‹ Gabriel Fauré; hommage musical à Fauré. Avec la collaboration de Gabriel Fauré [et al.]Chapitre 24 sur 45 · LA MUSIQUE UE CHAMBRE · texte numérisé non relu

LA MUSIQUE UE CHAMBRE

en deux parties : la première, au dessin énergique et volontaire, la deuxième plus souple par sa ligne et les accords qui la soutiennent. Puis, le deuxième thème prête sa joie aux ébats des divertissements où se mêle le premier jusqu'au repos sur la tonique majeure. Quelle jeunesse se dégage de ce thème en mi bémol et quelle grâce dans sa terminaison ! Les idées de ce finale sont plus riches de sève les unes que les autres. Aussi, quel admirable développement ! Avant le repos sur la tonique majeure, les instruments font entendre un rythme martelé qu'ils continuent, obstinés, pendant que le piano, n'y semblant attacher aucune importance, chante une phrase plaintive et douce, par qui semble, à mes yeux.

Surgir du fond des eaux le regret souriant.

A la fin du développement, une courte intervention a lieu sur un sol bémol étranger. (Rappelez-vous la surprise de l'adagio dans le quatuor en so/ mineur.) Le piano fait entendre le cliquetis léger des triolets de quartes, apportant comme un souffle d'air nouveau ; un court fragment mélodique ajoute encore à la fraîcheur de cet incident. Mais ceci n'est qu'un artifice ; graduellement, venue, si j'ose dire, du fond de l'horizon, la vague s'enfle, grandit, s'entr'ouvre et la deuxième idée, en notes augmentées, apparaît magnifiée, toute ruisselante de musique et de lumière. Oh ! ce lyrisme de Gabriel Fauré, ce lyrisme dominateur de soi-même, puissant dans l'élan, puissant dans la contrainte, réservé dans l'expansion même, libre et juste, souverain ! Lyrisme des chœurs d'Esther et de d Athalie, de la Prédiction de Joad, de certaines Méditations. Quel autre musicien a su, dans l'abandon de l'enthousiasme, garder une raison si vivante, une si sereine dignité?

Le finale de ce quatuor a une place à part dans l'œuvre du maître, car il est la jeunesse ardente, la force des rythmes, la splendeur des idées et ce jaillissement continu d'une pensée qui se renouvelle en se déroulant. Les finales du quatuor en sol et du dernier quintette, s'ils n'ont pas ce ruissellement de jeunesse, gardent encore ce juvénile enthousiasme dont la maturité de l'esprit assagit les élans. Ce n'est plus ce « printemps rougissant » dont parle Virgile, qui mêle parfois les fruits et les fleurs ; c'est

l'été pacifique, riche de moissons mûres et de fruits, réalisant dans la sérénité éblouissante des jours, les promesses joyeuses des floraisons.

Il y a une gradation bien frappante dans ces trois finales. J'ai dit les mérites du premier. Le second marque la transition entre la manière du premier quatuor et celle du deuxième quintette. Il retient, de l'un, la fraîcheur des idées, la force des rythmes, il annonce la maîtrise étonnante des derniers. Et, ce qui est encore plus caractéristique dans l'œuvre de Gabriel Fauré, ce qui en établit le lien indissoluble, la parenté certaine, c'est ce don manifeste d'enfanter des idées dont la jeunesse semble éternelle. Les finales du deuxième quatuor, des deux quintettes exposent leur thème de la même façon après les deux mêmes mesures d'accompagnement. Le rythme si tranché de l'idée qui succède à ce premier thème (2® quatuor) rappelle le rythme qui servira (1*^' quatuor) à amorcer le développement. Les longues tenues des blanches (2^ quintette) sous la deuxième idée, remplacent l'accent mâle de ces rythmes par la ligne horizontale des accords. Et, ce qui n'appartient à aucune époque de la pensée de Fauré, à aucune de ses manières, ce qui est constant et persistera, de la première œuvre de musique de chambre à la dernière, c'est cette marche sûre du développement, cette suite de la pensée, cette mise en œuvre de tous les thèmes, de toutes les pensées, de tous les rythmes. D'aucuns pourront trouver, dans les dernières œuvres, un emploi trop fréquent des procédés du maître, imitations ou progressions harmoniques. Qu'ils prennent garde ! les procédés, chez des musiciens de la race et du génie de Gabriel Fauré, dénoncent moins une fatigue de l'invention qu'ils n'attestent une habitude personnelle de style. Phidias eût-il, d'un ciseau distrait, relâché en quelque pli nonchalant la stricte austérité du péplos d'Athéné, le Grec subtil n'aurait encore vu que la Vierge-auxyeux-pers sortie tout armée du front parfait et sublime de Zeus.

La Musique française règne aujourd'hui en souvertiine sur le monde. On dirait que la prussification de l'Allemagne a desséché pour toujours

l'âme musicale de ce peuple. L'Angleterre précise et pratique, comprend qu'il est inutile qu'elle cherche, puisqu'elle n'a pas déjà trouvé. L'Italie, à part les promesses consolantes d'une génération nouvelle, nous a abreuvés d'une musique de théâtre que nous ne pardonnerons jamais. L'Espagne a quelques musiciens de valeur, mais (si j'en excepte Manuel de Falla) insoucieux ou ignorants de leurs qualités spontanées et précieuses qu'une imitation de nos procédés risque d'abolir. L'anarciiie politique de la Russie n'affligera-t-elle pas son génie? La France, vestale pieuse, avive la flamme sacrée.

Plus profond et plus musicien que Saint-Saëns, plus divers que Lalo, plus spontané que d'Indy, plus classique que Debussy, Gabriel Fauré est le maître par excellence de la musique française, l'exemplaire achevé de notre art, le parfait miroir de notre génie musical. Son influence sur les jeunes artistes, moins rapide que celle de Claude Debussy, sera, peutêtre, plus profonde, plus durable. Comme tous les grands musiciens, Debussy s'est imposé d'abord, moins par l'originalité intime de son génie (le connaît-on bien ?) que par des singularités extérieures, une audace et des étrangetés dont la séduction devait tout ravir,

Debussy est mort tout rayonnant de gloire, et c'est justice. La gloire, enfin, rayonne autour de Gabriel Fauré. Ce resplendissement tardif n'aura point de crépuscule. La pure beauté ne vieillit pas. Le temps ne peut que rendre plus merveilleuse son éternelle jeunesse. « Sa grâce est la la plus forte ». S'il est des œuvres qui meurent en naissant, d'autres, dès leur naissance sont immortelles. « Chacun d'iceux, dit Plutarque parlant des monuments d'Athènes, sentait déjà son antique quant à la beauté, et, néantmoins, quant à la fraîcheur et vigueur, il semble, jusqu'aujourd'hui, qu'ils viennent tout fraîchement d'être faits, tant il y a je ne sais quoi de florissante nouveauté qui empêche que l'injure du temps n'en empire la vue, comme si chacun des dits ouvrages avait, au-dedans, un esprit toujours rajeunissant et une âme non jamais vieillissante qui les entretînt en cette vigueur. »

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