LES MELODIES DE GABRIEL FAURE
On ne saurait mieux mesurer l'importance de Gabriel Fauré qu'en étudiant ses mélodies qui ont fait gagner à la musique française l'hégémonie du lied.
Le lied austro-allemand est d'essence populaire ; on découvre dans des refrains d'étudiants les sources authentiques des admirables mélodies de Schubert. Chez nous, la chanson populaire n'a pour ainsi dire pas évolué depuis ses lointaines origines, et n'a pu passer que bien artificiellement dans la littérature musicale. On ne voit point en tout cas qu'elle ait vivifié le lied.
Le véritable instaurateur de la « mélodie » en France a été Charles Gounod. C'est le musicien de Venise, de Philémon et Baucis et de la chanson du pâtre de Saphô qui a retrouvé le secret d'une sensualité harmonique perdue depuis les clavecinistes français des XVII^ et XVlll® siècles. En fait, le renouveau musical qui s'est produit chez nous environ 1880, n'a pas de plus valable précurseur que Gounod. Fauré et Chabrier, parrams véritables de la génération de 1895, procèdent l'un et l'autre de ce maître. A leurs côtés, Bizet, Lalo, Saint-Saëns, Massenet, suivis de Claude Debussy, participent plus ou moins de la salutaire influence du compositeur de Mireille.
Fauré, quelque temps élève de Saint-Sciëns, paraît avoir été sollicité davantage par l'indéniable couleur gounodienne de certaines inspirations de son jeune professeur que par les recherches de forme qui furent, pour l'auteur du Trio en fa, une préoccupation constante. La volonté d'architecture qu'on découvre aux plus menus ouvrages de Saint-Saëns, les mélodies de Fauré n'en portent point la marque. Samt-Saëns a vraiment créé de nouveaux procédés de développement. Chez son élève, la construction n'est jamais volontaire, mais spontanée ; elle n'est pas le but, mais le souple moyen.
11 se peut que les néologismes d'un Chabrier aient influencé quelque peu le style de Fauré. Cette influence est d'ailleurs assez vague et plutôt de l'esprit que de la lettre. Quant à Duparc, qu'il est impossible de passer ici sous silence, ses mélodies imparfaites mais géniales ont parfois avec celles de Fauré comme un air de parenté. Il paraît d'ailleurs difficile de désigner celui des deux qui a influencé l'autre.
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La personnalité de Fauré se dessine dès ses premières mélodies ; on ne note pas sans étonnement la date de composition de son op. 7 : Après un rêve, écrit en 1865. Puis voici Nell, où l'influence de Gounod se fait jour de façon délicieuse, et Automne qui prélude aux Berceaux. Le succès les a bien galvaudés, ces fameaux Berceaux ; ils n'en demeurent pas moins une chose émouvante et profonde.
Le Secret est l'un des plus beaux lieder de Fauré. La séduction du contour mélodique ne le cède pas, dans cette pièce, à la subtilité des harmonies. Résolutions exceptionnelles, équivoques, modulations aux tons éloignés nous ramenant au ton principal par des chemins inconnus, sont autant de jeux périlleux que Fauré pratique dès l'abord en maître. Chabrier s'y est livré parallèlement, mais chacun les a joués à sa façon : celui-ci avec plus de brutalité raffinée, celui-là avec plus de réserve aristocratique. Là où Chabrier emporte le morceau, Fauré arrondit les angles et, parfois, il va plus avant.
Le Clair de lune (composé en 1 887) est un des chants les plus beaux qui soient dans la musique française. Bien des musiciens ont été sollicités par la célèbre poésie de Verlaine. Fauré seul a su lui donner sa musique. Ce chef-d'œuvre semble venu d'un jet, la recherche en paraît absente.
Négligeant de commenter l'une après l'autre les différentes images suggérées par le poème, la ligne musicale s'inspire surtout, dirait-on, d'un seul vers, qu'on pourrait inscrire en épigraphe :
Et sangloter d'extase les jets d'eau
Elle va son chemin sans se laisser distraire au passage par les péripéties de la comédie bergamasque. Sa continuité sereine est exemplaire. On retrouvera cette même sérénité d'atmosphère dans une scène admirable de Pénélope : « Ulysse fier époux... >'.
Avez-vous remarqué que les mots « sur le mode mineur... » amènent un