‹ Gabriel RichardChapitre 16 sur 39 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le curé Richard traduit devant les tribunaux pour dettes. — Condamné, il est jeté en prison. — Expédient pris pour le libérer. — Sa candidature pour le Congrès en qualité de délégué. — Il est élu.--r-Sort de prison. — Va siéger à Washington — Son élection est contestée. — L'œuvre politique de l'abbé Richard. — Discours qu'il prononça devant le Congrès. — Le général Lafayette. — Pose de nouveau sa candidature, et il n'est pas élu. — Battu une troisième fois en 1829.

ALGRÉ tout le soin qu'il apporta à ne pas dépenser plus d'argent que ses ressources ne lui pennettaient, le curé de Détroit se vit un jour acculé au pied du mur. Ses constructions avaient absorbé tout son argent, et il se trouvait en présence d'un déficit assez considérable. Dans la crainte de perdre leurs réclamations, les entrepreneurs se crurent obli-

gés de traduire le prêtre devant les tribunaux. Il va sans dire que la cour leur donna raison et condamna l'abbé Richard, (jui s'était rendu personnellement responsable de la dette de son église, à payer ou à prendre le chemin de la prison. C'était la loi : dura Ic.v scd lex. Elle fut suivie à la lettre ; la contrainte par corps eut lieu, et le curé fut jeté dans la prison commune, comme le plus vulgaire criminel. Le coup fut rude, le chagrin immense. Que faire pour sortir de là? L'évêque était lui-même impuissant; les dettes de sa cathédrale l'accablaient. Les catholiques de Détroit étaient peu fortunés, et malgré leur bon vouloir, leurs contributions auraient été insuffisantes. Ce n'est pas sans avoir éprouvé une douleur profonde, que les citoyens de Détroit, tant protestants que catholiques, furent témoins de la séquestration forcée d'un homme que tous vénéraient à l'envi comme le premier citoyen de leur ville. Si encore il avait été puni pour des dettes personnelles, contractées pour des fins d'un caractère privé ! Mais non pas. il était interné pour une entreprise dont la plus grande partie de la ville bénéficiait déjà depuis plusieurs années.

Il est à supposer que c'est après avoir songé à tout ce qu'il y avait d'injuste dans le châti-

ment infligé au brave curé, que plusieurs citoyens, parmi lesquels figuraient des protestants, eurent recours à un expédient qui, s'il tournait à bien, était de nature à sau\'er le prisonnier en le libérant de la prison.

Cette idée, magnifique d'inspiration, était difficile d'exécution. Ces amis dévoués allèrent donc trouver l'abbé Richard et lui dirent : « Vous allez vous porter candidat aux procliaines élections du Congrès. Ainsi vous deviendrez libre ; car. aux termes de la constitution, la personne des représentants est inviolable pendant toute la durée de leurs fonctions ; vous n'aurez donc plus à craindre d'être retenu prisonnier ; puis, avec l'indemnité qui vous sera allouée pour votre voyage, avec le traitement affecté à votre titre, vous acquitterez les dernières dettes de votre église. »

L'élection pouvait être facile, surtout si l'élément français, qui était la majorité, donnait dans le mouvement. Quant aux protestants, leurs chefs promirent à M. Richard de l'appuyer fermement contre n'importe quel candidat.

Il s'agissait donc de choisir un délégué au Congrès pour représenter tout le territoire du

Michigan \ Quatre candidats surgirent qui devaient rendre la lutte active et chaudement contestée. Ce fut d'abord John Biddle, employé au bureau d'enregistrement des terres, frère de Xicholas Biddle, président de la banque des Etats-Unis. Un deuxième, Austin- E .Wing, ancien shérif, était un citoyen populaire et universellement estimé. Les trois autres, moins en vue, s'appelaient Whitney, McCloskey et Williams. Ce dernier était catholique, marguillier de la paroisse de Sainte-Anne. Cette candidature pouvait, en divisant les catholiques, nuire considérablement au curé Richard. Il n'en fut rien cependant ; les élections eurent lieu, et le vote du Territoire se répartit de la manière suivante:

L'abbé Richard 444 votants

Biddle 421

Wing 335

Whitney 165

McCloskej' 164

Williams 51

I. Le Michigan était représenté au Congrès depuis 1819. Les délégués se succédèrent comme suit :

1819-20 Woodbridge 1827-29 Biddle

1820-23 Sibley 1829-31 Wing

1823-25 Richard 1831-33 Lyon

1825-27 Wing

Comme on le voit, la majorité de M. Richard sur Biddle ne fut que de zt^ voix. C'était peu, mais c'était assez pour qu'il fût déclaré l'élu du peuple. Il sortit donc de prison pour reprendre ses anciennes fonctions curiales.

Ces événements se passaient en 1823. Le 8 décembre, le nouveau Congressman prit son siège dans l'enceinte du palais législatif à Washington. C'était la première fois, et ce fut aussi la dernière, qu'un prêtre siégeait au Congrès. 11 y avait des dangers à craindre, des obstacles à rencontrer. Ou'allait-il faire au milieu de cette assemblée composée de protestants, dont la plupart étaient mal disposés à l'égard des catholiques et surtout des prêtres? Quelle attitude prendre dans ces luttes de partis où il se trouvait dépaysé? Parmi les membres du clergé il s'en rencontra qui ne virent pas d'un bon œil l'entrée dans la vie publique d'un homme dont le caractère sacerdotal pouvait nuire à la religion elle-même qui se tient en dehors de la politique. Ceux-là durent bientôt changer d'avis, quand ils constatèrent, à leur grande satisfaction, que leur confrère ne faisait pas trop mauvaise figure au milieu des Webster, des Clay et d'autres personnages dont la renommée, soit comme orateur, soit

comme penseur, a traversé le XIX® siècle sans encombre. Loin d'être un trouble-fête, l'abbédélégué fut bientôt le point de mire des législateurs; son opinion, respectable du reste, fut respectée, sa parole religieuse écoutée, Jamais il ne prononça de ces grands discours destinés à conquérir l'admiration des députés ou même leur suffrage. Du reste l'abbé ne parlait pas assez bien la langue anglaise pour tenter pareil effort. Il lui arriva même, de temps à autre, pour se faire mieiLx écouter, d'appeler à son secours le président de la Chambre, qui s'appelait Henry Clay ; celui-ci traduisait en anglais classique le mauvais anglais de son collègue. Le 1 1 décembre, un nommé Scott présenta au Congrès une pétition de John Biddle, l'un des candidats évincés, demandant que l'élection de l'abbé Richard fût annulée, sous le prétexte qu'il n'était pas citoyen américain. L'affaire fut portée de\ant un Comité, qui soumit son rapport le 13 janvier 1824. « Si l'on en croit les documents, conclut ce rapport, le délégué a fait application, en juin 1823. à la cour du comté de Wayne pour être naturalisé, et de fait son nom est enregistré comme citoyen des Etats-Unis. Le délégué jouit de toutes les qualifications constitutionnelles et légales qui

le rendent éligible au Congrès, et il a droit de siéger comme délégué du Territoire du Michigan. » ^

L'abbé-délégué s'occupa des intérêts de son Territoire. Nous trouvons dans les documents officiels son nom attaché à des demandes de subsides pour améliorations publiques, la construction de chemins, l'établissement d'une cour de circuit. II déploya la plus grande somme d'énergie pour faire ouvrir une route entre Détroit et Chicago. Invité par Henry Clay à exposer les faits relatifs au projet de loi qu'il avait soumis à cet effet, il prononça en anglais un discours dont nous donnons la traduction, parce que c'est le seul qui nous ait été conservé :

« Chacun sait, dit-il, que le chemin projeté est de la plus grande importance, non seulement pouf le Territoire du Michigan, mais encore pour le pays tout entier. Voilà pourquoi il importe qu'il soit construit sans retard. Ce chemin reliera l'est de l'Union à l'ouest. Le grand canal de New-York sera temiiné au mois de juillet prochain; alors nous pourrons

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