Année sociologique, X.. VI
C'est en effet un des facteurs les plus importants de la production et Smith pour prouver cette importance citait trois exemples bien connus et où la division du travail lui paraissait avoir des résultats merveilleux ; c’étaient la fabrication des épingles daos les manufactures, la tabrication du clou du forgeron et la confection de l’habit du journalier. Mais Adam Smith croyait que le principe auquel est dù l’accroissement de la richesse générale était l'échange: chaque individu entre en rapports d’affaires avec les autres et comprend qu’il a intérêt à produire beaucoup, afin d'échanger avec eux. Au reste, nous l'avons deviné, l’échange, c’est le fameux principe qui servira de base à toute l’économie classique. Nous savons déjà et nous verrons bientôt j)lus amplement encore qu’aux yeux de Tarde l’échange n’est qu’un facteur auxiliaire de ce grand facteur primordial, l’invention (i).
Or M. Bouglé fait une objection de même portée à l’école classique. 11 lui reproche de rattacher la division du travail à l’échange, « comme à son i>rincipe unique et universel » et de eonstituer ainsi une catégorie historique de ce phénomène universel et élémentaire.
En effet l’école historique a prouvé, nous dit M. Bouglé, que l’acte d’échange proprement dit, de la vente et de l’achat, ne se voit pas chez certaines tribus ; il n’est
I. Tarde. Psychologie économique , X. I, p. 227-229; t. II, p. 386-388.
donc pas universel. A l’origine dans les régimes d’économie naturelle, chacun produit surtout pour sa propre consommation ; puis plus tard on produira surtout pour l'échange. L’école classique a tout simplement cédé à sa tendance habituelle qui est d’universaliser le présent et de tenir pour valables en tous temps et en tous lieux les facteurs qui lui semblaient expliquer les phénomènes économiques, objet de son étude.
Mais en fait le travail se divise là même où les individus ne connaissent pas l’échange proprement dit et avant qu’ils aient comparé et mesuré leurs intérêts: « la sphère de cette division est bien plus vaste que celle des calculs utilitaires », car elle s’étend même aux sociétés les plus rudimentaires et aux êtres vivants. L’économie classique ne voyait que la « manufacture » et la plupart de ses solutions se rapportaient au régime industriel correspondant. Mais les histoi’iens et les études récentes de philologie et d’ethnographie nous ont dévoilé des perspectives toutes nouvelles sur un état économique antérieur à la phase de la « manufacture » et où l’on ne retrouve pas la plupart des traits que postulaient les théories classiques, bien que la division du travail y soit poussée très loin. C’est l’époque historique de l’économie urbaine ou d’atelier avec ses nombreuses ghildes ou corporations, précédée elle-même d’une économie domestique ou familiale, état primitif attesté par les recherches des ethnographes.
Bien plus, le socialisme et K. Marx notamment ont
attiré 1 attention des économistes sur une phase nouvelle, que l’on pourrait appeler l’économie mondiale et qui est appelée à remplacer l’économie nationale, le régime de la « manufacture » ; ou plutôt cette phase serait la manufacture transformée par le machinisme. Or M. Bouglé remarque justement que la division du travail a traversé tous ces milieux et qu’elle a existé tout aussi bien dans l’économie domestique que dans la (( manufacture », revêtant toutefois un caractère particulier dans chaque phase.
Malgré les formes complexes de la division du travail et les caractères propres qu’elle présente à chaque phase, nous pouvons remarquer cependant un trait commun à toutes ces formes et c’est ce trait qui peut précisément servir à définir nettement ce jihénomène : la division du travail, c’est une coopération complexe dans laquelle des individus poursuivent un but commun mais en accomplissant des tâches différentes ; c’est une union de travail entre ces individus. Ainsi il n’y a pas division du travail dans le fait de deux cordonniers travaillant dans une même boutique et faisant chacun une paire de souliers ; il en serait autrement dans le cas où plusieurs ouvriers travaillent dans une fabrique de chaussures, l’un fabricant les semelles, l’autre cousant les boutons, etc. Une coopération complexe : voilà l’élément dont il faut tenir compte, la conception qui voit le
principe de ce phénomène dans l’échange étant trop étroite.
M. Bouglé a reproché encore à l’école classique son optimisme exagéré et sa trop grande confiance dans les résultats heureux de la division du travail : elle serait en efï’et la « créatrice de l’opulence générale », en inondant le marché universel de produits chaque jour plus nombreux et moins coûteux, grâce à ses économies de toute sorte : économies de temps, d’espace, de capitaux, d’apprentissage et grâce à elle le rendement des forces humaines tendrait à son maximum dans la manufacture. Mais une réaction violente contre cet optimisme s’est produite depuis et le mouvement des esprits du xix' siècle a miné celte opinion. Après l’expansion de la philosophie individualiste du xviii® siècle, un vague besoin de construction, d’unification, d’organisation s’est fait partout sentir. On s’est inquiété des inconvénients multiples et des heurts douloureux que l’application des fameux principes individualistes du xviii® siècle et de l’école classique avait accumulés dans tous les ordres d’activité. On a remarqué que la fameuse loi de la concurrence incitait chaque industrie à lancer sur le marché le plus de produits possible, quitte à les avilir par la surproduction. On a vu dès lors que ces heurts, ces crises multiples venaient tout simplement du défaut de réglementation dans les rapports des entreprises entre elles, que la division du travail, laissée à elle-même, est capable de bouleverser par de brusques secousses le monde qu’elle supporte. Peut-être M. Bouglé accordet-il ici une part trop grande â l’influence des facteurs
économiques, de la technique notamment dans les transformations des sociétés, thèse chère à Karl Marx et à M. Labriola, ainsi que nous le verrons à la fin de ce travail. En tout cas on a vu dans cet état produit par la concurrence et par le fameux principe de l’échange une « anarchie économique ».
On a soulevé encore à juste titre d’autres griefs contre la division du travail, parfois un peu (îxagérés cependant. On lui reproche d’abrutir l’ouvrier, d’en faire « une sorte d’appendice de la machine », d’en faire un travailleur parcellaire surtout dans la grande industrie, de l’exposer au chômage, de produire enfin « un rabougrissement du corps et de l’esprit des masses » ; « la division du travail, a-t-on même dit, est l’assassinat du peuple ».
Malgré l’exagération de certains griefs, le socialisme a eu le mérite de substituer le point de vue « personnel » au point de vue a réel » et de faire remonter l’attention des marchandises aux producteurs, des choses aux individus. C'est ce dont Tarde lui-même louera maintes fois le socialisme, spécialement à propos de la théorie de la valeur et dans ces critiques contre l’économie classique et contre le point de vue objiîctif. Et si l’on envisage le point de vue subjectif, comme Tarde le réclame incessamment, on verra qu’alors 1a plupart des inconvénients de la division du travail disparaîtront et que même on pourra l’envisager comme précieuse et moralisatrice, comme un principe d’émancipation et
d’indépendance pour l’individu et un principe de cohésion pour la société, bref comme un principe d adaptation et d’harmonie, même et peut-être davantage encore si l’on adopte le point de vue interpsychologique de
En effet, la division du travail favorisant merveilleusement la production, augmentant sensiblement son rendement, permet d’accorder à 1 ouvrier beaucoup plus de loisirs. Et il suffit de se reporter à l’étude qui vient d’être faite ici même sur les loisirs, source de repos et d’invention, facteur social par excellence, pour voir par contre-coup les bienfaits manifestes de la division du travail. Du reste, le machinisme contribue fort à retirer à l’ouvrier les ouvrages purement mécaniques et abrutissants et par conséquent les plus simples et les plus fastidieux. A l’ouvrier restera la direction de la machine et les ouvrages de goût, ce qui évitera son abrutissement et permettra au génie inventif de se livrer à ses combinaisons heureuses et profondes.
Aussi Tarde, croyons-nous, a trop méconnu le rôle et l’importance de ce phénomène : nous dirions plus exactement qu’il n’a pas assez insisté sur ce facteur de la « reproduction » des richesses, qui se trouve être aussi une source d’harmonie dans les rapports économiques et sociaux des individus, et qui peut être un stimulant du génie inventif. Tarde reviendra bien sur ce sujet au livre de l’adaptation économique, mais là encore il glis-
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scra très vite sur cette question, se contentant de renvoyer le lecteur au traité de Roscher.
Quoi qu il en soit, ce phénomène de la division du travail nous apparaît dans son système sous un jour assez original et celte discipline que Tarde s’est imposée de considérer le producteur plutôt que les marchand!ses, l’individu plutôt que les choses, donne à cette théone un caractère plus jeune et plus scientifique.