AVERTISSEMENT XIII
fiance, quand j'ai vu mon étude aboutir ainsi à des résultats que les critiques et les commentateurs contredisent explicitement par leurs appréciations ou implicitement par leur ^silence. J'ai soumis alors mes raisonnements comme mes conclusions à une revision sévère ; j'ai cherché où gisait Terreur probable, et pour ainsi dire j'ai refait mes calculs. Mais enfin il faut bien avoir le courage de son opinion dûment contrôlée ; et ces conclusions, qui me semblent vraies, bien que nouvelles et inattendues, je les présente au public, qui jugera.
G. MiCHAUT.
Janvier igoj.
J*ai réuni dans Vappendice les témoignages contemporains sur Bérénice : la Critique de Bérénice par l'abbé de Villars d* après Us éditions originales (première partie, petit in- 12 chez Louis Bîlaine, Michel Le Petit et Etienne Michaulty i6y i ; deuxième partie, />e/tf in- 12^ chez Bilaine et Michallet, 1(^7^) >" la Réponse à la Critique de Bérénice />ar le Sieur de S*** {abbé de Samt- (Jssans? Subligny ?) d'après l'édition originale {petit i«-/2, chez Guillaume de Luynes, i6ji) ; les lettres de Bussy-Rabutin et de M^* Bossuet, d*apiès la corresp'ondance de Bussy^ édition Lalanne; la Comédie anonyme de Tite et Titus ou les Bérénices, à défaut de l'édition originale {Utrecht, i6jy) d'après le recueil de l'abbé Granet (Recueil de dissertations sur plusieurs tragédies de Corneille et de Racine, PariSy Gisseq^ IJ40), Je ne me suis pas astreint à reproduire l'orthographe et la ponctuation, également capricieuses, de ces éditions ; mais j'ai eu soin d'avertir toutes les fois que ma manière de ponctuer tranchait quelque difficulté d'interprétation.
(t^a place de ^' '^êténice "
dans la vie de "ÎJ.
Ce que nous connaissons le moins de la vie d'un écrivain illustre, ce sont d'ordinaire les commencements. Si lui-même, comriie Rousseau ou Chateaubriand, n'a plus tard raconté ses premières années; si quelque parent ou quelque ami, comme Paul de Musset pour son frère ou M™® Hugo pour son mari, ne nous apporte son témoignage, — encore dans les deux cas le récit ne laisse-t-il point d^être suspect, — à grand'peine pouvons-nous retrouver quelques épisodes de son enfance et de sa jeunesse; et, le plus souvent, les choses que nous désirerions le plus savoir nous échappent malgré tout. Puis, à mesure que la réputation de l'auteur grandit, l'attention de ses contemporains est attirée sur lui : ils parlent de lui entre eux ; à propos de ses œuvres, ils s'enquièrent de sa personne, de son caractère, de sa vie ; sans dessein prémédité, ils forment de la sorte comme un dossier épars où nous pouvons ensuite puiser des
renseignements précieux ; les ennemis et les admirateurs, les critiques et les biographes s'en mêlent enfin ; et plus il entre dans la gloire, plus il entre aussi dans la lumière. Sans doute cette lumière nous semble parfois insuffisante : il y reste des points obscurs ; des énigmes insolubles nous irritent encore; d'importantes questions demeurent sans réponse. Mais ces ignorances et ces incertitudes partielles ne sont rien au prix de l'ignorance quasi totale et de la générale ■ incertitude où se cachent les époques de formation première et d'apprentissage.
Par une fortune singulière, il en va tout autrement pour Jean Racine. Nous n'ignorons point son enfance et sa jeunesse, passées loin des yeux du monde, dans l'obscurité de sa condition modeste. Nous n'ignorons point sa maturité grave, écoulée presque tout entière dans une retraite dont il ne sortit que malgré lui et pour un instant, dérobée à la curiosité de la foule par un effacement volontaire. Mais les années où il brilla sur la scène et dans le monde, celles où ses succès et sa gloire furent le plus éclatants, celles enfin où son œuvre attira le plus l'universelle attention du public, des admirateurs et des jaloux, sont préci-
sèment celles où, lui-même, il échappe le plus à nos prises.
Enfant de Port-Royal, étroitement apparenté à plusieurs des religieuses, élève des illustres « Messieurs » aux « Petites-Écoles », il se trouve être de ceux sur lesquels les innombrables écrits des jansénistes fournissent des renseignements. Bon nombre de ses lettres ou des lettres de ses correspondants, pour cette période décisive dans la formation d'un esprit et d'un caractère qui s'ouvre aux environs de la vingtième année, sont conservées.dans le recueil de ses oeuvres : elles nous apportent comme un journal de sa vie et de ses actions, mais plus encore de ses dispositions morales, de ses sentiments et de ses idées, de ses goûts littéraires, de ses ambitions enfin et de ses plans d'avenir.
Si Louis Racine, son fils, la trop peu connu (i) pour nous raconter d'après ses propres souvenirs les vingt dernières années de son père, du moins, sur ces années mêmes, il nous a transmis directement la tradition
(i) « Il (mon père) était tendre pour moi-même, qui ne faisais guère que de naître quand il mourut, et à qui ma mémoire ne peut rappeler que sescaresses.» (Introduction des Mémoires sur la vie de Jean Racine.)
familiale. Grâce à ses pieux Mémoires, nous pénétrons dans la vie intime du poète désabusé et nous en croyons devenir les témoins.
Mais, là encore, c'est par ses lettres que Racine nous est le mieux connu. Il s'y peint avec une candeur charmante, soit que, écrivant à Bôileau, il nous laisse voir ce qui reste en lui de rhomme de lettres en même temps qu'il s'y montre ami sincère et fidèle, soit que, écrivant à son fils, il se révèle à nous chef de famille et père, si bon, si simple, si simplement voué aux devoirs austères et doux, comme s'il n'avait jamais su quel était Tattrait des passions dangereuses ou quel était l'enivrement de la gloire profane.
Mais, pour les treize années que troublèrent et ces mêmes passions et la poursuite ardente de cette même gloire, — les treize années capitales à nos yeux, — toutes ces sources nous font à la fois défaut. Quand ils en arrivent au moment où l'ingrat oublia les leçons et les exemples de ses vénérables maîtres (i), où il les renia même et se Joignit à leurs railleurs pour venger les blessures de son amour-propre,
(i) Dès juin 1661 sans doute, si la lettre railleuse qu'on place à cette date est bien datée {Edition des Grands Ecrivains, vi,
les jansénistes s'affligent, ils soupirent, ils rougissent, ils parlent d'imprudence, de relâchement, et «se taisent du reste » (i). Pris entre sa sincérité et son amour filial, Louis Racine est embarrassé : il avoue des « faiblesses » (2), il les excuse de son mieux, il risque de charitables — et candides — interprétations (3). Mais on sent qu'à vrai dire il ne sait rien de sûr.
(i)<ïll oublia, dit le Supplément au Nécrologe, il oublia pendant quelque temps la sainte éducation qu'il avait reçue et suivit les voies du siècle. Il s'appliqua imprudemment à composer des tragédies auxquelles le théâtre français donna toutes sortes d'applaudissements, Mais se souvenant enfin de son relâchement, il rentra dans ses premiers sentiments et rentra dans la pratique des bonnes œuvres. » — On connaît aussi Tamusante erreur où est tombé le candide rédacteur du Nécrologe^ qui a pris la Thébaïde pour un ouvrage de piété : € 11 fit paraître qu'il avait apporté en naissant de grandes dispositions pour les sciences qu'il eut occasion de cultiver et de perfectionner avec les savants solitaires qui habitaient ce désert. La solitude qu'il y trouva lui fit produire sa Thébaïde qui lui acquit une très grande réputation dans un âge peu avancé. Insensiblement séduit par les charmes du siècle, il s'y laissa aller et parut avec éclat sur le théâtre des savants poètes et dans TÂcadémie française. Mais enfin sa piété l'emportant sur ces fausses lueurs, il renonça aux Muses profanes. »
(3) € Je ne prétends pas soutenir qu'il ait toujours été exempt de faiblesse, quoique je n'en aie entendu raconter aucune. » {Mémoires sur la vie de Jean Racine.)
(3) Les t assiduités » de Racine auprès de la Champmeslé s'expliquent par les leçons de déclamation et les conseils qu'il donnait à cette actrice, qui avait « de la beauté, de la voix et de la mémoire », mais « peu d'esprit. it{Ibid.)
de cette Catherine de Romanet qui, santundes plus grands poètes dramaiidont s'enorgueillisse la littérature, « ignora sa vie ce que c'était qu'un vers », ne vit, : jamais aucune des tragédies de son mari n apprit seulement les titres par la conver- 1» (i), il n'a rien su par elle ni sur ces es, ni sur ce que fut la vie du poète aux s où elles furent composées. A ce sujet, il :presque rienque tout lemonde ne sache, ir cette période au moins, ce n'est qu'un in comme les autres, moins autorisé que itres : il n'est pas mieux informé et il est s impartial. Quant à la correspondance de le, elle présente ici une lacune énorme :
1664 et 1677, on ne possède guère que billets insignifiants. Pourquoi Boileau -il pas l'idée de raconter cette existence à Ile la sienne a été, et de tant de façons, si ï ? Mais puisqu'il ne l'a point fait, à part [Ues allusions recueilliesdansles épigramet les chansons du temps ou dans les s de M"' de Sévigné (racontars controu- ■eut-èire, en tout cas invérifiables), nous ns rien qui nous renseigne sur la biogra-
phie de Racine, depuis le jour où le succès de la Thébàide en fit un auteur dramatique, jusqu'au jour où rinsuccès frelaté de Phèdre lui fournit l'occasion de cesser de l'être. Pour toute cette période, l'homme disparaît derrière Técrivain, et son histoire se confond avec l'histoire de ses oeuvres.
L'idée nous vient alors de les interroger, ces œuvres, et de leur demander le secret du poète. Qu'a-t-il mis de lui-même, de son âme et de son cœur, de ses joies et de ses peines, dans la bouche de ses personnages ? Parmi tant de paroles si touchantes, tant de cris si pénétrants d'amour, de jalousie, de chagrin, de colère, de désespoir, aucun n'exprime-t-il des sentiments qu'il ait personnellement éprouvés? Et dans ses créations enfin, n'y aurait-il pas une part de confidence ? Recherche séduisante etvaine! L'existence de véritables aveux, fussent-ils indirects et voilés, répugne par trop à la notion même de tragédie et de tragédie classique. Et quand ils y seraient d'ailleurs, comment les pourrions-nousdécouvrir,à tâtons, sans aucun moyen de contrôle qui assure nos inductions, sans aucun renseignement certain qui garantisse nos hypothèses ? Il faudrait, dans ces ténèbres, je ne sais quel don surhumain de
tion, et, par l'infinie variété des sensibitiumaines, la vérité, saisie, demeurerait ; incommunicable.
trtant, je ne sais si l'on a tiré des tragéle Racine tout le parti qu'on en peut Elles ne se présentent pas seules, avec rsonnalité de leur genre objectif : le les introduit par des Dédicaces et des ces qui font pour ainsi dire corps avec et là, il parle en son propre nom, ouvert. A-t-on suffisamment cherché ce ous y révèle de lui-même ? Sans doute, araît ici comme auteur, non comme le. Il s'explique expressément sur les Tients de sa vie d'auteur : triomphes et es, approbations obtenues et rivalités ées ; il expose expressément ses doctriauteur : valeur des règles, définition et ! la tragédie. Des événements de sa vie ne : liens formés et dénoués, chagrins sirs ressentis, il n'en raconte aucun ; de ctrines d'homme : croyances, opinions, il xprime aucune. N'importe ; Thomme et, si l'on y regarde d'un peu près, on jue les Dédicaces et les Préfaces (i) nous
ur làciliier l'înielligence de ce qui va suivre, je donne
apprennent quelque chose sur la vie morale de Racine et sur son histoire intérieure.
ici la chronologie de ces Dédicaces et Préfaces, sous leurs différentes formes.
1664. Dédicace de la Thébaïdeau duc de Saint-Aignan. 1666. Dédicace d^ Alexandre le Grand au Roi.
Première Préface d'Alexandre le Grand (première forme).
(La même année, vers janvier, la première Lettre à r auteur des Hérésies imaginaires et des deux Visionnaires ; en mai, la deuxième {non publiée) ; en 1667, ^^ Préface (non publiée) de ces deux lettres.)
1668. Dédicace d\4«rfrowa^«e à Madame.
Première Préface d'Andromaque.
i66(). Au lecteur des Plaideurs [variantes sans importance en 1676, etc.]
1670. Dédicace de Britannicus au duc de Chevreuse. Première Préface de Britannicus.
1671. Dédicace de Bérénice à Colbert.
Préface de Bérénice [variantes de détail en 1676].
1672. Première Préface d'Alexandre le Grand (deuxième forme). — La dédicace au Roi est maintenue.
Première Préface de Bajazet. — Pas de dédicace.
1673. Suppression delà dédicace à Madame en tête de la réédition d^Andromaque,
Préface de Mithridate (première forme). — Pas de Dédicace.
1675. Préface d'Iphigénie, — Pas de Dédicace.
1676. Premier recueil : Suppression de toutes les Dédicacée^
Préface de la Thébaïde.
Deuxième préface d'Alexandre (pre- , mière forme) [quelques variantes en 1681]. Deuxième préface d'Andromaqne.
Deuxième préface de Britannicus.
Deuxième préface de Baja^^et (première forme).