CHAPITRE V
Le curé Richard visite de nouveau ses missions. — Visite les lieux oîi mourut le Père Marquette. — Se rend jusqu'à Chicago. — Puis il va voir son ancienne mission des Kaskaskias. — Va à Bardstown, résidence de Mgr Flaget. — Cincinnati érigé en évêché. — Mgr Fenwick, son titulaire. — Mission de l' Arbre- Croche. — L'abbé Vincent Badin. — Les Indiens de la mission de St-Joseph. — Dettes de l'église de Détroit reviennent sur le tapis. — L'évêque Fenwick fait un appel en sa faveur. — Un collège projeté.
T| ES soucis de sa construction d'église et ^5^ d'écoles n'empêchèrent pas le curé Richard de se dé\ouer corps et âme à ses ouailles, quelque éloignées qu'elles fussent du siège de sa résidence. En 1820, il avait visité la Baie Verte ou Green Bay \ L'année suivante, il
I. Capitaine Auguste Grignon, dans IViscoiisin Historical Collections, III, 261.
allait à Mackinaw, au Saut Sainte-Marie et à l'Arbre-Croche, trois missions bien chères à son cœur d'apôtre -. Puis il prit le chemin de Chicago par la voie du lac Michigan. Là, il devait surveiller les intérêts des Poutéouatamis, des Ottawas et des Chippewas dans la négociation d'un traité avec le gouvernement américain, représenté par MAI. Lewis Cass et Salomon Sibley. Le bateau qui le conduisait s'arrêtait tous les soirs dans un port de la rive orientale du lac. afin de ne pas trop exposer la vie de ses passagers. Le brave missionnaire put ainsi explorer cette partie peu connue de sa mission, bien que les Jésuites, longtemps auparavant, eussent longé les mêmes rivages dans leurs courses apostoliques. Le Père Marquette, -entre autres, revenant des Illinois, avait vu venir à lui la mort et s'ouvrir le ciel en face de cette mer du Michigan. L'abbé Richard s'arrêta à l'endroit même oii s'était déroulé ce drame poignant, et de là il écrivit à son évêque la lettre suivante :
« C'est de la rivière au Père Marquette que ie vous écris. Il v a ici une douzaine de
2. Brown, The Parisli Register of Mackinaw, — Shea's Life and Times of Archbishop CarroU, p. 488.
familles de la nation des Ottawas ou Courtes- Oreilles. Je les ai fait demander pour m'informer d'eux où avait été enterré ce missionnaire de la Compagnie de Jésus, célèbre parce que, le premier des européens, il a remonté le Mississipi et visité, en 1674, l'embouchure du Missouri, mais plus célèbre encore pour avoir fondé la mission de Michillimakinak et celle de r Arbre-Croche, connue sous le nom de Saint- Ignace, et avoir ainsi préparé à plusieurs nations indiennes la voie pour arriver à la connaissance de l'Evangile. Les indiens Ottawas m'ont conduit à l'endroit où la rivière sortait, en 1675, lorsque le Père Marquette y entra le 8 mai et y mourut le 9. Elle sort maintenant au moins trois mille pieds plus haut ou plus au sud, entre deux caps qui ont plus de soixante pieds de hauteur et qui paraissent avoir été séparés par l'effet combiné des ouragans et des vagues. Le lieu qu'ils m'ont désigné, est à environ deux cent cinquante pieds des bords du lac Michigan, sur la rive au sud de l'ancien lit de la rivière actuelle; car il est certain qu'elle changea son cours peu de semaines après la mort du Père Marquette, comme par respect pour les restes précieux du saint homme. C'est la remarque des voyageurs, même protestants, qui
Vont consignée dans les récits de leurs voyages; €t le fait est confirmé par la tradition, qui s'est conservée jusqu'à ce jour parmi les anciens du pays. J'ai planté une croix en présence de huit Ottawas et de deux catholiques dans la même place où les indiens m'ont dit en avoir déjà vu une autre qui a\ait été élevée par les Canadiens et que les vents avaient renversée depuis environ trois ans. J'ai gravé sur cette croix avec mon canif l'inscription suivante en anglais:
Fk. Th. Marquette died hère 9 May, 1675
" Le dimanche suivant, j'ai célébré les saints mystères sous une tente, à l'embouchure actuelle de la rivière ; et l'après-midi nous sommes allés en procession de l'autel érigé le matin pour la messe, cinquante personnes, deux à deux, Anglais, Canadiens, sauvages, sur une basse grève de sable bien uni. le long du lac, en chantant les litanies de la sainte Vierge, à la croix plantée sur le tombeau du pieux missionnaire. Nous y avons chanté un Libéra ; et nous sommes retournés à notre chapelle et campement en chantant les litanies des Saints. »
Cette rivière porta pendant longtemps le
nom du Père Marquette, mais ce nom finit par être oublié. En sauvage c'était la Notispescago, d'après les uns, et V Aniniondibcganininy , d'après les autres. C'est plutôt un ruisseau qu'une rivière. D'après Charlevoix, il servait de décharge à un tout petit lac. La ville, qui s'appelle aujourd'hui Ludington, est bâtie à proximité de la rivière du Père Marquette.
Quand il arriva à Chicago, l'abbé Richard s'ai^erçut (jue sa présence était inutile : le traité avait été signé de part et d'autre \ Cependant, il trouva moyen de déployer son zèle. 11 y avait là une petite garnison américaine qui n'avait pas de chapelain. Les soldats ayant manifesté le désir d'entendre prêcher le prêtre catholique, celui-ci s'e.xécuta de bonne grâce. Ce n'était pas la première fois, du reste, qu'il avait occasion de parler devant des assemblées de protestants. A Déroit même on l'avait prié de donner des conférences religieuses, et il n'y avait jias mis d'objection.
Se voyant dans l'impossibilité de retourner à Détroit par bateau, l'abbé Richard prit la détermination de descendre la rivière des Illinois et
I. I-e 2g août 1821. Les sauvages cédaient au gouvernement 4,472,550 acres dans le Michigan et 460,800 dans rindiana.
le Mississipi jusqu'à Tembouchure de l'Ohio, afin de revenir chez lui par cette rivière. Il allongeait ainsi sa route de deux cents lieues. Mais en ces temps-là l'on ne se souciait guère d'entreprendre de tels voyages, malgré tous les ennuis qui en résultaient.
Le 4 octobre le missionnaire parvenait au Portage des Sioux, après dix-sept jours de navigation. Ici il noua connaissance avec l'abbé Aguaroni, lazariste italien, qui le sollicita de chanter la grand'messe du dimanche et de faire le panégyrique de saint François d'Assise, dont l'église célèbre la fête ce jour-là. L'abbé s'acquitta avec bonheur de cette double fonction; et disant adieu au distingué lazariste, il arrivait le lendemain à Saint-Louis, dans le Missouri. Là il fit la rencontre de M^"" Dubourg qui l'amena avec lui pour aller faire une ordination à son séminaire de Sainte-Marie des Barrens. Puis tous deux allèrent passer la Toussaint à Kaskaskias, ancienne mission de l'abbé Richard.
Comme la distance à parcourir pour se rendre à Bardstown, où résidait son évêque M^"" Flaget, n'était pas très considérable, l'abbé crut que l'occasion était on ne peut plus propice pour aller rendre visite au vénérable pré-
lat et lui exposer à nouveau ses besoins et ses plans d'avenir. Le curé de Détroit avait surtout besoin d'auxiliaires pour travailler à la vigne du Seigneur. M^"" Flaget comprit toute la justesse de sa demande, et lui accorda un jeune diacre, M. Vincent Badin, dont l'ordination était fixée au samedi de la Semaine- Sainte. Après avoir visité les Français de Gallipolis, dans l'Ohio, MM. Richard et Badin prirent la route de Détroit où ils arrivèrent à la fin d'avril. M. Richard avait été absent depuis le 4 juillet de l'année précédente. Dès son arrivée il apprit la nouvlle que Cincinnati A'^enait d'être érigé en évêché ^ avec M^"" Fenwick comme titulaire. La mission du Michigan tombait sous la juridiction du nouvel élu. Il était convenable que l'abbé Richard, grand vicaire de l'évêque Flaget ", allât s'agenouiller aux pieds de son nouveau supérieur. Il courut donc au-devant de M^'" Fenwick jusqu'à Baltimore et l'accompagna ensuite à Cincinnati. Le prélat lui sut bon gré de cette marque évidente
1. Le 19 juin 1821. Mgr Fenwick fut consacré le 13 janvier 1822.
2. Mgr Flaget avait été sacré évêque de Bardstown le 4 novembre 1810. L'érection du diocèse datait du 8 avril 1808.
de couiloisie. et il le nomma grand-vicaire. Puis l'abbé retourna chez lui, non sans avoir au préalable soumis un état détaillé de ses missions, et des espérances qu'il fondait sur elles dans un avenir assez rapproché.
L'abbé Richard était très fermement attaché à ses ouailles d'origine euroj^éenne : il leur en donnait tous les jours des preuves non équivoques. Mais il n'était pas moins zélé pour le ministère des Indiens, à quelque tribu qu'ils appartinssent. Aussi suivait-il avec le plus grand intérêt les progrès de la religion catholique parmi les Illinois de 1" Arbre-Croche, les Outaouais du Saut Sainte-Marie et de Mackinac.
Lors de l'élévation de M'" Fenwick à l'épiscopat, avec juridiction sur le Michigan. les catholiques n'étaient pas encore très nombreux dans ce territoire. On comptait seize familles à l'embouchure de la rivière Maumée. et six ou huit milles plus au nord, un peu plus de quinze ; à Otter Creek vingt-cinq familles; cent-cinquante à la Rivière-au-Raisin ; trente à la Rivière-aux-Ecores. autant à la Rivière-Rouge. Cent cinquante familles en^■iron étaient dispersées le long de la rivière Détroit : on en comptait un cent de plus sur le lac Saint-Clair et à
Anchor Bay, (luatre-vingts à la Pointe Saitit- Ignace, au nord de Michillimackinac, \ingt à trente au Saut Sainte - Marie, soixante sur les rives de la Baie-Verte, cent-vingt à centcinquante à la Prairie-du-Ciiien. On rencontrait de ci de là dans tout ce vaste territoire des Indiens Ottawas. Poutéouatamis et Wyandots, au nombre d'environ six mille, plus ou moins attachés à la foi catholique. L'Arbre- Croche était le grand centre où les peuplades aimaient à se réunir, soit pour délibérer, soit pour recueillir de la bouche du missionnaire l'instruction religieuse.
La mission de l'Arbre-Croche avait été fondée par le Père Marquette, de sainte mémoire. Elle avait reçu depuis, la visite de plusieurs missionnaires, entre autres des Jésuites. L'abbé Richard avait jeté les yeux sur cet endroit jxjur en faire le centre de la catholicité dans tout le Michigan. « J'y aurais fait plus de fruits, disait-il, que dans le lieu où je me trouve. C'était là l'opinion du Père Marquette, homme à miracles. Il pensait que c'était sur ce pays que le bien devait commencer, pour être comme le centre d'où les missionnaires partiraient pour aller ailleurs. »
Poursuivant l'idée de leur entreprenant con-
frère, les Jésuites avaient possédé à l'Arbre- Croche deux mille arpents de terre, en vertu d'une acquisition contractée en 1763 par le Père Dujaunay \ Un peu plus tard, en 1821, le gouvernement américain s'était engagé par le traité de Chicago, à donner aux Ottawas $1,500 par année i>endant dix ans, et $1,000 aussi par année à un instituteur, à un forgeron et à un professeur d'agriculture qui se fixerait à l'Arbre-Croche, et aux Poutéouatamis $5,000 pendant vingt ans et $1,000 pendant dix ans, pour défrayer les dépenses d'un instituteur et d'un forgeron. L'abbé Richard ne pouvait manquer de faire profiter son œuvre d'un appoint aussi précieux. Deux personnes pieuses et charitables de Mackinaw lui avaient en outre promis de se charger de l'éducation des jeunes filles sauvages, en leur enseignant à coudre, à filer, à lire et à écrire dans leur langue maternelle, aussi bien en français qu'en anglais.
Tout semblait donc devoir réussir au gré du zélé missionnaire; mais il lui fallait au moins deux prêtres pour diriger la mission, et M^"" Fenwick n'en avait aucun à sa disposition. M,
I. Le P. Pierre-Luc Dujaunay, jésuite, fut missionnaire à Michillimakinac de 1742 à 1765.
Richard dut se contenter d'y envoyer son vicaire, M. Badin, pour expédier le gros de la besogne. Le 19 juillet 1825, le jeune prêtre bénit la petite chapelle de Tx^rbre-Croche, et le lendemain, après l'office, où assistaient tous les catholiques, il remit au grand chef Lapapoua une médaille d'or représentant d'un côté la croix, et de l'autre Notre-Seigneur bénissant les petits enfants. Les sauvages demandèrent un missionnaire qui résidât au milieu d'eux, mais, comme le leur fit comprendre l'abbé Badin, l'évêque n'en avait pas à leur donner.
L'année suivante, l'abbé Badin retourna à l'Arbre-C roche, cette fois pour y demeurer plus longtemps, vu que les Outaouais commençaient à se montrer revêches, parce qu'on ne leur envoyait pas la Robe-Noire promise, et aussi par la raison qu'un ministre protestant leur avait demandé de fixer son séjour au milieu d'eux. L'arrivée d'un chef algonquin du lac des Deux- Montagnes, nommé Assaguinac, devait sauver la situation. Cet illustre chef avait été instruit dans la foi par les Pères Jésuites, et poussé par une inspiration d'en-Haut, il était venu s'installer à l'Arbre-Croche afin d'y enseigner le catéchisme aux sauvages.
Cependant les Indiens insistaient toujours
pour obtenir un prêtre, et l'abbé Richard répondait invariablement que son évéque, malgré le désir qu'il en avait, n'en avait pas de disponible. "Ah! disait-il. pourquoi faut-il que je sois retenu dans les limites du comté de Wayne ? Bgo z'inctus Chrisii. Si j'étais libre, comme je volerais au secours des habitants de l'Arbre- Croche. » Ce ne fut qu'en 1832 qu'il eut la consolation de leur envoyer l'abbé Dejean et un jeune minoré du nom de Fauvel \ Grâce au zèle et au concours efficace de l'Algonquin Assaguinac. ces deux missionnaires virent, dès la première année, leur mission prospérer, et quand l'abbé Ravaga. prêtre dalmate. recueillit leur succession. l'Arbre-Croche comptait sept cents catholiques parmi les Indiens.
La sollicitude du curé Richard s'étendait également aux Indiens Poutéouatamis de la mission dite de Saint-Josepli '. Ceux-ci auraient bien voulu avoir un prêtre pour les secourir. En 1830 ils allèrent rendre visite à M. Richard.
1. Cet abbé, devenu prêtre, succéda à M. V. Badin en 1826, en qualité de missionnaire de la Baie Verte. Etant tombé en disgrâce auprès de son évéque, il fut remplacé, en 1830, par le Père Mazzuchelli, dominicain.
2. Cette mission avait été fondée par le Père Allouez, jésuite. Les Pères Marquette et d'Ablon allèrent bientôt le rejoindre.
Leur chef Pokégam, prenant la parole, lui dit : « Mon père, mon père, je viens encore te supplier de me donner une Robe Noire qui nous fasse connaître la parole de Dieu ... Si tu n'as pas pitié de nous autres hommes, aie donc pitié de nos pauvres petits enfants qui vont vivre comme nous avons vécu, dans l'ignorance et dans le \ice ... Il y a un ministre américain qui voudrait nous attirer à sa religion; mais ni moi, ni aucun de mon village, nous n'avons voulu em'oyer nos enfants à son école, ni aller à son prêche. Xous avons conservé la coutume de prier comme la Robe Noire qui était jadis à Saint-Joseph et qui a instruit nos ancêtres. Tous les matins et tous les soirs, avec ma femme et mes enfants, nous prions ensemble auprès d'un crucifix fjue tu m'as donné. Le dimanche nous prions plus souvent. Deux jours a\ant le dimanche, nous jeûnons jusqu'au soir, hommes, femmes et enfants, suivant la tradition de nos pères et de nos mères, puisque nous n'avons jamais vu nous-mêmes la Robe Noire à Saint- Joseph. Voici la prière qu'il leur a apprise: vois si je le sais comme il faut. »
Le chef se jeta à genoux et récita à haute
voix dans sa langue le Pater, VAve Maria, le Credo et les commandements de Dieu.
Cet amour du missionnaire catholique germait comme spontanément dans le cœur de ces naïfs enfants des bois, tandis qu'ils se sentaient de la répulsion pour le ministre protestant. Du reste, ils avaient des yeux pour voir, et ils savaient faire la différence entre le pasteur presbytérien qui se faisait escorter par sa femme et ses enfants, et le prêtre catholique dont le dévouement et l'attention étaient pour eux seulement. La Robe Noire, armée de son bréviaire et de son crucifix, était ix)ur eux la vivante image du Christ, de sa pauvreté, de sa douceur, de son désintéressement. Et puis il était Français. Ce seul titre suffisait à faire accepter le missionnaire catholique de préférence à tout autre, qu'il fût anglais ou américain.
« Je ne sais ni lire ni écrire, disait en 1838 à l'abbé Simonin un vieux chef des Arkansas; mais je garde là (mettant la main sur son cœur ) ce que nos itères m'ont dit : Le Français a toujours été bon pour nous. L'Américain m'a trompé bien souvent; mais toi. je le vois bien, tu ne veux pas me tromper. Non. tu ne
veux pas me tromper. J'étais bien content lorsqu'au matin j'ai vu se lever le soleil si beau. C'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie parce que je revois des Français. »
Le premier missionnaire résidant à Saint- Joseph, chez les Poutéouatamis, fut l'abbé Théodore Badin, frère de Vincent. C'est lui qui avait fondé les missions du Kentucky. Son œuvre terminée là-bas, il vint consacrer les dernières années de sa vie aux sauvages de Saint-Joseph. L'année de son arrivée, (1832), H baptisa deux cents Poutéouatamis ; deux cents autres n'attendaient plus que l'heure favorable pour recevoir l'eau régénératrice.
S'il eût eu de plus abondantes ressources, le curé Richard aurait sans aucun doute opéré une plus grande somme de bien, mais malheureusement il était réduit à la portion congrue; son oeuvre progressait tout de même, quoique dans des proportions atténuées. S'adresser à l'évêque eût été justifiable, si celui-ci n'avait pas été endetté pour sa cathédrale. Cependant il eut le courage de se plaindre de sa pauvreté en des termes tellement touchants, que INP"" Fenwick résolut un jour de faire un appel à rCEuvre de la Propagation de la Foi en faveur
(le son curé. Dans une lettre qu'il écrivit au grand Aumônier de France, en 1829. le Prélat disait :
« En vous parlant de la mission du Michigan, je ne puis m'empêcher, Monseigneur, de \'ous dire deux mots en faveur du plus ancien comme du plus méritant des missionaires de ce quartier; c'est de l'excellent M. Richard, résidant à Détroit, et qui depuis trente ans au moins travaille au salut des âmes dans ce pays. Cet homme apostolique se voit depuis longtemps comme enchainé pour l'exercice de son ministère faute d'avoir des ressources pécuniaires suffisantes. Si. par l'entremise de votre Eminence, quelques secours pou\-aient lui être alloués afin de le mettre à même d'utiliser son zèle dans toute son étendue, la religion en ressentirait les heureux effets. »
Cet apptl fut-il entendu? Xous n'en savons rien; mais s'il le fût. il ne ]:)Ouvait être en rapport avec les besoins de plus en plus pressants d'un curé entreprenant comme l'abbé Richard. Il avait fondé des chapelles, un couvent, une grande église à Détroit, avec le concours de ses paroissiens. ]Mais il rêvait la fondation d'un
collège. La réalisation de cette entreprise eût mis le comble à ses vœux. « Dieu sait, écrivaitil en 1825, combien de projets, grands et petits, d'écoles et de missions me passent par la tête, pour les sauvages, pour les sourds-muets, pour les enfants des pauvres . . . Mais les moyens manquent dans un pays où il faut, pour ainsi dire, tout créer avec rien. Mon esprit, mon imagination et encore plus mon cœur sont pleins de projets qui demeurent tous stériles. Que de châteaux en Espagne je bâtis en Amérique, depuis trente-quatre ans ! »
L'abbé Richard avait obtenu pour ce collège projeté la concession de quatre cents arpents de terre à deux milles de Détroit, et une autre de trois cent cinquante près de la Rivière- au- Raisin. Plusieurs familles protestantes lui offraient de l'aide et lui promettaient d'envoyer leurs enfants à son collège. Les espérances étaient magnifiques, mais la réalité fut que le digne apôtre de l'éducation s'aperçut bien vite que, pour asseoir un collège sur des bases un tant soit peu solides, il faut autre chose que des promesses. Force lui fut donc d'abandonner un projet qui lui tenait au cœur depuis nombre d'années. 11 mit celui-ci à côté de bien d'autres peu réalisables, étant donnés la pénurie des
temps et le trop petit nombre de catholiques. Du reste, l'abbé Richard avait alors atteint un âge où il est plus sage de ne pas se risquer dans des entreprises qui demandent une grande somme d'énergie et de travail. C'était le temps de la moisson, et non de la semence.