NICE
;e de Milhridatt (deuxième
umnifr; (deuxième forme).
ajaztl [deuxîËme forme).
La première pièce de Racine obtint sinon éclatant, du moins fort V.
Lorsque, tout heureux d'un pareil soutenu dans ses ambitions littéraire:
cueil encourageant du public, le jeu publia sa Thébaide, il la dédia au duc Aignan. Un pareil choix était tout i dicté par la reconnaissance. La A^Mi Seine, puis la Renommée aux Muses av à Racine deux gratifications royah entrée à la cour. Néanmoins, quels q\ et son mérite et le sentiment qu'il en a tact naturel, il désirait sans doute troi que protecteur dans ce monde inconm quelque guide dans ce « métier » de qu'il jugeait encore « assez ennuj'an' duc, ayant lu la. Renommée aux Muses trouvée « fort belle », avait demandé ouvrages de l'auteur, l'avait demandé
et s'était fait dès lors son patron (i). Mais le choix était aussi heureux. Amateur des belleslettres et qui les cultivait lui-même, semant de-ci de-là des essais poétiques, reçu Tannée précédente à l'Académie française, François de Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, pair de France, chevalijsr des ordres du Roi et premier gentilhomme de sa chambre, se piquait d'être à la cour l'introducteur des hommes de lettres.
(i) M. Paul Mesnard dit à ce sujet {Notice biographique sur Jean Racine, édition des Grands Ecrivains, I, 58); « La Renommée aux Muses lui valut un protecteur à la Cour, le comte de Saint-Aignan, qui, se piquant de bel esprit lui-même, aimait à rendre service aux gens de lettres. Peut-être le jeune poète lui avait-il été recommandé par le duc de Luynes... Quoi qu'il en soit, le comte de Saint-Aignan fut charmé de l'ode ; il se fit présenter l'auteur, et voulut connaître ses autres ouvrages. Racine, sous ses auspices, commença à entrevoir la cour. Le voilà déjà, en novembre 1663, au lever du roi : « Vous voyez, écrivait-il alors à Le Vasseur, que je suis à demi courtisan, mais c'est à mon gré un métier assez ennuyant. » Il y allait cependant prendre goût. » — Ce récit semble laisser croire que le comte (depuis duc) de Saint-Aignan s'est fait Vintroducteur de Racine à la cour, et Ton dirait que, si le poète est admis au lever, il le doit à ce grand seigneur. 11 n'en est rien: Racine avait déjà ses entrées à la cour, qu'il n'avait pas encore vu le comte. Il le dit expressément dans sa lettre à Le Vasseur : a La Renommée a été assez heureuse. M. le comte de Saint-Aignan l'a trouvée fort belle. Il a demandé mes autres ouvrages et m'a demandé moi-même. Je le dois aller saluer demain. Je ne Vai pas trouvé aujourd'hui au lever du roi,.. » Mais si le comte n'a pas fait entrer Racine à la cour, il l'y a dt moins soutenu et guidé.
Molière, auquel il venait de donner l'occasion de divertir le roi en organisant les Plaisirs de nie enchantée, avait éprouvé quelle était l'heureuse influence de ce ministre /« partibus des fêtes et plaisirs littéraires : Racine pouvait espérer de l'éprouvera son tour comme Molière, comme Corneille, comme Scarron, comme tant d'autres. Dans ce choix seul et dès le début de sa carrière littéraire et mondaine, nous voyons donc comment Racine sait se pousser, comme il a l'habileté de choisir des protecteurs capables de le soutenir effectivement, tels aussi qu'il les puisse publiquement louer sans rien perdre de sa dignité et sans se diminuer luimême : ce n'est pas lui qui eût été s'abaisser à flatter un Montauron.
Et dès lors aussi, on voit comme il possède Tart délicat de la flatterie. Il sait que ces grands seigneurs mêlent un peu de condescendance au bienveillant intérêt qu'ils manifestent pour les hommes de lettres; qu'ils veulent bien avoir du goût et en être loués, mais qu'ils seraient blessés d'être loués de cela seulement, comme si leur rôle et leur rang n'exigeaient pas d'autres mérites, ne comportaient pas d'occupations plus relevées. Racine n'oublie donc pas de rappeler les exploits guerriers du duc. «... Je n'ap-
)ur fma pièce], puisqu'elle sera 'rotecteur que le nombre des accoutumé d'ébranler. On sait, ;e si vous avez une parfaite conlles choses, vous n'entreprenez Lvec un courage moins élevé et ïuni en vous ces deux excelui ont fait séparément tant de , » La fierté du gentilhomme ; de la sorte, la vanité de l'amat tour sa pâture. L'ouvrage de -être rien de considérable que - plu » au duc ; rien n'est pour )rieux que l'approbation d'une
donner aux choses un si juste li-méme l'admiration de tout ouanges qu'il en a obtenues niageuses » ; si le public l'a cueilli, c'est sans doute qu'on ;ntir le jugement que [le duc ia faveur, et il semble que [le mniqué ce don de plaire qui tes [ses] actions. » Double paroles. En même temps que .
à son protecteur en rappor-
succès de la pièce, il met ce me autorité imposante : pour
« BÉRÉNICE » llANS LA VIE DE RACI^
oser critiquer la Thébdide, il faudra os< tredire au duc de Saînt-Aignan.
Mais VEpître dédicatotre ne nous fa seulement connaître l'habileté de Racin le choix de ses patrons, dans l'art de se It cher et de les utiliser, elle nous révèle aus fut pour lui le premier enivrement de la Son triomphe — chose bien naturelle c jeune homme devingt-quatre ans dont lepi ouvrage n'a pas déplu — perce dans tou paroles. En vain use-t-il d'une modesti lue, sa joie transparaît sous les formule gatoires : «... Mais véritablement cet hc [de vous avoir plu] est quelque chose grand pour moi que, quand ma pièce ne rait produit que cet avantage, je pourra que son succès aurait passé mes espérar Comme on sent qu'à son avis « sa pièci produit d'autres avantages !» Il se pï l'approbation de l'homme de goût, bon ju ouvrages de l'esprit, qu'est à ses yeux le < Saint-Aignan. Et quand il rappelle, avi atténuation de bon ton, que « la Thébdide quelques applaudissements », on voit c faut entendre sous ces paroles et que I savoure le souvenir de sa victoire.
Enfin, un mot dénonce en lui l'impa
il ce mot : « quelques ennemis ir...» D'ennemis, la Thébdide le succès n'en a pas fait assez ter les jalousies ; la vingtaine s qui en furent données de raît avoir pu causer d'inquiéeur en vogue ; enfin, aucune
pamphlet, aucune allusion ipigramme même n'ont paru moins à cette époque (i). La Itacîne ait peot-être eu le droit t le silence de Loret; et c'est lustifier ce mot d'ennemis. Il
question ici que de quelques e quelques jugements sévères nelques spectateurs ou plus ues salons. Ce sont choses ieu de prendre si fort à cœur mme des témoignages d'ini-
édicaces de Racine, avec de ■ences, présentent toutes les
te, Racine publie Alexandre
le Grand. Cette fois, il ne perd pas de temps à chercher quelque grand seigneur dont le p aage soit à la fois glorieux et profitable ; tout droit au plus puissant de tous, au Rc de ce chois heureux et habile, il tire encore le parti possible. Avant même d'entam panégyrique enthousiaste qu'aucun auteu temps n'a refusé à Louis XÏV, U se pal l'approbation souveraine, il intéresse à son ces l'autorité la plus imposante, il consacn elle ce succès même, et s'en fait une dé:
contre toutes les attaques. «... J'espère Votre Majesté ne condamnera pas cette sec hardiesse \de la dédicacé] comme elle n'a désapprouvé la première [du sujet]. Quel efforts que l'on eût faits pour lui défigurer héros, il n'a pas plus tôt paru devant qu'Elle l'a reconnu pour Alexandre. Et i s'en rapportera-t-on qu'à un Roi dont ta g est répandue aussi loin que celle de ce cor rant et devant qui l'on peut dire que tou peuples du monde se taisent, comme l'Ecr l'a dit d'Alexandre ?... »
En 1668, A/iifrowjj^we est imprimée po première fois. La pièce avait eu un si presque aussi éclatant que celui du Cid. I recommandation ne pouvait sans doute
croître et le prolonger, si ce n'est celle de la princesse charmante qui tenait dans la cour le premier rang aux côtés du roi; qui, reine des plaisirs, accordait la plus grande place auxplaisirs de Tesprit ; dont les auteurs sollicitaient, dont les courtisans et les femmes suivaient les jugements délicats et fins: Henriette d'Angleterre (i). C'est elle que Racine choisit pour sa protectrice. Avec un art exquis dans l'éloge, il affecta de n'y parler que du moindre de ses mérites, les titres qu'elle avait « à cette gloire obscure que les gens de lettres s'étaient réservée » ; et quant à ses autres <i excellentes qualités », — ces qualités qu'il avait célébrées expressément dans le duc de Saint-Aignan et chez le Roi lui-même, — il les rappelle seulement par de respectueuses réticences, comme s'il ne convenait pas qu'une femme, et qu'une femme comme elle, vît ses vertus étalées en public. Mais cette louange du goût de Madame permet à Racine d'insister davantage et sur la part qu'elle a dans le succès de la tragédie, et sur la grandeur de ce succès et sur la vanité de toutes les critiques : a Ce n'est pas sans sujet que
(i) € Elle connaissait si bien la beauté des ouvrages de l'esprit, que Ton croyait avoir atteint la perfection, quand on avait su plaire à Madame. » (Bossuet. Oraison funèbre.)
]e mets votre illustre nom à la tête de cet oi Et dequel autre oompourrais-je éblouir li de mes lecteurs que celui dont mes speci ont été si heureusement éblouis. Onsavj
Votre Altesse Royale avait daigné prend de la conduite de ma tragédie. On sav; vous m'aviez prêté quelques-unes de mières pour y ajouter de nouveaux orne On savait enfin que vous l'aviez honc quelques larmes dès la première lecture vous en fis. Pardonnez-moi, Madame, me vanter de cet heureux commencem sa destinée. Il me console bien glorieu; de ladureté de ceux qui ne voudraient p laisser toucher. Je leur permets de cond Andromaque tant qu'ils voudront, pourv me soit permis d'appeler de toutes les Utés de leur esprit au cœur de Votre i Royale. » Ainsi les spectateurs or « éblouis >i par le nom de Madame et iii pu accueillir la tragédie que comme elle fait et comme elle le désirait. Ainsi ce oseraient blâmer quelque chose dans h ne courraient pas seulement le risqut mettre en opposition avec une autorité si ils s'exposeraient même à censurer des t q.u'elle a inspirées. Ainsi enfin ceux qui
« dur 11 et l'esprit trop « subtil » — et :rait-ce, sinon Corneille et les partisans
rneille ? — voient leurs sévères jugements et comme anéantis par un jugement sou- 1 et sans appel.
squ'il fallut, un an après, trouver un perge qui se fît auprès du public le répondant )rotecteurde Britaunicus,\ç, choixdevint se. La pièce avait presque essuyé un échec, tait en somme un honneur médiocre à L quelque noble amateur des lettres, que :her son nom à une oeuvre si discutée, e résolut élégamment la difficulté. Il détragédie au duc de Chevreuse, un jeune le, plus jeune que lui, élève comme IuLde lot, qu'il avait connu assez intimement elde Luynes, et qu'ainsi son âge, une sorte naraderie, le souvenir enfin d'anciennes )ns devaient empêcher,non point peut-être user cet hommage — Racine prétend du ; ne pas lui avoir demandé son agrément — le le désavouer, une foisqu'ilseraitdevenu :. D'autre part, le duc de Chevreuse porn assez grand nom ; malgré sa jeunesse itun rang assez haut ; enfin il était devenu dre d'un assez grand personnage — Coln personne — pour que son nom recom-
mandât la tragédie. Cette fois, Racine i aucune allusion ni à son succès ; il était peu certain, ni à ses ennemis : ils étaient ii trop déchaînés. Mais, selon sa tactique naire, il fit sonner bien haut la faveur d^ jouissait auprès du duc de Chevreuse ei ricochet, auprès de Colbert. Sans le dire expressément, pour ne les point compron dans ses querelles, il laissa entendre que le duc s'était intéressé à Britatinicus, que le j ministre l'avait approuvé. Racine ne vi pas « cacher plus longtemps au mond bontés dont [le duc de Chevreuse] l'avail jours honoré » ; il « ne pouvait se taire ■ protection aussi glorieuse que la sien (' Non, Monseigneur, continuait-il, ilm'es avantageux que l'on sache que mes amis ir ne vous sont pas indifférents, que vous p part à tous mes ouTrages, et que vous n procuré l'honneur de lire celui-ci devai homme dont toutes les heures sont précit Vous fûtes témoin avec quelle pénéti d'esprit il jugea de l'économie de la piê combien l'idée qu'il s'est formée d'une ■ lente tragédie est au delà de tout ce que j pu concevoir. » Ainsi les ennemis de Raci pouvaient ignorer qu'ils s'attaquaient
auteur et à une œuvre favorablement accueillis par le puissant ministre — qui leur faisait obtenir leurs pensions.
C'est précisément à ce titre, de grand distributeur des bienfaits du roi aux hommes de lettres, — de ministre des beaux-arts et de la littérature, par conséquent, — que Colbert a reçu la dédicace de Béréjiice. Elle est d'un ton fort respectueux, mais elle est aussi, comme il . €st naturel, triomphante. Dès les premiers mots, avec une hâte qui prouve combien il était heureux de cette revanche tant souhaitée, Racine prend acte du succès de sa pièce, et se pare des approbations les plus hautes, celle du ministre et celle du roi : « Quelque juste défiance que j'aie de moi-même et de mes ouvrages, j'ose espérer que vous ne condamnerez pas la liberté que je prends de vous dédier cette tragédie. Vous ne l'avez pas jugée tout à fait indigne de votre approbation. Mais ce qui fait son plus grand mérite auprès de vous, c'est. Monseigneur, que vous avez été témoin du bonheur qu'elle a eu de ne pas déplaire à Sa Majesté. » La formule a beau être modeste, elle ne saurait nous tromper. Racine est enivré de sa victoire; il est heureux d'en prendre à témoin, d'en citer comme garants, les premiers personnages du
royaume et d'intéresser leur gloire à la sienne.
Ainsi, dans toutes les dédicaces, de la Thébdide à Bérénice^ Racine se montre le même à nos yeux : désireux de se pousser dans le monde, et qui sait se choisir les protecteurs les plus imposants ; habile à se pousser dans le monde, et qui connaît Tart de se concilier ces grands personnages ; amoureux de la gloire littéraire, et qui fait servir l'autorité de tels patrons à rehausser la sienne ; impatient enfin de la critique, et qui Técarte dédaigneusement, en invoquant des approbations auxquelles il soit presque inconvenant de contredire.
Or à partir de Bérénice^ voici que Racine change subitement. Aucune de ses pièces ne sera désormais dédiée à persçnne : elle affrontera seule le Jugement du parterre et les censures des jaloux. Bien plus, presque aussitôt après la réédition d'Alexandre avec sa dédicace, en 1672, toutes les dédicaces déjà parues seront supprimées, soit dans les rééditions des pièces anciennes, soit dans le premier recueil du théâtre complet, publié en 1676. Cette attitude nouvelle, il la faut expliquer.
Mais nous devons auparavant chercher si les Préfaces ne révéleraient pas quelque transformation semblable ou du moins analogue .
La Thébàide parut sans préface. I encore à l'influence de Corneille, le déb n'avait guère de théories nouvelles à exp' autour de sa tragédie ne s'était point fait de bruit pour qu'il eût beaucoup de critiq réfuter. Mais, à partir de sa seconde pïè ea fut autrement, et désormais aucun d ouvrages dramatiques ne parut sans pr Je ne sais si l'on a fait assez attent celle qu'il mit d'abord en tête de son Al dre. On est habitué à considérer Androti comme la première œuvre où Racine véritablement lui-même. Cela est fort j car il y a réalisé pour la première fois tragédie racinienne. Il n'en est pas moin; que, dès Alexandre, il en avait conçu ri< montré le caractère essentiel : dans sa pi — avec quelques autres observations qui vent combien il avait réfléchi sur latechi de son an — il s'appuie sur « le goût de
tiquîté » pour vanter les sujets « simples » et se flatte d'avoir su « faire une pièce avec peu d'incidents et peu de matière ». Une pareille conception, qui contraste si fort avec l'amour des « pièces implexes » que manifestait Corneille, est déjà tout originale: Racine, à vingtcinq ans, a conquis son indépendance et révèle sa personnalité littéraire.
Il y révèle aussi tout l'orgueil dont l'emplit son triomphe. C'est en vain quMI entasse les , formules de modestie : « Je n'ai pas prétendu donner au public un ouvrage parfait ; je me fais trop de justice pour avoir osé me flatter de cette espérance... Je veux croire que [mes illustres approbateurs] ont voulu encourager un jeune homme et m'exciter à faire encore mieux dans la suite... Ce n'est pas que je croye ma pièce sans défauts... » ; sous ces paroles de bienséance, sa joie transparaît et s'échappe. Tout à côté, il proclame bien haut « le succès avec lequel on a représenté son Alexandre » ; il rappelle les applaudissements que la présence de ses ennemis « n'a pas empêché le public de lui donner y> ; il se flatte enfin « d'avoir été assez heureux pour faire une pièce qui a peut-être attaché [ses ennemis mêmes] malgré eux depuis le commencement
jusqu'à la fin ». En réalité, on le sent grisé de sa jeune gloire.
Ici encore, comme dans ses dédicaces, on le voit s'appliquer à .utiliser contre ses ennemis le prestige de ses approbateurs. La Rochefoucauld, de Pompone, M"™® de Sévigné et M""' de La Fayette ont applaudi à la lecture de sa pièce à l'Hôtel de Nevers ; Monsieur, Madame, le Prince de Condé, le duc d'Enghien, la Princesse Palatine, sont venus la voir au Palais-Royal ; le Roi, la Reine, Monsieur, ont agréé la représentation qui leur en a été donnée chez la comtesse d'Armagnac ; et ces illustres personnages ont porté sur Alexandrie des jugements flatteurs (i). Ce sont pour Racine des arguments décisifs qu'il n'a garde d'oublier. Il rappelle comment « les premières personnes de la terre et les Alexandres de notre siècle se sont hautement déclarés pour lui » ; il réfute les reproches adressés à son Alexandre, par l'autorité « d'un des plus grands capitaines de ce temps » et par « les louanges qu'il a reçues de ceux qui étant eux-mêmes de grands héros, ont droit de juger la vertu de leurs pareils i>.
(i) Cf. Paul Mesnard. Notice sur Alexandre le Grand (édition des Grands Ecrivains, I, 487).
3o BÉRÉNICE
Sa tactique est ici de s'abriter derrière des noms respectés, d'associer pour ainsi dire à sa fortune les premiers de TÉtat.
Mais ce qui perce peut-être le plus dans celte préface, c'est l'impatience de toute critique. Racine dit bien en commençant « qu'il ne s'engagera point à faire une exacte apologie de tous les endroits qu'on a voulu combattre dans sa pièce » ; en réalité sa préface n'a pas d'autre objet. Il y reprend une à une toutes les objections qu'on a pu lui adresser, il les discute l'une après l'autre. Et il les discute avec aigreur, persuadé qu'elles proviennent toutes de l'ignorance et du parti pris : ses critiques ft n'ont lu l'histoire que dans les romans » ; il est inutile de leur représenter le goût de l'antiquité, car on voit bien « qu'ils le connaissent médiocrement » ; les uns trouvent qu'Alexandre est trop peu amoureux, les autres s'étonnent qu'il ne paraisse que pour parler d'amour :
ainsi ils se combattent l'un l'autre et détruisent réciproquement leurs censures, — dont Racine triomphe. Mais ces épigrammes ne suffisent point encore à satisfaire l'amourpropre irritable de l'auteur. Il entend se venger, rendre ridicules aux yeux de tous, ceux qui se sont permis de le combattre ; — et il s'y
entend : " Je n'ai pu ra'empêcher de conce\ quelque opinion de ma tragédie, quand j'ai la peine que se sont donnée de certaines g' pour la décrier. On ne faitpoint tant de brig contre un ouvrage qu'on n'estime pas. On contente de ne le plus voir quand on l'a vu i fois et on le laisse tomber de lui-même s; daigner seulement contribuera sa chute. ( pendant, j'ai eu le plaisir de voir plus de six 1 de suite à ma pièce le visage de ces censeï:
Ils n'ont pas craint de s'exposer si souven entendre une chose qui leur déplaisait. Ils • prodigué libéralement leur temps et le peines pour la venir critiquer, sans comp les chagrins que leur ont peut-être coûté applaudissements que leur présence ii'a j
empêché le public de me donner Je n'
rais jamais fait si je m'arrêtais aux subtilî de quelques critiques, qui prétendent as jettir le goût du public aux dégoûts d'un es[ malade, qui vont au théâtre avec un fer dessein de n'y point prendre plaisir et < croient prouver à tous les spectateurs, par branlement de tête et par des grimaces afi tées, qu'ils ont étudié à fond la poétique d ristote ». C'est une véritable caricatu d'autant plus blessante pour ceux qui y si
j, que les allusions y sont plus précises et Is s'y peuvent mieux reconnaître, La vioe de la riposte prouve combien Racine t pris à cœur les attaques dont sa pièce t été l'objet. Qu'il eût peine d'ailleurs à jorter toute censure, cela ressort de la cité ironique et mordante avec laquelle, su it de cette même année, et en 1667 encore, pondait « aux excommunications », toutes irales cependant et d'allure impersonnelle, Nicole avait lancées contre les « empoileurs publics (1) ».
a préface d'Andromaque n'est pas conçue e même modèle. Quoique la pièce ait eu iuccès bien plus éclatant que celui d'j4ndre, Racine ne triomphe pas si haut; : à peine s'il fait une allusion à l'approbapresque unanime du public. Il ne tire pas iment de Tintérét et de la part que Madame t pris à sa tragédie : il lui suffit de l'avoir jelé dans sa dédicace. Il se borne à disr un seul reproche : la férocité de Pyrrhus, y répond fort posément, en alléguant l'hise, la tradition, les règles du théâtre et les
Première Lettre à l'auteur dis Imaginaires, début de ; Deuxième lettre, lo mai 1666 ; Préface destinée à ces
adoucissements même qu'il s'est permis de son chef. Enfin il ne vise nommément personne :
il se contente de rappeler en termes vagues que « des gens », que « deux ou trois personnes», ont soulevé des objections. La raison en est assez simple. Les critiques adressées à Andromaque étaient presque insaisissables à l'heure où Racine publia sa préface : elles avaient été tardives en raison de l'immense succès remporté ; elles étaient surtout orales, car la lettre de Saint-Evremond et la pièce de Subligny sont postérieures à l'impression de la tragédie. D'autre part, Racine voulait être prudent : il n'osait s'en prendre à découvert au plus illustre de ses censeurs, le grand Condé en personne, nia quelques autres, de moindre qualité sans doute, mais puissants encore, les d'Olonne et les Créqui ; quant à la masse de ses adversaires, les partisans acharnés de Corneille, il s'efforçait sans doute à les ménager, espérant encore ne point les heurter de front, puisqu'il s'était créé un genre nouveau grâce auquel il n'entrait point en lutte ouverte avec son illustre prédécesseur. Mais au fond, ses dispositions n'étaient point changées. Dans cette préface même, il y a déjà une phrase d'une ironie mordante où perce sa mauvaise hu-
BÉRÉKICB
que Pyrrhus n'est pas assez onté de sa maîtresse et que X connu que lui le par/ait ; faire ? Pyrrhus n'avait pas 1 était violent de son naturel.
ne sont pas faits pour être D Elle percera encore bien das épigrammes hardies, injudiffamatoires, qu'il lancera etCréqui : s'il n'a pas osé les inir dans une préface signée n'ont rien perdu pour attenlordants, qui ont couru sous r ont porté la vengeance du ation relative de Racine dans it donc tactique et prudence; )ire, son orgueil, son impa- ^ue ne se sont en rien atté-
leur des Plaideurs est écrit lagé. Racine paraît tout dismarché de sa comédie et n'atidiocre importance à cet essai nique : l'idée lui en est venue 'y a guère vu qu'une distracjiait faire qu'une farce pour I eût volontiers renoncé à son
projet, si ses amis ne Tavaient poussé et n'avaient, autant que lui, achevé sa pièce. Evidemment la tragédie seule lui semblait digne d'un effort sérieux. Il n'en est que plus curieux de le voir, alors même, trahir son désir de succès et la rancune qu'il garde à ceux qui ne l'admirent pas suffisamment. Il proclame que « jamais comédie n'a mieux attrapé son but », et il se félicite d'avoir réjoui le monde saQs « sales équivoques » ni « malhonnêtes plaisanteries » : voilà pour les rivaux, — et peut-être pour Molière, à qui l'on a tant de fois reproché des sous-entendus réels ou non et une prétendue indécence. Quant aux spectateurs scrupuleux qui, après avoir ri, ont eu peur de n'avoir pas ri selon les règles, ou aux spectateurs dédaigneux qui ont affecté de s'ennuyer à cette peinture de la chicane, Racine jouit de leur déconvenue : « La pièce bientôt après fut jouée à Versailles. On ne fit point de scrupule de s'y réjouir; et ceux qui avaient cru se déshonorer de rire à Paris furent peut-être obligés de rire à Versailles pour se faire honneur. » Voilà ce qu'ils ont gagné, ces raffinés, à faire les dédaigneux : il leur a fallu bien vite se déjuger complètement. Si nous nous souvenons en outre que ce « on », c'est le Roi
(Racine n'a pas voulu le nommer à propos d'une simple comédie), nous voyons qu'ici encore ne manque même point le recours habituel aux autorités imposantes.
Mais c'est dansl'adversité, par la manièredont ils supportent leurs échecs, que l'on connaît le caractère des hommes de lettres, — autant et plus que celui des autres hommes. Jusqu'ici elle avait été épargnée à Racine : son tour vint enfin. La modération voulue de sa préface d' Atidromaque n'avait servi de rien : les partisans de Corneille s'étaient repris après leur déroute et s'étaient remis en campagne ; Saint- Eviemondavait écritsa LettreàM. de Lionne; beaucoup de spectateurs, fatigués d'emendre appeler Andromaque un chef-d'œuvre, avaient applaudi à la Folle querelle de Subligny.
C'était une opinion prônée par les admirateurs obstinés du vieux poète qu'il était inimitable dans les grands sujets, inégalable dans les pièces historiques ; et lui-même disait volontiers qu'à part lui il n'y a que des « doucereux » et des 11 enjoués » (i). Racine voulut prouver que, lui aussi, il était capable de mettre en scène des Romains, de parler dignement
[i) Lsiire à Sainl-Evremond.
de politique: il écrivit Britannicus --^ et ii. échoua, ou peu s'en faut. Il est d'autant plus curieux de lire la préface, écrite sous le coup de cette défaite. Racine est bien obligé de reconnaître qu'aucune de ses pièces ne lui aptes « attiré de censeurs » ; mais il proteste aussi que « de tous les ouvrages qu'il a donnés au public, il n'y en a point qui lui ait attiré plus d'applaudissements ». C'est une affirmation bien suspecte, si l'on en rapproche non seulement tous les autres témoignages, mais le témoignage même de Racine dans sa seconde préface: là, il avoue franchement que « le succès ne répondit pas d'abord à ses espérances », et il n'invoque plus d'hypothétiques applaudissements. A la première heure, on le voit, il a trop d'orgueil pour confesser son échec.
Il a trop d'orgueil aussi pour admettre xine quekonqîue des critiques qui lui ont été faites. L'une après Taotre il les reprend, il Jes discute, il se flatte de les réfuter par miille bonnes raisons : l'histoire, la convenanoe, les règles do théâtre, k droit des auteurs à rectifier les mœurs d'un persoimage et d'un personnage peu conna. Encore tout exaspéré de sa chute, il est d'autant plus obstiné à ne se reconnaître
BÉRÉKICB 2
coupable d'aucune faute. On lui a reproché par exemple de faire reparaître Junie sur le théâtre après la mort de Britannicus. « La délicatesse est grande, s'écrie-t-il, de ne pas vouloir qu'elle dise en quatre vers assez touchants qu'elle passe chez Octavie. Mais, disentils, cela ne valait pas la peine delà faire revenir. Un autre l'aurait pu raconter pour elle. Ils ne savent pas qu'une des règles du théâtre est de ne mettre en récit que les choses qui ne se peuvent passer en action, et que tous les anciens font souvent venir sur la scène des acteurs qui n'ont autre chose à dire, sinon qu'ils viennent d'un endroit et qu'ils s'en retournent en un autre. » Ainsi la scène qu'on blâme est touchante, elle est imposée par les lois du théâtre, elle est autorisée par l'exemple des anciens ! Pourquoi donc Racine l'a-t-il supprimée dans sa réédition de 1676? De même on s'est étonné, « scandalisé », que Racine ait choisi un homme aussi jeune que Britannicus pour le héros d'une tragédie; peut-être, quoique l'auteur n'en dise rien, était-ce moins sa jeunesse que son rôle effacé qui choquait dans ce personnage. Racine se justilîe : le héros de sa pièce est conforme à ce que prescrit Aristote ; d'ailleurs sa jeunesse, son cœur, son
« BÉRÉNICE B DANS LA VIE DE RACINE Sg
amour, sa franchise, sa crédulité, le rendent digne de compassion. Il n'en est pas moins vrai qu'en 1676 Racine avouera : « C'est Agrippine que je me suis surtout efiorcé de bien exprimer, et ma tragédie n'est pas moins Ja disgrâce d'Agrippine que la mort de Britaniiicus » : il reconnaît alors la valeur de l'objection, puisqu'il l'esquive. Mais, on le voit, sur le premier moment, Racine ne veut faire aucune concession ; peu s'en faut qu'il ne s'écrie comme l'autre :
Et Je vous soutiens, moi, que mes vers sont fort bons !
Plus caractéristique encore que toutes ces discussions, est l'emportement auquel Racine s'abandonne dans la première préface de Britannicus. Assurément, il avait bien quelques motifs d'être mécontent : la cabale est certaine ; le récit de Boursault, dans son Artémise et Polyante, révèle le parti pris des « auteurs » et des « connoisseux » dispersés malignement à travers la salle, pour y censurer la pièce dès la première représentation et prévenir à leur gré les spectateurs; Corneille enfin eut le tort de se répandre ouvertement en critiques. Mais Racine en revanche se livre
sans réserve à sa colère. Il s'en prend à ces « certaines gens » qui ont relevé de prétendus défauts dans sa tragédie et, fort dédaigneusement^ il les taxe dlnjustice et d'ignorance, II s'en prend surtout à Corneille lui-même ; et là, ses allusions réitérées sont si claires, qu'en vérité autant eût valu nommer son ennemi.
La première fois, il lui répond par un argument ad hominem capable de le réduire au silence : oui, Racine a donné deux années de trop à Britannicus ; mais Corneille n'a-t-il pas prolongé de douze ans le règne de Phocas, au risque de troubler toute la chronologie fondée « sur les années des empereurs » î La seconde fois la riposte est encore plus violente. C'est un vrai catalogue de tous les défauts qu'une censure sans indulgence permet de relever dans les pièces de Corneille : pour plaire à ses admirateurs, il faudrait comme lui « trahir le bon sens », « s'écarter du naturel pour se jeter dans l'extraordinaire », « remplir l'action de quantité d'incidents qui ne se pourraient passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de théâtre, d'autant plus surprenants qu'ils seraient moins vraisemblables, d'une infinité de déclamations, où l'on ferait dire aux acteurs tout le contraire de ce qu'ils devraient dire.
Il faudrait, par exemple, représenter quelque héros ivre qui voudrait se faire haïr de sa maîtresse de gaîté de cœur {Attila)^ un Lacédémonien grand parleur (Agésilas)^ un conquérant qui ne débiterait que de» maximes d^amour (Pompée)\ une femme qui donnerait des leçons de fierté à des conquérants [Pompée).,, » Et la troisième fois enfin, aggravant à chaque coup ses reproches, il accuse le caractère même de son rival : il feint de s^excuser du ton de cette préface même, afin de pouvoir invoquer la légitime défense; et ce lui est une occasion de lancer Tallusion sanglante « au vieux poète malintentionné, maiepoli veteris poetce^ qui venait briguer des voix contre Térence jusqu'aux heures où l'on représentait ses comédies. » Jamais auteur malheureux ne fit plus clairement voir son dépit ; jamais vanité blessée ne s'^exprima en paroles plus amères.
La préface de Bérénice est d'un ton plus calme : le succès rassérène. Pourtant Racine n'oublie point de rappeler sa victoire ; les « quelques personnes » qui ont fait des réserves sur la conformité de sa pièce avec les règles du théâtre, ont dû avouer « qu^elle n'ennuyait point, qu'elle les touchait même
en plusieurs endroits et qu'ils la verraient encore avec plaisir. » Il ne manque point de répondre aux observations critiques: avec respect quand elles viennent de personnes qu'il doit ménager, avec aigreur quand elles sont risquées par quelque abbé de Villars. La riposte au « libelle » de ce dernier comprend même au moins une citation inexacte, de nature à faire croire le pamphlétaire plus ignorant et plus sot qu'il ne le fut réellement. Cette espèce de falsification aurait fourni à l'abbé de Villars une réponse trop facile (il n'aurait eu qu'à rétablir son texte) pour qu'on puisse affirmer qu'elle soit volontaire. Peut-être Racine aura-t-il parlé par ouï-dire de ce compte rendu malveillant : lui qui souffrait tant des critiques, il n'aura pas voulu s'en infliger la lecture. Mais cela même serait un trait de caractère aussi significatif que pourrait l'être une falsification voulue. Et c'est un autre trait de caractère encore que la hauteur de mépris avec laquelle le poète repousse toutes les attaques : « Toutes ces critiques sont le partage de quatre ou cinq petits auteurs infortunés, qui n'ont jamais pu par eux-mêmes exciter la curiosité du public. Ils attendent toujours l'occasion de quelque ouvrage qui
réussisse pour l'attaquer. Non point par jal aie, car sur quel fondement seraient-ils jalo Mais dans l'espérance qu'on se donnera peine de leur répondre, et qu'on les tii de l'obscurité où leurs propres ouvrages auraient laissés toute leur vie. » Et c'es seule brochure de l'abbé qui provoque telle mauvaise humeur, qui arrache au p( des paroles aussi irritées et, de parti pris, ai blessantes ! Qu'aurait-ce donc été si le tri( phe avait été plus disputé et les enne plus nombreux?
Ainsi, jusqu'à cette date de 1671, toutes préfaces de R?cine nous révèlent chez l'amour effréné de la gloire et l'abandon ti aux passions de l'homme de lettres. Les suo il les étale, il les proclame avec orgueil, il tire argument contre ses adversaires ; insuccès, il ne se résigne pas à l'avouer fr chement, dans les pages mêmes où il ta d'en tirer vengeance sur ses critiques et son rival ; les objections, il les recueille, il discute l'une après l'autre, il s'obstine à réfuter, sans jamais passer condamnati même pour celles que lui-même plus t reconnaîtra fondées ; ses censeurs enfin leur répond avec aigreur, il lance contre 1
les traits les plus mordants qu'il puisse inuaginer, il va jusqu'à Tallusion directe, personnelle, outrageante : sa vanité froissée est implacable.
Et voici que désormais tout change. Si Racine, rééditant Alexandre en 1672, Andro^ moque en 1673, ne se donne point la peine de composer une nouvelle préface pour chacune de ces pièces, du moins la préface àH Alexandre y — la plus vive des deux, — est singulièrement atténuée : on n y retrouve plus ni la caricature de ces critiques assistant plus de six fois de suite, tout dépités, au triomphe de l'auteur, ni ce long débat sur le récit d'Ephestion, où il leur enseignait l'art de la louange délicate, ni le trait mordant sur leur connaissance « médiocre » du goût de l'antiquité. — En 1672, il donne aussi Baja^et. La préface, fort courte, y est du ton le plus modéré : Racine indique ses sources et les témoins consultés ; il affirme le caractère historique de son sujet et s'excuse des changements « peu considérables » qu'il a dû y apporter ; il explique enfin quels efforts il a faits pour « ne rien changer ni aux mœurs, ni aux coutumes de la nation » . Et c'est tout. Pas un mot de polémique, malgré les critiques de Visé,
« BÉRÉNICE » DANS LA VIE DE RACINE 4b
malgré les insinuations de Robinet, matgré les sévérités des partisans de Corneille dont M*"® de Sévigné nous apporte l'éGhOy malgré la part que Corneille lui-même a prise k toute cette campagne en lançant, le premier, le reproche que tous ont répété d'après lui: Ce sont des Turcs Français. — En lôyS, Racine publie Mithridate. La préface n'est guère plus longue ; elle est aussi modérée. Si Tauteur y rappelle le succès particulier d'une scène de sa tragédie, c'est en passant, et avec cette excuse qu'il veut surtout attirer l'attention du lecteur sur la réalité historique de cette scène. Dans ^ensemble,- la préface est tout explicative.
Pourtant de Visé, dans le Mercure ^ avait fait de Mithridate une critique au moins aussi malTeillante que celle que l'abbé de Villars avait faite de Bérénice: — Explicative aussi, du moins dans sa première partie, est la préface d'Iphigénie (1675). Racine donne les raisons pour lesquelles il a abandonné son modèle grec et allègue toutes les autorités qui le justifient d^avoir introduit le personnage d'Eriphyle ; c'estàPausanias et à Euripide qu'il Fenvoie tout le mérite des passages qui ont plu dans sa pièce. Pour la seconde partie de fct préface, le polémique y reparaît, et avec elle
Va malice du poète : il y a trois petits mots: « dans ie latin », qui paraissent fort innocents, et qui, laissant entendre que Perrault est incapable de lire le texte grec, valent toute une épigramme. Mais on remarquera que c'est là un épisode de la querelle des Anciens et des Modernes ; que la cause ici défendue est la cause d'Euripide seul ; que Racine au contraire est tout à fait désintéressé dans la question, puisqu'il ne s'agit en aucune manière de sa tragédie, de ses mérites ou de ses défauts. En garde contre son irritabilité naturelle quand son amour-propre est en jeu, il s'y abandonne en toute sûreté de conscience pour la défense de ses maîtres et le maintien des bonnes doctrines littéraires.
L'année suivante (1676) parut le premier recueil des oeuvres de Racine. On y relève bien des changements significatifs. La seule tragédie qui n'eût point de préface, la Thébàide, en reçoit une, fort modeste, où Racine, indiquant ses sources, ne craint point d'avouer aussi les faiblesses de sa pièce et de solliciter pour elle l'indulgence du public. Alexandre,, Andromaque, Britannicus , Baja\et, sontaccompagnées d'une préface nouvelle. Pour les trois premières pièces, toute trace de polémique
disparaît, et Tauteur se borne désormais à faire connaître ses modèles, ses autorités, les idées qui Tont guidé dans le choix du sujet, dans les modifications apportées aux données historiques ou légendaires ; la quatrième pièce est précédée d'une explication plus détaillée que celle qui y avait été jointe d'abord. La préface de Mithridate est complétée et des autorités déjà invoquées y sont citées plus longuement. Enfin il est apporté quelques changements de pure forme aux préfaces de Bérénice et d'Iphigénie, comme à l'avis Au lecteur des Plaideurs. Ainsi Racine eflFace avec soin tout ce qui paraissait empreint d'orgueil, de vanité, de colère ou de rancune ; il anéantit le souvenir de ses luttes passées; il oublie les inimitiés soulevées : en un mot, il s'efforce de ne laisser à ses préfaces qu'une valeur littéraire et un sens didactique. Assurément, il répond encore à bien des critiques qu'ont essuyées ses pièces ; mais il y répond sous la forme la plus impersonnelle et s'efforce de présenter ses arguments sous les apparences de théories pacifiques. On y découvre ses doctrines littéraires, ses procédés d'emprunt original, son goût; on n'y découvre plus ses passions bonnes ou mauvaises. II est soucieux
de n'y plus parler que comme auteur et non comme homme. Seules, deux préfaces gardent quelques vestiges de son ardeur combattive d'autrefois : celle à'Iphigénie, parce qu'il s'agit là d'un ancien, maladroitement attaqué, et non de lui-même ; celle de Bérénice, comme si cette tragédie-là était une pièce à part entre toutes les autres, qui lui fût plus chère et dont les critiques lui fussent plus désagréables.
Enfin, en 1673, la préface Ae Phèdre, malgré la cabale plus violente et plus perfide que celle de Britajinicus, malgré l'échec plus retentissant et plus pénible que celui du même BritantiicuSy reste encore toute modérée et purement explicative ; mais de plus des préoccupations morales, jusque-là inusitées, s'y expriment amplement. Il est inutile de dire que les préfaces à'Esther (1689) et (XAthalie (1691), que la dernière préface de Bajaiet (1697) d'où se trouve supprimé un long passage apologétique, seront plus tard plus calmes encore, et, pour ainsi dire, plus désintéressées.
Les faits sont donc certains ; à parlii Bérénice, Racine a supprimé ses dédicace partir de Bérénice, il a transformé ses faces. Reste à trouver l'explication,
Y aurait-il là une manifestation d'orgut de confiance en soi ? A dater du jour où, i un duel fameux, il a remporté une vici non douteuse sur le plus illustre et le redoutable — le seul redoutable — de rivaux, Racine a-t-il considéré que sa g était désormais assise? A-t-il pensé qut œuvres pouvaient affronter seules le juger du public, sans aucun nom imposant qu recommandât, sans aucun patronage prétendît influencer les spectateurs ? O verra, le 2 janvier 168&, parler en tei magnifiques, à l'Académie, de la grandeui hommes de lettres, les « égaler à tout ce y a de plus considérable parmi les homm et « faire marcher de pair l'excellent poèl
5o BÉRÉNICE
le grand capitaine » ; dès maintenant juge-t-il qu'il vaut bien tel duc et pair ou telle princesse et qu'il n'a pas besoin d'eux ? Enfin, a-t-il cru que, sur ses tragédies acclamées, ni les critiques des pamphlétaires, ni les chicanes dfes jaloux ne pourraient mordre, et que ces vaines tentatives ne méritaient qu'un tranquille dédain ?
De tels sentiments me paraissent invraisemblables. La revendication que Racine présente au nom des hommes de lettres et l'égalité qu'il réclame pour eux avec les grands capitaines semblent avant tout théoriques.
De ce que la postérité admire le siècle d'Auguste autant pour avoir produit Horace et Virgile que pour avoir produit Auguste lui-même.
Racine ne conclut pas que, dès ce temps-là, Horace et Virgile aient dû être mis sur le même rang qu'Auguste ; il n'élève aucune protestation contre la hiérarchie sociale, et tout ce que nous connaissons de sa vie nous incline à penser qu'il a fort aisément accepté les inégalités admises en son temps. C'est ainsi qu'un prédicateur du xvii* siècle pouvait rappeler que les hommes sont égaux devant Dieu, que leurs mérites seuls établiront entre eux quelque différence dans la vie future, que
« BÉRÉNICE » DANS LA VIE DE RACINE 5l
les pauvres enfin l'emportent par leur « éminente dignité dans l'Église » sur les riches, les nobles, les princes méa^ sans pour cela nourrir le moins du monde des pensées révolutionnaires. Et puis cet orgueil tranquille que supposerait un tel état d'esprit percerait nécessairement dans les préfaces que Racine a composées alors. On y sentirait une assurance hautaine, une intime satisfaction de soi, une affectation de modestie contrainte, qui ne paraissent en aucune manière dans ces pages toutes didactiques, écrites du ton le plus naturellement simple, le plus spontanément uni. Enfin une telle recrudescence de dispositions et de passions toutes profanes rendrait plus difficile à expliquer le changement qui s'est produit dans Racine après Phèdre; il faudrait croire à une transformation brusque que rien n'aurait préparée, à une transformation grave ayant une cause assez futile, la blessure d'un amour-propre irritable, à une transformation bien peu fondée enfin, car l'expérience de Britannicus avait appris à Racine comment un échec se répare et comment les pires cabales sont déjouées par le temps et par la patience.
Faut-il admettre au contraire qu'après 5ére-
nice Racine se convertit déjà ? Je craindrais qu'il n'y eût là quelque exagération* Après Bérénicej Racine n'est pas converti. Le désir de gloire le tient toujours ; car il continue à écrire des pièces de théâtre, et, dans les deux premières, il continue à lutter cantre son rival sur le terrain même de ce rival^ à vouloir lui ravir la palme des grands sujets historiques. La vanité de l'homme de lettres k tient toujours ; s'il la réprime ou la contient dans ses préfaces méditées à loisir, c'est bien elle qui lui inspire les épigrammes — qu'un instant voit naître et qui jaillissent sans laisser le temps de la réflexion — contre tel ou tel de ses ennemis. Et enfin, s'il faut en croire les racontars du temps, les passions le tiennent toujours ; c'est « pour la Champmesié qu'il fait ses comédies », et la Champmesié aurait d'^autres titres à son intérêt que ses talents d'actrice.
Néanmoins, si l'on ne peut placer en 1671 la conversion de Racine, je crois bien que l'on peut faire remonter à cette date les origines lointaines de sa conversion future. Jusque-là Racine s'est donné tout entier au théâtre, parce qu'il y a vu quelqu'un devant lui et la gloire de Corneille supérieure à la sienr^. Il a
voulu Tatteindre, l'égaler, le surpasser. Par Andromaque il s'est peut-être élevé jusqu'à sa hauteur, mais « peut-être » seuleiuent, car la comparaison n'était pas rigoureusement possible avec les pièces cornéliennes» Il a envahi le domaine de son rival, il a échoué dans Britan-^ nicus : déceptionqui surexcite encore son amourpropre. Et voici que, dans le même sujets il le bat sans conteste. Il triomphe donc; mais dans ce triomphe même, son but désormais lui manque. Il pourra bien se proposer de com^pléter sa victoire, de ravir à Corneille les sujets d^histoire et de politique que le vieux poète s'était comme appropriés; il pourra bien revenir à son cher Euripide et transporter le théâtre d'Athènes sur la scène française : ce n'est plus la même chose. Il n'y a plus là cet attrait de la lutte incertaine, cette émotion prenante qu'éprouve le joueur : faite de crainte mêlée à l'espérance, qui rend l'espérance plus agitée et la victoire plus savoureuse. D'autre part, Racine a trente-deux ans. Il est encore jeune, mais la fougue de la première jeunesse s'apaise en lui. Comme la gloire a perdu un peu de son prestige, la vie du monde et des plaisirs perd un peu de sa séduction : il s'attache à Tune comme à Tautre plus par habitude que
par entraînement actuel. Les leçons de ses maîtres lui reviennent en mémoire ; sa tante, la mère Agnès de Sainte-Thècle, doit le poursuivre de ses exhortations éplorées ; elle a commencé dès les années qui ont suivi 1660 (i), elle devait aboutir en 1677 : elle n'a point laissé passer quatorze ans sans renouveler ses instances. Et lui, il se sent ébranlé ; s'il ne trouve point encore ses occupations si criminelles, il en entrevoit du moins la vanité et qu'elles lui procurent plus de chagrins que de plaisirs (2). Ainsi s'explique qu'il se passionne moins pour son oeuvre : qu'il supprime ses dédicaces et corrige ou refait ses préfaces.
(i) Dès le 13 septembre 1660, elle fut sans doute de ceux qui envoyaient à Racine « lettres sur lettres ou plutôt excommunications sur excommunications à cause de son triste sonnet.» (Edition des Grands Ecrivains, VI, 380.) Et nous avons conservé le sermon si ému qu'elle lui a adressé en 1663, si du moins la date généralement admise est la vraie (VI, 509). — Cf. la lettre à M"^* de Maint^non (1698, t. VII, 218) ; « J'ai une tante qui est supérieure de Port-Royal et à laquelle je crois avoir des obligations infinies. C'est elle qui m'apprit à connaître Dieu dès mon enfance et c'est elle aussi dont Dieu s'est servi pour me tirer de l'égarement et des misères où j*ai été engagé pendant quinze années. »
(2) Cf. les Mémoires de Louis Racine : « Il avouait (à son fils) que la plus mauvaise critique lui avait toujours causé plus de chagrin que les plus grands applaudissements ne lui avaient fait de plaisir. » {Avertissement )
n BÉRÉNICE » DANS LA VIE DB RACIKE
Mais si tout cela est vrai, si dès iors se pare sourdement en lui cette conversion t dont l'échec de Phèdre sera seulement ! sion, on volt quelle place à part Bé\ occupe dans son œuvre. Elle apparti l'époque où le désir de la gloire, surexcii le désir d'une revanche, fut le plus puissa lui. Elle est la tragédie dans laquelle, n de tout son talent, il a dû le déployei entier. Ce n'est plus seulement par la ch logie qu'elle est au centre de son œuvre : e encore la pièce centrale, parce que jusqu' à chaque fois davantage, Racine a ambit le succès et tout fait pour l'obtenir, — t qu'à partir d'elle 11 s'en est, je n'ose désintéressé, mais pourtant ;détachédavai Ainsi, loin d'être dans sa vie littérain « faiblesse », il y a des chances pour q soit ou sdn œuvre maîtresse, ou tout au i sa tragédie type.
i^e 'Qhoix dn sujet
Il est généralement reçu que le sujet Bérénice fut proposé en même temps à C neille et à Racine par Madame, curieuse mettre directement aux prises l'illustre vieil et son brillant émule, ou désireuse peutde voir sur la scène une idylle semblable à ( qu'elle avait ébauchée avec le roi. Cela st dans toutes les histoires de la littérature, c toutes les biographies, dans toutes les éditi des deux poètes. Pour ne point accum inutilement ici les textes identiques, je cit seulement ce qu'en dit Paul Mesnard dan notice sur la pièce de Racine : « II peut re quelque doute sur le sens allégorique qi voulait donnera la séparation douloureus Titus et de Bérénice ; mais ce qui n'en ac aucun, d'après les divers témoignages que n venons de rappeler dans leur ordre chron gique, c'est que le sujet fut choisi par l'ai ble princesse à qui Racine avait dédié Andromaque et attribué quelque « soin d conduite » de cette tragédie. » C'est à pein
) RÉRÉNICE
Iques historiens de la littérature laissent ;er un certain scepticisme, en s'abstenant rien affirmer pour leur compte. M. Rébel- ,(i), par exemple, écrit: «S'il est vrai, ime le raconte Fontenelle, que ce fut lame qui mit aux prises sur le sujet de énice Corneille et son jeune rival, cela uveraii... 11 ; et M. Lanson (2): « Le sujet Bérénice fut donné, dit-on, à la fois à Corle et à Racine par la duchesse d'Oris » (3).
Bosiuet, Oraitons fuHibm , édition clusîqnç <HBcheiiet, ■1-
Bacine, Tliéâlre choisi, édition ciassiqixe (Hacherte .p- 355.
Il me faul maintenaniBjoutcrmoncollftg-ueàU Sorbonne. •iier. Lui — qui connaîl si bien le ivu" siÈcIc, — il ne se inle pas de rester dans le doule; il réfute eipressémenl jendc et par des arguments pleins de force. (Cf Pitm tHîi et le théâtre fronçait, Titt et Bérénlct, leçon publiie I Revuedti Court et Caafcreaces, lojaovier 1907). Jeme encouragé ai nga librement dans mon opinion. A voir que, n côlé, il 7 éiait arrivé déjk, et par des relions sembla-
C'est qu'en effet la tradition paraît s'appuyer sur des témoignages imposants en qualité comme en nombre.
En 1 719, dans ses Réflexions critiques sur la poésie et la peinture^ l'abbé Dubos juge fort sévèrement la tragédie de Racine. II ajoute : « Monsieur Racine avait mal choisi son sujet, et, pour dire plus exactement la vérité, il avait eu la faiblesse de s'engager à le traiter sur les instances d'une grande princesse. Quand il se chargea de cette tâche, l'ami dont les conseils lui furent tant de fois utiles était absent. Despréaux a dit plusieurs fois qu'il eût bien empêché son ami de se consommer sur un sujet aussi peu propre à la tragédie que Bérénice, s'il avait été à portée de le dissuader de \ promettre qu'il le traiterait. »
En 1729 (i), Fontenelle, dans sa Vie de
(i) Et non point en 1685. — Il est vrai que M. Picot, dans son excellente Bibliographie cornélienne ^ écrit, sous le numéro
BÉBÉNICB 2**
Corneille^ écrit : « Bérénice fut un duel dont tout le monde sait l'histoire. Une princesse {en note : Henriette- Anne d'Angleterre), tort touchée des choses de l'esprit et qui eût pu les mettre à la mode dans un pays barbare, eut besoin de beaucoup d'adresse pour faire trouver les deux combattants sur le champ de bataille sans qu'ils sussent où on les menait. Mais à qui demeura la victoire ? Au plus jeune. »
En 1747 (i), Louis Racine répète la même chose dans ses Mémoires sur la vie de Jean Racine : « M. Fontenelle dans la Vie de Corneille son oncle, nous dit que Bérénice fut un
T175 : « Vie de Comci7/«, par Fontenelle. Ce discours a paru pour la première fois sous le titre d'Eloge dans les Nouvelles de la République des Lettres de janvier 1685. Il a été inséré ensuite dans V Histoire de l'Académie française donnée en 1739 par Tabbé d'Olivet. A partir de ly^S) il a été réimprimé sous le titre de Vie de Corneille dans toutes les éditions des œuvres de Fontenelle et' dans la plupart de celles de Corneille. )) Mais c'est là une erreur. U Eloge des Nouvelles de la République des Lettres est différent de la Vie, et l'on n'y trouve pas trace de la légende sur Bérénice.
(i) En 1747 les frères Parfaict ont répété l'affirmation de Fontenelle (Histoire du théâtre français, XI, 66 et 109). Ils allèguent expressément son autorité. Les Mémoires de Louis Racine sont postérieurs à l'apparition de ce tome XI de VHistoire du théâtre français : c'est en effet dans la Préface de leur XIII« volume (1748) que les frères Parfaict en discutent assez vivement certains passages.
duel Une princesse (en note : Hem
Anne d'Angleterre) fameuse par son es] par son amour pour la poésie, avatt eng£ deux rivaux à traiter le même sujet. ] donnèrent en cette occasion une g preuve de leur obéissance, et les deux fier parurent en même temps en 1670....
père] fût encore frappé d'un mot de pelle, qui fit plus d'impression sui que toutes les critiques de l'abbé de ^ qu'il avait su mépriser. Ses meilleurs vantaient l'art avec lequel il avait trai sujet si simple, en ajoutant que le sujet n pas été bien choisi. II ne l'avait pas choi princesse que j'ai nommée lui avait fai mettre qu'il le traiterait : et, comme cour il s'était engagé. « Si je m'y étais trou' Boileau, je l'aurais bien empêché de d sa parole. « Chapelle, sans louer ni crit gardait le silence. Mon père enfin le ] vivement de se déclarer ; « Avouez-n ami, lui dit-il^ votre sentiment. Que pt vous de Bérénice ? » « Ce que j'en p répondit Chapelle : Marîon pleure, W crie, Marion veut qu'on la marie, »
En 1751, dans le Siècle de Louis XIV taire, après avoir rappelé les coquei
letles de Madame et du roi, leur correslance indirecte par l'intermédiaire de ;eau, lès alarmes de la famille royale, iterruption volontaire de ce jeu scabreux, nue en ces termes ; « Lorsque Madame ;puis travailler Racine et Corneille à la ;die de Bérénice, elle avait en vue non :ment la rupture du roi avec la connétable nne, mais le frein qu'elle-même avait mis i propre penchant de peur qu'il ne devînt ereux. Louis XIV est assez désigné dans leux vers de la Bérénice de Racine :
i quelque obscurité que le sort l'eût fait naître, londe, en le voyant, eût reconnu son maître. »
i 1752, Louis Racine, dans ses Remarques es tragédies de Jean Racine, répète à deux ises que Madame avait <» imposé » à son -
un sujet « qui n'était point tragique » et 'il n'avait pas choisi ».
ifin, en 1764, Voltaire, commentant la nice de Racine pour se consoler d'avoir loter le Tite et Bérénice de Corneille,
dans sa préface : « Un amant et une resse qui se quittent ne sont pas sans e un sujet de tragédie. Si on avait proposé
an tel plan à Sophocle ou à Euripide, il l'auraient renvoyé à Aristophane. L'amou qui n'est qu'amour, qui n'est point une passioi terrible et funeste, ne semble fait que pour I comédie, pour la pastorale ou pour l'églogut Cependant, Henriette d'Angleterre, belle-sœu de Louis XIV, voulut que Racine et Corneill fissent chacun une tragédie des adieux d Titus et de Bérénice. Elle crut qu'une vîctoir obtenue sur l'amour le plus vrai et le plu tendre ennoblissait le sujet; et en cela elle n se trompait pas ; mais elle avait encore un înU rêt secret à voir cette victoire représentée su le théâtre; elle se ressouvenait des sentiment qu'elle avait eus longtemps pour Louis XV et du goût vif de ce prince pour elle. Le dange 4e cette passion, la crainte de mettre le troubl dans la famille royale, les noms de beau-frèr et de belle-sœur, mirent un frein à leur désirs; mais il resta toujours dans leurs cœur une inclination secrète, toujours chère à l'ui et k l'autre. Ce sont ces sentiments qu'ell voulut voir développés sur la scène, autan pour sa consolation que pour son amusemeni Elle chargea le marquis de Dangeau,confiden de ses amours avec le roi, d'engager secrètt ment Corneille et Racine à travailler l'un «
Tautre sur ce sujet qui paraissait si peu fait pour la scène. Les deux pièces furent composées dans l'année 1670 sans qu'aucun des deux sût qu'il avait un rival. »
Voilà, certes, un ensemble de textes < teurs qui paraît de nature à satisfaire l sceptiques. Pourtant, lorsqu'on examii peu près, plusieurs choses frappent et :
tent.
C'est d'abord qu'à chaque récit m l'histoire va se complétant, s'enrich s'embellissant, — comme le font les lég Et, comme le font les légendes, elle e fin bien plus romanesque, bien plus p( qu'elle ne l'était à l'origine.
L'abbé Dubos parle de l'intervention princesse, des critiques impuissantes ( dives de Boileau, et c'est tout. Libre à n croire que Madame a aussi donné le sujet à Corneille, ou qu'au contraire Co l'a pris spontanément, soit par hasar dans l'intention d'entrer en lutte avec I Libre à nous, si nous admettons qu'elle adressée aux deux poètes, de supposer
voulait en effet les mettre aux prises ou simplement qu'elle désirait voir traité par les deux plus illustres auteurs dramatiques du temps un sujet qui lui était cher : entre ce motif purement littéraire ou cette raison toute sentimentale, Tabbé Dubos ne se prononce point.
Fontenelle et Louis Racine — qui le cite et le suit — sont plus explicites : la princesse a bien donné son sujet aux deux poètes; elle ny avait d'autre intérêt que le plaisir tout intellectuel de voir « les deux combattants sur le champ de bataille »; de plus elle s'est arrangée habilement pour qu'ils ignorassent l'un et l'autre « où on les menait ». Par ce dernier trait, l'aventure a quelque chose de plus piquant et se présente déjà sous une face un peu différente.
Enfin, avec Voltaire, l'anecdote revêt sa forme définitive , — mais elle s'y reprend à deux fois. D'abord, la duchesse d'Orléans a voulu voir célébrer tout ensemble les amours du roi avec Marie Mancini et ses amours^ avec elle-même; du même coup des allusions précises à Louis XIV sont découvertes et signalées. Ensuite, la duchesse ne songe plus (et on l'en féliciterait volontiers) à mêler l'idylle de la nièce de Mazarin à sa propre idylle :
c'est sa seule histoire qu'elle veut contempl sur la scène, et cela non seulement pour « consoler ", mais encore pour « s'amuser :
d'autre part, voici qu'un nouveau et demi personnage s'introduit dans l'aventure, Da geau entre en scène : confident de Madame du roi, il est en effet l'intermédiaire attend qui peut, qui doit, communiquer aux poèt les intentions secrètes de Madame. II n'y a pi rien désormais à y ajouter : la légende e achevée, elle peut prendre son vol. Mais, quai on l'a vue s'élaborer ainsi, n'est-on pas ten de croire qu'en effet c'est bien une légend'
Un second scrupule naît dans l'esprit, quai on se demande sur quoi reposent tous c détails, qui donnent si heureusementà l'épisoi son caractère romanesque ; sur quoi repose même les premiers et plus simples récits qi nous en ayons.
Voltaire a-t-il une autorité ? Il n'en ci aucune. Qui lui a fait confidence des pensé< de Madame, de ses désirs, de ses vœux caché ou à qui elle-même en a-t-elle fait con:
dence pour en informer Voltaire? N'est-i pas lui qui nous offre ici, comme des réalité ses conjectures de poète dramatique ? On craint. On le craint surtout si l'on remarqi
qu'il est le premier et le seul à faire intervenir Dangeau, si Ton rapproche sa première version (i) de la seconde, et si l'on voit alors avec évidence comment l'idée lui est venue de prêter ce rôle au marquis. Ce sont donc là des hypothèses, qui n'ont que la valeur d'hypothèses, qui s'ajoutent à l'histoire primitive, qui s'appuient sur elle et ne l'appuient pas.
Les témoignages de Fontenelle et de Louis Racine ont-ils plus de valeur? On serait tenté de le croire d'abord : apparentés de très près, l'un à Corneille, l'autre à Racine, ne repré-
(i) « Il y eut d'abord entre Madame et le roi beaucoup de ces coquetteries d'esprit et de cette intelligence secrète qui se remarquèrent dans de petites fêtes souvent répétées. Le roi lui envoyait des vers ; elle y répondait. Il arriva que le même homme fut à la fois le confident du roi et de Madame dans ce commerce ingénieux. C'était le marquis de Dangeau. Le roi le chargeait d'écrire pour lui ; et la princesse l'engageait à répondre au roi. Il les servit tous deux, sans laisser soupçonner à l'un qu'il fût employé par l'autre; et ce fut une des causes de sa fortune. » {Siècle de Louis XIV, ch. xxv.) Lorsque plus tard Voltaire s'est demandé quel avait pu être l'intermédiaire entre Madame et les deux poètes, il a tout naturellement pensé à Dangeau et s'est laissé influencer par ce qu'il avait lui-même antérieurement écrit. Le pis est que ce récit môme paraît déjà controuvé : Dangeau était en Espagne, dit-on, au moment de ce commerce de vers et, selon l'abbé de Choisy, s'il a été ainsi poète confident et poète secrétaire, c'est entre le roi et M''* de La Vallière. (Mémoires de Choisy^ p. 525. Collection des mémoires sur l'histoire de France.)
tentent-ils pas la tradition domestique la plus HJirecte ?
Mais précisément Fontenelle, ici, ne se réclame pas de ses liens avec la famille de Corneille. Il ne raconte pas les faits le premier, comme un secret confié par son oncle et que la mort de tous les intéressés lui permet de dévoiler enfin ; il suit l'abbé Dubos, qui en a parlé comme d'une tradition courante. Il ne les raconte pas de lui-même, comme les tenant de source sûre ; il sent le besoin d'invoquer .expressément une autorité, et cette autorité, c'est le bruit public : « Tout le monde sait l'histoire. ». Qui ignore que le bruit public, .c'est souvent l'erreur publique ? et si « tout le monde » savait l'histoire, d^où vient que si peu y aient fait allusion?
Quant à Louis Racine, son affirmation — même s'il ne s'en référait pas à un autre — aurait en soi peu de valeur : âgé de neuf ans à la mort de son père, c'est à peine s'il l'a connu. Le Racine dont sa mère et ses frères aînés ont eux-mêmes connu et pu raconter la vie, c'est le Racine converti, qui ne s'occupait plus du théâtre profane, qui défendait à «es enfants d'y assister, qui s'était désintéressé de ses propres pièces, qui ne les possédait
point dans sa bibliothèque, qui ne les faisait pas lire et n'en parlait pas aux siens (i). Sur toute la période des « égarements » de son père, ce janséniste de Louis Racine n'a rien appris d'original, ne nous apprend rien qui ne soit ailleurs. Mais par surcroît, ici, il déclare formellement qu'il se fait l'écho de Fontenelle : il ne confirme donc pas un témoignage qu'il invoque.
En revanche, son témoignage à lui est plutôt de nature à ébranler celui de l'abbé Dubos»
En effet, l'abbé Duboset Louis Racine rapportent tous deux que Boileau blâmait le sujet de Bérénice et regrettait de n'avoir pas été là pour empêcher Racine de promettre qu'il le traiterait. Authentiques^ ces paroles suflSraient à démontrer la promesse du poète et par conséquent la demande de Madame. Mais sont-elles authentiques ? Les divergences des deuxauteurs
(i) «< La Thébaîde fut jouée la même année; et comme je ne trouve rien qui m'apprenne de quelle manière elle fut reçue, je n*en dirai rien davantage. Je ne dois parler ici qu'historiquement de ses tragédies, et presque tout ce que j'en puis dire d'historique se trouve ailleurs. Je laisse aux auteurs de l'Histoire du Théâtre Français le soin de recueillir ces particularités» dont plusieurs sont peu curieuses et toutes fort incertaines, parce qu'il n'en a rien raconté dans sa famille ; et je ne suis pas mieux instruit qu'un autre de ce temps de sa vie dont il ne parlait jamais. » (Mémoires sur la vie de Jean Racine.)
ne sauraient prouver qu'elles ne le sont point : sans doute Louis Racine les cite comme prononcées en une circonstance particulière qu'il précise, tandis que Tabbé Dubos les rapporte comme répétées « plusieurs fois » ; mais cela peut à la rigueur s'accorder. Ce qui ne s'accorde pas, c'est que Louis Racine les ait connues, qu'il les ait textuellement reçues de source sûre, et qu'il n'ait pas pu, — par un raisonnement élémentaire, — en induire l'intervention de la duchesse d'Orléans, qu'il ait été obligé de s'en rapporter à Fontenelle. On est ainsi amené à croire que Louis Racine et l'abbé Dubos ont accommodé à la tradition d'après laquelle Madame a inspiré le sujet, la tradition d'après laquelle Boileau le désapprouvait. Que Boileau ait désapprouvé le sujet, c'est possible; mais l'a-t-il désapprouvé en disant : « Si je m'y étais trouvé, je l'aurais bien empêché de donner sa parole», c'est ce qui reste douteux, — puisque cela n'a pas été pour Louis Racine lui-même preuve suffisante qu'une parole ait été réellement donnée. En dernière analyse, c'est sur un simple on-dit que toutes ces affirm'ations paraissent s'appuyer.
Et enfin, une troisième raison nous met en garde contre tous les témoignages sur lesquels
se fonde la légende : c'en est la date tardive. Entre l'année où parut Bérénice et Tannée où pour la première fois le sujet en fut attribué à Madame, il s'est écoulé environ un demisiècle : un demi-siècle, pendant lequel personne n'a jamais raconté, n'a jamais entendu raconter rien de pareil.
Les contemporains de Corneille et de Racine n'en ont rien dit ; la façon même dont ils s'expriment implique qu'ils n'en ont rien su.
Lorsque Tabbé de Villars, par exemple, a écrit sa première lettre, son intention évidente était de sacrifier la Bérénice qu'il venait de voir à Tite et Bérénice qu'il allait voir ; il établit donc un parallèle entre les deux poètes ; il attribue les défauts de Racine à son désir de « s'éloigner du genre d'écrire de Corneille ». Puisque tout son pamphlet roulait ainsi sur la comparaison des deux poètes, c'était le moment de faire une allusion à la volonté princière qui avait ménagé cette rencontre ; il n'en fait rien, c'est donc qu'il n'en a point ouï parler. Sa conclusion nous atteste même que le public n'en savait pas davantage. Il affectait ironiquement de prendre la défense de Racine ; les reproches qu'il citait avec l'air de les conibattre, il les fortifiait par la faiblesse voulue de ses
réfutations ou de ses démentis sans preuves ; or il termine ainsi : « Je ne puis soufiFrir qu'on accuse le poète de n'entendre pas le théâtre, qu'on le blâme d'avoir voulu entrer en lice avec Corneille, et que Monsieur de *** s'écrie :
Infelix puer, atque împar congressus Âchillî. »
Dans le public on croyait donc à une rencontre voulue et l'on discutait sur l'audace de Racine : on ne supposait point qu'il n'eût pas agi librement.
Subligny, ou l'abbé de Saint-Ussans, ou celui, quel qu'il soit (i), qui s'est fait, quelques jours après, le défenseur officieux de Racine, est dans la même ignorance. Il veut répondre à ce reproche d'insolence ou de témérité ; et il ne trouve rien de mieux que d'ergoter sur les dissemblances des deux pièces qui en font en réalité deux sujets différents (2) ; il ne songe
(i) Cf Edition des Grands Écrivains, II, 349.
(2) « Jl faut que je vous prie de dire à votre ami M. de*** qu'il applique mieux une autre fois alnjelix, etc. » Â moins qu il ne prétende. qu*on ne peut faire un poème dramatique sans entrer en lutte avec M. Corneille. Car de dire que M. Racine a traité le même sujet que lui, c'est parler fort à la manière du peuple qui s'imagine que parce que Bérénice est un nom commun à deux tragédies, ces deux tragédies doivent être la même chose. Vous savez bien que tout en est différent : l'action
même pas au seul argument décisif : que Racine, n'ayant pas choisi lui-même son sujet, ne sachant point qu'on l'avait aussi demandé à Corneille, ne pouvait donc s'être proposé d'entrer en lutte avec lui.
En 1671, parut à Utrecht une comédie anonyme de trois actes en prose : Tite et Titus ou les deux Béf^énices. L'auteur, au commencement du troisième acte, rappelle le voyage de Louis XIV dans les Flandres. Il loue la magnificence, la générosité du roi ; il ne fait pas même l'ombre d'une allusion à ses amours glorieusement domptées, au noble sacrifice de sa passion, pas même l'ombre d'une allusion à Madame, qui a joué un tel rôle dans ce voyage. Or, la Hollande est le pays des pamphlets ; il y a là des écrivains qui guettent les moindres apparences de scandale pour battre monnaie ; ils ont déjà diffamé Madame, ils la diffameront encore (i) :
différente, le temps différent, peut-être même la scène différente, et que si un seul auteur avait fait ces deux pièces, elles se compteraient fort bien pour deux poèmes, aussi distingués que deux actions d'une même personne dont l'une suppose l'autre, comme les deux Iphigénies d'Euripide et les deux Œdipes de Sophocle. »» — L'argument n'a pas été perdu. En 1677, de Visé Ta repris dans le Mercure pour justifier Pradon : les deux Phèdres, dit-il, « n'ont de commun que le nom des personnages. »
. (i) « Dans ce temps-là [avant la disgrâce du chevalier de
c'est bien là qu'on aurait dû avoir l'idée d'établir une relation entre l'aventure de Bérénice avec Titus et l'aventure de Madame avec le roi, — ne fût-ce que pour répondre aux calomniateurs et montrer comme les héroïnes furent toutes deux irréprochables et nobles. L'auteur de Tite et Titus ne Ta point fait.
En 1676, Le Clerc, imprimant son Iphigénie^ déclarait dans la Préface : « J'avouerai de bonne foi que, quand j'entrepris de traiter le sujet
Lorraine], il s'imprima un livre en Hollande, dont M. de Louvois eut le premier exemplaire : ce livre était une histoire merveilleusement bien écrite, qui avait pour titre Les Amours du Palais Royal. Madame s'y trouvait cruellement traitée, et la prétendue passion qu'on l'accusait d'avoir eue inutilement pour le Roi y était tout au long... Il est inconcevable combien Madame fut pénétrée de cet imprimé... » L'évêque de Valence passa en Hollande, ei moyennant deux mille pistoles, obtint la suppression de toute lédition, sauf trois exemplaires, Tun déjà envoyé à Louvois, l'autre envoyé au Roi d'Angleterre, et un troisième qu*il garda, mais pour le détruire avant sa mort. Quinze ans après la mort de Madame, Choisy put voir ce dernier : « Il ne ressemblait en rien, dit-il, à celui qui a couru depuis sous le même titre, lequel ne contient pas un seul mot de vérité. » {Mémoires de Choisy, p. 393. Cf, Mémoires de Cosnac.) — En 1667 a paru aussi un petit volume in-i8, Histoire galante du comte de Guiche et de Madame, réimprimée dans l'Histoire amoureuse des Gaules sous le titre de la Princesse ou les Amours de Madame. Le Comte de Baï\\on{Henriette- Anne d'Angleterre^ Perrin, 1887, p. 267-268) suppose que c'est le pamphlet que l'évêque de Valence croyait avoir réussi à faire supprimer.
yS BÉRÉNICE
âClphigénie en Aulide^ je crus que M. Racine avait choisi celui d^Iphigénie dans la Tauride^ qui n'est pas moins beau que le premier. Ainsi le hasard seul a fait que nous nous sommes rencontrés, comme il arriva à M. de Corneille et à lui dans les deux Bérénices. » Négligeons ici le mensonge de Le Clerc. Si sa dernière phrase est sincère, il croit au hasard et il s'autorise de ce cas fortuit pour prouver l'innocence de ses intentions. Si elle est ironique, il croit que Racine a pris le sujet de son rival, et il veut lui interdire de se plaindre par un argument ad hominem^V inviter à subir d'autrui le même traitement qu'il a fait subir à un autre. Dans les deux cas, si l'on avait pu lui répondre : Il n'y a point de hasard, il n'y a point de sujet dérobé, il y a une rencontre organisée par une princesse à qui il fallait obéir, — son excuse lui était enlevée. Pour qu'il ait tenté de se justifier ainsi, il faut donc que luimême n'ait pas connu et qu'autour de lui on n'ait pas connu la prétendue intervention de Madame.
Enfin, en 1677, de Visé n'en sait pas davantage ; comme s'il voulait à l'avance contredire Fontenelle avec ses propres expressions, il affirme que « tout le monde sait » com-
« ment les deux Bérénices » ont été écrites « ensemble par un efifet du hasard » (i).
Semblable silence est observé par les écrivains eux-mêmes. Corneille n'a adjoint à sa pièce ni préface ni examen ; il ne fait nulle part la moindre allusion à aucune demande reçue, à aucun engagement pris. Racine dédie sa pièce à Colbert ; il la fait précéder d'une préface fort importante ; ni dans Tépître ni dans la préface — lui qui jadis avait fait sonner si haut les conseils que Madame lui aurait donnés sur la « conduite » de son Andromaque, les(( nouveaux ornements » qu'elle y aurait fait ajouter — il ne dit un mot qui puisse s'appliquer à elle. Pourtant il lui fallait répondre à de grands personnages, qui blâmaient précisément ce que Madame lui aurait fourni, la donnée même de sa pièce : quel argument irrésistible il aurait eu là ! Il lui fallait prévenir les accusations des partisans de Corneille, qui lui reprocheraient, qui lui ont reproché, d'entrer de parti pris en lutte avec leur grand homme : quelle justification que l'ordre de Madame I Tout au contraire^ il a bien l'air de revendiquer pour lui seul le choix de son sujet : « Il y avait longtemps
(i) Mercure galant^ avril 1677.
8o BÉRÉNICE
qu'il voulait essayer s'il pourrait faire une tragédie avec cette simplicité d'action qui a été si fort du goût des anciens. »
Dira-t-on que sans doute le secret avait été imposé par Madame à Corneille comme à Racine? Et pourquoi aurait-il été imposé ?
Pour que les deux poètes entrassent en lutte à rinsu l'un de Tautre ? — Mais une fois cette lutte rendue publique parla représentation des deux pièces, le mystère n'avait plus d'objet. — Pour épargner l'orgueil de l'un ou de l'autre ? — Mais chacun d'eux devait être fier d'avoir été choisi par Madame ; chacun d'eux devait être porté à s'en glorifier, affligé de se le voir interdire : c'eût été pour le vainqueur de ce tournoi un motif de plus à triompher, pour le vaincu une consolation à sa défaite, une raison de plus d'en appeler des premières impressions et d'espérer une revanche. — Pour dérober au public quel intérêt personnel elle prenait à une telle histoire et qu'elle y avait fait mettre en scène un épisode de sa propre vie ? — Mais si c'eût été en effet son idylle que l'un et Tautre eussent racontée, tout le monde s'en fût bien aperçu ; on eût bien été frappé de cette rencontre des deux poètes en un sujet si actuel ; il n'eût pas été difficile de supposer que Tun d'eux
LE CHOIX DU SUJET 8l
au moins, celui qui s'était déjà vanté d'avoir Madame pour collaboratrice, avait cette fois encore reçu ses inspirations ; et enfin ' — sauf Monsieur — qui cela eût-il choqué et pourquoi tant de précautions ? Dans toute la littérature du temps et jusqu'en chaire se retrouvent les allusions peu voilées aux faiblesses amoureuses de Louis XIV : pourquoi vouloir cacher les allusions à un noble sacrifice, à un généreux trio^nphe sur la passion ? Quant à Monsieur, sa jalousie en éveil n'aurait pas pris le change, et, que Madame ait été ou non nommée, il ne Ten aurait pas moins reconnue et ne s'en serait pas moins irrité.
D'ailleurs, quand les deux tragédies ont paru. Madame était morte et par là même les langues déliées ; sans être forcés de révéler (s'il y avait lieu de le faire) les sentiments qui l'avaient guidée, n'eût-il pas été naturel que les deux poètes eussent rendu un dernier hommage à leur inspiratrice ? n'est-il pas étonnant qu'aucun d'eux n'y ait songé ?
Plus tard encore, six ans après — et six ans c'est bien long en pareille matière : bien des vérités peuvent paraître alors sans inconvénients — pourquoi ni l'un ni l'autre n'ont-ils parlé? Ils avaient tous deux intérêt à le faire.
Corneille adressait son Remerciement au roi; il lui rendait grâces d'avoir ressuscité quelquesuns de ses ouvrages ; il réclamait la même faveur pour d'autres, pour les derniers, pour Tite et Bérénice en particulier, qui, avec la protection de Louis, « trouverait des acteurs ». N'était-ce pas le moment de se recommander du souvenir de Madame, d'émouvoir, en faveur de la pièce qu'elle avait inspirée, un cœur qui l'avait aimée ? Racine voyait Le Clerc alléguer effrontément la rencontre fortuite des deux Béré^ ni ces pour rendre vraisemblable la rencontre fortuite des deux Iphigénies. Qui l'empêchait de dire, de faire dire par ses amis la vérité, pour confondre ce concurrent déloyal ? Ni alors, ni plus tard, ni Corneille ni Racine ne se sont réclamés de Madame : c'est donc qu'ils n'avaient pas à le faire.
Ainsi donc, des récits qui ont toute l'apparence de récits légendaires, — des récits qui reposent ou sur des hypothèses ou sur d'autres récits, appuyés eux-mêmes sur une tradition anonyme et vague, — des récits tardifs, et que dément l'universel silence des contemporains et des intéressés eux-mêmes, — voilà, en fin de compte, ce que semblent contenir tous ces textes qui jusqu'ici ont fait foi. Il semble que
nous ayons là une légende, élaborée peu à peu dans les premières années du xviii® siècle, uniquement pour expliquer la rencontre des deux poètes.
Et si nous en arrivons ainsi à tenir cette légende pour insuffisamment établie, d'autres motifs nous amènent à la regarder comme invraisemblable.
Henriette-Marie de France, la mère de Madame, était morte le lo septembre 1669.
Son Oraison funèbre fut prononcée par Bossuet le 16 novembre. Il a lui-même attesté dix mois après combien Madame fut « attentive »
à ce discours et combien « de larmes elle versa » (i). Elle a en fut si touchée, dit Tabbé Ledieu, qu'elle mit toute sa confiance dans le nouvel évêque, et, résolue de s'appliquer tout entière à la piété, elle reçut de lui des règles de conduite dont elle fut si contente qu'elles lui firent désirer de le voir souvent en parti-
(i) Oraison funèbre cC Henriette d* Angleterre, exorde.
culier. Avec tant d'esprit cette princesse, bientôt instruite des devoirs du christianisme, voulut encore apprendre à fond la religion catholique qu'elle avait peu connue en Angleterre. Notre prélat eut l'honneur de l'en entretenir souvent, trois fois par semaine (i). »
C'est sur ces entrefaites, le l'i décembre 1669, que l'on joua Britannicus. Madame ne paraît guère avoir été en humeur de s'intéresser beaucoup au succès de cette tragédie, ni de chercher en ce moment-là à ménager pour Racine une revanche future, ni de songer à organiser un concours dramatique. Son chagrin, que nous avons tout lieu de croire sincère et profond, sa velléité de conversion, même si on la suppose passagère, l'influence de Bossuet, si peu durable q.u'on l'imagine : tout la détournait également de ces « comédies », si durement condamnées par l'illustre adversaire du P. CaflFaro. D'ailleurs, s'il faut en croire le témoignage de Bossuet lui-même, conservé par M"^ de Montpensier, les édifiantes dispositions de Madame ont duré jusqu'à la fin, et jusqu'à la fin « elle prenait plaisir à lui parler dé son salut », à s'entretenir avec lui de reli-
(ï) Mémoires^ édités par Tabbé Guettée, p. 127-128.
gion « aux heures qu'elle n'avait personne chez elle » (i).
Mais d'autres raisons encore, pendant ces dix mois, la tinrent éloignée des frivolités et des divertissements.
C'est précisément vers la fin de l'année 1669 que ses ennuis intimes se renouvelèrent, s'aggravèrent et aboutirent à une crise violente. «On sait qu'elle ne s'entendait guère avec Monsieur — quoique Robinet se soit avisé un jour de les proclamer, elle et lui, « bien assortis de corps et d'âme » (2). Le duc d'Orléans, qui l'avait épousée en 1661, avait vite cessé de l'aimer (3) Il ne l'en avait pas moins persécutée de ses soupçons et de ses scènes de jalousie : il avait accusé ses relations avec le roi, avec le comte de Guiche, avec le prince deMarsillac, avec le duc de Monmouth, quand ce dernier vint en France (4). Il avait fini par affecter de lui pardonner — et il avait cherché des consolations d'un autre côté. Je ne veux pas dire qu'il prit des maîtresses : ce n'était .
(i) Mémoires de M'^^ de Montpensier, t. IV, p. 193 (collection des Mémoires sur Thistoire de France).
(2) Lettre en vers du 14 février 1666.
(3) Mémoires de La Fare, p. 176 (même collection).
(4) M™« de Lafayette, Histoire de Madame ; Mémoires de Choisy, p. 397 {même collection).
pas sa manière. Mais « le chevalier de Lorraine, fait comme on peint les anges, se donna à Monsieur et devint bientôt le favori, le maître, disposant des grâces et plus absolu chez Monsieur qu'il n'est permis de l'être, quand on ne veut pas passer pour le maître ou la maîtresse de la maison. Madame parla avec horreur de ce désordre, dont elle se plaignit d'abord à M™® de Saint-Chaumont , [son amie et la gouvernante de ses enfants], intime amie de l'évêque de Valence, [aumônier du duc d'Orléans, fort dévoué à la duchesse], qui de son côté ne pouvait souffrir le chevalier de Lorraine. Ce conseil résolut que Madame entretiendrait le roi de ses malheurs. » Le roi intervint ; il n^aboutit guère qu'à provoquer de nouvelles scènes entre son frère et sa bellesœur (i). Le chevalier de Lorraine continua de l'emporter sur Madame ; le duc obtint même du roi un ordre d'exil pour l'évêque deValence,dont elle se sépara avec chagrin (2) ; il chassa M™® de Saint-Chaumont, et, quand M"®de Montpensier rentrant à Paris au mois de décembre i66g, revit Madame, elle l'en trouva «au désespoir (3)».
(3) Mémoires de M"« de Montpensier, t. IV, p. 1 33.
La princesse, poussée à bout, se plaignit sans doute plus vivement, et le roi prit un parti décisif. Il fit arrêter le chevalier de Lorraine, qui fut mené à la Bastille (3o janvier). Le soir même, cinq ou six heures après.
Monsieur, furieux, après avoir bravé, presque menacé le roi, quitta la cour, emmenant Madame, et s'en alla bouder à sa maison de Villers-Cotterets. Il tenait rigueur à sa femme, « faisait lit à part {2) », et paraissait prêt à rompre avec le roi : toute l'Europe, un instant, s'en émut, et Louis XIV se crut obligé de donner des explications officielles (3). Il y eut alors un véritable traité, négocié par Madame et Colbert : le chevalier de Lorraine, transféré de la Bastille à Pierre-Encise, puis au château d'If, serait mis en liberté à condition de sortir de France, et Monsieur reviendrait à la cour, où il serait bien reçu (4). Le duc d'Orléans, quoiqu'il dût ce demi-succès à sa femme, sem-
(i) Ravaisson, i4rcAiWs delà Bas<i7/e, IV, 23-24. Lettres de Williamson et de Francis Vernon.
(2) Ibid., p. 28. Lettre de Sir Dodington.
(3) Ibid., p. 25. Lettre du roi à Pomponne. — Cf. p. 26-27, les lettres de lord Montagu, de Bernard, de don Iturieta. Celle-ci surtout est curieuse et révèle l'espoir que formaient les Espagnols de voir naître des troubles en France.
(4) Ibid., p. 28 à 30. Lettres de Sir Dodington et de lord Fauconberg. — Cf. Mémoires de LaFare, p. 179.
go BÉRÉNICE
blait « ne pas s'en apercevoir (i) », et ne lui en savait aucun gré. « L'absence de M. le chevalier de Lorraine, dit M"® de Montpensier (2), était une occasion de zizanie entré Monsieur et Madame qui avaient tous les jours de nouveaux démêlés. Ils en eurent un qui fut assez violent pour que Monsieur lui fît des reproches sur des inconstances qu'il disait lui avoir déjà pardonnées. La reine se mêla de les raccommoder... Monsieur lui parla des raisons qu'il avait de s'expliquer et ensuite me vint dire la rage contre Madame. Il me souvient qu'il me répéta dix fois qu'il ne l'avait jamais aimée que quinze jours. Son emportement alla si loin que je fus obligée de lui dire qu'il ne songeait pas qu'il en avait des enfants. Madame, de son côté, se plaignit extrêmement ; elle disait: « Si j'ai fait quelques fautes, que ne m'a-t-il étranglée dans le temps qu'il prétendait que je lui manquais ? De souffrir qu'il me tourmente pour rien, je ne saurais le supporter. » Elle en parlait honnêtement, hors quelques mots de mépris qui lui échappèrent. Ce fut dans ce temps-là que le
(i) Lettre de Sir Dodington.
{2) Mémoires^ p. 156.
roi fit sortir le chevalier de Lorraine du château d'If et qu'il l'envoya en Italie. Ainsi, Monsieur et Madame furent raccommodés par les exhortations du roi qui, par l'ouverture delà prison, voulut pacifier le désordre qu'elle y avait causé. Monsieur croyait toujours que Madame y avait contribué. »
Encore cette paix plâtrée ne dura-t-elle point, et tout de suite apparut une nouvelle cause de querelles.
Louis XIV méditait une nouvelle guerre de vengeance contre la Hollande ; mais il lui fallait s'assurer le concours, ou tout au moins la neutralité de l'Angleterre. Il eut ou on lui suggéra l'idée (i) d'employer pour cette négociation Madame, si puissante sur l'esprit de son frère. Ce dessein, par ordre du roi, fut celé à tout le monde, même à Monsieur ; il fut entendu que « lorsqu'on ne pourrait plus cacher le voyage de Madame, on le prétexterait, quelques semaines avant son départ, de la prière que le roi d'Angleterre ferait à Madame, de ne lui pas refuser la joie de l'embrasser, quand la cour serait prête d'arriver à Dunkerque ou à Calais. » En atten-
(i) Cf. la lettre de 1 ambassadeur de Croissy à Colbert, 12 novembre 1668 (Ravaisson, Archives de la Bastille^ IV, 17).
dant, Madame, le roi et Turenne (qu'elle avait fait préférer à Louvois) « dressaient les projets, faisaient les mémoires, les instructions nécessaires, et réglaient la mécanique et le détail de tout ce qu'il fallait pour un aussi grand dessein que celui dont il était question (i). » Elle fut donc quelque temps tout occupée de ces importants préparatifs. Elle « passait presque toutes ses journées au travail avec le roi ; quoiqu'elle habitât avec son mari le château neuf [de Saint-GermainJ, elle avait au vieux château un vaste appartement, de plain-pied avec celui de Louis XIV, où elle venait s'installer chaque après-dîner; le roi pouvait ainsi converser librement avec elle (2). » Cejiendant une indiscrétion — et une indiscrétion de Turenne (3) — révéla tout au duc d'Orléans. Il fallut bien alors lui avouer cette espèce de conspiration. Il en fut extrêmement mécontent : « Monsieur traita fort mal sa femme ; ils étaient ensemble sans se parler et tout ce qui était du parti de l'un était en horreur à l'autre (4). » Le duc était intraitable;
(i) Mémoires de Choisy, 405.
(2) Comte de Bâillon, Henriette-Anne d'Angleterre^ p. 383*
(3) Ibid,, 415-417.
(4) Mémoires de La Fare, p. 179.
LE CHOIX DU SUJET gS
il y eut toute une négociation qui n'aboutit guère que vers le début ou le milieu d'avril (i): encore céda-t-il de mauvaise grâce et il continuait de faire sentir à sa femme toute sa rancune. « Madame, dit M"® de Montpensier, était fort triste pendant tout le voyage : elle avait été réduite à prendre du lait ; elle se retirait chez elle sitôt qu'elle descendait de carrosse et la plupart du temps pour se coucher. Le roi lalla voir chez elle et témoigna dans toutes les occasions avoir de grands égards pour elle. Monsieur n'en était pas de même ; souvent, dans le carrosse, il lui tenait des discours désagréables. Entre autres, un jour que l'on parlait de l'astrologie, Monsieur dit qu'on lui avait prédit qu'il aurait plusieurs feiimes ; qu'en l'état où était Madame, il avait raison d'y ajouter foi. » « Cela me parut fort dur », ajoute avec raison la grande Mademoiselle. Au dernier moment, il voulut encore empêcher le passage de Madame en Angleterre. Obligé de céder devant un ordre formel du roi, il parla de sa femme avec tant d'emportement que M"® de Montpensier « en fut étonnée et com-
( i) Lettres de lord Dodington, 24 février ; de lord Fauconberg, 20 février ; de lord Montagu, 2 avril. (Ravaisson, Archives de la Bastille, IV, p. 2801, et la note de cette dernière page.)
prit qu'ils ne se raccommoderaient jamais » ; tandis que, même parmi ceux qui n'avaient point assisté à cet accès de fureur, « la plupart voyaient la douleur que Madame sentait sur les façons de vivre de Monsieur avec elle (i)». La duchesse d'Orléans s'acquitta heureusement de sa mission et rapporta à Louis XIV le traité qu'il avait espéré. Mais Monsieur ne l'en traita pas mieux : à tous ses griefs s'était encore ajoutée une nouvelle crise de jalousie, à la pensée que Madame avait revu le duc de Monmouth ; et il refusa même d'aller au-devant d'elle (2). Aussi, le 29 juin, l'infortunée duchesse d'Orléans écrivait-elle à la princesse Palatine une lettre fort triste (3) : « Je vous avouerai que j'étais à mon retour persuadée que tout le monde en serait content, et je trouve
les choses beaucoup pires qu'auparavant
Monsieur m'a déclaré que je devais m'attendre à tout ce qu'il y avait de fâcheux pour moi dans la perte de ses bonnes grâces, jusqu'à ce que je lui eusse fait rendre le chevalier... » Après s'être plainte longuement de « l'achar-
{i) Mémoires de M^'« de Montpensier, IV, p. 177-178.
(2) Mémoires de La Fare, p. 179. — Comte de Bâillon, Henriette-Anne d'Angleterre^ p. 467.
(3) Archives de la Bastille^ IV, 33.
LE CHOIX DU SUJET gS
nement dans lequel Monsieur continue sur tout ce qui la regarde », Madame ajoute : « Je pense que le seul parti que j'aie à prendre, après vous avoir dit ce que je puis, c'est d'attendre la volonté de Monsieur ; s'il veut que j'agisse [pour obtenir en sa faveur la confiance du roi d'Angleterre, en faveur de son fils une pension, en faveur du chevalier de Lorraine la permission de rentrer], je le ferai avec la dernière joie, n'en pouvant avoir de véritable que je n'aie ses bonnes grâces; sinon, je me tiendrai dans un silence proportionné à l'état où je serai près de lui, attendant tous les méchants traitements dont il se pourra aviser, desquels je ne me défendrai jamais, qu'en tâchant de ne lui pas donner occasion par ma conduite de meblâmer... » Le lendemain, Madame mourait, on sait de quelle mort foudroyante.
Dans ces dix mois si remplis de pensées tristes et pieuses, de chagrins et d'intrigues domestiques, de négociations diplomatiques et de voyages. Madame aurait-elle eu le loisir et la liberté d'organiser son petit complot littéraire? Aurait-elle surtout été en disposition de le faire? Bien hardi qui oserait affirmer que non : l'on a vu assurément dans la vie des hommes — ou des femmes — de plus grands
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contrastes et dans leur cœur des contradictions plus surprenantes. On avouera néanmoins que c'est assez invraisemblable et que, pour l'admettre, il faudrait d'autres preuves qu'une légende, apparue pour la première fois cinquante ans après.
Et si l'on s'attache à la forme la plus romanesque de cette légende, si Ton suppose que Madame a désiré voir à la fois célébrer sur la scène les amours de Marie Mancini et ses propres amours, on rencontre — outre les mêmes difficultés — d'autres difficultés plus grandes.
Sans doute en 1664 (avant que ses coquetteries avec le comte de Guiche eussent fourni matière aux pamphlets qui l'ont tellement peinée), au début de 1669 (alors que Monsieur semblait lui avoir pardonné ses imprudences), elle a pu prendre plaisir à en faire composer par M™® de La Fayette « une jolie histoire » (i ). Alors, son état d'esprit était tout autre, sa vie moins attristée et moins surveillée^ son cœur sans inquiétude, et surtout cette « histoire » n'était pas destinée à être rendue publique — au moins du vivant des
(i ) Histoire de Madame (Préface).
héros. Mais que, son mari étant plein de colère contre elle, ressuscitant avec obstination tous les griefs anciens, manifestant à nouveau toute sa jalousie, elle se soit avisée d'étaler sur le théâtre, aux yeux de toute une cour aux aguets, de tout un parterre malicieux, une de ces idylles ébauchées qu'il lui reprochait précisément : cela est inadmissible. , D'ailleurs, il semble bien qu'au commencement de 1670, il y ait eu sur son compte un renouveau de calomnies et de « chantages » : du moins, en avril et en mai, on voit embastiller un certain nombre de libellistes qui l'avaient attaquée (i). Choisir ce moment-là pour offrir de gaieté de cœur un nouveau prétexte à la malveillance, c'eût été le fait d'une insensée. Enfin, le silence de M™® de La Fayette, sa confidente, le silence
(i) Sont arrêtés à ce moment Charmois ou Jean Le Clerc pour des libelles dont fun est VHistoire de Madame; Velut de la Crosnière pour avoir fait copier le Retour du comte de Guiche en France et les Suites de ce récit ; Moreau pour avoir été mêlé à l'affaire du Retour ; et un certain nombre d'autres : Tubeuf, Gilet, Ranquet, Boulonnais dit Lambert, inculpés de libelles et de nouvelles à la main. Toutes ces arrestations» opérées d'avril à juin, doivent se rapporter aux mêmes faits ou à des faits analogues, car tous ces personnages furent relâchés ensemble» le 2 mai 1673, ^ condition de s'engager. (Cf. Fr. Funck-Brentano, Les Lettres de cachet à Parts, Imp. Nat. 1903, année 1670.)
des autres témoins, sont significatifs. Quand M"^® de La Fayette raconte les amours du roi et de Marie Mancini; quand elle rappelle le mot que la jeune fille avait adressé au roi et que répète la Bérénice de Racine : Vous êtes le maître et vous pleurez; quand elle expose, d'après Madame elle-même, l'inclination réciproque du roi et de Madame, les inquiétudes qu'en conçurent les reines, la façon dont tous deux « résolurent de faire cesser ce grand bruit » ; quand, dans sa préface, elle explique comment son histoire fut commencée, écrite, interrompue ; combien d'occasions avait-elle — toutes naturelles — de faire une allusion à des œuvres aussi connues que les deux tragédies rivales, si ces tragédies avaient eu quelque rapport aux aventures de Madame !
Quelles occasions toutes naturelles d'en parler avaient les auteurs de Mémoires qui nous ont bien parlé des libelles hollandais ! Et ils n'en ont rien dit, pas plus que Tintime amie de la duchesse d'Orléans.
Enfin, si Ton se retourne maintenant vers Corneille et Racine, que d'invraisemblances encore !
Madame, dit-on, leur a imposé le sujet ; et il va de soi qu'en même temps elle leur a imposé le secret, puisque ni Tun ni l'autre, pendant tout le reste de leur vie, ils n'ont jamais parlé de son intervention. — Voilà qui a dû leur sembler bien étrange. Madame n'a pas l'habitude de dissimuler l'intérêt qu'elle porte aux lettres : bien loin de là, elle a favorablement accueilli les dédicaces et les épîtres de tant d'auteurs qui l'ont remerciée de sa protection, de ses encouragements, ou même, comme Racine, de sa collaboration. Chacun des deux poètes, ignorant qu'elle s'est adressée à l'autre, ignorant par suite une cause possible de ces allures mystérieuses, a dû y chercher d'autres motifs : il a dû se demander pourquoi, dans quel sentiment, avec quelle inten-
tion, Madame leur a désigné cette histoire d'amour malheureux.
Corneille n'y a rien vu. Sans doute, on peut bien découvrir quelque ressemblance entre le caractère du roi et celui de Tite — ou plutôt découvrir que Corneille a voulu donner l'idée de cette ressemblance (i) : mais quel est alors le roi de tragédie qui ne soit plus ou moins dessiné d'après Louis XIV ?
Seulement, c'est tout ce que ce poète, si fier de sa fécondité d'invention, a pu trouver ici pour
(i) Cf. la réponse de Subligny, ou de l'abbé de Saint-Ussans, à Tabbé de Villars : « M. Racine vcfus aurait bien plu davantage, s'il avait fait comme M. Corneille, et qu'au lieu défaire pleurer Tite, il nous Teût représenté comme TefFroi du genre humain, comme un mangeur de petits enfants, qui n'avait qu'à mettre un pied devant l'autre et dire un mot un peu plus haut qu*à l'ordinaire, pour faire trembler tout le monde de bout en bout. Il est vrai qu'on eût dit de lui ce qu'on a dit de M. Corneille, qu'il a voulu copier son Tite sur notre invincible monarque, et qu'il y a très mal réussi, comme on voit par la comparaison qui en a été faite en ces vers :
Tite par d« grands mots nous vante son mérite ; Louis fait parler cent eiploits inouïs :
Et ce que Tite dit de Tite, C'est l'Univers entier qui le dit de Louis.
— Il paraît cependant que d'aucuns trouvèrent la ressemblance parfaite. Santeuil, pour célébrer la campagne de Hollande de 1673, ne trouva rien de mieux que de traduire en latin les vers de Corneille :
Mon nom par la victoire e>t si bien afTermi, etc., SOUS le titre de Sur le départ du roi.
donner satisfaction à sa protectrice : aucun des événements de Tintrigue, aucun des caractères, qui semblent conçus pour lui plaire, pour donner lieu à la moindre allusion.
Admettons, si Ton veut, qu'une telle maladresse soit vraisemblable chez l'écrivain vieilli. Chez Racine elle ne l'est point. Or, lui, il fait pis : il y a bien dans sa pièce des applications possibles, mais ce sont des applications malencontreuses. « Il y a peu de rapports, avoue M. Paul Mesnard, entre l'histoire de Titus et de Bérénice et l'inclination qu'avaient pu ressentir l'un pour l'autre le beau-frère et la belle-sœur. Il fallait qu'Henriette d'Angleterre se contentât d'allusions fort éloignées, dans lesquelles ce qui pouvait le plus toucher un cœur trop mal guéri de sa passion était apparemment le portrait du Grand Roi indiqué d'une manière très claire aux poètes par le sujet lui-même. La ressemblance est beaucoup plus frappante avec le triomphe que Louis XIV avait remporté sur un plus naturel entraînement de jeunesse, en se séparant de Marie Mancini. Deux vers de la tragédie de Racine qui reproduisent les paroles mêmes de la nièce de Mazarin achèvent cette ressemblance, dont on croit saisir encore quelques autres traits,
par exemple, dans ce passage où Titus, parlant de la gloire, dit :
... Cette ardeur que j'ai pour ses appas, Bérénice en mon sein l'a jadis allumée...
Tout ce que je lui dois va retomber sur elle.
La généreuse influence attribuée ici à Bérénice ne remet-elle pas en mémoire ce que l'histoire raconte des conseils donnés par Marie Mancini au jeune Louis XIV? C'est de ce côté seulement que sont les allusions bien marquées.» — Ainsi, Madame est encore « trop mal guérie de sa passion », elle a demandé pour se consoler un récit voilé, poétisé, idéalisé de son aventure ; et le poète lui offre Taventure d'une autre, de la jeune fille qui avant elle a pour la première fois fait battre le cœur du jeune roi ; il célèbre la « glorieuse influence » de celle qui, après tout, a été sa rivale ; il évoque en un mot un souvenir qui, selon toute vraisemblance, peut lui être pénible! Quel manque de tact étonnant, et combien plus étonnant chez Racine ! Aussi, M. Mesnard ajoute-t-il en hâte : « Nous serions disposés à croire que Racine, courtisan si fin, n'aurait pas hasardé ces allusions, s'il n'eût point cru que la princesse les approuvait.
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Plus que Corneille, dont il semblerait qu'elle pouvait prévoir, qu'elle souhaitait peut-être la défaite dans la lutte poétique provoquée par elle, Racine dut avoir la confidence de sa pensée et comme son mot d'ordre. Henriette d'Angleterre avait été très liée à Marie Mancini par une amitié d'enfance, et, lorsqu'après la mort de Mazarin, Louis XIV revit souvent chez une autre nièce du ministre, chez Olympe Mancini, celle qui avait été l'objet de sa première passion et qu'il avait voulu épouser, Henriette assista plus d'une fois à ces soirées de l'Hôtel de Soissons, si pleines de tendres souvenirs. Il est vraisemblable qu'elle-même proposa ces souvenirs à notre poète. » — Vt^aisemblable ! cela plaît à dire à M. Mesnard.
Pour moi, je trouve cette hypothèse — toute gratuite d'ailleurs (i) — fort invraisemblable: invraisemblable historiquement, car rien ne
(i) Malgré sa prévention, Voltaire ne peut trouver dans Bérénice d'allusion évidente aux amours de Madame et du roi. A propos de la réponse de la reine à la déclaration d'Antiochus, il dit bien : d II semble qu'on entende Henriette d'Angleterre elle-même parlant au marquis de Vardes » ; à propos du portrait de Titus, c en quelque obscurité, etc. », il dit encore : c Ce vers fit d'autant plus de plaisir qu'on l'appliquait à
Louis XIV, alors couvert de gloire Louis XIV avait reçu
tous les avantages que peut donner la nature. Enfin, dans ce vers, c'était moins Bérénice que Madame qui s'expliquait... ))
nous autorise à croire que Racine ait été dans la confidence personnelle de Madame, ni traité par elle comme pouvait l'être M^^ de La Fayette ; invraisemblable au point de vue psychologique, car V « amitié d'enfance » est bien peu de chose en face d'une rivalité d'amour, même si cette rivalité n'est pour ainsi dire qu'à distance, car les « tendres souvenirs «dont « étaient pleines les soirées de l'Hôtel de Soissons », étaient doux peut-être au cœur de Marie Mancini^ mais ne pouvaient guère être pour Henriette d'Angleterre que pénibles, ou au mieux, indifférents. Enfin, je n'ai pas besoin de montrer combien cette
Ce sont là des choses qu'il faudrait démontrer. — Louis Racine, à propos des vers :
Et de si belles mains Semblent vous demander Tempire des humains (H, ii),
dit aussi : c On fut persuadé, dans le temps, que quelque raison particulière avait engagé l'auteur à se servir de cette expression. » A propos de
Avez-vous bien promis d'oublier ma mémoire? (V, v)
il écrit : « Il y a dans cette pièce plusieurs vers dont on faisait des applications. On prétendait que les mêmes choses avaient été dites à Louis XIV. Je ne suis pas assez certain de la vérité de ces applications pour en pouvoir parler. » Je ne sais si Louis Racine pensait à Madame ; mais, même dans ce cas, quelle différence entre des « applications » incertaines, faites après coup par les lecteurs, et des allusions claires, voulues par l'auteur même !
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hypothèse répugne également et à la loyauté et à la bonté que tous louent chez Madame, Racine avait déjà, par le sujet même, trop^ d'avantages sur Corneille : attirer le vieux poète, à son insu, dans un combat si inégal, et, pour comble, préparer sa défaite, en favorisant de ses conseils, de ses confidences intimes, son brillant adversaire : c'est un guet-apens et c'est une cruauté.
Madame, dit-on, leur a imposé le sujet. — Mais elle est morte le 3o juin, cinq mois avant qu'aucun d'eux eût achevé sa tâche. Pourquoi ne Tont-ils pas abandonnée, maintenant que la princesse qui la leur avait assignée n'y était plus, alors que tout le monde ignorait qu'elle leur eût demandé une tragédie, et cette tragédie en particulier, alors qu'ils n'avaient pas même le droit de révéler cette démarche et d'en tirer gloire? Si Corneille n'a pas de lui-même choisi ce sujet où Tamour doit avoir une place si prépondérante ( i), que n'y renonce-
(i) On sait comment il avait écrit à Saint-Evremond, après Andromaque : « Vous flattez agréablement mes sentiments, quand vous confirmez ce que f ai avancé touchant la part que Tamour doit avoir dans les belles tragédies, et la fidélité avec laquelle nous devons conserver à ces vieux illustres, ces caractères de leur temps, de leur nation et de leur humeur. J'ai cru jusqu'ici que Tamour était une passion trop chargée de fai-
t-il?Si Racine est en butte aux objurgations de sa vivante conscience littéraire, de Boileau, pourquoi s'obstine-t-il à continuer sa tragédie ? Dira-t-on que tous deux se croyaient liés par leur engagement, alors que la mort les en avait déliés ? Dans Hernani même, on ne trouverait pas respect aussi superstitieux d'une parole donnée. — Encore dans Hernani était-ce un serment, et un serment terrible, et un serment de brigand espagnol : or les brigands espagnols, comme chacun sait, sont gens exceptionnellement scrupuleux en matière d'honneur.
D'autre part, puisque Madame est morte cinq mois avant que les tragédies fussent achevées, puisque chaque poète ignorait qu'il eût un rival, par quel miracle les deux pièces ont-elles paru à huit jours d'intervalle ?
Madame vivante et jouant son rôle de directrice du combat, la chose s'explique de soi.
Mais quand elle a disparu, quand les deu?
blesse, pour être la dominante dans une pièce héroïque ; j'aime qu'elle y serve d'ornement, et non pas de corps; et que les grandes âmes ne la laissent agir qu'autant qu'elle est cornpatible avec de plus nobles impressions. Nos doucereux et nos enjoués sont de contraire avis, mais vous vous déclarez du mien- »
poètes sont libres d'achever leur ouvrage, chacun à son gré, selon son inspiration ou son caprice, sans la moindre idée, sans le moindre soupçon de concurrence, par quel merveilleux hasard terminent-ils juste en même temps ?
Ainsi, plus on examine la légende, plus on la voit se heurtera des invraisemblances, à des impossibilité même. Elle ne repose sur rien, que sur le fait de la rencontre des deux poètes en un même sujet — et c'est précisément pour expliquer cette rencontre qu'elle a été imaginée. Mais alors, si on la rejette, il faut lui substituer une autre explication.
Devons-nous croire que Corneille et Racine ont choisi le même sujet, en même temps, par pur hasard? — Evidemment la chose n'est pas métaphysiquement impossible. S'il se trouvait que tous les deux eussent vers la même époque annoncé qu'ils traiteraient la séparation de Titus et de Bérénice ; chacun d'eux apprenant que l'autre avait manifesté la même intention se serait fait un point d'honneur de ne pas renoncer; chacun d'eux aurait en quelque sorte guetté l'autre, de manière à ne pas se laisser
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par trop devancer : chose d'autant plus facile que les deux troupes de comédiens concurrentes s'observent réciproquement et que chacune sait vite quelle pièce répète et monte la troupe rivale. Il est clair pourtant que c'est là une explication désespérée, et qu'on ne peut l'adopter que faute de mieux, si toute autre apparaît impossible.
Est-ce Corneille qui aura voulu faire concurrence à Racine, en lui prenant sa matière ? — Celan'est guère admissible. Depuis la méchante querelle que lui ont faite ses ennemis à propos du Cid^ Corneille se pique d'éviter l'apparence même dé plagiat ou d'imitation. Il est fier de savoir inventer des sujets qui n'appartiennent qu'à lui. Ou, s'il lui arrive de se rencontrer avec d'autres, c'est quand il y trouve une occasion de mieux faire valoir encore son originalité. Il choisit en effet une pièce et déjà publiée et déjà applaudie : il s'impose ainsi ce tour de force, de s'interdire les « ornements » déjà mis en œuvre — et qui devaient être ceux qui se présentent le plus naturellement — pour en imaginer d'autres (i). Jamais on ne le voit,
(i) Cf. VAvis au lecteur de Sophonisbe : c Cette pièce m'a fait connaître qu'il n'y a rien de si pénible que démettre sur le théâtre un sujet qu'un autre y a déjà fait réussir ; mais j'ose
comme son frère, se jeter sur les sujets en vogue, et se mettre à la remorque d* autres auteurs. Va-t-il se démentir maintenant qu'il est couvert d'ans et de gloire ? Il le fera d'autant moins qu'il s'agit de Racine. C'est un écrivain auquel il ne fait pas bon s'attaquer : il a la dent dure. Dans la Préface de Britannicus^ il vient de s'en prendre amèrement non
dire qu'il n'y a rien de si glorieux quand on s'en acquitte dignement. C'est un double travail d'avoir tout ensemble à éviter les ornements dont s'est saisi celui qui nous a prévenus, et à faire effort pour en trouver d'autres qui puissent tenir leur place. Depuis trente ans que M. Maireta fait admirer sa Sophonisbe sur notre théâtre, elle y dure encore; et il ne faut point de marque plus convaincante de son mérite, que cette durée, qu'on peut nommer une ébauche, ou plutôt des arrhes de rimmortalité qu'elle assure à son illustre auteur. Et certainement il faut avouer qu'elle a des endroits inimitables, et qu'il serait dangereux de retâter après lui. Le démêlé de Scipion avec Massinisse et les désespoirs de ce prince sont de ce nombre : il est impossible de penser rien de plus juste et très difficile de l'exprimer plus heureusement. L'un et l'autre sont de son invention; je n*y pouvais toucher sans faire un larcin, et si j'avais été d'humeur à me le permettre, le peu d'espérance de l'égaler me l'aurait défendu. » — Je crois qu'on peut négliger ici la Mort de Pompée de Chaulmer (1638), bienqu elle ait précédé la Mort de Pompée de Corneille (164 1), et qu'il s'y trouve une délibération politique sur le sort de Pompée, semblable à celle qui commence sa pièce : il n'avait guère à craindre qu'on lui reprochât d'avoir plagié Chaulmer. Quant à V Œdipe de Prévost (16 14) ou à la Perséenne de Boissin de Gallardon (1617), c'étaient des pièces mort-nées et oubliées de tous.
seulement aux œuvres, mais au caractère même de Corneille ; il lui a jeté à la face, le « malevoli veteris poetae ». Quelle sottise que d'aller gratuitement se donner des torts ou Tapparence de torts envers lui, justifier ses accusations et ses plaintes, s'exposer, non sans vraisemblance, au reproche de jalousie l Et jalousie envers qui? envers un jeune homme, un débutant qui a fait jouer à peine quatre tragédies, qui, sans doute, a remporté quelque succès auprès des jeunes gens et des femmes par une pièce « doucereuse », mais qui vient d'expier si rudement la témérité avec laquelle il a entrepris sur les grands sujets, réservés au seul auteur de Cinna et d'Horace ! Engager la lutte avec lui, c'est lui faire trop d'honneur, c'est reconnaître qu'on le craint, c'est soi-même le désigner comme le rival le plus redoutable et le tirer hors de pair. Ses habitudes, son intérêt, son orgueil, sa confiance même en sa supériorité, tout détourne Corneille d'aller dérober un sujet à Racine.
Reste donc que ce soit Racine qui ait pris son sujet à Corneille ? Je le crois.
On s'indignera peut-être, et l'on sera tenté de rejeter d'abord une telle hypothèse, comme inadmissible, comme outrageante pour le
caractère du poète. Mais il faut bien prendre garde de ne point juger les choses du xvii' siècle avec les idées du nôtre. Qu'y a-t-il qui nous paraisse plus contraire aux lois de la guerre, à Thumanité même, que de pendre haut et court le gouverneur d'une place forte ennemie, s'il a résisté insolemment, c'est-àdire k un prince de sang ou à un roi, et alors que par la faiblesse de sa garnison ou de ses remparts, il ne pouvait avoir l'espérance raisonnable de tenir jusqu'à l'arrivée des secours? Cela se faisait alors. Qu'y a-t-il qui nous paraisse plus contraire au droit des gens que d'envoyer en pleine paix, sans avis et par manière d'exercices, une troupe en armes sur un territoire étranger, jusqu'aux premiers villages ou aux premières villes, pour lui faire ensuite rebrousser chemin et reprendre ses cantonnements paisibles ? De telles « algarades » se faisaient alors. Nos idées n'ont pas moins varié sur la propriété littéraire que sur ces points-là. Nous sommes habitués — et M. Sardou en a su quelque chose — à voir débattre âprement les questions de propriété littéraire, à en voir saisir des arbitres, aies voir même porter devant les tribunaux qui les examinent, et, s'il y a lieu, condamnent bel et
bien. Très souvent, dès qu'une œuvre est annoncée, les lettres de. réclamation pleuvent dans les Journaux : les uns revendiquent le droit exclusif de traiter tel sujet ou d'employer tel titre, et ils le dénient à leurs rivaux ; les autres veulent établir leur priorité, même s'ils ne prétendent point user à la rigueur du privilège qu'elle leur confère ; d'autres enfin démontrent, pièces en main, s'il est possible, que de leur côté, en pleine indépendance, ils ont songé à traiter ce sujet ou à employer ce titre ; tous sont soucieux de repousser l'idée du plagiat ou de concurrence déloyale. Au XVII® siècle, il n'en était pas ainsi. ,Dès' la Renaissance, nos auteurs dramatiques avaient exploité presque exclusivement l'antiquité :
l'histoire grecque ou latine, les tragédies grecques ou latines, exceptionnellement les œuvres de quelques poètes espagnols ou italiens. Les sujets que leur fournissaient les histoires et les littératures classiques ou ces littératures modernes quasi classiques n'étant pas en nombre infini, il était inévitable qu'il se produisît une foule de rencontres. L'idée s'est ainsi répandue qu'il y avait là comme un fonds commun, laissé à la libre disposition de tout le monde, où chacun pouvait puiser à son
gré : ce n'était pas dans le sujet ni dans le titre, c'était dans la mise en œuvre que consistait proprement Toriginalité. Aussi combien y eut-il alors de* pièces sur le même sujet, avec le même titre ou non (i) ! Et, sans aller chercher bien loin des exemples, Molière a-t-il hésité à reprendre le Festin de Pierre après Villiers et Dorimon ? Racine, à reprendre la Thébdide ou Iphigénie après Rotrou, Alexandre après Boyer, Mithridate après La Calprenède, Phèdf^e après Garnier, La Pinelière et Gilbert ? Et Ton sait qu'en plein XVIII® siècle encore. Voltaire s'est permis de refaire les tragédies de Crébillon.
On dira peut-être que dans tous ces cas — même lorsque l'intention maligne et le mauvais procédé sont indéniables, comme dans la conduite de Voltaire à l'égard de Crébillon — il y a plutôt émulation que concurrence véritable. Les pièces des premiers auteurs avaient été jouées en leur temps, sans que rien fût venu troubler ni fausser le jugement du public ; elles avaient obtenu le succès qu'elles méritaient sans doute, ou si elles ne* l'avaient pas obtenu, la faute n'en était
(i) Voir appendice A.
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qu'au parterre ; enfin, une fois leur nouveauté et la curiosité des spectateurs épuisées, elles avaient naturellement quitté la scène. Le poète qui entreprenait de les traiter à nouveau pouvait assurément causer un sensible dommage à la réputation de son prédécesseur, s'il leclipsait par une oeuvre plus parfaite. Du moins, il n'y avait pas eu de lutte, avec tous les excès qu'elle entraîne, brigues, cabales, pamphlets et épigrammes, préventions et parti pris. Peut-être même a-t-il pu arriver parfois que le second auteur ait rendu service au premier, en rappelant l'attention sur sa pièce et en lui fournissant ainsi l'occasion de tenter la fortune une seconde fois (i). Mais, dans l'hypothèse où Racine, ayant dérobé à Corneille le sujet de Bér^énice, serait arrivé à la faire jouer huit jours avant et par une meilleure troupe, la situation serait tout autre. Il y aurait bien là concurrence, et concurrence déloyale, capable de nuire, faite dans l'intention de nuire, inadmissible dès lors chez notre poète.
Pourquoi inadmissible, si ce procédé était alors dans les mœurs? En effet, l'histoire du
(i) Voir appendice B.
théâtre français au xvii* siècle nous offre de nombreux exemples de pièces concurrentes, et, puisque tant de rencontres sont inexplicables par un pur hasard, il faut bien qu'à chaque fois un des auteurs ait mis la main sur le sujet de l'autre. En 1608 (quatre ans après la Panthéede Hardy), ce sont les deux Paftthéede Guérin de la Dorouvière et de Billard de Courgenay ; en 1622, les deux Aminte du Tasse de Pichou et de Dalibray (et peut-être une troisième de Rayssiguier) ; en i635, les deux Place Royale de Corneille et de Claveret(i); en i636, les deux Amant libéral de Scudéry et de Guérin de Bouscal, en collaboration avec Beys ; en lôSy, les deux Lucr^èce de du Ryer et de Chevreau; en i638, le Coriolan de Chevreau et le Véritable Coriolan à^ Chapoton; en 1644, ^^s deux Rodogune de Corneille et de Gilbert; en 1647, ^^^ deux Sémiramis de Gilbert et de Desfontaines; en 1654, ce sont les Illustres ennemis de Thomas Corneille, les Généreux ennemis de Boisrobert, V Ecolier de Salamanque ou les Généreux ennemis de
(1) Je néglige ici la rencontre de la Comédie des Thuileries des cinq auteurs et des Tuileries de Rayssiguier : le sujet est diflférent. Pourtant la rencontre des deux titres semble bien voulue.
Scarron(i); en i655,le Gardien de soi-même de Scarron et le Geôlier de soi-même de Thomas Corneille (2); en i656, les Coups d'amour et de fortune de Boisrobert et les Coups de r amour et de la fortune àe Quinault; en i658, les Sainte Dorothée de Rampale et de La Ville ; en 166 5, les Mèj^e coquette de Quinault et de Visé; puis les deux Iphigénie de Racine et de Leclerc à quelques mois de distance, 1674-75 ; puis les deux Phèdre; en 1678, les deux Comte d'Essex de Thomas Corneille et de Boyer; en 1680, laBassette d'Hauteroche
et celle d'un anonyme En général les pièces
concurrentes étaient jouées sur des théâtres concurrents, en sorte qu'à la rivalité des auteurs s'ajoutait encore la rivalité des troupes.
(i) « A l'exception des noms des acteurs et de l'épisode du comte Octavian, c'est ici le même sujet que celui des Généreux ennemis de Boisrobet^t; mêmes événements, mêmes principaux acteurs et même marche de la pièce. » (Hist.du théâtre français^ VIII, 94).
(2) « A l'exception des noms et de quelques détails qui sont rendus avec plus de bienséance que dans la pièce du Gardien de soi-même, c'est précisément la même chose ». [Ibid^ 120.)
(3) « A peine la tragi-comédie des Coups d'amour et de fortune de l'abbé de Boisrobert fut au théâtre, qu'on vit paraître celle des Coups de V amour et de la fortune de M. Quinault ; c'est dans l'une et dans l'autre, même fond, même intrigue, même dénouement, et de plus mêmes noms d'acteurs (des principaux au moins). » {Ibid. 152.)
Or la chose a paru licite. Sans doute quelques-uns des poètes lésés se sont plaints. Claveret écrit (i) à Corneille : «J'entends parler de votre Place Royale, que vous eussiez aussi bien appelé la Place Dauphine ou autrement, si vous eussiez pu perdre l'envie de me choquer. Pièce que vous résolûtes de faire, dès que vous sûtes que j'y travaillais, ou pour satisfaire votre passion jalouse, ou pour contenter celle des comédiens que vous serviez. » Boisrobert tient à bien préciser que c'est Quinault et non lui qui est l'imitateur : « Ceux qui passent sans contredit dans le monde pour être les esprits les plus éclairés du siècle, après avoir vu les deux représentations sur deux différents théâtres, n'ont pu même demeurer d'accord que l'on m'eût ôté la grâce de la nouveauté, tant ils ont trouvé que l'on m'avait imité de mauvaise grâce (2). » Visé enfin a tempêté véhémentement, tant avant la représentation de la pièce qu'après (3), dans
(i) Lors de la polémique du Cid^ ce qui enlève un peu de son importance au reproclie. (Cf. Lettre du sieur Claveret, postérieure à Tallusion méprisante de Corneille dans sa Lettre apologétique.)
(2) Epître dédicatoire,
(3) Lettre de Robinet du ii octobre 1665 :
« La guerre est entre deux auteurs....
sa préface. Mais, si Claveret se plaint d'un mauvais procédé de la part d'un confrère, il ne crie pas au vol ; si Boisrobert prétend qu'on l'a « imité de mauvaise grâce », il ne soutient pas que les lois ou même les usages aient interdit de semblables imitations ; si Visé s'indigne, c'est que, non seulement le sujet était de son invention propre et n'appartenait ni à la légende ni à l'histoire, mais encore qu'il y a eu de la part de Quinault un véritable abus de confiance (i).
Quant aux autres, ils se taisent. La chose a paru licite; puisque Scarron, qui aurait eu
Un se plaint du vol d'un ouvrage»
Sur lequel chacun d'eux fait rage, Et partout crie en sa douleur Sur l'autre : au voleur, au vuleur ! >
(i) « Si je dois retirer quelque gloire de [ma pièce], c'est d'avoir été assez heureux pour invemer un sujet qui ait pu servir d'idée à un auteur dont la réputation est si bien établie. Il a lui-même avoué que je lui en fis confidence chez une personne de qualité, qui s'en souvient encore aussi bien que lui. Cest une vérité qui passe pour constante : et je ne dois pas me meure en peine de la prouver, puisque des personnes de naissance et dignes de foi ont vu ma pièce longtemps avant que cet illustre auteur eût commencé de travailler à la sienne, et l'ont même dit à Sa Majesté, lorsque notre guerre a
fait le plus de bruit et qu elle en était importunée » (De
Visé, t^rcface de la Mère coquette,) — Malgré sa prudence habituelle, Robinet n'hésite pas à se prononcer pour de Visé et à déclarer que sa pièce est bien 1* « originale ». (Lettre du 1 1 octobre.)
peut-être, lui aussi, le droit de signaler une trahison{i), n'en prend même pas la peine et accepte de paraître avoir volontairement entrepris d'entrer en lutte avec Thomas Corneille et avec Boisrobert (2). Elle a paru licite ; puisque Pradon n'hésite pas à confesser que, de sa part, la rencontre était voulue : « Au reste, j'avoue franchement que ce n'a point été l'effet du hasard qui m'a fait rencontrer avec M. Racine, mais un pur effet de mon choix.
J'ai trouvé le sujet de Phèdre beau dans les anciens ; )'ai tiré mon épisode d'Aricie des tableaux de Philostrate, et je n'ai point vu d'arrêt de la Cour qui me défendît d'en faire une
(i) « Scarron aimait à lire à ses amis ses ouvrages à mesure qu'il les composait. Il appelait cela essayer ses livres. L'abbé de Boisrobert fut du nombre de ceux à qui il fit lecture de sa comédie de VEcolier de Salamanque, partie traduite d'une autre en langue espagnole; Boisrobert en trouva le sujet à son goût et ne se fat pas un scrupule de recourir à l'original pour en composer les Généreux ennemis^ comédie qui fut représentée à
l'Hôtel de Bourgogne avant que Scarron eût fait paraître la
sienne sur le théâtre du Marais. Boisrobert ajouta à l'infidélité qu'il avait commise envers Scarron, le mauvais procédé de parler peu obligeamment de la comédie de VEcolier de Salamanque,,. X» (Histoire du théâtre français^ VIII, 105.)
(2) Ce sujet « donna dans la vue à deux écrivains de réputation en même temps qu'à moi ; ces redoutables concurrents ne m'empêchèrent point de le traiter.» (Scarron, Epître dédicaioire.) — On ne saurait être plus modéré ; mais Scarron a fait ailleurs sentir sa colère à Boisrobert. (Cf. Lettre à Marigni.)
pièce de théâtre (i) ». Elle a paru licite enfin; puisque ceux mêmes qui sont défavorables à Pradon, qui s'étonnent de « son audace » à «^doubler » un « si grand homme », qui se demandent s'il a agi ainsi « par ressentiment légitime ou sans raison », n'osent pas néanmoins lui en faire ouvertement reproche et le traiter, comme nous ferions, de plagiaire ou de contrefacteur (2).
Et, pour en revenir à Racine, on lui a parfaitement reconnu le droit de lutter avec Corneille. Villars, dans sa lettre malveillante, lorsqu'il afifecte de le défendre contre le reproche de témérité, lui reproche bien cette témérité même : il ne songe pas à lui reprocher d'avoir dérobé le sujet de son rival. Barbier d'Aucour, l'auteur haineux d'Apollon vendeur de Mithridate (3), qui sait si bien taxer Racine de plagiat pour avoir traité la Thébaide après Rotrou, ne le lui reproche pas davantage. Or, pour Villars et pour Barbier d'Aucour — puisque le hasard est invraisemblable, puisque la
(i) Préface.
(2) Subligny, Dissertation sur les tragédies de Phèdre etHiP' polyte. — Cf. De Visé dans le Mercure galant
prétendue intervention de Madame leur était inconnue — ce devait bien être un sujet dérobé. S'ils n'en ont point tiré un grief, c'est que, selon les idées du temps, il n'y avait rien à dire à cela.
Entendons-nous cependant. Si le procédé est strictement licite, il est aussi de ceux que seul le succès justifie pleinement : Ton commence à sentir dès lors qu'il y a bien à cela quelque indélicatesse. Pradon, qui fait le matamore maintenant qu'il s'imagine avoir vu sa pièce mieux accueillie que celle de Racine, avait, avant les chandelles, laissé courir le bruit que la rencontre était fortuite : c'était une excuse qu'il se réservait en cas d'insuccès ( i ). Le Clerc, qui n'apas réussi, continue à invoquer assez piteusement le hasard. Boyer enfin écrit tout un plaidoyer pour se justifier : « N'ayant commencé la composition de cette pièce que six semaines tout au plus avant la première représentation de celle qui a été jouée à l'Hôtel de Bourgogne sous le même titre, elle n'a pu
(i) Cf. Visé, Mercure galant : « Je le trouve louable [Pradon] d*avoir reconnu de bonne foi dans sa préface qu*il n'a point traité ce sujet par un effet du hasard.... On avait dit le contraire avant que la pièce parût, et il a cru que ce déguisement démentait la sincérité dont il fait piofession. »
paraître en même temps sur l'autre théâtre.
Ainsi, j'avais à craindre pour un ouvrage qui n'avait ni grâce dans la nouveauté, ni les avantages de la corfcurrence. Le succès a passé mon attente : mon dessein n'a jamais été de suivre r exemple de ceux qui, par chag?^in ou par émulation^ ont doublé des pièces de théâtre. Je puis dire seulement que M. Corneille et moi, nous avons puisé les idées d'un même sujet dans la même source, c'est-à-dire dans le Comte d'Essex^ que M. de la Calprenède a fait il y a plus de trente ans (i) ». Ainsi, ce n'est pas une chose inouïe que de « doubler des pièces de théâtre », et qui le ferait délibérément ne manquerait pas de précédents à invoquer. Néanmoins Boyer ne Ta pas voulu faire ; il ne l'a pas voulu faire et sa pièce a paru quelque cinquante jours au plus après la pièce de Thomas Corneille ! et il avoue plus loin qu'il Ta brochée très vite, « étant pressé du temps et de l'envie d'achever son ouvrage » ! Qu'est-ce à dire, sinon que, n'ayant pas réussi à éclipser son rival, il n'est plus très fier, après coup, de l'avoir essayé. Mais Racine, lui non plus, — bien qu'il ait été victorieux sans conteste, — n'est pas très fier
(i) Piéface.
de sa conduite. Quand il s'est décidé à entrer en lutte avec Corneille, il a cédé à sa passion: il venait d'être battu, et son orgueil avait besoin d'une revanche ; il attribuait son échec aux critiques de Corneille, aux intrigues de ses partisans, et sa rancune avait besoin d'une vengeance. Maintenant, apaisé par son succès même, il sent ce qu'un tel abiis de son droit strict peut avoir de discutable. N'ayant pas de bonnes raisons à alléguer, — comme le serait une demande de la princesse défunte, — il évite du moins d'épiloguer ou de mentir. Il se borne à dire : « qu'il y avait longtemps qu'il voulait essayer s'il pourrait faire une tragédie avec cette simplicité d'action qui a été si fort du goût des anciens ». Est-ce une manière de laisser entendre que son sujet est bien à lui, né de longues recherches à travers les sujets possibles? Est-ce une façon d'invoquer les circonstances atténuantes ? Il ne s'en explique pas plus clairement. S'il avait conscience de son innocence absolue, serait-il aussi réservé ? Lui en aurait-il coûté beaucoup de signaler la rencontre avec un adversaire aussi illustre, alors que le résultat en était si favorable pour lui? de dire, selon les cas, qu'elle avait été amenée par des circonstances indépendantes de
sa volonté (ce n'eût été trahir personne, ni violer aucun secret) ou qu'elle n'était due qu'au seul hasard? Il s'est tu. C'était un aveu ; et, par un effet bizarre, c'a été sa meilleure défense. Les partisans de Corneille, nous l'avons vu, ont bien blâmé son audace ; ses partisans à lui ont bien allégué le cas fortuit. La postérité n'a pas pu croire ses partisans ; révoltée du tour qu'un Le Clerc, un Pradon ont tenté de lui jouer, elle n'a pas pu se résigner à croire qu'il en eût lui-même joué un semblable à un vieillard glorieux : et, pour se tirer d'embarras, peu à peu, elle a inventé la légende de Madame.
Mais, dira-t-on encore, pour affirmer de la sorte que Racine a marché sciemment sur les traces de Corneille, il faudrait au moins avoir un commencement de preuves, tendant à établir qu'il a connu sa pièce. — ^^On les a. L'une d'elles a déjà frappé les critiques. « Tite, dit Marty- La veaux, s'exprime ainsi chez Corneille :
Eh bien, Madame, il faut renoncer à ce titre IcTempe- Qui de toute la terre en vain me fait l'arbitre. reur] Allons dans vos Etats m'en donner un plus doux; Ma gloire la plus haute est celle d'être à vous. Allons où je n'aurai que vous pour souveraine, Où vos bras amoureux seront ma seule chaîne,
OÙ l'hymen en triomphe à jamais l'étreindra ; Et soit de Rome esclave et maître qui voudra I
Titus au contraire dit chez Racine :
Je dois vous épouser encor moins que jamais : Oui, Madame ; et je dois moins encore vous dire Que je suis prêt pour vous d'abandonner l'empire, De vous suivre, et d'aller, trop content de vos fers, Soupirer avec vous au bout de l'univers.
Vous-même rougiriez de ma lâche conduite :
Vous verriez à regret marcher à votre suite Un indigne empereur, saris empire, sans cour, Vil spectacle aux humains des faiblesses d'amour.
Est-ce un simple hasard qui a produit, entre le langage de Tite et celui de Titus une opposition si vivement marquée? On pourrait être tenté d'en douter; car il n'est pas absolument impossible qu'une indiscrétion ait fait connaître à Racine ce passage de la pièce de son rival et qu'il se soit plu à réfuter d'avance les idées qui y sont exprimées. » Marty-Laveaux a raison : il semble bien que ce ne soit pas là un effet du hasard, et Racine paraît avoir imité son maître Euripide qui, dans son Electre, a trouvé moyen d'adresser aux Coéphores d'Eschyle de si mordantes critiques.
Mais il y a d'autres passages — qui, à ma connaissance, n'ont Jamais été signalés — et dans lesquels on croit bien reconnaître encore
OU une réfutation de certaines idées de Corneille, ou une transposition de certaines autres. Au cinquième acte de Tite et Bérénice Domitian apporte un « arrêt » du Sénat romain :
Seigneur, il vous conjure De remplir tout Pespoir d'une flamme si pure. Des services rendus à vous, à tout l'Etat, C'est le prix qu'a jugé lui devoir le Sénat, Et pour ne vous prier que pour une Romaine, D'une commune voix Rome adopte la Reine.
Et le peuple à grands cris montre sa passion De voir un plein effet de cette adoption.
Or, au quatrième acte de Bérénice^ Titus hésite et se demande si Rome n'approuverait point- son choix :
Et qui sait, si, sensible aux vertus de la Reine, Rome ne voudra point, Vavouer pour Romaine ?
Rome peut par son choix justifier le mien
Que Rome avec ses lois mette dans la balance Tant de pleurs, tant d'amours, tant de persévérance, Rome sera pour nous.
C'est la donnée de Corneille. Mais, tout de suite après, Titus se réfute lui-même — et du même coup démontre combien est invraisemblable la manière dont s'y est pris le vieux poète pour amener son dénouement :
Titus, ouvre les yeux !
Quel air respires-tu ? N'es-tu pas dans ces lieux
OÙ la haine des rois, avec le lait sucée.
Par crainte ou par amour ne peut être effacée ? Rome jugea ta Reine en condamnant ses rois.
N*as-tu pas en naissant entendu cette voix ?
Et n'as-tu pas encore ouï la renommée T'annoncer ton devoir jusque dans ton armée ? Et lorsque Bérénice arriva sur tes pas, Ce que Rome en jugeait, ne l'entendis-tu pas ? Faut-il donc tant de fois te le faire redire ?
Voilà donc encore une autre objection adressée par avance à la pièce du rival .
Ailleurs, Racine ne critique plus la pièce de Corneille, mais il s'en inspire. Je ne veux point parler assurément de plagiat, ni même d'imitation proprement dite ; je veux parler seulement de certaines idées, qui sont devenues dans Bérénice tout autres qu'elles n'étaient dans Tite et Bérénice^ mais qui semblent bien pourtant tirer delà leur origine. Titus explique à Antiochus comment il a pris le parti de renvoyer la reine :
Demain, elle entendra ce peuple furieux Me venir demander son départ à ses yeux. Sauvons de cet affront mon nom et ma mémoire, Etpuisqu*il faut céder ^ cédons à notre gloire.
Ce dernier vers rappelle singulièrement le discours final de la Bérénice de Corneille ;
1 3o BÉRÉNICE
Grâces au juste ciel, ma gloire en sûreté N'a plus à redouter aucune indignité.
J'éprouve du Sénat l'amour et la justice.
Et je n'ai qu'à vouloir pour être impératrice..*..
Rome a sauvé ma gloire en me donnant sa voix...
Ma gloire ne peut croître...
Elle passe aujourd'hui celle du plus grand homme,
Puisqu'enfin je triomphe et dans Rome et de Rome ;
J'y vois à mes genoux le peuple et le Sénat ;
Plus j'y craignais de honte et plus j'y prends d'éclat ;
J'y tremblais sous sa haine, et la laisse impuissante ;
J'y rentrais exilée et j'en sors triomphante.
Elle qui ne cédait pas à Thostilité de Rome, elle « cède à sa gloire » quand elle voit cette hostilité désarmée.
Dans le long débat entre Titus et Bérénice, une des raisons que Titus invoque pour se justifier est son horreur du sang ; il ne veut pas braver les Romains :
S'ils parlent, si les cris succèdent aux murmures, Faudra-t-il par le sang justifier mon choix ?
Tite allègue le même motif pour expliquer comment il se résigne à épouser Domitie ;
J'aime mieux, Flavian, l'aimer que l'immoler Et ne puis démentir cette horreur magnanime Qu'en recevant le jour je conçus pour le crime. Moi qui, seul des Césars, me vois en ce haut rang
LE CHOIX DU SUJET l3l
Sans qu'il en coûte à Rome une goutte de sang. Moi que du genre humain on nomme les délices. Moi qui ne puis souffrir les plus justes supplices, Pourrais-je autoriser une injuste rigueur A perdre une héroïne à qui je dois mon cœur ?
Il est clair que chacune de ces rencontres — contradictions ou ressemblances — prise en elle-même, n'aurait aucune valeur probante ; mais elles en reçoivent une singulière lorsqu'elles se multiplient. Tant de souvenirs — même transformés — semblent bien démontrer que Racine avait trouvé moyen de connaître la pièce de son rival (i) et que, s'il a affronté la lutte, c'est sans aucun doute sciemment, par une décision libre et réfléchie.
Ajouterais-je enfin une autre remarque — dont je ne sais au juste quelle est l'importance vraie, mais qui me paraît néanmoins n'être pas tout à fait négligeable ? Corneille et Racine nous indiquent tous deux comme sources les écrivains anciens. Ni l'un ni l'autre ne cite le
(i) La preuve que cela est possible, c'est que pareille mésaventure arrivera à Racine pour sa Phèdre ; qu'elle est déjà arrivée à Corneille pour sa Rodogune : « Je ne crois pas devoir rappeler ici le souvenir d'une autre Rodogune, que fit M. Gilbert sur le plan de M. Corneille, qui fut trahi en cette occasion par quelque confident indiscret. »> (Fontenelle, Vie de Corneille. Voir pour plus de détails Histoire du Théâtre Français, VI, 296 sqq.)
l32 BÉRÉNICE
roman inachevé que Segrais avait publié en 1648 sous le titre de Bérénice ; pourtant Corneille semble bien y avoir pris l'idée du rôle de Domitian, et de sa rivalité avec Titus, Racine, l'idée du rôle d'Antiochus. Or, quand le roman de Segrais a paru, Racine avait neuf ans : il ne Ta donc pas lu alors, et je ne sais si cette œuvre incomplète a eu assez de réputation pour qu'à vingt-deux ans de là il ait eu de lui-même l'idée de la rechercher. Au contraire, Corneille avait quarante-deux ans lors de la publication de ce roman : il l'a lu sans doute dès lors, et dès lors il a pu y noter un sujet de pièce pour plus tard. Si tous deux, en 1670, se sont reportés à Segrais, le plus vraisemblable c'est que Racine a suivi Corneille, et non Corneille, Racine.
A bien examiner toutes choses, on se persuade donc que Racine n'a point reçu son sujet de Madame, mais que — ne pouvant guère ravoir choisi en même temps que Corneille par un hasard trop surprenant — il le lui a pris de propos délibéré et pour entrer en lutte avec lui.
L'état d'esprit qui explique une décision aussi audacieuse est assez facile à reconstituer. Poète débutant, Racine, comme il était inévitable, s'est mis à l'école de son illustre devancier : la Thébdide est, ou plutôt veut être une pièce cornélienne. Mais dès Alexandre (i ), on le voit qui conçoit un système dramatique tout différent : aux sujets « im-
(i) Ce qui expliquerait pourquoi Corneille, après la lecture d'Alexandre^ assurait à Racine qu'il n'était pas propre au théâtre et lui conseillait de se choisir un autre genre. (Valincourt dans VHistoire de V Académie Française^ II, 336.) Corneilleétait très^incère : il ne reconnaissait plus son théâtre.
plexes », il oppose les sujets « simples », que d'aucuns même jugent « stériles » ; aux intrigues compliquées^ chargées de faits, fécondes en coups de théâtre et en surprises, il oppose les pièces faites « avec peu d'incidents et peu de matière » ; seulement, dans cette forme nouvelle, il met encore des héros et des sentiments à la Corneille. Sa tentative réussit auprès du public. Ce succès inquiète le vieux poète et ses partisans; ils l'examinent sans indulgence ; et ce que la tragédie conserve de semblable aux tragédies cornéliennes leur fournit l'occasion de comparaisons peu favorables au nouveau venu. Celui-ci, éclairé par là même, prend mieux conscience de son originalité et se choisit un sujet où il la puisse manifester mieux : Andromaque. C'est un triomphe. Il est loin, comme bien on pense, de désarmer Corneille et ses partisans. Ils en tirent même un argument: si Racine s'est jeté dans l'amour, cette « passion faible », c'est qu'il se sent incapable des hauts sujets de politique et d'histoire. Au milieu de sa joie, le jeune homme est piqué de ces critiques. Il veut prouver combien elles sont fausses : il donne Britannicus. C'est un échec ; et cet échec Racine l'attribue, non sans raison, à une cabale, et quiplusestà une cabale
LE CHOIX DU SUJET l35
des partisans de Corneille, à une cabale qui tient son mot d'ordre de Corneille lui-même. La préface violente qu'il met alors kBritamîicus nous montre à quel point il est ulcéré et qu'il Test contre « le vieux poète malveillant » en personne. Or voici que l'occasion d'une vengeance lui est offerte. Il apprend que son rival — à ce moment, haï — a jeté son dévolu sur le sujet de Bérénice; il a même connaissance de la pièce commencée ; il voit que Corneille, selon son usage, a cherché à compliquer l'histoire, qu'il lui a fallu deux couples d'amants, des péripéties surprenantes, des débats de politique ; il voit qu'au contraire ce même sujet, dans sa simplicité vraie, est tout à fait conforme à sa propre doctrine. Il n'hésite donc plus ; il le prend ; il se hâte ; il devance même son adversaire ; et il est vainqueur. Mais, — détail qui prouve bien qu'il a cédé alors à une pensée d'émulation, — cette victoire ne lui suffit pas. Il a triomphé de Corneille alors que Corneille et lui-même restaient chacun sur son terrain ; il veut achever ce triomphe, battre l'adversaire, pour ainsi dire chez lui. Il s'y reprend à deux fois : Baja\et traite de politique et d'histoire ; mais Mithridate traitera de politique et d'histoire anciennes : c'est le domaine où jusque-là
Corneille régnait. Alors seulement Racine abandonne la lutte directe : satisfait, apaisé, il retourne à son maître Euripide, à des sujets de passion pure, mieux faits pour lui et dont cette longue rivalité l'avait détourné. II s'y renfermera jusqu'au moment où il va renoncer au théâtre profane.
Si les choses se sont en effet passées ainsi, s'il faut en effet donner une telle place dans la vie littéraire de Racine à son long conflit avec Corneille, on voit quelle importance capitale en reçoit Bérénice. Ce n'est plus un sujet que Racine a reçu d'une initiative étrangère et qui s'est trouvé par hasard approprié à son système dramatique. C'est un sujet qu'il a librement pris à un autre, précisément parce qu'il était ainsi approprié à son système dramatique, qu'il lui permettait d'en donner à la fois et la théorie la plus méditée et l'application la plus parfaite. Ce n'est pas une tragédie qu'il ait composée comme les autres, sans idée de conflit direct avec un concurrent, sans désir exceptionnel de succès. C'est une tragédie qu'il a écrite, sachant que le plus grand auteur de l'époque la traitait également, n'ignorant pas qu'il aurait à lutter, et voulant lutter. En cette tragédie, il a mis tout son espoir de revanche :
LE CHOIX DU SUJET iSy
il fallait qu'il fût vainqueur, car un nouvel échec le rejetait définitivement au second rang et consacrait la supériorité de son rival. Dans cette partie, il mettait comme enjeu tout son avenir et l'avenir de sa fortune littéraire, toute sa fortune et la fortune de sa conception dramatique. N'est-il pas clair dès lors qu'il a bandé toutes ses forces pour cette lutte suprême, qu'il adonné tout Tefifort dont il était capable, et qu'ainsi Bérénice devait être la plus travaillée, la plus parfaite, la plus racinienne (i) des pièces raciniennes ?
(i) On verra dans les citations de la troisième partie que la formule a été généralement employée — mais dans un sens absolument opposé à celui que je lui donne ici. Les critiques, depuis Sainte-Beuve, disent que Bérénice est la pièce la plus racinienne, en ce sens qu'elle est la plus idyllique, la moins dramatique, la plus faible, de ce poète élégiaque que les circonstances ont amené à faire des tragédies. J'entends ici qu'elle est la plus racinienne, en ce sens qu'elle nous donne l'idée la plus juste, la plus exacte, la plus complète des théories dramatiques, du génie dramatique, d'un poète admirablement doué pour la tragédie (la tragédie toute psychologique, s'entend).
(if' action
En quoi consiste essentiellement Tactioil (i) dans Bérénice ? Et, tout d'abord, y a-t-il même
(i) Il importe de définir ici le mot action.
Racine appelle action, avec le dictionnaire de TAcadémie de 1694, le « principal événement qui fait le sujet d'une pièce de théâtre ». Mais ce premier sens se subdivise lui-même en deux. — C'est d'abord l'événement, Tacte historique ou légendaire qui a fourni la donnée essentielle de la pièce : a Titus, qui aimait passionnément Bérénice... la renvoya de Rome... Cette action est très fameuse dans l'histoire. » (Préface de Bérénice.) « Voici une partie des événements qui devancèrent cette grande
action Tout (disent les interprètes de 1 Ecriture) devait être
saint dans une si sainte action, » (Préface d*Athalie,) En ce sens, Taction de Bérénice est la séparation de Titus et de Bérénice, comme l'action du iv® chant de VEnéide est la séparation d*Enée et de Didon (Préface de B^r^n/ce), et les deux pièces, de Corneille et de Racine, ont la môme action. — C'est ensuite l'événement principal, non plus tel qu'il est réellement dans la légende ou dans l'histoire, mais tel qu(il a été mis en œuvre, pour faire une tragédie : « Au lieu d'une action simple, chargée de peu de matière, telle que doit être une action qui se passe
en un seul jour il faudrait remplir cette même action de
quantité d'incidents, etc. » (Première préface de Britannicus,)
« Il faut que Vaction (d'une tragédie) soit grande (il faut)
attacher leurs spectateurs par une action simple, soutenue de ia violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression. » (Préface de Bérénice.) En ce sens, les pièces de Corneille et de Racine n'ont évidemment pas la
une action, ou plutôt, malgré son titre de tragédie, ne serait-elle point une idylle en dialogues?
On conçoit que c'est là, sans doute, un pro-
même action. Ce qui fait la différence, c'est la manière dont les deux auteurs ont amené, expliqué, présenté un événement historique identique, le choix qu'ils ont t'ait d'un des éléments qui le constituent pour tirer de lui tout l'intérêt de leur -fragédie; et alors c'est un problème (qu'on ne peut comme le précédent résoudre apriori) de savoir quelle est l'action de Tite et de Bérénice ou celle de Bérénice, — Dans ces deux sens, j'emploie ici le mot sujet» Dans le premier cas, tout le monde est d'accord pour dire que le sujet de Bérénice est la séparation des deux amants ; dans le second cas, quand il s'agit de savoir sur quoi Racine attire l'intérêt des spectateurs, les uns diront que le sujet est encore cette séparation, d'autres que c'est la lutte soutenue par Titus contre son amour, d'autres sa douleur héroïque, et moi-même je propose une quatrième réponse.
Mais Racine emploie encore ce même mot Ôl action pour signifier tout autre chose : « Une des règles du théâtre est de ne mettreen récit queles choses qui ne se peuvent passer en action » (Première préface de Britannicus.) « J'ai aussi essayé d'imiter des anciens cette continuité d'action qui fait que leur théâtre ne demeure jamais vide ». (Préface d^Athalie,) Il ne s'agit plus ici du sujet, car alors il serait absurde de dire, comme l'ont fait tant de critiques, que Bérénice n'a pas d'action — étant donné qu'elle a évidemment un sujet. Il s'agit delà conduite de la pièce; de la façon dont elle est menée, intriguée; de la m^ nière dont s'y succèdent le nœud, les péripéties, le dénouement; du mouvement et de la vie que le poète a su y mettre ; en un mot de ce qui lui donne son caractère dramatique. C'est dans ce seul sens que, parlant de mon chef, j'emploie le mot action, et quand je recherche quelle est l'action de Bérénice, j'examine en quoi Bérénice est un drame vrai et non une idylle en dialogues.
l'action 143
blême de première importance. Selon la réponse, en effet, Tidée que l'on peut se faire de cette œuvre change absolument, la façon dont on la comprend devient tout autre, le genre d'intérêt que Ton y trouve se transforme, le jugement enfin que Ton en doit porter se modifie du tout au tout. Mais combien plus important encore nous semble le problème, s'il y a quelque vérité dans leB conclusions auxquelles nous avons abouti. S'il est exact que Bérénice appartienne à ce que j'appellerais la période ascendante de la vie littéraire de Racine, qu'elle en apparaisse comme le couronnement, qu'elle soit le suprême effort de son génie, à l'heure où l'anime et l'inspire le plus ardent désir de la gloire profane; s'il e.sJLexact £ue Bérén ice ait été écrite par le libre iJioix„^de Racine, qu^il se soit emparé de ce sujet, et pour l'occasion qu'il y trouvait d'une lutte éclatante, décisive avec un glorieux rival, et pour la conformité qu'il y rencontrait avec ses théories les plus réfléchies, les plus chères ; combien la question devient plus grave et plus large. Il n'y va plus d'une pièce particulière — et peut-être inférieure — entre toutes les autres ; il y va du génie même de Racine, de son art, de ses
théories dramatiques. Suivant le résultat auquel nous arriverons, c'est notre jugement d'ensemble qui pourra s'en trouver modifié sur le poète et sur son œuvre.
D'après la préface même de Racine, il est visible que, dès les premiers jours, les critiques n'ont pas manqué à Bérénice. Le poète se croit obligé d'expliquer qu'il n'est point nécessaire qu'il y ait « du sang et des morts » dans une tragédie; il se croit obligé d'affirmer que, si « peu chargée d'intrigues » qu'elle soit, sa pièce n'en est pas moins conforme aux « règles du théâtre ». Les spectateurs — ou du moins certains d'entre eux et des plus grands (i) — ont donc trouvé qu'il n^y avait pas assez d'action dans Bérénice^ qu'elle n'offrait point le caractère d'une véritable tragédie.
L'abbé de Villars d'ailleurs — dans ce pamphlet dont Racine paraît si blessé — l'a dit expressément. Il félicite les comédiens d'avoir supprimé la lettre — le « testament » — de Bérénice, et il ajoute : « Si les comédiens
(i) Vu le ton respectueux avec lequel leur répond l'auteur.
BÉRÉNICR 5
s'avisent de retrancher à leur gré les madrigaux de cette pièce, ils la réduiront à peu de vers. L'auteur a trouvé à propos, pour s'éloignerdu genre d'écrire de Corneille, défaire une pièce de théâtre qui, depuis le commencement jusqu'à la fin, n'est qu'un tissu galant de madrigaux et d'élégies : et cela pour la commodité des dames, de la jeunesse de la cour et dés faiseurs de recueils de pièces galantes. Il ne faut donc pas s'étonner s'il ne s'est pas mis en peine de la liaison des scènes, s'il a laissé plusieurs fois le théâtre vide, et si la plupart des scènes sont peu nécessaires. Le moyen d'ajuster tant d'élégies et de madrigaux ensemble, avec la même suite que si on eût voulu faire une comédie dans les règles I On se soucie bien dans le monde si une scène est nécessaire, pourvu qu'elle exprime tendrement etnaturellement quelque sentiment délicat ». Racine, selon lui, a pris le bon moyen de réussir, c'est de « faire bonne provision de sentiments élégiaques, de tendresses de madrigal, de pensées^ brillantes, du reste, dédaigner les règles, l'invention, l'histoire, les bonnes mœurs, l'uniformité des caractères, le vraisemblable. » Sa tragédie n'est qu'une scène délayée en cinq actes : « On se délivre par ce stratagème de la fatigue que
donnait à Sophocle le soin de conserver l'unité d'action dans la multiplicité des incidents, car à peine y a-t-il une action ici, bien loin d y en avoir plusieurs » ; sans les lamentations pro- î
lixes du prince de Comagène, « il est certain que toute cette affaire s'expédierait en un quart d'heure, et que jamais action n'a si peu duré. » C'est que, pour l'abbé de Villars, tout le sujet se réduit aux hésitations de Titus. Cet empereur « fait tout po^r l'amour et rien pour son honneur La passion le ramène à l'enfance, il a besoin d'un pédagogue qui l'encourage et qui le redresse; Tamour le rend sourd et l'empêche d'entendre ce que Paulin dit, qu'il va appeler le sénat à son secours... » Sa perpétuelle faiblesse a, dès la première représentation, scandalisé le critique : «J'avais pourtant eu quelque espérance que le caractère de Titus serait héroïque ; je lui voyais quelquefois des retours assez romains ; mais quand je vis que tout cela n'aboutissait qu'à se tuer par maxime d'amour, je connus bien que ce n'était pas un héros romain que le poète voulait nous représenter, mais seulement un amant fidèle, qui filait le parfait amour à la Céladone. » Ce n'est qu'un amant timide, qui n'ose exécuter . ce qu'il a juré et n'en est empêché que par la
crainte du sénat ; son incertitude se prolonge autant qu'il faut pour remplir les cinq actes, et se termine sans raison par un revirement inexpliqué de la reine : « Que Bérénice, qui est si emportée dans le commencement et dans tous les cinq actes, devienne tout à coup de sens rassis pour dénouer et finir la pièce quand elle a assez duré, et donne le bonsoir à Titus et à la compagnie par un simple changement de volonté : je ne m'y attendais pas, je l'avoue. »
Ainsi, pour l'abbé de Villars, il n'y a pas, à proprement parler, d'action dans Bérénice ; et le sujet de la pièce se ramène aux hésitations de Titus entre deux devoirs contradictoires, ou entre son devoir^et son amour : sujet d'idylle et non point de tragédie. '
Depuis, la plupart des critiques ont pensé comme le pamphlétaire.
Saint-Evremond, dans son opuscule Sur les caractères de la tragédie y reproche à la Bérénice — que, par un lapsus significatif, il appelle le Titus de Racine « qu'on y voit du désespoir, où il ne faudrait qu'à peine de la douleur.
L'histoire nous apprend que Titus, plein d'égards et de circonspection, renvoya Bérénice en Judée pour ne pas donner le moindre scandale au peuple romain ; et le poète en fait
l'action 149
un désespéré qui veut se tuer lui-même, plutôt que de consentir à cette séparation ». C'est donc bien, pour lui, Titus qui est le personnage central de la tragédie, et son désespoir en forme le sujet.
L'abbé Dubos (i) désapprouve fort le choix de Racine. « Non seulement il faut que le caractère des principaux personnages soit intéressant, mais il est encore nécessaire que les accidents qui leur arrivent, soient tels qu'ils puissent affliger tragiquement des personnes raisonnables et jeter dans une crainte terrible un homme courageux. Un prince de quarante ans qu'on nous représente au désespoir et dans la disposition d'attenter sur luimême, parce que sa gloire et ses intérêts Tobligent à se séparer d'une femme dont il est amoureux et aimé depuis douze ans, ne nous rend guère compatissant à son malheur. Nous ne saurions le plaindre durant cinq actes. Les excès de passions où le poète fait tomber son héros, tout ce qu'il lui fait dire afin de bien persuader les spectateurs que l'intérieur de ce personnage est dans l'agitation
I (i) Première partie, section xvi, De quelques tragédies dont le
sujet est mal choisi.
l 3o BÉRÉNICE
la plus affreuse, ne sert qu'à le dégrader davantage. On nous rend le héros indifférent
en voulant nous rendre Faction intéressante
Un héros, obligé par sa gloire et par l'intérêt de son autorité à rompre [une] habitude, n'en doit pas être assez affligé pour devenir un personnage tragique : il cesse d'avoir la dignité requise aux personnages de la tragédie, si son affliction va jusqu'au désespoir. Un tel malheur ne saurait l'abattre s'il a un peu de cette fermeté sans laquelle on ne saurait être, je ne dis pas un héros, mais même un homme vertueux. La gloire, dira-t-on, l'emporte à la fin,
et Titus renvoie Bérénice chez elle. Je
répondrai donc que ces combats que livre Titus ne sont pas dignes de lui, ni dignes d^occuper la scène tragique durant cinq actes. Alléguer qu'à la fin la vertu triomphe de la passion, ce n'est pas justifier le caractère de
Titus C'est faire tort à la réputation que
[cet Empereur] a laissée, c'est aller contre les lois de la vraisemblance et du pathétique véritable que de lui donner un caractère si mol et si efféminé... Quand même l'aventure serait narrée par Suétone avec les circonstances dont M. Racine a trouvé bon de la revêtir, il n'aurait pas dû la choisir comme un sujet propre
l'action 1 5 1
à la scène tragique... » C'est la même interprétation que celle de Saint-Evremond et de Tabbé de Villars.
Louis Racine (i) acquiesce à toutes les critiques que Ton a faites à Béî^énice. Cette pièce lui paraît tellement faible qu'il avoue avoir peine à commencer d'en parler : « L'amour qui n'est que tendresse, n'étant point une passion tragique, n'excite jamais en nous cette émotion qui fait le grand plaisir de la tragédie. » L'amour de Bérénice est attendris-
(i) Je pourrais citer ici Tabbé Pellegrin, si l'autorité deTabbé Pellegrin valait d'être citée. Il écrivait aux auteurs du Mercure de France (octobre 1724) : « De quoi s'agit-il dans la pièce
entre les deux amants? D'un adieu forcé de part et d'autre
Voilà tout au plus assez d'action pour un cinquième acte, mais où prendre les quatre précédents.- Tout autre auteur que M. de Racine y aurait été embarrassé ; heureusement pour sa pièce, il avait de grandes ressources dans son esprit et dans son cœur ; les pensées, les expressions, les sentiments, l'élégance, tout le rassurait contre la sécheresse de son sujet ; sécheresse qu'il lui plaît d'honorer du nom de simplicité. » Puis, après une analyse de la pièce faite en vue de montrer qu'il ny a pas d'action : « Quel que soit [le sujet] de Bérénice, il faut avouer que personne n'en aurait tiré parti comme M. de Racine; il peut considérer sa pièce comme une espèce de création; et cest sans doute cette gloire, plutôt que l'amour de la simplicité, qui l'a engagé à faire Bérénice ; il nous le fait assez entrevoir dans sa Préface, où il dit que toute Vinvention consiste à/aire quelque chose de rien : il y a parfaitement réussi; et le peu d'action qu il y a dans sa pièce ne nous empêche pas d'admirer sa fécondité. » (p. 2169 et suivantes.)
l52 BÉRÉNICE
sant, mais non point tragique, parce que la reine n'est déchirée que par sa passion, au lieu de l'être, comme Didon, par sa passion et par ses remords ; Tamour de Titus ne Test pas davantage, parce que « tout homme, quand il dit que l'amour va lui coûter la vie, n'inspire point l'admiration, et n'inspire même qu'une pitié très médiocre ». Cette prétendue tragédie, qui n'excite point la pitié tragique (« celle qui jette un grand trouble dans Tàme »), n'excite pas davantage la crainte. « On ne craint point pour Titus : s'il était capable de mourir d'amour, on rirait de sa mort ; et qu'a-t-on à craindre pour Bérénice ? Son amant qui la couronne sur tant d'Etats, s'empresse luimême à essuyer les larmes qu'il fait couler. Il n'est pas nécessaire de remarquer qu'Antiochus, personnage épisodique, ne peut exciter ni crainte ni pitié. » Il n'y a donc point là ce qui constitue Tessence même du genre tragique.
Quant au sujet, Louis Racine le comprend comme ses prédécesseurs : « Quelle est l'action (i)? Un amant qui se sépare pour toujours de sa maîtresse. Cette action, qui n'a rien de grand, devient grande par la qualité
(i) Au sens de sujets comme on voit.
l'action i53
des personnages et par le motif de la séparation Quel est le nœud? Il n'est que dans
le cœur de Titus. C'est son incertitude qui forme le nœud ; et cette incertitude jette un grand intérêt. S'il ne renvoie point Bérénice, il foulera aux pieds les lois de l'empire ; et, en se conservant le cœur de sa maîtresse, il perdra le cœur de tous ses sujets. »
Malgré son admiration et même sa partialité pour Racine, Voltaire n'est pas moins dur. « Je n'ai jamais cru que la tragédie dût être à l'eau de rose, écrit-il dans sa préface des Pélopides. L'églogue en dialogues intitulée Bérénice était indigne du théâtre tragique ; aussi Corneille n'en fit-il qu'un ouvrage ridicule ; et ce grand maître, Racine, eut beaucoup de peine, avec tous les charmes de sa diction élégante, à sauver la stérile petitesse du sujet. » Et dans son Commentaire de Bérénice : « Un amant et une maîtresse qui se quittent,
ne sont pas, sans doute, sujet de tragédie
Voilà, sans contredit, la plus faible des tragédies de Racine qui sont restées au théâtre. Ce n'est pas même une tragédie. » Et dans son Epître à la duchesse du Maine, en tête d'Oreste : « Racine trouva le secret d'intéresser pendant cinq actes, sans autre fonds que ces paroles :
« Je vous aime et je vous quitte. » C'était, à la vérité, une pastorale entre un empereur, une reine et un roi ; et une pastorale cent fois moins tragique que les scènes intéressantes du Pastor Jido. »
Voltaire va même plus loin que Louis Racine ou Fabbé Dubos. Il n'admet point qu'il y ait dans l'àme de Titus une lutte véritable. Dès l'acte II, à propos du vers :
Je n'examine point si j'y pourrai survivre,
il remarque : « Cette résolution de l'empereur ne fait attendre qu'une seule scène. Il peut renvoyer Bérénice avec Antiochus, et la pièce sera bientôt finie. On conçoit très difficilement comment le sujet pourra fournir encore quatre actes; il n'y a point de nœud, point d'obstacle, point d'intrigue. L'empereur est le maître, il a pris son parti, il veut et il doit vouloir que Bérénice parte. » Il n'y a donc plus de sujet tragique? Il y en a un, mais étrangement ténu :
« Ce n'est que dans les sentiments inépuisa-^ blés du cœur, dans le passage d'un mouvement à l'autre, dans le développement des plus secrets ressorts de Tâme que l'auteur a pu trouver de quoi remplir la carrière. »
l'action i35
Rousseau, dans S3i Lettre à d*AIembert,n*examine pas Bérénice au point de vue strictement dramatique, mais au point de vue moral. Il la trouve fort répréhensible. « Dans quelle disposition d'esprit le spectateur voit-il commencer cette pièce? Dans un sentiment de mépris pour la faiblesse d'un empereur et d'un Romain qui balance comme le dernier des hommes entre sa maîtresse et son devoir; qui, flottant incessamment dans une déshonorante incertitude, avilit par des plaintes effémi-' nées ce caractère presque divin que lui donne l'histoire; qui fait chercher dans un vil soupirant de ruelle le bienfaiteur du monde et les délices du genre humain. Qu'en pense le même spectateur après la représentation? Il finit par plaindre cet homme sensible qu'il méprisait, par s'intéresser à cette même passion dont il lui faisait un crime, par murmurer en secret du sacrifice qu'il est forcé d'en faire aux lois de la patrie. Voilà ce que chacun de nous éprouvait à la représentation. Le rôle de Titus, très bien rendu, eût fait de l'effet s'il eût été plus digne de lui; mais tous sentaient que l'intérêt principal était pour Bérénice, et que c'était le sort de son amour qui déterminait l'espèce de la catastrophe. Non que ses plaintes
continuelles donnassent une grande émotion durant le cours de la pièce; mais, au cinquième acte, où, cessant de se plaindre, l'œil sec et la voix éteinte, elle faisait parler une douleur froide approchante du désespoir, l'art de l'actrice ajoutait au pathétique du rôle, et les spectateurs, vivement touchés, commençaient à pleurer quand Bérénice ne pleurait plus.
Que signifie cela, sinon qu'on tremblait qu'elle ne fût renvoyée, qu'on sentait d'avance la douleur dont son cœur serait pénétré, et que chacun aurait voulu que Titus se laissât vaincre, même au risque de l'en moins estimer.
Ne voilà-t-il pas une tragédie qui a bien rempli son objet et qui a bien appris aux spectateurs à surmonter les faiblesses de l'amour î L'événement dément ces vœux secrets, mais qu'importe? Le dénouement n'efface point l'eff'et de la pièce. La reine part sans le congé du parterre. L'empereur la renvoie invitus invitam^ on peut ajouter invito spectatore. Titus a beau rester romain, il est seul de son parti ; tous les spectateurs ont épousé Bérénice. » Nous n'avons point à examiner ici la thèse morale de Rousseau. L'essentiel pour nous, c'est que, s'il regarde Bérénice comme la victime de la tragédie, il considère
l'action 1 57
que les incertitudes de Titus en forment le véritable sujet.
La Harpe suit naturellement son maître, Voltaire. Racine, selon lui ( i), « n'a pu faire une vraie tragédie de ce qui n'était en soi-même qu'une élégie héroïque » ; Bérénice « est la plus faible des pièces dont Tauteur a enrichi le théâtre ». C'est ce que le critique s'efforce de démontrer, en faisant d'ailleurs bien moins le commentaire de la tragédie que le commentaire du Commentaire que Voltaire en avait donné.
Geoffroy, — naturellement aussi, — prend le contre-pied de l'école voltairienne, et tout d'abord il commence par affirmer, — sur la parole de Racine, — que Bérénice est bien une yraie tragédie (2). Il ne montre du reste ni en t[uoi ni pourquoi, et il avoue que les spectateurs, ses contemporains, ont bâillé. « On ne trouve point dans la séparation de deux amants de quoi attacher assez l'esprit; on n'entre point aisément dans leurs douleurs; on ne partage point leurs tourments : toute cette grande délicatesse, cette générosité, cet héroïsme de sentiments ne paraissent pas avoir
(i) Lycée» Seconde partie, livre I, chapitre m, section ni. (2) Cours de littérature dramatique^ II, 51.
un objet assez important ; on ne croit pas que l'amour d'une femme puisse influer sur le bonheur ou sur le malheur de la vie ; on pense que Titus, empereur romain, maître de Tunivers, au moment où il monte sur le trône, ne doit pas être si cruellement déchiré par la nécessité de quitter une maîtresse qu'il a depuis cinq ans... » Comme, plus loin, Geoffroy explique que le sujet de la pièce est de montrer « le courage et la victoire » de Titus, on voit qu'au fond il est à peu près du même avis que Voltaire et La Harpe : la querelle qu'il leurfait est surtout une querelle de mots et de définition.
Les romantiques sont aussi pleinement d'accord avec Voltaire, — chose rare, mais naturelle ici : puisque Voltaire, le premier, a tenté de mettre plus de mouvement, d'intrigue, d'action matérielle, sur la scène française, et qu'ainsi son œuvre tragique, en cela du moins, annonce déjà le drame.
Dès l'époque où il était encore « un jeune jacobite » — s'il fallait en croire ses souvenirs et ses dates, toujours suspects, on le sait — Victor Hugo écrivait : « Le propre des sujets bien choisis est de porter leur auteur. Bérénice n'a pu faire tomber Racine^ Lamotte n'a pu
l'action 1 59
faire tomber Inès » (i). Le sujet lui paraissait donc bien mal choisi pour une tragédie. Et Ton sait comment plus tard — avec plus d'esprit peut-être qu'à lui n'appartient d'ordinaire — il résumait la pièce : « premier ACTE : Titus ; deuxième acte : Reginam Berenicem\ troisième acte : invitus\ quatrième acte : invitam\ cinquième acte : dimisit. »
Ces railleries ne révèlent pas une bien grande admiration pour la pièce, et il est évident que l'auteur de Ruy-Blas n'y apercevait guère d'action.
Aux temps héroïques d'Heriiani, Sainte- Beuve n'hésitait point à soutenir que Racine n'avait pas le génie dramatique. Pour lui, c'était un lyrique .qui s'était mépris sur sa vocation, ei qui, en d'autres époques plus favorables, eût trouvé « plus conforme à sa nature... de suivre, solitaire, le cours harmonieux de cette grande et belle élégie dont Est/ie?* et Bérénice sont les plus limpides, les plus transparents réservoirs (2) ».
Il a chanté la palinodie plus tard : la déception que lui a causée le drame romantique
(1) Littérature et philosophie mêlées. Edition Heizel, p. 63. (Journal d'un jeune jacobitede 18 19, fragments sans date.)
(2) 1829-1830. Portraits littéraires l, 69, sqq.
1 6o BÉRÉNICE
Ta aidé à mieux comprendre la tragédie.
Cependant, à quinze ans de là (i), et tout désabusé qu'il soit alors, il juge encore Bérénice de la même façon sévère. La pièce, selon lui, « ne saurait se citer auprès des cinq » grandes tragédies de l'auteur; « elle ne soutiendrait même pas le parallèle avec les autres pièces relativement secondaires » ; autrement dit, elle est la moins bonne de toutes.
Elle a, par là même, « son cachet racinien », car elle est « dans le goût secret et selon la pente naturelle de Racine », d'un « Racine qui s'abandonne... Bérénice peut être dite une charmante et mélodieuse faiblesse dans l'œuvre de Racine... Il ne faudrait pas que de telles faiblesses, si gracieuses qu'elles semblent par exception, revinssent trop souvent; elles affecteraient l'œuvre entière d'une teinte trop particulière, et qui aurait sa monotonie et sa fadeur ». Mais enfin passe pour une fois : cela du moins a l'avantage de nous montrer jusqu'où pouvait « retomber »
Racine, quan.d il esquivait la férule de Boileau ; et puis sa pièce offre pour nous « un intérêt d'étude et de souvenir » : elle dépeint ce que
(i) 1844. Ibid., 112.
L ACTION Ibl
le XVII® siècle a pu avoir de plus délicat et de plus noble.
Mais- est-ce véritablement une tragédie?
A peine. « A la lecture on n'y voit guère qu'une ravissante élégie ; à la représentation, quelques-unes des qualités dramatiques se retrouvent, et l'intérêt, sans jamais aller au comble, ne languit pas. » — Y a-t-il véritablement une action? A peine aussi. « Il faut qu'il y ait beaucoup de science dans la contexture de Bérénice pour qu'une action aussi simple puisse suffire à cinq actes et qu'on ne s'aperçoive du peu d'incidents qu'à la réflexion. Chaque acte est, à peu de chose près, le même qui recommence... De loin il est difficile d'apercevoir dans Bérénice cette sorte d'architecture tragique qui fait que telle scène se dessine hautement et se détache au regard. La grande scène voulue au troisième acte ne produit point ici de péripétie proprement dite, car nous savons tout dès le second acte... J'ai vu deux fois la pièce, et, à ne consulter que mon souvenir, sans recourir au volume, il m'est presque impossible de distinguer nettement un acte de l'autre par quelque scène bien tranchée. »
D'où vient pourtant que Sainte-Beuve
reconnaisse à Bérénice quelques qualités dramatiques? Seulement du rôle de Titus.
« C'est par lui et par sa lutte sérieuse que le poète remettait son œuvre sur le pied tragique et prétendait corriger ce que le reste de
la pièce pouvait avoir de trop amollissant
Titus exprime en lui le caractère tragique, en ce sens qu'il soutient une lutte généreuse, qu'il sort du penchant tout naturel et vulgaire, qu'il a le haut sentiment de la dignité souveraine et de ce qu'on doit à ce rang de; maître des humains. » Mais ce mot de « lutte » ne doit point nous tromper ; Sainte-Beuve ne croit pas que le sujet se ramène aux incertitudes de Tempereur; et bien vite il précise et limite sa pensée : « Au fond Titus n'a jamais hésité, pas plus qu'un héro# n'hésite en toute question de délicatesse suprême et d'honneur. On est déchiré, on se détourne, on pleure, mais on marche toujours. » Le véritable sujet, auxyeux du grand critique, c'est donc seulement le désespoir héroïque de l'empereur.
' Musset (i) est du même avis, avec une nuance de sévérité en plus. « Corneille, dit-il, ayant établi que la passion était l'élément de
(i) De la tragédie, à propos des débuis de A/"e Racket.
l'action i63
la tragédie, Racine survint qui déclara que la tragédie pouvait n'être simplement que le développement de la passion. Cette doctrine semble, au premier abord, ne rien changer aux choses ; cependant elle change tout, car elle détruit l'action. La passion qui rencontre un obstacle et qui agit pour le renverser, soit qu'elle triomphe ou succombe, est un spectacle ai^imé, vivant; du premier obstacle en naît un second, souvent un troisième, puis une catastrophe, et, au milieu de ces nœuds qui l'enveloppent, l'homme qui se débat pour arriver à son but peut inspirer terreur et pitié ; mais si la passion n'est plus aux prises qu'avec elle-même, qu'arrive-t-il ? Une fable languissante, un intérêt faible, de longs discours, des détails fins, de curieuses recherches sur le cœur humain; des héros comme Pyrrhus, comme Titus, comme Xipharès, de beaux parleurs en un mot, de belles discoureuses qui content leurs peines au parterre; voilà ce qu'avec un génie admirable, un style divin et un art infini. Racine introduisit sur la scène. Il a fait des chefs-d'œuvre sans doute, mais il nous a laissé une détestable école de bavardage... (i) »
(i) Cf. le jugement de Théophile Gautier, ciié par Kémon ; {Cours de littérature, viii, Racine] : « Bérénice^ à vrai dire.
Désormais, le jugement traditionnel passait a Tétat de dogme ; et, sans doute, ce n'était point rinfluence deTaine qui le devait ébranler : son fameux article sur Racine était bien de nature à le confirmer encore.
Sarcey (i) ne peut s'étonner assez que la donnée de Bérénice paraisse avoir eu de Tattrait pour les auteurs dramatiques. « Il semble pourtant qu'il n'y ait guère de sujet moins propre au drame... Racine s'est enfermé étroitement dans cette donnée, et en a tiré cinq actes : c'est que Racine n'était pas, à vrai dire, un écrivain dramatique. Sa Bérénice^ une œuvre charmante d'ailleurs, n'est pas une tragédie, ni un drame : c'est une élégie, coupée en scènes, d'une grâce noble et d'une sensibilité larmoyante, faite surtout pour plaire aux gens de ce temps-là, qui se plaisaient aux questions de sentiments et lisaient avec transport la Princesse de Clèves (2). »
Pour l'auteur àxi Romantisme des classiques,
n'est pas une tragédie : il n'y coule que des pleurs et point de sang. C'est une élégie dramatique, qui renferme des morceaux pleins d'une grâce un peu molle et d'une sensibilité un peu larmoyante. »
(i) 1865. Quarante ans de théâtre, t. III, p. 169.
(2) Paul Mesnard, dans l'édition des Grands Ecrivains, se réduit à plaider les circonstances atténuantes : « Quelque
l'action i65
Emile Deschanel (i), « Bérénice est une des pièces les plus faibles de Racine et cependant la plus racinienne. C'est la veine naturelle de son talent coulant de source, sans effort... Un amant et une maîtresse qui se séparent, est-ce matière à tragédie ? Tout au plus cette victoire remportée sûr l'amour le plus tendre peutelle être le sujet d'une sorte d'élégie dialoguée... » Et le critique ne juge même pas utile d'analyser cette pièce « dont le sujet est si mince. »
M. Brunetière appelle Béréjiice « la plus délicieuse mais surtout la plus, noble élégie qu'il y ait dans la langue française » (2); et le sujet de la pièce lui paraît consister en ce que le héros « hésite entre l'empire du monde et son amour pour une reine (3) ».
M. Larroumet (4) écrit : « Ce n'est que par une extension très large du terme consacré que
imposant que soit un arrôt rendu par tant de juges, il nous semble qu'ils se sont trop inquiétés de savoir si Bérénice était vraiment une tragédie. Qu'on la nomme comme on voudra, églogue ou élégie, ce qui nous importe, c'est qu'elle est belle et touchante. » Du reste il l'appelle lui-même une « pastorale tirée de Thistoire romaine ».
(i) Racine^ I, 211.
(3) Les époques du théâtre français, 97.
(3) Histoire et littérature, I, 39.
(4) Etudes de critique dramatique^ I> 45*
l66 BÉRÉNICE
Bérénice peut être qualifiée de tragédie. La tragédie est essentiellement une action qui met aux prises des passions violentes et provoque des catastrophes sanglantes. Il n'y a rien de tel dans Bérénice, et, pour être exact, il faudrait l'intituler comédie héroïque ou élégie dramatique. »
Enfin tous les cours de littérature, toutes les études critiques à Tusage des classes, toutes les éditions du théâtre de Racine répètent les mêmes idées. Pour Merlet (i), « la situation se prête plutôt à l'élégie qu'à la tragédie » ; dès le second acte, le poète n'a plus d'autre matière « que l'analyse des émotions contenues dans ce mot hélas ! » ; pour renouveler rintérêt de l'action, il faut « qu'il varie de mille nuances son apparente monotonie ». — Pour M. Bernardin (2), dans Bérénice^ « pas d'action ; pas d'incidents ; rien qui captive l'intérêt, si ce n'est la peinture exquise et vraie des sentiments les plus délicats et les plus touchants. Idylle, si Ton veut, plutôt que tragédie; mais du moins idylle pleine de fraîcheur et de grâce. » — Pour M. Hémon (3), si Bérénice
(i) Études littéraires sur les classiques français^ I, 279.
(2) Théâtre de Racine^ II, 299.
(3J Cours de littérature, VIII. Racine^ Bérénice^ 15.
l'action 167
est le personnage essentiel de la pièce par la pitié qu'elle inspire, le sujet est « tout entier dans la séparation des deux amants », et, quoi qu'en dise Racine, « il est permis de douter » que ce drame ait paru à Sophocle « assez dramatique pour émouvoir fortement un grand public ».
Je ne vois guère que deux critiques, qui, s'élevant contre les opinions reçues, aient prétendu démontrer au contraire que Bérénice mérite son titre de tragédie et contient une action véritable.
M. Jules Lemaître demande : « Pourquoi a-t-on coutume d'appeler Bérénice une élégie divine? C'est bel et bien une divine tragédie. » Et il donne ses preuves : « Tout y est en action ; chaque scène nous révèle chez ces personnages un état d'âme qui ne nous avait pas encore été pleinement montré et les laisse dans une disposition en partie nouvelle; le mouvement est continu et l'intérêt est des plus puissants qui soient, puisque ce qu'on nous raconte, c'est l'histoire éternelle de la séparation des cœurs aimants (i). »
Que cette action existe réellement, M. Le-
(1) Impressions de théâtre, VIII, 65 (1894).
l68 BÉRÉNICE
maître le démontre, en étudiant comment la pièce est « faite ». L'art admirable et savant du poète a consisté à reculer le plus loin possible la scène d'explication, qui doit amener la scène finale du sacrifice, à ne laisser les deux amants se rencontrer que lorsqu'ils ont été progressivement amenés au plus haut point de la douleur et de l'angoisse. Cette idée de génie, qui l'a conduit à inventer le rôle et le personnage d'Antiochus, lui a permis de construire toute sa pièce. M. Jules Lemaître, par une analyse délicate et pénétrante, explique comment « dès lors le drame se déroule tout seul ». Ce drame, c'est la crise de la séparation qui déchire en même temps les deux âmes.
M. Le Bidois (t ), lui aussi, voit dans Bérénice une action à la fois simple et riche; mais il la comprend un peu autrement que ne le fait M. Lemaître. Il l'appelle non point la rupture des deux amants, mais « la rupture de Titus » : c'est-à-dire qu'il ne voit de crise que dans l'âme de l'empereur. « Par la manière dont le poète développe l'irrésolution de Titus, par la place qu'il assigne à la décisive entrevue (celle-ci a lieu au quatrième acte), il trouve
(i) Dq Vaction dans la tragédie de Racine, p. 267 (1900).
l'actïon 1 69
pour le troisième et le deuxième des ressources faciles de mouvement et d'action. Dès le second acte, Titus qui se croit décidé à rompre avec Bérénice, confie son intention à Paulin, sans avoir le courage d'en saisir Bérénice ; à l'acte suivant (IIP), il fait un pas de plus, il déclare son dessein à Antiothus, mais incapable encore de prévenir lui-même son amante, il charge celui-ci de le faire à sa place. Ce n'est qu'au IV* acte qu'il fait connaître enfin à Bérénice sa résolution de rompre, et cette volonté si lente à s'affermir s'est à peine déclarée, la douleur de Bérénice et ses propres souffrances d'âme remettent en quelques minutes tout en question : c'est la crise fameuse qui fait de ce moment de « l'élégie » un des actes les plus puissamment animés et les plus dramatiques du théâtre. » Ou, pour prendre un résumé plus bref que M. Le Bidois donne ailleurs de cette même action : « La rupture de Titus est, dès le second acte, décidée en principe; l'acte III l'avance; l'acte IV la consomme (au moment même où il paraît le retarder), tandis
que le cinquième n'a d'autre objet que de
relever en force et en noblesse le pathétique de ce long dénouement. »
Ainsi, pour tous les historiens de la littéra-
ï 70 BÉRÉNICE
ture,/ow5les critiques, /ow5 les commentateurs, le véritable sujet de Bérénice est soit la séparation de deux amants, soit les combats intimes ou, à tout le moins, la noble douleur — la « majestueuse tristesse » — d'un souverain, obligé de faire à son pays et à son rang le sacrifice de son amour.
Pour presque tous les historiens de la littérature, presque tous les critiques, presque tous les commentateurs, Bérénice n'a guère que les apparences d'un drame. L'action en est si ténue qu'à peine ose-t-on dire qu'elle existe; c'est un prodige de l'art que d'en avoir pu donner l'illusion ; cet art est tellement inimitable qu'à le vouloir imiter tout autre s'égarerait assurément, et transgresserait les lois essentielles du genre dramatique : n'était le nom de Tauteur, et son prestige, peut-être dirait-on qu'ici déjà elles sont transgressées.
Cette quasi-unanimité impressionne singulièrement. Encore faut-il noter que, des trois écrivains qui s'élèvent contre l'opinion commune, le premier, Geofifroy, affirme sans preuves et, semble-t-il, par pur esprit de contradiction. Quant aux deux autres — sans iirguer contre l'un qu'il n'a point la réputa-
tion de fuir le paradoxe, contre l'autre que le titre et le but de son ouvrage devaient rincliner inconsciemment à découvrir « de l'action » dans toutes les tragédies de Racine, — leurs analyses mêmes ne laissent point de se retourner contre leur thèse. Ils étudient tous deux moins l'action réelle de la pièce que le procédé du poète, l'artifice au moyen duquel il a prolongé pendant cinq actes ce qui semblait la matière de quelques scènes. A grand renfort d'ingéniosité, ils aboutissent à ces conclusions : M. Jules Lemaître, que les trois premiers actes sont « une longue préparation » ; M. Le Bidois, que le cinquième acte « n'a d'autre objet que de relever en force et en noblesse le pathétique de ce long dénouement ». Une pièce en cinq actes, où trois sont employés en préparations, une pièce en cinq actes, où le dénouement est « consommé »
dès le quatrième, tandis que le cinquième ne sert qu'à lui donner plus de force et de noblesse, sont assurément des pièces où l'action est insuffisante — disons, si l'on veut : où l'action est bien maigre. Et M. Jules Lemaître et M. Le Bidois sont moins éloignés de leurs prédécesseurs qu'on ne l'aurait pu croire.
Là-dessus, je remarquerai deux choses.
D'abord, c'est qu'il y a connexion étroite entre les deux jugements que l'on prononce d'ordinaire sur le sujet et sur l'action de Bérénice. L'un d'eux entraîne nécessairement l'autre. S'il est vrai que le sujet de la tragédie soit la séparation de deux amants, il y a très peu d'action; car, pour remplir les cinq actes, il a fallu que le poète décomposât cette séparation en ses « temps » successifs, s'attardât sur chacun d'eux et les étendît jusqu'à leur plus longue durée possible. S'il est vrai que le sujet soit la lutte intime de Titus, il y a très peu d'action; car, pour remplir les cinq actes, il a fallu que le poète décomposât cette lutte en une série d'incertitudes, de délibérations, de contradictions, de retours, et qu'il tâchât de varier dans sa forme pour la pouvoir prolonger plus longtemps une situation toujours identique à elle-même. S'il est vrai que le sujet soit la douleur de Titus, il y a très peu, dès le second acte il n'y a plus d'action, et les trois actes qui suivent ne contiennent plus que les modulations d'un long gémissement, d'un interminable soupir. — Et inversement, s'il y a une action dans cette tragédie, le sujet ne peut pas se borner à être ou la
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séparation de deux amants, ou la lutte intime de Titus, ou sa douleur : il doit être autre et il le faut chercher ailleurs.
D'autre part, si Ton admet qu'il y ait très peu ou qu'il n'y ait pas d'action dans Bérénice^ il faut admettre du même coup les conséquences qui se déduisent nécessairçment d'une telle constatation.
Croit-on que Racine a librement choisi son sujet? Alors, — puisque ce sujet ne pouvait comporter une action vraiment dramatique, que c'était un sujet d'élégie — ceux-là ont raison qui dénient à Racine le don, la vocation du théâtre ; ils ont raison, avec le Sainte-Beuve de i83o, de « préférer chez lui la poésie pure au drame », de « le rapporter à la famille des génies lyriques, des chantres élégiaques et pieux, dont la mission ici-bas est de célébrer l'amour ». Bérénice illumine pour nous les profondeurs obscures de son génie : il fut un élégiaque qui s'ignora et que les circonstances ont égaré sur les planches. Or je ne puis ici discuter cette thèse : il y faudrait toute une étude d'ensemble sur le poète et sur son œuvre; mais je crois bien pouvoir dire que le temps est passé de ces préjugés romantiques, et qu'au contraire nos
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contemporains admirent en lui un des maîtres de la scène.
Croit-on que Racine a reçu son sujet de Madame. D'abord, il faut accepter (sur quels fondements?) l'invraisemblable légende ; puis, ceci fait, on ne s'en heurtera pas moins à des difficultés nouvelles. Si Racine a traité cette matière volontiers, parce qu'il la sentait « tout à fait selon son goût secret et selon sa pente naturelle », c'est tout à fait comme s'il l'avait choisie lui-même : le voici encore accusé et convaincu d'être un simple élégiaque. S'il l'a traitée par pure obéissance et quoiqu'il la jugeât impropre à la tragédie, alors il faut n'attacher aucune importance à Bérénice^ simple pièce de commande, tâche ingrate, impossible à refuser, achevée tant bien que mal, à contre-cœur : du ton élégiaque de la pièce, on ne peut rien déduire sur le tempérament, sur le génie du poète, puisque ce tofî serait imposé par le sujet même; à la préface, il ne faut pas accorder trop de valeur, puis qu'elle ne serait plus qu'un plaidoyer de circonstance. Resterait d'ailleurs à expliquer par quel miracle cette préface, qui s'accorde si bien avec les théories des préfaces antérieures et les complète si heureusement, peut s'adapter
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à une pièce de hasard, née d'une inspiration étrangère, ou inversement par quel miracle cette préface, adaptée à une pièce de hasard, née d'une inspiration étrangère, peut s'accorder si bien avec les théories des préfaces antérieures et les compléter si heureusement. — Ainsi, de quelque côté que l'on se tourne, on tombe dans des embarras nouveaux.
Nous avons inutilement essayé toutes les explications des critiques. « Nous voilà au rouet. » Il nous faut donc reprendre nous-même et parla base "la question tout entière, tenter de nous en tirer par nos propres forces.
Écartons tous les intermédiaires, oublions ce que nous ont dit les critiques, et, sans idée préconçue, mettons-nous directement en présence de la pièce. Écartons même le prestige de la forme et des beaux vers ; dût-il nous en coûter, ramenons la tragédie à n'être plus que le squelette d'elle-même ; retenons-en le contenu seul : Tenchaînement des faits, des idées, des sentiments. Nous tâcherons de les iioter tous, au fur et à mesure qu'ils se présenteront, acte par acte, scène par scène, sans rien ajouter, sans rien supprimer : car nos additions et nos suppressions pourraient à notre insu, être également tendancieuses (i) et nous égarer, les
(i) M. Hémon pense que « la détermination de Titus est Tunique sujet de la pièce ». Il en donne donc l'analyse suivante : « Acte I^"^. La reine juive Bérénice est à la veille d'épouser l'empereur Titus ; le poète nous peint sa joie et son orgueil, mais atissi le désespoir d'Antiochus, roi de Comagène, qui aime Bérénice en secret et ne lui révèle son amour qu'au moment de la quitter. — Acte II. Arrivé depuis peu au trône par la
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unes comme les autres. En un mot, sans un commentaire, sans une interprétation personnelle, analysons seulement la pièce avec une scrupuleuse minutie.
I. Antiochus, roi de Comagène, pénètre jusque dans le cabinet de l'empereur (i), et il
mort de son père Vespasien, Titus sent qu'un devoir nouveau lui impose le sacrifice de son amour ; livré à la plus douloureuse incertitude^ il n'ose ouvrir son âme à Bérénice, qui s'attriste de sa froideur, mais n'en soupçonne pas la cause véritable. — Acte III. Décidé enfin à faire son devoir, Titus confie Bérénice à Antiochus, qui la reconduira dans son royaume ; mais Bérénice arrache à Antiochus le secret de Titus, s'étonne, s'irrite et se désespère. — Acte IV. Ce violent désespoir de Bérénice ébranle la résolution de Titus qui la revoit et ne peut se résoudre à la quitter. — Acte V. Enfin le sacrifice est accompli : Bérénice partira, mais elle restera fidèle au souvenir de Titus, et Antiochus n'a rien à espérer. »
Il y aurait là matière à bien des discussions : Bérénice est-elle ou se croit-elle à la veille d'épouser l'empereur.^ — Titus sent-il maintenant ou a-t'il senti dès la mort de son père quel devoir lui était imposé ? — S'il n'a pu encore parler clairement à Bérénice, est-ce vraiment par incertitude } — Est-ce seulement au troisième acte, qu'il est décidé enfin à faire son devoir ? — Au quatrième acte, Titus, qui va recevoir le sénat au lieu de courir auprès de Bérénice, semble-t-il ne pouvoir se résoudre â la quitter } etc. On verra plus loin quelle réponse je donnerais à ces diverses questions. Mais, dès maintenant, on s'aperçoit que l'analyse sommaire de M. Hémon est influencée par l'interprétation qu'il donne à la pièce et qu'en revanche elle a pour résultat de confirmer cette interprétation.
(t) La Comédie-Française a repris cette année Bérénice j et 1 admirable talent de M"" Bartet m'a aidé à mieux comprendre encore l'importance de son rôle. Mais pourquoi la mise en
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envoie demander une entrevue secrète à la reine Bérénice, « épouse en espérance » de Titus. — Resté seul, il s'échappe en un monologue : il aime la reine ; jadis, il y a cinq ans, il lui en a fait Taveu, mais elle lui a imposé un éternel silence ; maintenant qu'il la voit sur le point d'être impératrice, osera-t-il lui dire qu'ill'aime toujours et lafuit ?Oui, sans doute: au moins, elle le plaindra. — Son confident, de retour, lui annonce que Bérénice va venir,
scène s'accorde-t-elle si mal avec le texte ? — Le « cabinet superbe et solitaire », « dépositaire des secrets de Titus », où l'empereur vient « se cacher à la cour », est une espèce de vestibule entre ses appartements et ceux de la reine ; ce vestibule n'est séparé que par des colonnes, d'une galerie, d'où l'on découvre le panorama de la ville ; et seuls quelques rideaux, d'ailleurs relevés, permettraient d'éviter les yeux indiscrets, mais non les oreilles. Le lieu ne convient nullement ni aux confidences ni aux scènes intimes. — Quand Antiochus et Arsace font leur entrée, ce cabinet « solitaire » est envahi par des sénateurs, des gardes, une foule de figurants qui n'ont rien à y faire. Il faut que les deux orientaux, par une mimique singulière, — portant leurs mains à leurs lèvres et à leur cœur, — donnent le signal du départ à tous ces fâcheux. Et, quand il s'en sont allés l'un après l'autre, Antiochus, immobile, s'adresse à Arsace immobile et lui dit : « Arrêtons un moment, etc » — Enfin, dans ce cabinet où Bérénice a promis de venir « seule et sans suite », elle entre, accompagnée non seulement de Phénice, mais de cinq femmes. Ces femmes traversent la scène; elles vont s'asseoir en rond — comme pour jouer à pigeon-voie — au delà des colonnes, au-delà des rideaux toujours relevés, et elles assistent ainsi à toute la conversation, si contidcntielle, d« n^rcnicc nr d"Antiochus.
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se dérobant aux flatteurs qui Taccablent, car le bruit court que Titus doit Tépouser le jour même. Antiochus ordonne de tout préparer pour son prochain départ, et il persiste dans cette résolution, quoique le confident lui rappelle Tamitié que Titus et Bérénice ont tous deux pour lui, la naissance, la longue durée, la vivacité de cette affection, qui devrait le retenir pour être témoin de leur bonheur. — La reine paraît, tout heureuse de revoir son ami, plus heureuse encore, parce que Titus, jusqu'alors plongé dans le deuil imposé parla mort de son père, songe de nouveau à elle, qu'un de ses premiers actes a été d'agrandir les États de son amie, et qu'il va, dit-on, la faire impératrice. Antiochus alors avoue que son amour d'autrefois dure encore, plus ardent que jamais; il annonce que, par cette raison même, il va s'éloigner d'elle pour toujours. Bérénice, avec un mélange de sévérité et d'indulgence, lui pardonne son audace, mais ne le retient pas. — Lui parti, elle s'abandonne à sa joie, repousse les craintes vagues qu'exprime sa confidente, célèbre les mérites de Titus et court prier le ciel pour lui.
IL Titus, inquiet et triste, fait mander le roi de Comagène. — Resté seul avec son con-
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fident, il l'interroge : Que dit-on à Rome du mariage annoncé entre Bérénice et Tempereur ? Le confident, après quelques hésitations, avoue que Rome y est hostile, non par haine envers Bérénice, mais par haine envers la royauté. Titus alors confesse qu'il attendait cette réponse ; il aime Bérénice, mais la tradition et les lois lui interdisent de l'épouser; il a senti cette dure vérité dès le moment de la rftort de son père ; il n'a pas encore eu le courage de faire connaître sa résolution à la reine; mais il l'aura, et il va charger Antiochus, leur ami commun, de ramener la reine en Orient.
Il exprime longuement sa douleur, son amour, la rigueur de son devoir. — Bérénice est annoncée, au grand trouble de Titus. — Elle rappelle son amour et sollicite doucement quelques paroles de tendresse. Il répond tristement, exprime son émotion en paroles entrecoupées, nomme Rome, l'empire, puis sort brusquement, incapable de s'expliquer davantage. — Bérénice reste confondue: Qu'a-t-ellefait, qu'at-elle dit qui ait pu déplaire à Titus ? Craint-il de l'épouser? Mais non ! c'est qu'il a connu la déclaration d'Antiochus ; il est jaloux : il est donc amoureux, et la voilà rassurée.