il est impossible et même il serait en quelque sorte messéant, d'en parler en termes et avec des expressions vulgaires et communes, avec cette facilité et cette clarté entière qui paraît dans les autres entretiens.

THALIE

Oh bien, quoi qu'il en soit, si les grands sentiments ne se peuvent exprimer clairement, gardezvous bien d'en étaler aucun tantôt devant Apollon. Il n'en faudrait qu'un seul de votre grand style pour vous perdre sans ressource dans son esprit;

c'est pourquoi abstenez-vous-en soigneusement, si vous êtes sage. Quand vous retournerez en France, il sera permis à vous de reprendre votre jargon, puisqu'il ya des gens qui s'en accommodent ; mais, tant que vous serez au Parnasse, vivez selon ta loi du pays. Je vous avertis qu'on n'admire ici que ce qu'on y entend, et même que ce qu'on y entend sans peine; que la parole y est considérée simplement comme une image de la pensée et non point comme un bruit harmonieux et agréable seulement aux oreilles ; qu'ainsi on ne reconnaît point en cette image de meilleure qualité que celle de faire bien connaître clairement, nettement et distinctement ce qu'elle représente ; que le galimatias est le plus capital et te plus irrémissible de tous les crimes en ce pays, mais surtout dans ce Temple de Mémoire où nous sommes: car, comme tout ce qui se passe ici demeure éternellement et que rien n'en peut effacer le souvenir, Apollon a grand soin qu'il ne se dise ni fasse rien qui ne soit digne de cet honneur. D'ailleurs c'est que le Génie de ce lieu sacré est naturellement si paresseux et si délicat, que, la moindre peine qu'il trouve à entendre ce qui se dit, il le rebute et il abandonne aux ombres de l'oubli tout ce qui n'est pas aussi clair qu'il peut l'être. Je vous donne ces avis charitablement, mais encore plus parce que l'intérêt que j'ai en votre affaire ne me permet pas de vous les cacher,

Je les reçois comme je dois, et j'ai toute la

reconnaissance imaginable de la part, qu'il vous plaît de prendre à mes intérêts ; d'autant plus qu'il n'y a que votre seule générosité qui puisse vous y obliger.

THALIE

Vous ne m'avez aucune obligation du soin que je prends de vos affaires. Ce n'est pas que je ne le fasse très volontiers ; mais quand cela ne serait point, j'y serais toujours obligée par obéissance : car j'ai charge d'Apollon de vous conseiller et de vous conduire. C'est par son ordre que je vous suis allée au devant pour vous recevoir comme j'ai fait, et ma sœur Melpomène avait ordre d'en faire de même pour Titus.

TITE

Mais, belle Thalie, n'étes-vous pas l'a Muse de la Comédie ?

THALIE

Oui, sans doute, et ma sœur Melpomène est celle de la Tragédie.

TITE

Quoique je vous estime infiniment et que je me reconnaisse fort redevable à vos soins^ vous me permettrez de vous dire que j'ai sujet de me plaindre de cet ordre d'Apollon. C'est se déclarer visiblement pour mon imposteur, que de le traiter de cette sorte à ma honte ; car enfin pourquoi lui donner la Muse de la Tragédie et à moi celle de la Comédie? Est-ce qu'il y a quelque chose de comique dans mon

caractère? C'est tout ce qu'Apollon pourrait faire à Trivelin ou à Jodelet princes. Suis-je un Empereur à faire rire les gens ?

THALIB

Je ne dis pas cela. Il se peut faire qu'Apollon a fait ce choix-là par hasard seulement, et sans aucune raison particulière ; mais s'il en avait quelqu'une, je ne vous conseille pas de la lui demander: si vous êtes sage, vous n'insisterez pas là-dessus. Adieu. Allez songer à ce que vous devez dire tantôt, et moi, je vais travailler à faire en sorte que vous ayez plus de sujet de vous louer d'avoir été sous ma conduite que de vous en plaindre.

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