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I. Charlevoix, II, pp

peau, je suivrai son sort, trop heureux de m'immoler pour lui. »

De son côté, le missionnaire, prévoyant le jour où les Abénaquis seraient chassés de leur pays par les Anglais, lui exprimait ses craintes et les engageait à aller planter ailleurs leurs tentes. « Nous y consentirons, répondaient les sauvages, à la condition que tu nous accompagneras. » « Impossible, je ne partirai pas, répliquait le Père, mon devoir est de rester ici, pour donner les secours de mon ministère aux infirmes et aux vieillards. Je ne tiens pas :\ la vie ; au contraire, je mourrai avec joie dans ce village, en remplissant les devoirs que Dieu m'a imposés. C'est d'ailleurs ce que je désire depuis longtemps. Quant à vous, rien ne vous retient ici. Fuyez, pour éviter une mort certaine. » Plusieurs écoutèrent la voix du missionnaire, et émigrèrent vers Québec en 1722.

Vers ce temps-là, les Anglais résolurent encore une fois de s'emparer du Père Rasle. Westbrooke, à la tête de deux cents hommes bien déterminés, arrive à l'improviste au village de Nanrantsouak. Heureusement les Abénaquis ont appris l'aparition de la troupe ennemie, et ils se sauvent dans les bois, car il leur est impossible de se défendre, la plupart d'entre eux

sont à la chasse, et il ne reste au village que les femmes, les vieillards et les infirmes. Le Père Rasle se sauve avec eux, après avoir consommé les saintes espèces. Westbrooke arrive sur l'entrefaite et se met à la poursuite des sauvages, qu'il ne peut atteindre. Le Père Rasle échappe comme par miracle à la vue des soldats qui, rendus à dix pieds de sa cachette, rebroussent tout-à-coup chemin. Retournés au village, les soldats pillent l'église, la résidence du missionnaire, enlèvent ses papiers, son dictionnaire abénaquis \. et toutes les provisions qui leur tombent sous la main, puis ils s'en retournent dans leur pays. Mais comme il leur fallait à tout prix la tête du Père Rasle, ils organisèrent une nouvelle expédition qui, cette fois, devait réussir.

Westbrooke part de Boston le 4 mars 1723,. s'empare de Pentagoët qu'il détruit de fond en comble, puis il se dirige sur Nanrantsouak, et

I. Le manuscrit de ce dictionnaire, conservé à l'Université de Harvard, est un petit in-quarto, et fut imprimé dans les Mémoires de l'Académie Américaine des arts et des sciences, en 1833 (Vol. i, pp. 375 à 574.) Sur le premier feuillet le Père Rasle avait écrit: " 1691. Il y a un an que je suis parmi les sauvages, je commence à mettre en ordre en forme de dictionnaire les mots que j'apprends." Il l'avait donc commencé lors de son séjour à la mission de St-François de Sales.

essaie à deux reprises de s'emparer du Père Rasle. Alors on redouble ses forces. Une véritable armée s'organise à Boston et ^■ient fondre à l'improviste sur le village des Abénaquis, dans la nuit du 24 août 1724. Trop faibles pour se défendre, car ils ne sont c^u'une cinquantaine de guerriers valides, ils se sauvent à travers les bois, emmenant les femmes, les vieillards et les enfants. Le bruit de la fusillade attire le Père Rasle en dehors de sa chapelle. En l'apercevant les Anglais jettent un grand cri de joie et font pleuvoir sur lui une grêle de balles. Il tombe au pied d'une croix qu'il avait fait planter au milieu du village.

N'apercevant aucune résistance, les Anglais pillent les cabanes, profanent les vases sacrés, puis incendient l'égalise. Après avoir massacré quelques femmes et des enfants qui n'avaient pas eu le temps de fuir, ils quittent précipitamment le village,comme pris d'une terreur subite.

Cent cinquante sauvages avaient échappé au massacre. Revenus dans leur village que l'incendie avait ruiné, ils aperçurent bientôt le cadavre du Père Rasle, la chevelure enlevée, le crâne fracassé, et tout le corps mutilé. Ils s'emparèrent de la précieuse dépouille, et l'en-

sevelirent à l'endroit même où, la veille, il avait célébré les saints mystèrs.

Le Père Rasle était dans la soixante-septième année de son âge ; il en avait consacré trentequatre aux missions sauvages. Avec lui s'éteignit la mission de Nanrantsouak. Les Abénaquis se dispersèrent un peu partout, mais le gros de la nation vint échouer dans les missions du Canada, où ils s'unirent à leurs frères pour continuer à vivre chrétiennement à l'ombre du drapeau de l'Eglise catholique. Leur foi ne s'est jamais démentie depuis cette époque, grâce au zèle des missionnaires qui ne ménagèrent rien pour leur ouvrir le Ciel.

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