III. Antiochus est enfin venu à Pappel de
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Titus. L'empereur lui reproche amicalement cette inexplicable tentative de fuite, mais n*en demande point la cause, tout occupé d'autres soucis. Il lui annonce, en effet, sa résolution de quitter la reine, il le charge de la prévenir, de la consoler, de la ramener jusqu'en Orient. — La surprise d'Antiochus est grande. Son confident lui persuade, non sans peine, que tout ceci tournera à l'avantage de son amour ; il veut le persuader aussi d'avertir la reine : le roi de Comagène montre peu d'empressement à remplir cette mission cruelle et qui lui convient si mal. — Mais Bérénice survient, plus froide que jamais à l'égard d'Antiochus. Lui, non sans hésiter, pressé par la reine que ses réticences ont inquiétée, il dit les volontés de l'empereur. Elle refuse de le croire, soupçonne un piège, le chasse et court chercher Titus lui-même.
— Antiochus, désespéré, veut partir; il dit qu'il part, mais il diffère jusqu'au soir, pour être assuré du moins que Bérénice ne meurt pas du coup qu'elle a reçu.
IV. Bérénice se désole. — Sa confidente lui annonce l'arrivée de Titus et l'entraîne dans ses appartements, pour cacher son désordre à la foule qui accompagne l'empereur. — Titus envoie annoncer sa visite à la reine. — Resté
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seul, il se consulte : Aura-t-il le courage nécessaire? Il cherche à se tromper : Rome admettrait peut-être Bérénice ? Mais non, il ne peut se décevoir lui-même : Rome a parlé clairement ; il sait son devoir et il le fera. — Malgré ceux qui la veulent retenir, la reine se précipite. Titus confirme les paroles d'Antiochus. En vain Bérénice discute, rappelle tant de souvenirs et tant de serments, s'irrite, implore ; en vain lui-même s'émeut-il et pleure : il est décidé, quoi qu'il lui en coûte, à remplir son devoir. Désespérée, elle le quitte, annonçant .qu'elle va mourir. — Une telle menace ébranle Titus : il veut courir à elle ; les sages avis de son confident lui rendent Ja force. — Antiochus lui doniïêTin nouvel assaut et le supplie de se rendre auprès de Bérénice prête à mourir ; — les magistrats, les grands corps de l'Etat viennent à son secours, en lui demandant audience à cet instant même : malgré Antiochus, l'empereur les va recevoir.
V. Le confident du roi de Comagène le cherche, — pour lui annoncer que Titus n'a pas revu la reine et que les universelles félicitations des magistrats et du peuple le lient davantage à ses propres résolutions. — Mais Titus luimême annonce qu'il passe chez Bérénice* —
Antiochus croit que l'empereur cède et toutes ses espérances passagères l'abandonnent. — Bérénice, indignée, refuse d'écouter les protes* tations de Titus ; elle veut le fuir, quand il lui arrache une lettre d'adieux, où elle annonçait rintention de se donner la mort. Titus fait en hâte mander Antiochus et retient la reine. — Il lui explique que, malgré tout, il restera fidèle à son devoir ; il ne Tépousera pas ; il n'abdiquera pas; mais si elle meurt, il mourra. — » Antiochus, survenant alors, continue à croire que les amants se sont réconciliés; il se félicite de la part qu'il a prise à cet heureux dénoue- • ment ; il avoue à Titus qu'il a été son rival ; il fait des vœux pour tous deux ; et il va mourir, espérant que cette mort donnera satisfaction aux dieux et servira ses amis. Bérénice, émue de ces deux sacrifices, s'élève au-dessus de sa passion : elle renonce à Titus et lui promet de vivre ; elle ordonne à Antiochus de vivre, mais sans espoir ; elle leur fait ses adieux. Et lapièce se termine par le soupir d'Antiochus : Hélas !
On voit aisément, et du premier coup d'oeil, qu'un certain genre d'action ne saurait être raisonnablement cherché dans une tragédie ainsi conçue et ainsi construite. Il n'y a rien ici — -^
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absolument rien — de ce qui constitue Faction dans un mélodrame, dans un drame romantique, dans les tragédies où Voltaire se flattait d'améliorer Shakespeare, et même dans la plupart des tragédies de Corneille. Pas de meurtre ni de suicide, par le poignard ou par le poison ; pas de révolution ni de conspiration, ni même de simple émeute ; pas d'arrivée inattendue d'un personnage espéré ou redouté ; pas de révélation d'un secret effroyable ou rassurant ; pas de méprise et pas de reconnaissance. Racine s'est même interdit les oracles, les prédictions, les songes, si aisément admis par ses contemporains ou par lui-même en d'autres occasions. Il n'a pas voulu, quoique le sujet s'y prêtât, faire intervenir sur la scène les consuls, les magistrats ou le peuple, et il a laissé à Voltaire la gloire, -^ si gloire il y a, — de montrer pour la première fois au public français une séance du sénat en laticlave (i). A moins que, par une extension abusive du terme, on ne veuille voir un événement dans l'erreur d'Antiochus, qui interprète comme Une démarche de réconciliation l'entrevue où doit au contraire se consommer la rupture, il n'a pas mis dans cette œuvre
(i) Dans Rome sauvée.
dramatique un seul événement. Au sens matériel du mot, évidemment il n'y a pas d'action daii s Bérénice.
\ Mais il y a une autre façon d'entendre u'action; et c'est la seule vraie pour ceux qui demandent au théâtre autre chose que l'intérêt de la curiosité ou le plaisir de la surprise. Pour ceux-là, les événements ne sont qu'une manifestation, ou une cause, ou un effet, ou une occasion tout au moins : manifestation, cause, effet, occasion des sentiments et des passions, qui seuls ont une valeur vraie et seuls constituent le fonds essentiel de la pièce. Ce à quoi ils s'attachent, c'est aux luttes que les passions se livrent entre elles jusqu'à ce que l'une d'elles triomphe, aux luttes que la passion livre au devoir ou à la raison jusqu'à ce qu'elle les soumette ou s'y soumette ; c'est à la marche naturelle, à l'évolution d'un sentiment qui s'exaspère peu à peu jusqu'à ce qu'il éclate avec une force irrésistible, qui s'atténue lentement jusqu'à l'apaisement volontaire ou résigné ; c'est aux brusques revirements d'âmes, aux révolutions morales dont le poète fait comprendre la cause cachée et qu'il sait rendre vraisemblables : en un mot, c'est à l'action intérieure et toute psychologique. Cette
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action-là, — la seule qui puisse exister dans Bérénice^ — c'est à nous de voir maintenant si Racine a su l'y mettre.
Il nous faut donc analyser — pour chercher en eux ces luttes, ces évolutions ou ces révolutions de sentiments — les trois personnages de la pièce.
Car, en réalité, ils ne sont que trois.
On me permettra sans doute de négliger Rutile; et, quant aux confidents, ou ils so^it négligeables eux aussi, ou, lorsqu'ils ne le sont point, ils ne font qu'un avec leurs maîtres. En effet, dans un certain nombre de scènes, Paulin, Arsace ou Phénice, jouent le rôle de simples « utilités ». Ils sont là pour porter des messages, pour rendre de menus services, et surtout pour fournir la réplique à Titus, Antiochus ou Bérénice, de manière à diminuer le nombre des monologues : alors ils n'ont ni perspnnalité ni vie. Parfois, au contraire, ils semblent sortir de leur effacement; ils ne parlent point seulement pour fournir à leur interlocuteur Toccasion de dire quelque chose, mais pour dire quelque chose eux-mêmes. Alors ils sont, en réalité, comme un « double » de leur maître: ils personnifient, — ils « extériorisent», comme dirait un philosophe, — ce qu'il y a dans
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Tàme de ces maîtres, de pensées, de sentiments subconscients, utiles à mettre en lumière, ou bien ce qu'il y a de pensées, de sentiments trop conscients,, pénibles pour eux et qu'il importe de leur rappeler sans cesse. Paulin, c'est, en dehors de Titus, cette voix intérieure qui crie son devoir à l'empereur romain ; Arsace, c'est, en dehors, d'Antiochus, ces trompeuses espérances dont sa raison se défend en , vain et qui pour quelques instants le séduisent . à chaque fois ; Phénice, c'est, en dehors de Bérénice, ces pressentiments vagues, qu'elle repousse d'un ton triomphant et que néanmoins, tout au fond d'elle-même, elle avait dû éprouver pendant ces huit jours de deuil.
Est-ce dans Tàme d'Antiochus que nous trouverons cette action psychologique qu'il nous faut découvrir? Evidemment non. Il est visible que, des trois héros de la pièce, il est le seul qui reste toujours au second plan, et par conséquent le poète n'a pu être assez maladroit pour en faire le personnage agissant de sa tragédie. D'ailleurs, il suffit d'examiner ses sentiments. — Il peut y avoir conflit entre eux, il n'y a pas lutte. Dès le début, Antiochus aime Bérénice d'amour, il aime Titus d'amitié. Aucune de ces deux affections contradictoires n'é-
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branle l'autre ; il n'en veut sacrifier aucune. Au contraire, par un singulier concours de circonstances, il lui est toujours permis de concilier ces deux tendresses en apparence inconciliables : s'il espère, il ne devient pas l'ennemi de Titus, puisque ses espérances sont nées de la renonciation de Titus à l'amour de Bérénice ; s'il désespère et se dévoue en essayant de réunir Tempereur et la reine, ce dévouement lui est inspiré par son amitié pour Fun presque autant que par son amour pour l'autre ; enfin l'issue dernière fait disparaître pour toujours cette rivalité qui aurait pu à la longue nuire à l'amitié des deux hommes. — Il n'y à pas davantage évolution ni révolution de sentiments. D'un bout à l'autre, Antiochus reste le même et envers Titu^ et envers Bérénice ; ni sonamitié ni son amour n'augmentent, ne diminuent, ne se transforment; s'il pense à mourir, ce n'est pas que rien soit changé dans son cœur, c'est au contraire qu'il s'aperçoit que rien ne peut changer désormais ; s'il se résigne, c'est que, grâce au sacrifice de la reine, l'amour et l'amitié sont enfin conciliables dans son âme. Ainsi ballotté sans cesse, par les résolutions des autres, de la tristesse à la joie, du désespoir à la résignation, sans qu'il puisse lui-
même agir pour lui, sans que son bonheur et son malheur dépendent de sa volonté ou de ses efforts, il reste un personnage secondaire. Il est la victime, non le héros de l'action ; il en subit les contre-coups et elle se passe tout entière hors de lui.
Est-ce donc dans Tàme de Titus que nous la trouverons ? Nous Tavons vu, tous les critiques le pensent. J'ose avouer pourtant que je n'en crois rien.
En réalité, au moment où la pièce s'ouvre, — c'est-à-dire avant mênie que Titus ait paru sur la scène, — la lutte de Tamour et du devoir est déjà terminée en lui, et sa résolution définitive est prise. Sa décision s'est imposée à lui huit jours auparavant, dans rinstant qui a suivi la mort de son père. Dès le premier acte, nous pouvions le pressentir, nous qui n'avons point pour nous tromper les mêmes raisons que Bérénice. Quand elle dit:
Ce long deuil que Titus imposait à sa cour Avait, même en secret, suspendu son amour ; Il n'avait plus pour moi cette ardeur assidue Lorsqu'il passait les jours attaché sur ma vue ; Muet, chargé de soins, et les larmes aux yeux, Il ne me laissait plus que de tristes adieux ;
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nous devinons vaguement qu'il y a là autre chose que le chagrin de la mort d'un père ; nous voyons que Bérénice se rassure bien vite ; et nous voyons que sa confidente est moins rassurée. D'ailleurs Titus lui-même, dès qu'il paraît (au second acte), nous atteste que sa résolution était depuis longtemps arrêtée :
Mais à peine le ciel eut rappelé mon père, Dès que ma triste main eut fermé sa paupière. De mon aimable erreur je fus désabusé ; Je sentis le fardeau qui m'était imposé ; Je connus que bientôt, loin d'être à ce que j'aime, Il fallait, cher Paulin, renoncer à moi-même ; Et que le choix des dieux, contraire à mes amours, Livrait à l'univers le reste de mes jours.
Il est vrai que depuis ce moment il n'a point encore fait connaître son dessein. Mais ce n'est pas que sa volonté chancelle, c'est qu'il n'a pas le courage de voir la douleur de son amie et qu'il diffère le plus longtemps possible de la frapper d'un coup si rude. Il n'est pas en proie à l'indécision, il est seulement retardé par la pitié :
Résolu d'accomplir ce cruel sacrifice.
J'y voulus préparer la triste Bérénice :
Mais par où commencer? Vingt fois, depuis huit jours,
J'ai voulu devant elle en ouvrir le discours ;
Et, dès le premier mot, ma langue embarrassée Dans ma bouche vingt fois a demeuré glacée.
Une telle situation ne saurait durer toujours. Puisque Bérénice, trop confiante, n'a point, comme Titus Tespérait, « pressenti leur commun malheur » et ne lui épargne pas ainsi une partie de sa tâche, il doit parler, il parlera. Le matin même, il a « rappelé sa constance » ; il s'est imposé de rompre le silence ce jour-là ; la première démarche que nous lui voyons faire, c'est demander l'ami commun qui doit consoler, soutenir, accompagner la bannie: le renvoi de Bérénice est donc bien décidé dans sa pensée, et tout combat véritable terminé. Si, l'instant d'après, il interroge Paulin, ce n'est pas qu'il en attende un argument décisif pour mettre un terme à des incertitudes qui subsisteraient encore en lui. Il sait très bien quelle réponse il va recevoir : il la provoque, il la veut. Les paroles vagues et complaisantes qui — s'il hésitait vraiment encore — l'encourageraient à garder Bérénice, il ne les écoute point, il ne s'en empare point pour se tromper luimême. Au contraire, dans une noble et grave semonce, il rappelle à Paulin le devoir de sincérité que lui impose l'amitié confiante de son
empereur. Quand il a obtenu la vérité sentie, attendue, exigée, il explique coir il l'avait lui-même découverte ; qu'i! !
décidé par sa volonté propre à faire son d< qu'il voulait seulement, par letémoignagt autre, se confirmer dans une résolution prise :
Mon cœur en ce moment ne vient pas de se ren Si je t'ai fait parler, si j'ai voulu t'entendre. Je voulais que ton iè\e achevât en secret De confondre un amour qui se lait à regret.
Bérénice a longtemps balancé la victoire ; Et si je penche enfin du côté de ma gloire, Crois qu'il m'en a coûté, pour vaincre tant d'ami Des combats dont mon cœur saignera plus d'u
Il ne dissimule donc pas le prix que lui a sa victoire; mais sa victoire est certai A ce moment Bérénice survient. L'emp hésite à la recevoir ; il lui répond en pi entrecoupées ; il la fuit sans pouvoir s'expl ouvertement. Est-ce donc qu'il soit encc qu'il redevienne irrésolu ? Nullement. Ce pas le courage de prendre une résolutio lui manque : elle est prise; c'est seulem courage de faire lui-même, en sa pré* souffrir ce qu'il aime. Aussi, quand Béi n'est plus en face de lui, qu'il ne voit pk
visage et ses yeux, qu'il n'entend plus sa voix, il parle — avec tristesse, mais avec fermeté. Le roi de Comagène « soulagera le tourment d'un amant interdit » ; il épargnera au cœur de Titus un si pénible « éclaircissement » : c'est lui qui sera le messager de la triste nouvelle. Mais c'est alors, comme il est naturel, que l'àme de Titus est le plus déchirée : son énergie est épuisée par un si grand effort, et il sait que la reine, en cet instant même, est plongée dans cette angoisse dont il était, à l'avance, si profondément ému. Si vraiment il y avait encore place dans son cœur pour une lutte entre le devoir et Tamour, c'est alors qu'on le verrait céder et revenir sur ses résolutions ; c'est alors qu'il aurait d'irrésistibles retours de tendresse, c'est alors qu'il courrait auprès de Bérénice pour lui jurer qu'il l'aime et la veut conserver — dût-il plus tard se démentir encore. Il ne fait rien de tout cela. Sans doute Racine ne lui prête point l'insensibilité brutale du jeune Horace; il ne lui attribue pas cette volonté aveugle et sourde des héros cornéliens, âprement tendue à maintenir ses décisions premières : « loin de nous, ces héros sans humanité ! » Mais, quand il nous dépeint son trouble, sa tristesse, son agitation, il a bien soin d'éviter
aux spectateurs toute méprise : c'est tout c suite, séance tenante, que nous voyons Titi confirmer encore ses résolutions.
Par trois fois la situation se renouvelle, ■ nous assistons à ce qu'on pourrait appeler e langage chrétien la « tentation » de Titu; trois fois il est victorieux, trop vite et trt facilement pour que nous puissions avoir temps de craindre sa défaite. D'abord il li faut parler à Bérénice, avertie et désolée, l'avance il se représente ce que sera cet scène cruelle, et son cceur en frémit. Ui pensée alors se glisse malgré lui dans se esprit : Qui sait? Elle a tant de vertus tant d'amour; ne serait-ïl pas possible...
Mais, tout de suite, il chasse ces vaines su: gestions de sa tendresse ; il réfute les futili raisons que sa passion lui inspire ', il se 1 reproche amèrement :
Ahl lâche, fais l'amour et renonce à l'empire I
Et c'est ainsi qu'irrité contre lui-même contre sa faiblesse, il n'en a que plus de for pour affronter. Bérénice, Elle pleure, el implore, elle rappelle le passé, elle atteste s( amour et les serments qu'elle a reçus. Ma
rlui, quoiqu'il pleure et gémisse avec elle, il ne. laisse point son émotion dompter sa volonté..
Oyi, Madame, il est vrai, je pleure, je soupire,
Je frémis. Mais enfin, quand j'acceptai Tempirê,
Rouie me fit jurer de maintenir ses droits,
Il les faut maintenir. !
Bérénice sort en menaçant de « verser son sang » dans le palais même. Une seconde fois l'empereur s*émeut. Il veut la suivre, courir à son secours, sans songer à quoi une telle démarche l'engage et que c'est un premier pas.. Mais il li'y a là qu'une velléité rapide. Une exclamation de Paulin : « Quoi, Seigneur! »
suffit à le retenir, et il s'excuse de cet égarement passager :
: Je ne sais, Paulin, ce que je dis.
L'excès de la douleur accable mes esprits.
Une troisième fois enfin, son trouble se renouvelle. Antiochus annonce que la reine expire et il supplie Titus de l'aller voir, de « sauver tant de vertus, de grâce, de beauté ». Mais, avant qu'il ait eu même le temps de débattre en son cœur sa résolution, une intervention qu'il dit et croit « providentielle »,
L ACTION '^Z-l
montre clairement son devoir à l'empereur :
sort, et du côté où Bérénice n'est point.
Ainsi, à trois reprises, il n'y a pas eu lui véritable, hésitation, délibération et choix ; n'y a eu, vers la femme aimée, que des mo vements tout instinctifs, des impulsions in fléchies, trop vite réprimées pour qu'on sente pas combien est désormais assurée volonté de l'empereur. On connaît la profc deur et la richesse de l'analyse psychol gique dans tes tragédies de Racine : n'est pas évident que s'il eût voulu mettre l'intéi de sa pièce dans la peinture des irrésolutio de Titus, il aurait bien autrement dévelop de telles scènes, et qu'il en eût su tirer à péripéties naturelles et touchantes î
Enfin, dans une dernière entrevue, Tit cherche Bérénice pour « calmer ses déplaisirs Il ne lui cache point l'excès de son trouble la honte qu'il ressent d'avoir vu sa « vertu » incertaine, son âme st abattue qu'il a besoin se chercher et de se reconnaître. Maisenniêi temps, avec une noble fermeté, il lui inten toute espérance :
Ne vous attendez point que las de tant d'alarmes, ' Par un heureux hymen je tarisse vos larmes.
En quelque extrémité que vous m'ayez réduit,
I gS BÉRÉNICE
rMa gloire inexorable à toute heure me suit : Sans cesse elle présente à mon âme étonnée L'empire incompatible avec votre hyménée, Me dit qu'après l'éclat et les pas que j'ai faits, Je dois vous épouser encor moins que jamais.
Oui, Madame ; et je dois encore moins vous dire Que je suis prêt pour vous d'abandonner l'empire, De vous suivre, et d'aller, trop content de mes fers. Soupirer avec vdus au bout de l'univers...
Bérénice n'a plus qu'à accepter la responsabilité de la mort de Titus, ou à se résigner à vivre séparée de lui : die ne peut attendre autre chose.
Ainsi, les « combats » dont parle l'empereur lui-même ne peuvent laisser le spectateur indécis : Tissue en est trop prévue d'avance. On sent trop bien — avec l'un de ceux que leur interprétation de la pièce devrait pourtant incliner à l'opinion contraire, avec Sainte- Beuve — qu' « au fond Titus n'a jamais j^ hésité » ; on sent avec quelle netteté Racine ^ « a rendu énergiquement cette stabilité héroïque de l'âme à travers tous les orages et n'a voulu laisser aucun doute sur ce qui demeure possible ». Si Bérénice est un drame et qu'elle ait une action, si cette action, tout intérieure, consiste en une lutte des sentiments intimes d'un ou de plusieurs personnages, on ne peut
assurément chercher ni cette action ni cet lutte dans l'âme meurtrie mais inébranlée t Titus.
Et l'on n'y peut chercher davantage i une lente évolution ni une brusque révolutic de ces mêmes sentiments. Comme Antiochu l'empereur se maintient dans un pareil et d'esprit,audébut,pendam lecourset àla fin( la tragédie. D'un bout à l'autre il aime Bér nice, il souffre de la quitter, il voit cependai qu'il la faut quitter et il est résolu à le faire ni son amour ni sa soumission au devo n'augmentent, ne diminuent ou ne se tran forment. Enfermé dans un dilemme terrible trahir Rome ou perdre celle qu'il aime en s'il fligeant et en lui infligeant les plus cruelli douleurs, jamais il n'envisage' sérieusement première alternative, jamais il ne cesse c vouloir la seconde, en dépit de tout. Si enfi il aperçoit une troisième issue, si la mort li paraît une solution et une délivrance, ce n'e pas que rien soit changé dans sa résolutioi c'est qu'il y voit au contraire une autre faço de la réaliser. Il y a là une logique du dése poir semblable à celle avec laquelle Andrt maque inédite aussi son suicide, — ma avec cette différence que Titus auparavant r
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paraîtra point se démentir et qu'en apparence même il ne fléchira point. Héros immuable, même s'il semble parfois osciller, il ne varie jamais. Cette immobilité fait que Faction de la pièce ne peut être en lui.
En qui donc peut-elle ^tre enfin, — sinon en Bérénice et en Bérénice seule?
C'est chez elle que nous trouverons ce que nous avons vainement cherché dans les deux autres personnages : une lutte morale, — puisque son amour engage un combat désespéré contre Rome, sa véritable rivale, contre la haine des Romains pour la royauté, contre le sentiment du devoir qui anime . Titus ; une évolution morale — puisqu'il lui faut, à travers tant d'émotions, passer de l'espérance sereine à l'inquiétude, de l'inquiétude à la douleur, au désespoir, à la colère, de la colère à l'admiration, à l'acceptation volontaire d'une séparation si longtemps repoussée. Par Bérénice seule il y a une action, puisque la révolte de son cœur forme le nœud, que les mouvements de son cœur forment les péripéties, que la résignation de son cœur forme le dénouement du drame.
Avant même que Bérénice paraisse, |ious savons qu'elle est « épouse en espérance de
Titus », et ses premières paroles nous le co firment : elle fait allusion à l'honneur que ciel lui « présage ». Interrogée par Antiochu qu'une telle nouvelle afflige, elle confirme bruit public : Titus, en ce moment mêm agrandit son royaumeét la couvre d'honneur elle l'attend, pour entendre de sa bouche i titre plus doux encore :
Et, si de ses amis j'en dois croire la voix.
Si j'en crois ses serments redoublés mille fois.
Il va sur tant d'Etats couronner Bérénice,
Pour joindre à plus de noms le nom d'impératrice.
11 m'en viendra lui-même assurer en ce lieu.
Peu s'en faut qu'elle ne se croie déjà sur trône; c'est déjà d'un ton d'impératrice qu'el répond à la déclaration repoussée :
Seigneur, je n'ai pas cru que, dans une journée Qui doit avec César unir ma destinée, 11 fût quelque mortel qui pût impunément Se venir à mes yeux déclarer mon amant...
Et quand l'infortuné est sorti, avec ,qu égoïsme de femme éprise elle se hâte d'oublii le malheur d'un ami si fidèle ; avec quel enivr ment elle savoure le souvenir de cette « nu enflammée » où son amant a brillé aux yev de tous, où elle a cru voir le monde entit
amoureux de Titus comme elle Test elle-même; avec quelle passion elle intéresse les dieux à son amour et veut unir ses vœux aux vœux que l'univers forme pour Tempereur; avec quelle joie elle se promet de lui faire la douce surprise de le chercher « sans être attendue » ; mais avec quelle sécurité, surtout, elle repousse les craintes de Phénice :
Le temps n'est plus, Phénice, où je pouvais trembler. Titus m'aime ; il peut tout ; il n'a plus qu'à parler. Il verra le sénat m'apporter ses hommages, Et le peuple de fleurs couronner ses images.
Rien ne trouble son bonheur et son espérance : elle s'y abandonne tout entière.
Mais nous, nous avions entendu les paroles de Phénice, et elles sonnent encore à notre oreille :
Titus n'a point encore expliqué sa pensée. Rome vous voit, Madame, avec des yeux jaloux: La rigueur de ses lois m'épouvante pour vous. L'hymen chez les Romains n'admet qu'une Romaine ; Rome hait tous les rois ; et Bérénice est reine.
Nos pressentiments sont bientôt confirmés.
Nous apprenons de Titus lui-même qu'il a résolu de se séparer pour jamais de la reine^
l'action 2o3
La pièce dès lors serait finie, ou plutôt il n'y aurait point de pièce, si Bérénice devait consentir : c'est sa résistance prévue qui explique les retards de Titus et le secours qu'il demande au roi de Comagène. Et la voici qui paraît, toujours pleine de ses illusions heureuses.
Elle remercie l'empereur des honneurs dont il l'a comblée, mais bien plus encore elle lui demande quelque protestation nouvelle, quelque douce parole d'amour. L'embarras, la froideur de Titus l'étonnent. Son cœur aveuglé ne devine rien pourtant : elle s'explique cette tristesse par la piété filiale ; et alors, sans le moindre soupçon, elle tombe tout juste sur l'argument qui doit empêcher Titus de parler :
Vous regrettez un père : hélas, faibles douleurs !
Et moi (ce souvenir me fait frémir encore)
On voulait m'arracher à tout ce que j'adore,
Moi, dont vous connaissez le trouble et le tourment
Quand vous ne me quittez que pour quelque moment ;
Moi, qui mourrais le jour qu'on voudrait m'interdire
De vous...
Ce discours, en effet, ôte tout courage à l'empereur ; il ne sait que dire, il balbutie, il fuit enfin : ce sont les paroles de Bérénice et ses sentiments qui produisent dans l'action cette péripétie.
La reine reste interdite. Elle se demande quel est ce mystère, si peut-être elle a déplu à Titus, quelle faute elle a commise :
... N*ai-je rien dit qui lui puisse déplaire ? Que sais-je ? j'ai peut-être avec trop de chaleur Rabaissé ses présents, ou blâmé sa douleur.
Elle entrevoit le véritable obstacle :
N'est-ce point que de Rome il redoute la haine? Il craint peut-être, il craint d'épouser une reine? Hélas I s'il était vrai...
Une telle idée lui est si terrible qu'elle la repousse bien vite, elle ne veut pas l'admettre, elle se rassure. Avec Tingéniosité de la passion, elle imagine aussitôt quelque prétexte à se tromper elle-même :
...Mais, quand je m'examine, Je crois de ce désordre entrevoir l'origine.
Phénice, il aura su tout ce qui s'est passé : L'amour d'Antiochus l'a peut-être offensé...
Elle s'attache à cette supposition ; elle rit de « ce léger soupçon facile à désarmer » ; elle y voit un motif nouveau de se réjouir, puisque c'est une nouvelle preuve d'amour:
Si Titus est jaloux, Titus est amoureux.
l'action 2ob
Ainsi, son inquiétude a duré bien peu; mais pourtant, tout au fond d'elle-même, il lui en doit rester quelque chose : sa belle confiance a reçu la première atteinte.
Titus charge le roi de Comagène de signifier à Bérénice les volontés de Rome; et Antiochus est son rival, et ce rival vient de hasarder une déclaration après laquelle il lui est interdit de paraître devant la reine I Ainsi l'action se complique. Elle se complique, on le voit, parle fait de Bérénice : c'est son aveuglement, c'est son obstination à ne point comprendre, es sont ses manifestations récentes d'amour heureux et confiant, qui forcent Titus à recourir à un intermédiaire.
Lorsque Bérénice aperçoit Antiochus, elle le reçoit avec froideur :
Hé quoi! seigneur! vous n'êtes point parti?
La question est peu aimable; mais c'est que la reine garde rancune à ce trouble-fête, qui fut un sujet de brouille entre Titus et elle, à ce malencontreux amoureux dont la déclaration intempestive est cause — croit-elle — que l'empereur, jaloux, 1' « évite » depuis quelque temps. Mais bien vite elle le rappelle et
le retient : elle a deviné dans ses paroles quelques réticences ; et aussitôt elle s'alarme — preuve évidente qu'elle n'a pu reconquérir sa sécurité première. C'est une enquête fébrile et passionnée.
... Oh ciel! quel discours ! Demeurez.
Prince, c'est trop cacher mon trouble à votre vue. Vous voyez devant vous une reine éperdue.
Qui, la mort dans le sein, vous demande deux mots. Vous craignez, dites-vous, de troubler mon repos; Et vos refus cruels, loin d'épargner ma peine, Excitent ma douleur, ma colère, ma haine.
Seigneur, si mon repos vous est si précieux, Si moi-même jamais je fus chère à vos yeux, Eclaircissez le trouble où vous voyez mon âme. Que vous a dit Titus ?
En vain Antiochus résiste. Elle l'interroge, elle le presse, elle ordonne et menace. Il parle. Elle n'en peut croire ses oreilles ; elle s'écrie :
Nous séparer ! Qui ? moi ? Titus de Bérénice?
Elle s'afflige et soupire. Puis son amour se révolte : ce n'est pas vrai ; on la trompe, il y a là un piège. Elle insulte et chasse le messager de mensonge : elle veut entendre et voir Titus lui-même. Mais, malgré ses efforts, elle comprend bien qu'Antiochus a dit vrai :
Hélas i pour me tromper je fais ce que je puis.
L'action marche toujours : cette vérité, naguère entrevue et repoussée, est maintenant aveuglante ; le seul espoir qui subsiste, c'est que Titus n'ose point la confirmer ou que peut-être, changeant de résolution, il la change aussi en un mauvais rêve.
Bérénice attend l'empereur. Le temps de cette attente lui paraît éternel ; elle s'agite languissante, abattue, indignée. Et pourtant il lui reste quelque espérance : peut-être ses pleurs, ses gémissements, sa perte certaine, sa mort toute prête « ramèneront-elles » l'ingrat. En vain sa confidente l'entraîne. Bientôt après, elle s'échappe de ses mains et court où est Titus. Elle veut entendre de sa bouche la décision fatale :
Eh bien, il est donc vrai que Titus m'abandonne ? Il faut nous séparer 1 et c'est lui qui Tordonne !
Sa première pensée est de lutter. Elle rappelle tous ses titres à l'amour de Titus. Pourquoi l'a-t-il aimée, pourquoi l'a-t-il entraînée à l'aimer, puisqu'il connaissait les lois de Rome ? Pourquoi ne l'a-t-il pas renvoyée quand l'empereur son père le lui ordonnait : du moins
2o8 BÉRÉNICE
elle eût pu accuser un autre de son malheur?
Pourquoi a-t-il attendu d'être le maître et qu'elle se crût si assurée de son « bonheur immortel » ? Comme il résiste, invoquant sa gloire, elle s'irrite et se dit prête à le quitter :
Eh bien, régnez, cruel, contentez votre gloire : Je ne dispute plus. J'attendais, pour vous croire, Que cette même bouche, après mille serments D'un amour qui devait unir tous nos moments, Cette bouche, à mes yeux s'avouant infidèle.
M'ordonnât elle-même une absence éternelle.
Moi-même j'ai voulu vous entendre en ce lieu. Je n'écoute plus rien: et, pour jamais, adieu...
Puis un revirement se produit en elle : ce mot « pour jamais », ce mot « cruel », si « affreux quand on aime », Ta frappée au cœur. Sera-t-il possible
Que le jour recommence et que le jour finisse Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice, Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?
N'y aurait-il pas un moyen de ne pas se séparer? En renonçant à Thymen interdit, Bérénice ne pourrait-elle rester à Rome, auprès de son Titus? Vain espoir : Titus ne peut admettre ce subterfuge dangereux, s'exposer à une lutte sans cesse renaissante, oÉFen-
ser les Romains et se voir réduit à ven sang. Bérénice alors s'abandonne à son poir et à sa colère. Titus est un barbari ingrat. La situation humiliante qu'elle rait naguère, elle n'en veut plus; elle . jamais voulu; elle voulait seulement v( qu'où l'empereur pousserait la cruauté
Qui 7 moi ? j'aurais voulu, honteuse et méprisi D'un peuple qui me hait soutenir la risée ?
J'ai voulu vous pousser jusques à ce refus.
C'en est fait. Elle mourra pour puni dèle : son vengeur sera le cœur mé Titus :
Je sais que tant d'amour n'en peut être effacéi Que ma douleur présente et ma bonté passée.
Mon sang qu'en ce palais je veux mêmeverseï Sont autant d'ennemis que je vais vous laisser Et sans me repentir de ma persévérance.
Je me remets sur eui de toute ma vengeance.
Adieu.
La scène décisive, la « scène à faire » e Titus a laissé partir Bérénice; rappi Antiochus, il ne cède point. Si la pièi " que la séparation des deux amants, l est finie. —Mais elle n'est pas finie, pa l'on n'a point vu s'achever cette év
morale de rame de Bérénice, en quoi Racine a fait consister l'action de son drame.
En effet, Bérénice reparaît dans le même état d'esprit que nous l'avons vue sortir. Elle déclare qu'elle veut quitter Rome, et sur rheure; qu'elle n'entendra pas plus longtemps la « joie cruelle » du peuple ; qu'elle ne verra pas plus longtemps ces lieux où tout lui rappelle des espérances mortes. Elle refuse d'écouter Titus ; elle le renvoie à ce sénat où il a fait applaudir sa cruauté. Elle a peur, au fond, de se laisser attendrir ; car elle veut rester persuadée que Titus est un ingrat, qu'il la « perd sans regret ». Cette pensée lui donnera la force de poursuivre froidement sa vengeance, de se tuer, afin de laisser à l'amant qui l'abandonne d'amers souvenirs et des remords amers. Mais Titus lui arrache sa lettre d'adieux et découvre ses intentions. Il la retient alors et la force d'écouter. Dans un noble et touchant discours, il lui laisse voir de quelle torture il est déchiré ; mais il montre en même temps combien impérieusement « sa gloire inexorable » le lie. Un seul moyen lui reste de donner à Bérénice — sans forfaire à son devoir, sans trahir Rome, sans en démentir les louanges — une preuve irréfutable de son amour : si elle
l'action 2 I 1
meurt, si elle ne promet point de ne pas attenter à ses jours, il mourra. La reine est déjà ébranlée : elle ne s'indigne plus, elle soupire : « hélas! » et la colère fait place à l'attendrissement.
Mais voici que survient Antiochus. Spontanément, il avoue à Titus les torts involontaires qu'il a eus envers lui. Pour les expier; pour trouver une issue à la situation inextricable dans laquelle il se débat, ne pouvant ni être aimé, ni cesser d'aimer ; pour faire aux dieux une offrande qui compense la félicité de ses amis ; il va chercher la mort, heureux du moins d'avoir pu — comme il le croit — ramener son rival aux bras de Bérénice. C'en est trop. Tant de sacrifices, ce double dévouement, cette certitude que les deux hommes qui l'aiment et surtout celui qu'elle aime remettent leur vie entre ses mains et sont prêts à lui en faire le don absolu, par-dessus tout cette assurance où elle est désormais que Titus ne Ta jamais plus chérie qu'à Theure où il la quitte : tout cela remplit son âme d'une admiration profonde et la rassérène. Dans une émulation d'héroïsme, elle s'élève à leur hauteur. Puisque tout dépend d'elle ; puisque sa résignation seule peut adoucir le chagrin de son
amant, lui rendre et rendre à leur ami le courage de vivre ; puisqu'elle est vraiment aimée enfin, elle se résignera.
Princes trop généreux, En quelle extrémité me jetez-vous tous deux...
{A Titus.) ... J*aimais, Seigneur, j'aimais : je voulais être aimée. Ce jour, je l'avouerai, je me suis alarmée :
J'ai cru que votre amour allait finir son cours. Je connais mon erreur, et vous m'aimez toujours... ... Je crois, depuis cinq ans jusqu'à ce dernier jour. Vous avoir assuré d'un véritable amour.
Ce n*est pas tout : je veux en ce moment funeste, Par un dernier effort couronner tout le reste. Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus.
Adieu, Seigneur, régnez : je ne vous verrai plus...
{A Antiochus,) ... Vivez et faites-vous un effort généreux.
Sur Titus et sur moi réglez votre conduite.
Je l'aime, je le fuis ; Titus m'aime, il me quitte. Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers. Adieu.
n Tout est fini par ce consentement; et la tra- 'gédie, que seule a prolongée la résistance de Bérénice, se termine quand Bérénice s'est résignée.*
Ainsi, c'est toujours Bérénice qui conduit toute Faction ; c*est elle dont la volonté — ou plutôt Tamour — soulève les obstacles pour retarder le dénouement, les supprime pour
l'action 2 1
ramener. D'un bout à l'autre, la pièce entière est dominée par elle ; et s'il fallait donner un sous-titre à chacun des cinq actes, son nom y reparaîtrait sans cesse. Le premier acte, c'est Ju'illusioji de Bérénice ; le second acte : Les premières inquiétudes de Bérénice ; le troisième acte : La vérité connue de 'Bérénice ; le quatrième : Le désespoir de Bérénice ; le cinquième enfin : La résignation de Bérénice, Alors que les deux autres héros restent d'un bout à l'autre immuables dans leur situation première et dans" leur premier état d'esprit, elle seule change, elle seule passe par une série naturelle, graduée, logique, de sentiments variés, avec lesquels l'action progresse jusqu'à son dénouement.
Je le sais bien': l'interprétation que je propose ici a contre elle l'opinion courante. Mais elle me paraît avoir en sa faveur l'avis de Racine lui-même. .
J'en ai pour preuve le titre de sa pièce. En \ effet, i^ lui est arrivé parfois de mettre en tête de ses tragédies le nom du personnage dont la mort fait le dénouement, même si ce personnage n'y joue pas au fond le rôle essentiel et principal : c'est le cas de Baja^et par exemple, et plus encore de Britannicus,
Mais la mort même ne vaut pas toujours cet honneur à la victime : c'est Andromaque qui donne son nom au drame où meurt Pyrrhus ; et, quand il n'y a pas de mort, c'est bien l'importance relative des divers personnages qui détermine le choix du titre. Racine s'en est' expliqué clairement en tête de son Alexandre : « Que répondrai-je à ces critiques qui condamnent jusques au titre de ma tragédie, et qui ne veulent pas que je l'appelle Alexandre, quoique Alexandre en fasse la principale action, et que le véritable sujet de la pièce ne soit autre chose que la générosité de ce conquérant ? » Ici, venu le premier devant le public, il aurait pu annoncer un Titus et Bérénice ; il aurait pu encore annoncer un Titus. Il l'eût fait sans doute si son sujet eût été la séparation des deux amants ou la grandeur d'âme de Tempereur. Si, au contraire, il a choisi pour titre à sa tragédie le nom de Bérénice, n'est-ce point parce que Bérénice « en fait la principale action » et que « le véritable sujet de la pièce n'est autre chose que la générosité » de cette reine ?
D'ailleurs les exemples — et les modèles — que le poète allègue dans sa préface,me semblent singulièrement significatifs, — Les anciens,
l'action - 2 1 5
dit-il, « ont admiré VAjax de Sophocle, qui n'est autre chose qu'Ajax qui se tue de regret, à cause de la fureur où il était tombé après le refus qu'on lui avait fait des armes d'Achille. » — Ce n'est pas tout à fait cela, et Racine supprime ici toute la fin de la pièce, le débat sur la sépulture du héros mort. Mais cette simplification hardie ramène la tragédie à n'être plus que le combat intérieur qui se livre dans l'âme d'Ajax, l'action à n'être plus que le progrès irrésistible en lui de la conviction que le trépas est nécessaire. Le sujet dès lors est tout à fait comparable à celui de Bérénice. — « Ils ont admiré, dit-il encore, le Philoctète^ dont tout le sujet est Ulysse, qui vient pour surprendre les flèches d'Hercule. » — Mais, dans Philoctète, l'intérêt n'est point de savoir si Ulysse s'emparera de ces armes : il n'a qu'aies prendre de force, le héros blessé est incapable de résister; l'intérêt est de suivre l'évolution des sentiments de Philoctète et par contre-coup de Néoptolème, de voir le dénouement prévu arrêté parleur résistance à tous deux, jusqu'au moment où une brusque révolution morale (miraculeuse, car nous sommes dans un temps mythologique) fait tomber tous les obstacles. C'est encore quelque chose d'analogue à ce
2l6 BÉRÉNICE
que nous voyons dans Bérénice. — « Œdipe même, dit Racine, quoique tout plein de reconnaissances, est moins chargé de matière que la plus simple tragédie de nos jours. » — Mais le drame ici consiste en ce que le malheureux roi découvre peu à peu la vérité, sent de plus en plus peser sur lui l'invincible fatalité, s'inflige enfin l'expiation volontaire. C'est en une progression toute semblable que consiste ledrame de Bérénice.
U Et si le sujet, si Faction sont tels, combien nous comprenons mieux la théorie qu'expose Racine dans cette même préface : « Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression. » C'est toute la doctrine du drame racinien, telle que Racine avait commencé à la formuler dès Alexandre^ telle qu'il l'adonnée dans la préface
l'action 2 I 2^
de Britannicus, telle qu'il Ta tout ensemble | précisée théoriquement et réalisée, ici même. Et c'est la doctrine du drame racinien telle qu elle « se pose en s'opposant », telle qu'elle peut se définir par opposition avec la doctrine du drame cornélien, — dans une antithèse d'autant plus marquée, qu'il y a en ce moment un duel voulu, un duel décisif entre ces deux grands hommes.
La prédilection de Racine pour cette tragédie sans faits, sans événements, sans coups de théâtre; où„il jila-Jiiis-enx)euvre que la passion avec ses coiîflits,qu£ les sentiments avec leur évolution naturelle ; où il n!a eu recours qu'à l'analyse morale et à 1' « anatomie du cœur » ; sa prédilection pour cette tragédie, en quelque sorte psychologique à outrance, se j:omprend donc sans peine.
L'abbé Du&os fait des frais de scepticisme bien superflus, quand il éctit : « Peut-on douter que les poètes ne parlent souvent de mauvaise foi sur le mérite de leurs propres vers ? N'estce pas contre leur propre conscience qu'ils protestent que le meilleur de leurs ouvrages est précisément celui que le public estime le moins ? Mais ils veulent soutenir le poème dont la faiblesse a besoin d'appui^ en montrant
une prédilection affectée pour lui, quand ils abandonnent à leur destiAée ceux de leurs ouvrages qui peuvent se soutenir avec leurs propres ailes. Corneille a dit souvent qu* Attila était sa meilleure pièce, et Racine donnait à entendre qu'il aimait mieux Bérénice qu'aucune autre de ses tragédies profanes (i). » Non, Racine était sincère : c'est de très bonne foi et — on Ta vu peut-être — pour des raisons très solides, qu'il voyait dans Bérénice son chef-d'œuvre profane.
(i) Réflexions critiques^ 3« partie, section xu.
Telles sont les conclusions auxquelles m'a conduit l'étude de Bérénice^ et telles sont les raisons pour lesquelles j'y vois l'œuvre la plusy^ caractéristique du poète. S'il est vrai qu'elle ait été conçue et publiée à une époque où son talent était aussi puissant que jamais, son désir de gloire littéraire plus puissant que jamais ; — s'il est vrai que le sujet en ait été librement choisi pour être l'occasion d'une lutte avec le rival le plus redoutable et d'une revanche décisive ; — s'il est vrai enfin que l'action, exclusi- x vement morale, en représente le type même de la tragédie telle que Racine l'avait conçue par opposition à la tragédie de Corneille ; — qui niera qu'en effet ce soit elle qui nous instruise le plus et sur l'histoire intérieure de Racine pendant sa vie profane, et sur l'importance qu'a dans son histoire littéraire sa rivalité avec Corneille, et sur ses doctrines, comme sur les tendances et sur la nature de son divin génie ?
Rencontres de sujets et de titres au XVIP siècle.
J'ai eu la curiosité de chercher, dans le xvii® siècle seuï^ quelques pièces qui aient ou paraissent avoir le même sujet que des pièces antérieures. Sans avoir eu la prétention d'en dresser une liste complète, en négligeant les opéras, les ballets et (cela va de soi) les parodies, je n'en suis pas moins arrivé à un nombre étonnant. Ce sont, par exemple :
le Théagène et Chariclée de Génetay de la Gilleberdière (1609), après celui de Hardy (1601);
r-A/toi/î de Billard de Gourgenay (1609), après celui de Nicolas Chrestien (1608);
lo. Rodomontade A' un QiTiOTiymQ (161 3), après celle de Méliglôsse [Ch. Bauter] (i6o5);
VAicméonde Hardy (16 18), après celui d'Etienne Bellon(i6io);
la Mort de Roger d'un anonyme (1622), après celle de Bauter (i6o5);
V Hector de Montléon (i63o), après celui de Monchrestien (i 60 3) ;
la Afa^fonfed'Auvray (i63o), après celle de Pierre Cottignon (1623);
la Comédie des Comédiens de Scudéry (1634), après celle de Gougenot (i633) ;
la Mariamne deTrlstaa (i636), après celle de Hardy (16 10);
les Lucrèce de du Ryer et de Chevreau (1637), après celle de Hardy {i 616) ;
la Panthée de Durval (i638), après celles de Tristan (1637), de Guérîn de la Dorouvière (1608). de Billard de Courgenay (1608), de Hardy (1604) ;
la Vraye suite du Cidâe Chevreau (i 638), après la Suite du Cid de Desfontaines (1637) ;
le SaUl de du Ryer (1639), après celui de Billard de Courgenay (1608) ;
la Chute de Phaèton de Trista^ (1639), après le Trébuchement de Phaèton d'un anonyme (1622) ;
les Véritables Frères rivaux àt Chevreau (1641)^ après Céline ou les Frères rivaux ,de Beys (i636);
la Phalante de la Calprenède (1641), après celle d'un anonyme (j6 10);
la Mort de Pomji^ee de Corneille (i 641), après celle de Chaulmer (i638);
le Saint Eustache de Desfontaines (1642), après ceux de Baro (1639) et de Boissin de Gallardon (1618);
la Vraie Didon de Boisrobert (1642), après la Didon de Scudéry (i636), et la Didon se sacrifiant de Hardy (i6o3) ;
la Mort de Crispe de Tristan (1645), après celle de Grenaille (1639);
le Turnus de de Brosse (1646), après le Turne de Jean Prévôt (16 14);
la Sœur généreuse attribuée à Boyer( 164 6), après la Sœur de Rotrou (1645) ;
le Véritable Saint Gènes t de Rotrou (1646), après le Martyre de Saint Genest de Desfontaines
Porcie la romaine de Boyer (1646), après la
Mort de Brute et de Porcie de Guérin de Bouscal
la S émir amis de Gilbert (1647), après celle de Desfontaines (1637) ;
la Mort d'Asdrubal de Montfleury (1647), après le Sac de Carthage de La Serre (1642) ;
la Sainte Çatherinede Tabbé d'Aubignac (i65o), après celle de Saint-Germain ( 1 644), et les Martyre de Sainte Catherine de La Serre (1643) et de Boissin de Gallardon (16 18) ;
. Y Andromède de Corneille (i65o), après celle d'un anonyme (i625), et la Perséenne de Boissin de Gallardon (16 17);
V Amaryllis de Tristan (i 652), après celle qu'on attribue à du Ryer (i65o) ;
les Apparences trompeuses de Boisrobert (i655), après les Innocents coupables de de Brosse (1645) ;
la Bérénice de Thomas Corneille (1657), après celle de du Ryer (1645);
la Clotilde de Boyer (1659), aprèscellede Prévôt (1614);
V Œdipe de Corneille (1659), après ceux de Sainte-Marthe (16 14) et de Prévôt (imprimée en 1614);
laZénobbie delAa^noïi (1659), après celles de Montauban (i65o) et de l'abbé d'Aubignac (1645) ;
V Inconstance punie de ûorimon (1661), après celle de La Croix (i63o) ;
la Mort de Cyrus de Rosidor (1662), après celle de Quinault (i656), et Tomyre victorieuse de Borée (1626);
le Policrite de Boyer (1662), après celui de Gillet de la Tessonnerie (1639) ;
la Sophonisbe de Corneille (i 663), après celles de Mairet (1629) et de Nicolas de Montreux (1601);
la Thébaïde de Racine (1664), après IMnff^one de Rotrou(i638);
VAntiochus de Thomas Corneille (1666), après les Stratonicede Quinault (1660), de Fayot (1657), de de Brosse (1644) ;
V Alexandre de Racine (1666), après le Parus de Boyer (1647) ;
les Intrigues amoureuses de Gilbert (1666), après la Belle invisible de Boisrobert (i656) et l'Aimer sans savoir qui de d'Ouville (1645);
VAndromaque de Racine (1667), après celle de Sallebray (1639) ;
la Filis de Scire d'un anonyme (1669), après celles de Pichou (i63o) et de du Cros (1629);
les Apparences trompeuses d'Hauteroche (1672), aprèf celles de Boisrobert (i655);
le TA^oiaf de Thomas Corneille (1672), après VAmalasonte de Quinault (1657);
le Mithridate de Racine (1673), après la Mort de Mithridate de La Calprenède (i635);
la Mort d* Achille de ThomsLS Corneille (1673), après celles de Benser^de (i636) et de Hardy (vers ï 607) ;
le Pyrame et Thisbé de Pradon (1674), après celui de Théophile (16 17);
VIphigénie de Racine (1674), et celle de Le Clerc (1675), après celle de Rotrou (1640);
le Tamerlan ou la mort de Baja\et de Pradon (1675), après Le grand Tamerlan ou la mort de Baja\et de Magnon (1647);
le Coriolande l'abbé Abeille (1676), après ceux de Chàpoton(i638),deChevreau (i638), de Hardy (1607);
la P^éire de Racine et celle de Pradon (1677), après les Hippolyte de Bîdar(i675), de Gilbert (1647), de laPinelière (i635);
les Comte d'Essex de Th. Corneille et de Boyer (1678), après celui de La Calprenède (i638) ;
la Troadede Pradon (1679), après celle de Sallebray(i640)}
VAminte du Tasse de de Torche (1679), après celles d'un anonyme (i 638), de Pichou (i632), de Dalibray (i632), de Rayssigaier (1632);
le Solyman de La Thuillerie [l'abbé Abeille] (1680), après ceux de Jacquelin (i652), de Gillet (1648), de Dalibray (1637), de Mairet (i63o);
le Bellissaire anonyme de 1681, après l'anonyme de 1678, après ceux de La Calprenède (1659), de Rotrou (1643), de Desfontaines (1641);
Y Hercule de La Thuillerie (168 1), après ceux de L'Héritier Nouvellon (i638),de Rotrou (i632), de Mainfray (16 16), de Prévôt (160 5) ;
le Tarquin de Pradon (168 1), après celui qu'on attribue à du Ryer (16 56) ;
la Cléopâtre do La Chappelle(i68i), après celles
de LaThorillîère(i667),de Benserade(i635), etle MarC'Antoine de Mairet (i63o) ;
YArtaxerce de Boyer (1682), après le Darius de Th. Corneille (lôSg), YArtaxerce de Magnon (1645), \t Couronnement de Dane de Boisrobert (1641);
la. Nitocris anonyme de i683, après celle de du Ryer(i649);
la Marie Stuart Aq Boursault (i683), après celle de Regnault (1639) ;
la Virginie de Campisiron (i683), après celles de Le Clerc (1645) et de Mairet (1628) ;
la Mort d'A îexandre de Lou vet ( 1 684), après celle de Hardy (vers 1621) ;
le Phraartede Campistron (1686), après celui de Hardy (i623) ;
YAntigone de d'Assezan [ou Boyer] (i636), après celle de Rotrou (i638) ;
la Sainte Reine d'un religieux de Flavigny (1687), après celles de Blaisois (1686), de Ternet (1682), d'Argicourt (1671), de Millotet (1664) ;
YAnnibal de Riuperous (168R), après Ibl Mort d'Annibal de Th. Corneille (1669), les Annibal de de Prades(i649) et de Scudéry (i63i) ;
YEsther de Racine (1689), apris celle de du Ryer (1643), la Belle Hesther de Japien Marfière [Villetoustain] (1620), la Perfidie d'Aman d'un anonyme (16 17), YAmanàt Monchrestien (1602) ;
le Brutus de M"® Bernard (1690), après Les e«fants de Brutus d'un anonyme ( 1 647) ;
la Médée de Longepierre (1694), après celle de Corneille (iW5) ; > .
la Bradamante de Th. Corneille (1695), après celle de La Calprenède (i 636) et la Mort de Bradamante d'un anonyme (1622);
la Polyxène de La Fosse (1696), après celles de Molière (le tragique) (1620), et de Billard de Gourgenay(i6o7);
le Chevalier joueur de Dufresny (1697), après le Joueur de Regnard ( 1 696) ;
VOreste et Pylade de Lagrange-Ghancel (1697), après rOre5/e de Le Clerc et Boyer (1681);
la Méléagre de Lagrange-Chancel (1699), après celle de Benserade (1640), la Fatale de Boissin de Gallardon (16 17), la Méléagre de Hardy (1604) (i).
La liste n'a pas la prétention d'être complète.
(i)D*aprèsV Histoire du théâtre français des frères Parfaict,et le Dictionnaire des théâtres de Paris (Paris, 1756) ; les Recher^ ches sur les théâtres de la France de Beauchamps (Paris, 1735); la Bibliothèque du théâtre français [de La Vallière] (Dresde, 1768) ; les Anecdotes dramatiques (Paris, 1775).
J'ai laissé de cOté, ici, les pièces concurrentes dont j*ai donné une liste sommaire, p. 117. En voici cependant deux, qu'on peut y ajouter encore : l'Heure du Berger de Champmeslé et Lisimène ou la jeune Bergère de Boyer (1672). Cf. Histoire du théâtre français, xi, p. 333 : « Monsieur Champmeslé fit paraître cette pièce sur le théâtre de l'Hotel de Bourgogne à peu près dans le même temps qu*on représenta la Lisimène de Tabbé Boyer sur celui du Marais. Ces deux pastorales se ressemblent fort pour le fond du sujet, la conduite et les caractères. Nous ne pouvons pas décider lequel de ces auteurs a été le copiste... Au reste Tun et l'autre poète n'a fait que copier des intrigues et des personnages employés dans les pastorales précédentes. » Eu note : « Voyez la Célimènc de Rotrou et Amaryllis de Tristan. )>
Telle quelle, elle suffit à montrer que le xvii* siècle ne se faisait pas tout à fait, de Toriginalité et de rinvention, les idées que nous nous en faisons aujourd'hui.
La question d' « Alexandre ».
J*aî écrit (page ii6) : « Peut-être même a-t-il pu arriver parfois que le second auteur [qui reprend un sujet déjà traité] ait rendu service au premier,, en rappelant Tattention sur sa pièce et en lui fournissant ainsi l'occasion de tenter la fortune une seconde fois. »Je faisais allusion à Boyer, qui semble avoir profité de V Alexandre de Racine, pour remettre à la scène une tragédie sur le même sujet, qu'il avait fait jouer près de vingt ans auparavant. Voici les textes sur lesquels je fonde
- cette hypothèse.
Dans les Recherches sur les théâtres de la France^ par M. de Beauchamps (Paris, Prault, 1735), on lit : « 1666. Le Grand Alexandre ou P.orus roi des Indes. T[ragédie]. 1666. Du Lorens [Robinet] en parle dans sa gazette » (t. II, p. 372).
Dans la Bibliothèque du théâtre français depuis son origine^ attribuée au duc de La Vallière (Dresde,
- Groell, 1768), on lit : «Le Grand Alexandre ou ; Porusy .Roy des Indes. Tragédie anonyme repré- , sehtée sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.
- Paris, Compagnie des Libraires^ iC66,in-i2. C'est
23o APPENDICE B
la môme pièce de Boyer intitulé [sic] Porus ou la Générosité d'Alexandre^ Paris, 1648, in-4° » (t. III, p. 77).
Les Anecdotes dramatiques (Paris, Duchesne, 1675), qui citent au tome II, p. 93 : « Porus, Roi des Indes, tragédie de Boyer, 1647 », citent au tome I, p. 33 : « Alexandre^ tragédie de Boyer, 1666 ».
Enfin la table des Continuateurs de Loret, publiés par le baron James de Rothschild (Paris, Damascène Morgand, 188 1), attribue à l'abbé Boyer un des deux Alexandre annoncés par la Lettre en vers de Robinet du 29 novembre i665.
Une tragédie de Boyer, jouée en 1647, imprimée en 1648, sous le titre de Porus çu la générosité d'Alexandre^ aurait donc été jouée de nouveau et réimprimée en 1666, sous le ïitre de Le Grand Alexandre ou P or iis, Roy des Indes. Si cela était exact, il semble bien que la pièce de Boyer n'aurait été représentée (ou seulement promise) à l'Hôtel de Bourgogne que pour faire concurrence à YAlexan* dre de Racine représenté au théâtre de Molière. Que l'abbé ait redonné la même pièce sous un titre nouveau, cela ne peut étonner, puisqu'en 1672 encore il a fait reparaître, sous le titre de Le fils supposé^le Tyridaten qu'il avait. fait jouer vingtquatre ans auparavant : ici, il avait en plus le désir d'employer le môme titre que Racine.
Mais ceci soulève un. problème curieux.
On lit dans ItEolceana, p. 104 : « Alexandre de Racine fut joué d'abord, par la troupe de Molière; mais, ses acteurs jouant trop lâchement la pièce, l'auteur se rendit aux avis de ses aipis^ qui lui con«
seillèrent de la retirer, et de la donner aux Grands Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne ; elle eut en effet chez eux tout le succès qu'elle méritait, ce qui déplut fort à Molière; outre que Racine lut avait débauché la Du Parc, qui était la plus fameuse de ses actrices, et qui depuis joua à ravir dans le rôle d'Andromaque. De là vint la brouillerie de Molière et de Racine, qui s'étudiaient tous deux à soutenir leur théâtre avec une pareille émulation. » Voilà un premier récit : Racine donne d'abord sa pièce à Molière, i^uis il la lui retire, et alors la donne à l'Hôtel de Bourgogne.
On lit dans le Fureteriana, p. 104-105 : «.... Quoi! vous ne savez pas ce qui arriva à M. Racine au sujet de sa pièce d'Alexandre, qui est un ouvrage achevé ? Ses amis l'avaient tous assuré de la bonté de sa pièce, ils avaient raison. Lui, sur cette confiance, la mit dans les mains de la troupe de Molière. Qu'arriva-t-il? Cette piècesi belle tomba. M. Racine, au désespoir d'un si mauvais succès, s'en prend à ses amis, qui lui en avaient donné si bonne opinion. A cela ses amis répondirent :
Votre pièce est excellente, mais vous la donnez à jouera une troupe qui ne sait jouer que le comique; c'est pour cela seulement qu'elle n'a pas réussi; mais donnez-la à l'Hôtel de Bourgogne, vous verrez quel succès elle aura. Ce conseil fut suivi, et cette pièce lui donna une grande réputation, a Voilà un second récit : Racine donne sa pièce d'abord à Molière, puis à l'Hôtel de Bourgogne ; mais il n'est pas dit qu'il l'ait retirée du Palais-Royal.
Enfin on Ht dans la gazette de Robinet, sous la date du 29 novembre i665 :
Enfin les deux Mères coquettes [de Quinault et de Visé] Malgré l*flge aimant les fleurettes Ont longtemps disputé le pas»
L'une et l'autre ne cédant pas.
Mais on attend deux Alexandres Qui leur feront bien faire flandres»
Proverbe et façon de parler Pour dire faire détaler.
Puis, à la date du 20 décembre i665 :
Le Grand Alexandre
A repris nouvelle origine
D'un poétique Racine
Qui le produit même à la fois
Sur deux des Théâtres françois
Et plus loin :
Le fils de Jupiter
Parait comme on sait à la fois Sur nos deux Théâtres françois.
De Tauteur admirez l'adresse.
Car, pour ce vainqueur de la^ Grèce, Ce n'est pas trop de ces deux lieux.
Sachant que cet ambitieux Souhaitait en faisant la guerre Être vu de toute la terre.
Voilà un troisième récit, d'où il semble ressortir que Racine a donné sa pièce encore inédite, à la fois aux deux théâtres rivaux.
C'est ainsi que l'ont interprété les frères Parfaict (Histoire du théâtre français^ tome IX,
publié en 1746, p. 386 sqq.). Rejetant alors les témoignages à distance de Boileau et de Fviretière, pour leur préférer le témoignage immédiat de Robinet, ils ont dit que Y Alexandre a été représenté pour la première fois « sur le théâtre du Palais-Royal et sur celui de l'Hôtel de Bourgogne, le mêmsjour, vers le douze ou le quinze du mois de décembre. »
Louis Racine, Tannée suivante (1747), écrivit dans ses Mémoires : « L'Alexandre fui joué d'abord par la troupe de Molière, mais l'auteur, mécontent des acteurs, leur retira sa pièce et la donna aux comédiens de PHôteide Bourgogne. » Et en note : « C'est ainsi que cette pièce, dans sa naissance, fut jouée par les deux troupes ; mais dans VHistoire du théâtre français y tome IX, il est dit qu'elle fut jouée le même jour sur les deux théâtres : ce qui n'est pas vraisemblable. »
Piqués de ce démenti, les frères Parfaict maintinrent avec vivacité leur version, dans la préface de leur tome XIII (paru en 1748). Ils s'en tenaient toujours à Robinet.
M, Paul Mesnard a résolu la difficulté dans son édition (I, 488 sqq.). La pièce parut d'abord le 4 décembre sur le théâtre de Molière. Cela résulte de la Muse de la Cour du 7 décembre, où Subligny écrit :
Le vendredi, leurs Altesses Royales
Virent dans leur Palais-Royal Représenter enfin Touvrage sans égal
D'une des plumes sans égales.
Alexandre a parlé devant nos conquérants...
Jamais tragédie au théâtre
Ne pourra faire un plus beau feu.
II faut que son auteur soit homme de courage. On le voyait dépeint dans chaque personnage ;
Ses sentiments y sont hardis,
Et surtout Ton y fut surpris De voir le roi Porus, à qui tout autre cède, Y pousser la fierté de Tair d*un Nicomède.
La pièce parut ensuite^ le i8 décembre, àTHÔtel de Bourgogne, sans avoir été retirée du théâtre de Molière. Cela résulte du témoignage de La Grange qui, à cette date, inscrit dans son registre : c Ce même jour, la troupe fut surprise que la même pièce d'Alexandre fût jouée sur le théâtre deTHôtelde Bourgogne. Comme cela s'était fait de complot avec M, Racine, la troupe ne crut pas devoir des parts d'auteur audit M. Racine qui en usait si mal que d'avoir donné et fait apprendre la pièce aux autres comédiens. »
Mais il reste encore un point obscur. M. Paul Mesnard a bien expliqué l'une des causes de l'erreur où sont tombés les frères Parfaict: la simultanéité des représentations aux deux théâtres à partir du i8 décembre. Il a oublié totalement d'expliquer l'autre cause, l'annonce faite par Robinet, dès le 29 novembre, des deux Alexandre promis parles deux théâtres. — Ces deux Alexandre sont-ils Tunique pièce de Racine ? Alors il faudrait avouer que la conduite du poète est peu justifiable. Il n'aurait plus cette excuse, d'avoir été dépité par la faiblesse de la troupe de Molière et d'avoir cédé à une irrésistible impulsion de jeune auteur désireux du succès : il aurait, de parti pris, avec préméditation, à l'aide de réticences ou de mensonges, causé un
-grave préjudice matériel et moral à Molière et aux siens. Mais je ne le crois pas. Ma raison est surtout que, dans cette hypothèse, l'Hôtel de Bourgogne ne se serait pas laissé devancer de si loin. En effet, la mise en scène était peu de chose alors. Les costumes de héros, de rois et de reines servaient ou pouvaient servir dans des pièces diverses ; les Grands Comédiens, vite préparés, auraient eu tout intérêt à donner la pièce en même temps que Molière, et, à un jour près, ils l'auraient fait. — L'un des deux Alexandre annoncés est-il Y Alexandre de Racine au Palais-Royal, et l'autre Y Alexandre de Boyerà l'Hôtel ? Je le crois, d'après les témoignages rapportés plus haut. Alors la conduite de Racine se comprend bien mieux. Il voit sa pièce médiocrement jouée au Palais-Royal ; il se désespère; il sait que les Grands Comédiens, qui ont la réputation d'être, inimitables dans le tragique, vont jouer un Alexandre rival ; il s'affole ; il se figure déjà sa tragédie désertée, abandonnée de tous, sa réputation perdue et, cédant à cette crainte, influencé par 4es promesses, par une sorte de « chantage » de l'Hôtel qui menace de ruiner sa pièce et lui fait entrevoir unç concurrence désastreuse, il passe à l'iinnemi. C'est une faiblesse et non plus un tort voulu et premécjité.
Mais qu'est devenu Y Alexandre de Boyer, dont aucun contemporain ne parle plus, alors que les historiens du théâtre ^indiquent comme représenté vers cette date et imprimé en 1 66& ? Un autre texte, cité eocore par M. Mesnard, va peut-être nous le dire. Il a découvert dans la Muse de la Cour du
20 décembre i665 le récit d'un souper donné à la reine par Montausier, le 14 décembre. Subligny ajoute :
Sa Majesté, Monsieur, Madame Le m6me soir soupërent tous Chez une autre adorable femme Dont l'illustre Armagnac est le charmant époux. Grand festin, bal et comédie...
On y vit le Grand Alexandre Représenté par Floridor.
La Galette delà Cotir, du 19 décembre, donne le même renseignement : « Le i4décembref la comtesse d'Armagnac traita le Roi à souper avec toute la magnificence possible. Ce superbe festin où étaient aussi Monsieur et Madame avait été précédé de la représentation du Grand Alexandre par la troupe royale, et suivi d'un bal. »
M. Paul Mesnard croit qu'il s'agit ici de la pièce de Racine et il demande : « Pourquoi donc, après la représentation du 14, les acteurs du Palais-Royal se montrèrent-ils si fort surpris de celle du 18 à l'Hôtel de Bourgogne) Pourquoi seulement alors crièrent-ils à la trahison > Ignoraient-ils que V Alexandre avait déjà été joué chez M™® d'Armagnac par les Comédiens du Roi ? Ou serait-ce que ceux-ci ne violaient ni un droit ni un usage, tant qu'ils ne le représentaient que hors de chez eux? et les autres comédiens étaient-ils encore autorisésà penser que Racine était étranger jusque-là à la concurrence qu'on leur faisait > Devons-nous plutôt penser qu'ils n'avaient osé se plaindre, quand cette plainte eût été la critique ^ d'une fête donnée au Roi ? Pour répondre à ces
questions, il faudrait mieux connaître que nous ne le pouvons aujourd'hui les coutumes du théâtre d'alors. Si Ton ne croit pas impossible qu'en vertu d'un privilège de leur troupe royale, les Comédiens de PHôtel aient eu le droit de représenter V Alexandre devant le Roi, même sans le consentement de Fauteur, ce fut seulement peut-être après avoir été informé de leur succès que Racine, mécontent du jeu de l'autre troupe, se décida à faire jouer par eux sa tragédie, t»
Négligeons ce point — actuellement insoluble — de savoir si les comédiens du Palais-Royal pouvaient ou non protester. Un fait est certain, c'est qu'ils n'ont pu ignorer la représentation du 14. Ni la Muse de la Cour^ ni la Galette de la Cour ne sont des documents mystérieux ; on connaissait jour par jour, presque heure par heure, dans le public, les démarches du roi ; enfin il n'est pas douteux que les deux troupes de comédiens ne se soient jalousement surveillées et n'aient épié chacune ce que l'autre jouait. Il parait donc incompréhensible que les acteurs de Molière aient été à ce point surpris que leurs rivaux eussent donné Alexandre \e 18. La représentation du 14 ne leur avait donc pas fait pressentir celle-là ? Ils s'imaginaient donc que les Grands Comédiens avaient appris cette pièce pour la jouer une seule fois ? Leur tardive indignation contre Racine ne surprend pas moins. Ils croyaient donc que l'Hôtel s'était procuré le texte de la pièce sans la connivence de l'auteur, et il leur a fallu quatre jours de réflexions pour deviner qu'il l'avait livré lui-même ? Ou bien ils n'auront pas vu une
trahison dans le fait d'aider leurs concurrents à les frustrer de l'honneur et du profit déjouer Alexandre « en visite » et devant le roi ? Tout cela semble peu acceptable. Ainsi Ton est conduit à admettre que le Grand Alexandre joué le 14 était le Grand Alexandre de Boyer, et non V Alexandre le Grand de Racine.
Mais alors reste une question : quand Racine at-il livré son Alexandre à l'Hôtel? — Tout de suite après les premières représentations du Palais-Royal, et avant le 14 ? — Si cela était, il me semble que THôtel aurait joué sa pièce de préférence à celle de Boyer : elle est évidemment supérieure ; elle seule est vraiment nouvelle ; l'occasion était trop belle de mettre par un coup d'éclat la main sur la pièce des rivaux, et, devant un si noble public, de les écraser par la supériorité du débit et du jeu. — Racine n'a-t-il livré sa pièce qu'après le 14? — Alors les comédiens de l'Hôtel ont eu bien peu de temps pour recevoir ses avances ou lui en faire, négocier avec lui, puis apprendre la pièce, la monter. L'objection n'est pas sans valeur, mais elle ne me paraît pas décisive. J'imagine que Racine, tout désolé de l'insuffisance de ses premiers interprètes, frémissant d'ambition et de vanité littéraires, a été hors de lui quand il a vu le talent qu'avaient montré les Grands Comédiens et le succès qu'ils avaient remporté : ou il aura couru de luimême leur offrir sa pièce, ou il aura sur l'heure accepté leurs premières ouvertures. Alors, eux se seraient hâtés : il leur fallait rattraper leurs concurrents, qui en étaient déjà à la quatrième ou cin«
quièinerepréseniation;iIs n'auront fait aucunsfr de décors ou de costumes : ce qui était prépi pour la pièce de Boyer leur a servi ; en deux trois jours, ils auront appris leur rôle: lourde fo: qui n'est nullement impossible à des acteurs ex ces, qui devait l'éire encore moins au xvii' sièc alors que les pièces se succédaient plus rapidemi qu'elles nelefontaujourd'hui ; et, chacun y metti du sien, ils seront arrivés à leurs fins. Et la pii de Boyer > Eh bien ! dès le premier jour ils aun décidé de la remettre pieusement au cimetière d' ils l'avaient tirée ; ou bien encore ils se seront d bord proposé de la jouer alternativement avec ce de Racine (comme ils l'avaient fait en 1654 pc les Généreux Ennemis de Boisroben et \eslllusti Ennemis de Th. Corneille), mais le succès d' lexandre te Grand les aura fait renoncera cette id' Quoi qu'il en soit de ces dernières hypothès il reste un fait indubitable : l'Hôtel de Bourgogni annoncé un Alexandre en même temps que le I lais-Royal promettait l'Alexandre de Racine ; fait probable : l'Alexandre de l'Hôtel devait être pièce de Boyer; un fait vraisemblable : cette c( currence menaçante, s'ajoutant à la faiblesse c acteurs tragiques dans la troupe de Molière, a étt motifdéterminant pour lequel Racine a passé a Grands Comédiens, — soit qu'il leur ait d'abc donné sa tragédie pour une représentation pri^ et que leur supériorité l'ait décidé à la le remettre entièrement, soit que l'accueil fait à pièce adverse l'ait épouvanté pour le sort de sienne et entraîné à vouloir les mêmes acteu.
Jugements du XVII* siècle sur « Bérénice ».
La « Critique de B6rénice »
PAR l'abbé de Villars.
L'abbé de Montfaucon de Villars, originaire d'une famille noble du Languedoc (à laquelle se rattachait l'illustre bénédictin, Bernard de Montfaucon), venait de se faire connaître, en 1670, par son. curieux ouvrage, Le Comte de Gabalis ou Entretiens sur les sciences secrètes. Tout fier de ce premier succès, il voulut profiter de la rivalité des deux plus grands auteurs dramatiques du temps, pour intervenir entre eux, et se poser en arbitre. Sa première lettre, consacrée à la pièce de Racine, parut dans les premiers jours de 1671. (Privilège du dernier jour de décembre 1670, enregistré le to janvier 167t.)
MONSIEDR,
Nous avons été jusqu'ici les dupes de Corneille, et Corneille lui-même est la dupe des anciens prétendus Maîtres du théâtre. Il lui sera permis de se rompre la tête à nous composer des
pièces dans toutes les règles, et de s'acquérir notre admiration par les formes ; mais ni lui ni ses partisans (car il me semble qu*il en a beaucoup) ne trouveront pas mauvais, s'il leur plaît, que j'aie été enchanté à la seconde représentation que j'ai vue de la Bérénice de l'Hôtel de Bourgogne, que j'y aie pleuré copieusement à l'exemple d'une femme de qualité, et enfin que je n*aîe pas été d'avis que cette pièce n'est pas bonne, parce que les règles du théâtre y sont mal observées. Je veux grand mal à ces règles, et je sais fort mauvais gré à Corneille de me les avoir apprises dans ce que j'ai vu de pièces de sa façon. J'ai été privé, à la première fois que j'ai vu Bérénice à l'Hôtel de Bourgogne, du plaisir que je voyais qu'y prenaient ceux qui ne les savaient pas ; mais je me suis ravisé le second jour ; j'ai attrapé Monsieur Corneille, j'ai laissé Mes demoiselles les Règles à la porte (i), j'ai vu la comédie, je l'ai trouvée fort affligeante, et j*y ai pleuré comme un ignorant.
Le premier jour, j'avais été choqué de voir d'abord ouvrir le théâtre par le Prince de Comagène, qui nous venait avertir qu'il s'en allait, parce que Tite épousait ce jour-là Bérénice. Je trouvais mauvais que la scène ne s'ouvrit pas plus près de la catastrophe, et qu'au lieu de nous dire que Tite voulait quitter Bérénice, on nous dît tout le contraire. Si Antiochus s'en va, comme il le dit, il ne sera (disais-je) qu'un acteur de protase (2) ; et s'il
(i) Voir la préface de Racine.
(2) Voir la préface de Racine : le poète, dans sa mauvaise humeur, a prêté à l'abbé des sottises quece dernier n'a pas dites.
demeuré, tout ce qu'il vient nous dire de son départ est superflu, et ne fait rien à la scène. Ses adieux à Bérénice sont de l'invention du poète, pour gagner du temps, pour tricher et pour fournir un acte ; on ne le fait venir là que pour lui faire écouter la description du siège de Jérusalem, dont il est apparemment mieux informé que celui qui [laj (i) fait» et à laquelle sa douleur Tempéche sans doute d'être attentif, d'autant plus que ce siège n'est de nulle importance à l'affaire dont il s'agit, ni d'aucun éclaircissement aux spectateurs*
Si cet Antiochus eût ouvert le théâtre, en disant qu'il a su que Titus veut renvoyer Bérénice, ce qu'il dit n'eût pas été si éloigné de la catastrophe. Le confident eût pu lui inspirer de demander la Reine à l'Empereur, et là-dessus s'étendre sur les hauts faits d'Antiochus à Jérusalem, qui pouvaient le mettre endroit de prétendre à cette récompense : i! n'en eût pas moins fait sa déclaration d'amour à Bérénice, et tout ce qu'ils disent de tendre eût pu subsister. Il eût pu ensuite faire pressentir à la Reine l'inconstance de Tite, et ainsi tout cet acte n'eût pas été hors d'œuvre comme il est, et la protase y eût été achevée ; on se fût attendu que le Roi de Comagène eût pu contribuer au nœud et au dénouement ; et l'on ne l'eût pas regardé dès lors comme un acteur inutile, qui n'est introduit que pour faire perdre du temps, et pour donner un rôle ennuyeux et vide au mari de la Champmélé *.
f * La meilleure actrice.
(i) L'éditiop originale porte : Va.
Cette imagination blessée de la régularité du théâtre me faisait encore trouver à dire au lieu de la scène : il me sembla qu'Antiochus l'expliqua d'abord bliarrement et peu vraisemblablement. Il sort d'une porte qu'il dit qui est celle du cabinet de Titus, par lnquelle l'Empereur se dérobe pour aller voir sa Bérénice, dont le Prince officieux nous montre l'appartçipent. Antiochus ne pouvait-il aller chez Bérénice pour lui dire adieu incognito^ que par le cabinet de Titus ? Le cabinet des Empereurs romains était«il si peu respecté, qu'on se servit de sa porte secrète pour aller parler d'amour à leurs maîtresses, et qu'on allât et vînt par là, comme par une salle du commun? Que je fus malheureux de m'étre ainsi mis en garde dès le premier vers contre la règle du vraisemblable I Je fus plus sage le second jour, j'oubliai cette règle aussi bien que toutes les autres observations que j'avais faites. Ne regardant plut comme une chose hors d'œuvre la joie que l'espoir de posséder Titus donnait à Bérénice, je trouvai fort beau le portrait qu'elle fit de son amant ; je fus ravi de la fierté dont elle reçut l'amour d'Antiochus ; et quoiqu^ je n'eusse pas trouvé mon compte, le premier jour, que Bérénice fût surprise qu'Antiochus l'aimât, puisqu'il le lui avait dit depuis cinq ans, et qu'elle lui avait commandé de s0 taire : je ne voulus pas prendre garde à cette contradiction, et j'aimai mieux penser seulement à la beauté des vers, de quoi je me trouvai assez bien. Je fis plus : ayant vu le premier acte, je le regardai comme non-avenu, et je supposai que la pièce allait commencer au second, ce qui me la fit
trouver bien plus juste. Titusy vint ouvrir la scène, et dit à son ami Paulin qu'il veut quitter Bérénice. Le Prince de Comagène vient, l'Empereur lui donne la commission d'aller porter le compliment fâcheux ; Antiochus demeure sur le théâtre, et n'en fait rien ; son confident refait la description du siège de Jérusalem, (un peu poétiquement à la vérité^mais il n'est pas absolument contre le vraisemblable qu'un confident soit poète) ; la Reine vient, le Prince fait sa commission, Bérénice s'emporte contre lui; cet acte serait admirable, s'il était le premier. Parce que je le supposai (i) tel, il me donna beaucoup de plaisir. Je pardonnai volontiers à l'auteur de n'avoir pas considéré qu'il n'était nullement vraisemblable qu'un grand Roi, favori de l'Empereur j eût voulu partir secrètement de Rome, sans que cet Empereur, qui l'aime si fort et qui le fait arrêter, veuille savoir le sujet de sa fuite, ne le lui demande que par manière d'acquit, et n'en attende pas la réponse. Il était occupé de son amour, et quoique, le premier jour, j'eusse trouvé à redire que le héros négligeât assez les lois de l'amitié pour ne s'attacher pas à vouloir découvrir quel sujet de plainte Antiochus pouvait avoir ; |e laissai là les vertus et ne voulus alors songer qu'aux passions.
Il faut avouer que jamais personne ne les a exprimées comme elles le sont ici ; cet Empereur dont l'histoire élève la gloire jusqu'au ciel, ce
(h) L'abbé Granet {Recueil de dissertations sur plusieurs tragédies de Corneille et de Racine, Paris., Gisseq, 1740), imprime : suppose; mais dans Tédition originale on lit : supposé.
Titus de qui le grand cœur et les vertus étaient les délices de Tunivers, ce Titus en qui Ton voit sur le théâtre tant de commencements de sentiments héroïques ; quoiqu'il soit déjà avancé en âge, puisqu'il a rhtimilité de nous faire sa confession (de peur que nous ayons trop bonne opinion de lui), qu'il a laissé corrompre sa jeunesse aux mauvais exemples de la cour de Néron, où il nous fait souvenir en effet qu'il jouait honnêtement son rôle ; ce grand homme se laisse néanmoins si fort maîtriser à l'amour, qu'il veut bien qu'on sache que du vivant de son père il désirait d'être en sa place ; quand il perd ce père, il s'enferme huit jours sous prétexte de douleur solennelle ; il fait tout pour l'amour, et rien pouf son honneur ; il oublie les lois de Tamitié ; sa passion le remène à Tenfance, il a besoin d'un pédagogue qui Tèncourage, et qui le redresse ; l'amour le rend sourd, et l'empêche d'entendre que Paulin dit qu'il va appeler le sénat à son secours, ce que les spectateurs entendent pourtant, quoiqu'ils en soient bien plus éloignés que lui ; il n'ose parler à ce qu'il aime, et quand il ose lui parler, il n'a point de bonnes raisons à lui dire ; il allègue des exemples odieux à l'amante^ peu agréables aux specta-^ teurs, et mal propres à excuser son inconstance et ses parjures.
Le poète ingénieux (i) pour faire éclater encore la force tyrannique de cette passion, feint adroite-
(i) Il n'y a point ici de ponctuation dans l'édition originale. Faudrait-il ponctuer : Le poète ingénieux, pour,etc.f ou Le poète ^ ingénieux pour^ etc. ? :
ment que cette Bérénice est la Bérénice sœur d'Agrippa : c'est[à]dire cette infâme Bérénice que (i) le spectateur sait bien qui était une incestueuse et l'horreur de Tunivers par son abominable commerce avec 5on frère, dès le commencement du règne de Néron. Cependant l'amoureux Titus estime sa vertu, et se laisse tellement aveugler par Tamour qu'il a pour cette belle Surannée, que voyant, dans le Madrigal testamentaire qu'elle lui baille à lire, le dessein qu'elle a fait de mourir, il se détermine au$si à se tuer. N'est-il pas vrai que c'est là tout ce qui se peut faire pour exprimer l'excès de la passion, et qu'un auteur ne peut aller plus loin ?
La Reine Bérénice est aussi le modèle accompli du dérèglement d'une passion emportée. L'amour qu'elle a pour Titus est si extraordinaire, qu'elle a voulu durant cinq années donner à l'amoureux Antiocbus le déplaisir de lui en faire confidence sous ombre d'amitié ; elle est si insensée qu'elle ne voit pas combien ce procédé est bizarre, peu honnête,, et peu nécessaire ; le jour qu'elle doit épouser Titus, elle cherche ce Roi pour lui ouvrir son cœur, et l'amour lui ôtant la mémoire, elle s'étonne qu'ill'aime, s'irrite qu'il le lui dise avant que de partir, et le laisse aller sans lui faire aucune honnêteté. Cet amour, après lui avoir fait oublier ce qu'elle doit aux hommes, ne la laisse pas souvenir de sa religion ; ell^ devient païenne et la Juive
(i) L'édition originale porte ici: c'est diu que à le spectateur.
ne parle que des Dieux et des Immortels (i) : ayant oublié Dieu, elle en oublie la Loi, se résout à mourir désespérée, et Tannonce à son ingrat par un poulet funèbre, pitoyable dénouement d'une pitoyable aventure I Elle fait à Titus un legs pieux de ses cendres, et pourvu qu'elles soient avec les cendres de son amant, elle est consolée de tout ce qui peut lui arriver du côté de Dieu. Cela s'appelle exprimer les effets d'une passion emportée, et on ne peut assurément y rien ajouter.
L'amour épisodiqued'Antiochus fait encore voir au naturel le dérèglement de cette passion dangereuse. Il dépend, de même que Titus, des remontrances de son écuyer,qui Tempéche fort humainement de s'abandonner au désespoir quand il le voit trop pressé. Ce n'est pas que je fusse satisfait le premier jour de cet écuyer inutile. Puisque la violence de Tamour empêchait son Maître de rien imaginer pour nouer agréablement l'aventure, et qu'il se contentait de s'exclamer à tous propos, et de maudire le ciel et la fortune ; il fallait lui inspirer de faire quelque chose, ou pour empêcher que Titus n'épousât Bérénice, quand il croyait l'affaire en ces termes, ou pour l'épouser, quand il croyait que Titus Fallait renvoyer. Si ce confident a eu ses raisons pour n'embarrasser pas son Maître en aucune intrigue, parce qu'il ne le jugeait peut-être pas capable de la mener ; le poète en a eu assurément beaucoup de nous faire voir en ce Prince,
(i) Racine a tenu compte de cette critique dans les éditions ultérieures : il a corrigé tous les vers où la reine juive s'exprimait en païenne.
que l'amour, outre les désordres qu'il a fait[s] en Titus et en Bérénice, en fait encore un ici, dont tout le monde ne s'aperçoit pas ; et nous apprend qu'un homme amoureux est si peu capable de rien faire pour les autres, que même en ce qui regarde son amour, il n'est pas en état de rien entreprendre pour soi-môme ; et de plus que l'effet de l'amour le plus ordinaire^ et le plus vraisemblable, c'est de se tuer soi-même, ou du moins de faillira le faire, comme on le voit en Titus, Bérénice et Antiochus.
Je remarquai toutes ces beautés le second jour, parce que je ne m'attachai qu'à l'expression des passions. Je ne les avais pas remarquées à la première représentation, parce que Corneille m'avait dépravé le goût dans ses pièces, et m'avait accoutumé à chercher des caractères vertueux, ce que je n'avais garde de trouver ici. J'avais pourtant eu quelque espérance que le caractère de Titus serait héroïque; je Jui voyais quelquefois des retours assez romains ; mais quand je vis que tout cela n'aboutissait qu'à se tuer par maxime d'amour, je connus bien que ce n'était pas un héros romain, que le poète nous voulait représenter, mais seulement un amant fidèle qui filait le parfait amour à la Céladone.^ De sorte que je vis. alors l'inconvénient de cette règle, quoique fort commune : qu'il ne faut pas que l'amour domine dans le poème héroïque. S'il n'eût pas dominé, dans celui-ci, il n'y eût point eu de catastrophe: c'eût été grand dommage, tout le monde l'a trouvée admirable. L'amour fait que Bérénice, Titus et Antiochus
25o APPENDICE C
veulent se tuer eux-mêmes; [le] (i) même amour fait que Bérénice veut vivre, pour faire vivre Titus et Antiochus ; et bien en prend à Titus que Bérénice ait rescindé son testament et ne lui ait pas envoyé ses cendres ; car il se serait assurément tué, et eût apprêté à rire à la postérité.
Il n'y a rien tel quand on va à la Comédie, que de se dépouiller de l'esprit de critique : rien ne trouble le plaisir que Ton y prend, et rien n'empêche que les passions ne s'apaisent et ne soient purgées (pour parler en termes de Fart). Le premier jour, mon humeur critique me rendit un très méchant office : je m'allai mettre en tête quç le Roi de Comagène était plus honnête homme que Titus, et j'en eus plus de pitié que de cet Empereur. La discrétion et la générosité de son amour me faisait préférer ce Prince à Tamant timide qui n'osait exécuter ce qu'il avait promis à une Reine, et juré durant cinq années entières, et qui n'en était empêché que par la crainte du sénat, en un temps où les Empereurs étaient hors de page.
Il est vrai que le poète habile, qui n'ignorait pas la faiblesse du sénat, a voulu l'accompagner des consuls, et a fort judicieusement falsifié l'histoire en ce point, en supposant que Vespasian, l'année de sa mort, n'était pas consul avec son fils Titus, et que par conséquent le jour que Bérénice est renvoyée, il y avait à Rome d'autres consuls. Mais comme j'étais persuadé que cela choquait l'histoire, je ne goûtais pas l'artifice de cette inven*
(i) L'édition originale porte : /es.
tion, je n'en estimais pas l'Empereur moins absolu, et je n'en eusse pas moins eu de pitié de Bérénice, si elle ne s'en fût pas rendue indigne, par son peu de religion, par sa fureur immodérée et par le peu de pudeur que sa passion lui laissait : ce qui me paraissait mériter de plus grandes peines que celles dont elle se plaignait. J'étais bien aise que Bérénice fût châtiée du moins par le trouble de son âme, je méprisais le faible Titus, et je ne plaignais qu'Antiochus. J'enrageais donc qu'Antiochus sortît, après la catastrophe, plus malheureux qu'il n'était venu, que Titus terminât l'affaire par une extravagance, et que Bérénice au lieu de se percer le sein s'amusât à composer un madrigal.
Je trouvais bien que tout cela était imprévu, et qu'aucun des spectateurs ne s'y attendait4 Qui eût pensé lors qu'Antiochus vint prier l*Empereur d'aller empêcher la Reine de se tuer, jurant qu'il y avait fait ses efforts, et qu'il n'y avait que Titus au monde qui la pût sauver ; qui eût cru que Titus ayant refusé d'y aller, sur ce qu'il avait à parler aux consuls imaginaires, et en ayant laissé la commission à Antiochus, et ce roi par des raisons inconnues, ayant trouvé plus à propos de demeurer sur le théâtre, et de s'évaporer en exclamations, pour donner tout loisir à sa maîtresse de s'aban^ donner au désespoir ; qui se fût attendu que tout cela dût aboutir à un billet doux I
Les comédiens ont été d'avis de supprimer ce billet funèbre à la seconde représentation (i);ie
(i) « Elle sort en tenant une lettre dans sa main et Titus la lui arrache. Il la lut tout haut dans la première représentation ;
crois qu'ils ont eu tort. Du moins le spectateur voyait-il par là quel était le texte de la froide et longue harangue que Titus fait à Bérénice, et le sujet de la chaude et prompte résolution qu'il prend de se tuer. On ne saurait assez faire connaître la cause d'un dessein si imprévu, et si peu vraisemblable. C'est par cet endroit seulement que la seconde représentation m*a moins plû que la première ; il fallait conserver le billet tendre. On ne peut faire voir assez de choses pour persuader que Titus sera capable, et aura sujet de se tuer; et quoique Bérénice Ten croie d'abord sur sa parok à la première fois qu'il le lui dit, — elle qui l'a dit cent fois, et qui pourtant n'en arien fait, quelque loisir que Titus et Antiochus lui en aient donné, — les spectateurs peu crédules, et peu persuadés qu'on se tue ainsi de gaieté de cœur, sont bien aise[s] de voir répitaphe du cœur de cette amante, et sont par là disposés à croire que l'amant, héritier de ses cendres, pourrait bien se pendre de regret, ou du moins en prendre la résolution. Ainsi, sauf meilleur avis, les comédiens feront bien de rétablir le madrigal.
S'ils s'avisent de retrancher à leur gré les madri gaux de cette pièce, ils la réduiront à peu de vers. L'auteur a trouvé à propos, pour s'éloigner du genre d'écrire de Corneille, de faire une pièce de
mais cette lettre ayant été appelée par un mauvais plaisant le testament de Bérénice, Titus se contenta depuis de la lire tout bas. fc (Louis RaiC'inQ^ Remarques sur Bérénice.) — On a vu plus haut une allusion de Tabbé de Villars à cette plaisanterie du Testament,
théâtre qui, depuis le commencement jusqu'à la fin, n'est qu'un tissu galant de madrigaux et d*élégîes : et cela pour la commodité des dames, de la jeunesse de la cour, et des faiseurs de recueils de pièces galantes.
Il ne faut donc pas s'étonner s'il ne s'est pas mis en peine de la liaison des scènes, s'il a laissé plu*» sieurs fois le théâtre vide çt si la plupart des scènes sont peu nécessaires. Le moyen d'ajuster tant d'élégies et de madrigaux ensemble, avec la même suite que si on eût voulu faire une comédie dans les règles ? On se soucie bien dans le monde si une scène est nécessaire, pourvu qu'elle exprime tendrement et naturellement quelque sentiment délicat. Qu'importe aux Dames qu'un auteur porte le cothurne ou le brodequin, pourvu qu'elles pleurent, et que de temps en temps elles puissent s'écrier : Cela est joli.
Tout le monde est capable de connaître ce qui est joli ; mais tout le monde n'est pas capable de connaître ce qui est beau. Ainsi il est bien plus prudemment fait à un poète qui cherche l'approbation du public de s'attacher au joli que de se mettre en peine du beau. La majesté [du] (i) cothurne plaît aux savants ; mais la jeunesse, les dames, et les barbons que les dames corrompent (qui ne sont pas en petit nombre) s'accommodent mieux de la galanterie de l'escarpin.
Je conseillerais toujours à tout auteur de bon sens d'imiter celui-ci : de faire bonne provision de
(i) L'édition originale porte : de.
sentiments élégiaques^ de tendresse de madrigal, de pensées brillantes, du reste dédaigner les règles, l'invention, Thistoire, les bonnes mœurs, l'uniformité des caractères, le vraisemblable ; tout cela ne fait qu'arrêter l'imagination du poète, contraindre la nature, empêcher de pousser à bout une passion, et obliger à mettre en une scène ce qui quelquefois fait tout un acte, voire toute une pièce. Car toute cette pièce, si Ton y prend garde, n'est que la matière d'une scène, où Titus voudrait quitter Bérénice ; l'amante en serait marrie, et se voudrait tuer ; l'Empereur la menacerait de se tuer lui-même si elle se tuait ; et Bérénice, afin de n'avoir pas le déplaisir de voir en l'autre monde l'ombre de son ingrat, aimerait mieux vivre, et prendrait congé pour la Palestine. N'est-il pas plus adroit, sans s'aller embarrasser d'incidents, d'avoir ménagé cette scène, et d'en avoir fait cinq actes ) Premièrement, on se délivre, par ce stratagème, de la fatigue que donnait à Sophocle le soin de conserver l'unité d'action dans la multiplicité des incide^its (i) : car à peine y a-t-il une action ici, bien loin d'y en avoir plusieurs ; et on n'a que faire de craindre que la règle des vingt-quatre heures n'y soit pas gardée ; sans le prince de Comagène, qui est naturellement prolixe en lamentations et en irrésolutions, et qui a toujours un toutefois et un hélas de poche (2) pour
(i) Voir la préface de Racine et la manière dont il défigure encore Tobservation de son critique.
(2) Voir la préface de Racine.
amuser le théâtre, il est certain que toute cette affaire s'expédierait en un quart d'heure, et que jamais action n'a si peu duré. Cependant le tour de maître a été d'empêcher le spectateur de s'apercevoir de ce qui devait faire tout le fin du dénouement, de ménager la catastrophe, et d'empêcher le monde de soupçonner que Titus pût être capable de se vouloir tuer.
Un autre poète,(MonsieurCorneîllepar exemple) s'il eût voulu faire qu'un premier acteur se résolût à s'ôter du monde dans le cinquième acte, aurait grossièrement préparé son caractère selon les règles, et l'eût dépeint dès le commencement, violent, emporté, aimant peu la vie, ou semblables préparations, qui eussent fait que le spectateur, par la règle de l'uniformité des caractères, eût dit quand il lui eût vu protester qu'il s'allait tuer, qu'il fallait s'attendre à cela d'un homme sans modération : ainsi cet emportement eût perdu la grâce de la nouveauté.
Mais que Titus s'enferme huit jours pour délibérer ce qu'il a à faire touchant Bérénice; qu'il vienne de sens froid sur le théâtre demander de ses nouvelles ; qu'il écoute sa gloire et son conseiller Paulin, en homme judicieux et reposé ; qu'il promette diverses fois qu'il va donner une grande marque d'amour à la Reine ; et que, quand nous attendons l'effet de cette délibération de huit jours, de ces conseils de Paulin, de ces échappées héroïques qu'il fait en lui-même, et de ces sentiments magnanimes qu'il étale et à Paulin et à Antiochus et à Bérénice : tout cela n'aboutisse
qu'à se vouloir tuer I Monsieur Corneille me pardonnera, si je n'espère pas que le dénouement de sa pièce soit si particulier et si peu attendu. De même, que Bérénice, qui au contraire est si emportée dans le commencement et dans tous les cinq actes, devienne tout-à-coup de sens rassis pour dénouer et finir la pièce, quand elle a assez duré, et donne le bon soir à Titus et à la compagnie par un simple changement de volonté : je ne m'y attendais pas, je Tavoue ; j'ai trouvé cela nouveau, et de plus de fort bon exemple.
Car enfin la Tragédie est la règle des passions. On apprend par ces trois désespérés convertis, à se bien garder de se faire mourir, quelque résolution que l'on en ait prise. Quand on est en voie de désespoir, et qu'on a résolu de se tuer, il est bon de faire comme le Roi de Comagène, et de l'aller déclarer à nos amis, surtout aux plus puissants ; ceux-là sont plus en état d'empêcher notre dessein. Dès que nous l'avons formé, il faut se hâter de l'aller découvrir, presser et vouloir entrer, fût-ce chez un Monarque, malgré les gardes, et quelques défenses qu'il y ait de laisser entrer personne. L'affaire est privilégiée, de faire savoir qu'on veut [se] (i) tuer.
Véritablement Bérénice, ni Reine ni honnête femme, ne donne point de bon exemple dans cette pièce, quoiqu'elle en soit Théroïne. Elle fait au contraire tous ses efforts pour porter son amant à se mettre au-dessus des lois ; elle prend ce faible
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Empereur par tant d'endroits qu'elle le tourne enfin en ridicule, et qu'elle a toujours fait et fera toujours rire le spectateur par ce vers qu'elle dit à propos pour sécher les larmes qu'elle avait causées :
Vous êtes Empereur, Seigneur, et vous pleurez.
Elle empêche par là qu'on estime cet amour pour les lois, qui est la seule bonne qualité qui paraît en son Titus : et comme il n'y a personne qui ne rie en cet endroit des pleurs de cet Empereur, il n'y a point de souverain qui ne trouve là une leçon de se servir à son gré de sa puissance pour éviter la risée que ce vers vient d'exciter. Mais nonobstant tout cela, Titus ne se rend pas, sa vertu l'emporte sur son amour. Il est vrai qu'il en diminue la louange par l'énumération des maux que son mariage lui ferait et que son amour à son tour triomphe de sa vertu, quand il veut se tuer : mais voudrait-on qu'un héros ne fût pas homme ? La nature s'éteint-elle par la vertu, et ne serait-on pas cruel, de vouloir empêcher de se tuer un amant qui voit que sa maîtresse pleure et lui écrit un madrigal touchant }
Et puis quand il y aurait quelque chose à blâmer dans ce désespoir de Titus, il n'en faudrait rien craindre. Peu de gens l'imiteront, et c'est une grande adresse du poète d'avoir mis en son héros un défaut inimitable, et une vertu facile à acquérir.
Un honnête homme remporte ce fruit de cette pièce, qu'il doit quitter ce qu'il aime quand il ne
peut le conserver sans dommage. Si Tamante s'en désespère et veut se faire moiirir,ily abon remède;
il faut lui dire aussi qu'on veut se tuer, et alors l'amante apprendra de Bérénice, premièrement, à croire que Ton lui parle sincèrement, et puis à dire adieu et se séparer de bonne grâce.
Cette pratique est de grand usage, et je sais des intrigues qui se seraient mieux dénouées qu'elles n'ont fait, si on eût su cette méthode. Telle est l'utilité du théâtre. C^est un grand secret de savoir ainsi mêler Tagréable à Futile. Cela tient lieu de toutes les règles, et quand je vois que dans une pièce la morale va bien, je ne puis souffrir que Ton accuse le poète de n'entendre pas le théâtre^ qu'on le blâme d'avoir voulu entrer en lice avec Corneille, et que Monsieur de *** s'écrie :
Infelix puer atque impar congressus Âchilli.
C'est assez. Monsieur, je suis las de rire ; l'envie m'en prendra peut-être quelqu'autre fois. Cependant je vous dis fort sérieusement que je voudrais avoir fait cette pièce et que je suis,
Monsieur,
Votre, etc.
Le 17 novembre (1) 1670.
La (2) semaine prochaine, on verra la seconde
(i) Lire : décembre ; voir le début de la Réponse. (2) A la dernière page, après le privilège.