‹ Gabriel RichardChapitre 28 sur 39 · I. Un acte de la cour générale du Massachusetts, du · texte numérisé non relu

I. Un acte de la cour générale du Massachusetts, du

exception à la règle établie, et Ton verra plus tard comment on s'y prit pour lui enlever son autorité et le bâillonner à tout jamais.

Persuadé maintenant que sa démarche auprès des Abénaquis avait abouti à un fiasco, le gouverneur Dudley résolut de changer de tactique. Il connaissait l'attachement de ces sauvages à leur progéniture ; il leur envoya un ministre de son culte avec instruction d'ouvrir une école à Old-Town. sur les rives du Kennébec, et de pensionner les enfants aux frais de son gouvernement. C'était les prendre par leur côté sensible, le cœur et la bourse. Le ministreinstituteur s'installa donc au milieu des sauvages, atendant la venue des élèves. Le recrutem.ent marcha mal. Deux mois s'étaient écoulés et pas un seul enfant n'avait fait acte de présence. Pourtant le révérend ]\L Baxter ^ — c'était son nom — n'avait rien négligé pour réussir, d'autant moins que son salaire devait augmenter dans la proportion du nombre de ses élèves : présents, caresses, bons procédés de

15 juin 1700, chassait les Jésuites de la province, à l'égal d'un incendiaire, etc.

1. Le révérend Joseph Baxter était né à Braintree, Mass., en 1676. De 1695 à 1717, il fut recteur de l'église de Medfield, qu'il abandonna pour se rendre à Arrowsic, maintenant Georgetown, Maine. Il mourut en 1745.

toute nature, rien n'y fit ; les sau\^ages se montraient irréconciliables. Ne sachant que faire, il crut gagner son point en essayant d'endoctriner son entourage; il jeta le ridicule sur les dogmes de la religion et sur les pratiques des catholiques, comme la récitation du chapelet, le culte des images, etc. « Je crus, écrit le Père Rasle, devoir m'opposer à ces premières semences de séduction. J'écrivis une lettre honnête au ministre, où je lui marquais que mes chrétiens savaient croire les vérités que la Foi catholique enseigne, mais qu'ils ne savaient pas en disputer; que n'étant pas assez habiles pour résoudre les difficultés qu'il proposait, il avait apparemment dessein qu'elles me fussent communiquées, que je saisissais avec plaisir cette occasion c[u'il m'offrait d'en conférer avec lui,, ou de vive voix, ou par lettres. »

Le Père Rasle composa donc un long Mémoire de près de cent pages, où il se faisait l'apologiste de la religion catholique, de ses dogmes et de son culte, et il le fit parvenir au révérend M. Baxter. Celui-ci quitta aussitôt Old-Town pour Boston, où il prépara avec soin sa réponse. Le document est en latin \ mais

I. Un latiniste distingué à qui nous avons communiqué les lettres du révérend M. Baxter, nous écrit :

d'un latin vulgaire que le Père Rasie put sans doute comprendre suffisamment pour pouvoir réfuter les erreurs théologiques qu'il renfermait ; il en fit part à son contradicteur. Se sentant incapable de continuer la discussion, M. Baxter se contenta d'écrire au Père Rasle, l'accusant d'être un homme colère, un esprit chagrin, etc., — beaucoup de personnalités, mais peu d'arguments à l'appui de sa thèse anticatholique.

Malgré sa récente déconfiture, le gouverneur Dudley ne se tint pas pour battu. Cette fois le danger pour les Abénaquis allait prendre des proportions beaucoup plus grandes, parce qu'ils tombèrent dans le panneau de lem* propre gré. Un marchand bostonnais leur ayant demandé la permission d'établir un comptoir sur les bords du Kennébec, ils y consentirent sans réfléchir aux conséquences. Bientôt il en arriva un second, et puis un troisième. Finalement, ils devinrent si nombreux que les Abénaquis commencèrent à s'alarmer, surtout lorsqu'ils

" Somme toute, la latinité du ministre protestant laisse singulièrement à désirer, et sa lettre méritait pour la plupart des phrases qu'on y lit cette censure du Père Rasle: Tm anglice îoqueris utendo verbis lafinis. On y remarque plusieurs tournures anglaises, des fautes grossières contre la grammaire, des termes impropres, etc. "

s'aperçurent qu'ils érigeaient des petits forts pour se mettre en sûreté. Ils comprirent, qu'à la première occasion, il y aurait rupture de bons procédés et qu'une guerre pourrait surgir «ntre eux. Ils députèrent quelques-uns des leurs auprès du marquis de \'audreuil, gouverneur de la Nouvelle-France, afin d'obtenir du secours des Français. Celui-ci. qui ne voulait pas prendre d'engagement en temps de paix, répondit évasivement qu'il leur fournirait des armes et des munitions. ^Mais les Abénaquis insistèrent et déclarèrent qu'ils chasseraient tous les étrangers. Français comme Anglais, si on les abandonnait à leurs seules ressources. Le gouverneur protesta alors qu'il <' marcherait même à leur tête, plutôt que de les abandonner à la merci des Anglais ». Les délégués se retirèrent à demi-satisfaits, n'ajoutant pas trop foi à la sincérité de M. de Vaudreuil ; la suite des événements devait leur donner raison. Peu de temps après, quelques Abénaquis étaient à trafiquer paisiblement leurs pelleteries chez un négociant anglais, lorsqu'ils s'aper- ■çurent que la maison était entourée d'une couple de cents hommes armés. « Nous sommes morts, s'écrie l'un d'eux, vendons cher notre vie. » Et les voilà qui arment leurs fusils, prêts

à faire feu contre ces ennemis redoutables. « X^e vous alamiez pas, répartit l'Anglais, nous ne vous voulons pas de mal. Xous venons seulement vous prier d'envoyer à Boston quelquesuns de vos chefs pour y conférer avec le gouverneur sur les moyens d'entretenir la paix entre les deux nations. » Toujours crédules, les sauvages députèrent quatre des leurs à Boston,, et là on les fit prisonniers, au mépris du droit des gens, car on était alors en pleine paix. Les représentations des Abénaquis n'eurent d'autre résultat que d'aggraver la situatioil ; après leur avoir arraché pour deux cents francs de peaux de castor, comme rachat des prisonniers, le gouverneur n'en continua pas moins à les garder soi-disant comme otages.

Les sauvages, de plus en plus irrités, auraient fondu comme des lions sur les colons anglais, si le missionnaire ne s'y était opposé de toutes ses forces. Ils durent se contenter d'adresser au gouverneur de Boston une lettre-ultimatum, dont voici la substance: i*' Les Abénaquis ne peuvent comprendre pourquoi on retenait leurs députés dans les fers, après la parole qu'on avait donnée de les rendre aussitôt que les deux cents livres de castor seraient payées ; 2° ils ne sont pas moins surpris de voir qu'on s'empare

de leur pays sans leur agrément ; 3" les Anglais devront en sortir au plus tôt ou élargir les prisonniers; ils attendront leur réponse dans deux mois, et si, après ce temps-là, on refuse de les satisfaire, ils sauront bien se faire justice. »

Dudley répondit à cette sommation en s'emparant du jeune baron de Saint-Castin, dont la mère était Abénaquise, et en l'incarcérant à Boston, puis en mettant à prix la tête du Père Rasle. <' On était persuadé à Boston, dit Charlevoix, que ce missionnaire serait toujours un obstacle invincible au dessein qu'on y avait formé de s'emparer peu à peu de tout le pays qui sépare la Nouvelle - Angleterre de l'Acadie, parce qu'en maintenant avec soin les néophytes dans la foi catholique, il resserrait de plus en plus les liens qui les unissaient aux Français. Après plusieurs tentatives, d'abord pour engager ces sauvages par les ofïres et les promesses les plus séduisantees à le livrer aux Anglais, ou du moins à le renvoyer à Québec, et à prendre en sa place un de leurs ministres ; ensuite, pour le reprendre et l'enlever; les Anglais, résolus de s'en défaire, quoi qu'il diît leur en coûter, mirent sa tête à prix, et promirent mille livres sterling à celui qui la leur porterait. Tout cela ayant été inutile, ils crurent

•enfin avoir trouvé une occasion de se saisir de sa personne, vers la fin de janvier 1722 ^ »

Plus l'Anglais mettait d'acharnement à traquer le Père Rasle, plus les Abénaquis lui montraient de dévouement. Un jour le bruit courut que les ennemis avaient envahi le quartier où logeait le missionnaire, /aussitôt les Abénaquis décident de les chasser et de les poursuivre jusque dans leurs derniers retranchements, dût-il leur en coûter la vie. Mais, comme c'était une fausse alerte, les sauvages durent se calmer.

De pareilles scènes se renouvelèrent souvent, et toujours les sauvages se montrèrent disposés à le défendre. Voyant qu'un jour ou l'autre il lui ariverait malheur, ils lui proposèrent de s'enfoncer plus avant dans les terres vers Québec. Il leur répondit : « Quelle idée avez-vous de moi ? Me prenez-vous pour un lâche déserteur? Hé! que deviendrait votre foi, si je vous abandonnais? Votre salut m'est plus cher que la vie. » Au Père de La Chasse qui, étant venu le voir, lui conseillait de prendre des mesures pour mettre sa vie en sûreté, il disait : « Mes mesures sont prises. Dieu m'a confié ce trou-

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