I . Gide. Eléments d'économie politique
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autres ». Il en sera de même si tous les individus sont en relation d’échange et placés dans la même hypothèse : le prix véritable de l’eau correspondra à l’utilité du sixième seau.
Mais cette théorie, dit Tarde, laisse le problème du prix irrésolu ; elle ne nous indique pas quel sera le prix résultant de cette utilité finale. En fait au débuts le producteur, qui hésite à fixer son prix, ne connaît jamais avec certitude, au début du moins, l’inégalité des désirs et de fortune de sou public. Il établit d’abord son prix selon ses prévisions plus ou moins fondées et ensuite l’expérience lui indiquera vite le prix le plus avantageux et qui deviendra définitif.
Et si l’on suppose maintenant que l’article se prête à une fabrication illimitée, le problème devient assurément encore plus compliqué ; car nous avons ici deux inconnues : quelle quantité produire, quel j)rix établir ? Mais là encore « on revient toujours aune pesée approximative et à une concurrence de désirs ou de jugements, à des chocs intérieurs de syllogismes implicites ou explicites ».
Tarde a supposé qu’il était en présence d’un négociant monopoleur, breveté. Et c’est en somme le seul cas qu’il faille selon lui envisager ; car il déclare invraisemblable l’hypothèse de la concurrence des producteurs, concurrence qui aurait, selon les économistes, la vertu magique d’abaisser les prix, presque jusqu’au coût de fabrication, pense même Stuart Mill. Mais dit Tarde,
cela n’est pas exact ; car ces producteurs s’entendront plutôt pour former des trusts, ce qui se fait sur une vaste échelle en Amérique. Au reste, constate M. Paul de Rouziers, loin d'abuser de leur liberté d’action, ces grands rois des trusts tâchent de plaire au public par la modération de leurs tarifs (i).
Et même si Ton suppose uné concurrence entièrement libre des producteurs, le prix ne descendra pas jusqu’au coût de production, mais «jusqu’au point où le bénéfice des producteurs serait moindre que les bénéfices qu’ils désireraient et espéreraient faire en se livrant à d’autres genres de fabrication, moyennant la vente de leur marchandise actuelle ». Et l’on peut voir ainsi de grands magasins vendre des objets au-dessous du coût de production, aux fins de saison notamment, ou bien des commerçants malheureux liquider leurs fonds à des prix inférieurs. Forcés de vendre à bref délai, ces derniers en effet abaissent le prix jusqu’à ce que la clientèle vienne, « le désir d’avoir l’article cessant d’être combattu en elle par des désirs plus forts ».
Contagion et suggestion. — Il faut pour compléter cette élude que nous disions quelques mots des phénomènes de contagion psychologique, de ce « continuel et invisible passage d’étals d’àme », de cet échange
I. Paul de Rouziers. Les industries monopolisées aux Btais-Unis.
d’excitations, de persuasions qui précède les échanges commerciaux, influe sur leurs conditions, phénomènes propagés par la conversation, les journaux et l’exemple. Tout ce qui influe donc sur ces états psychologiques des acheteurs et des inventeurs doit être regardé comme facteur du prix, car c’est par des comparaisons de désirs et de jugements que se détermine le prix. Et ces faits qui influent ainsi sur l’ame des acheteurs sont bien connus ; ce sont : la vue des objets, la lecture des réclames, des prospectus et aussi les suggestions de personne à personne avant ou après le marché. Ce facteur, très important dans les transactions primitives, joue encore un rôle manifeste à notre époque de la civilisation et du prix fixe. Dans tous nos marchés, le don d’être persuasif et convaincant réussit toujours, quand le prix n’est pas tixe et même quand il est fixe, « il n’est en partie que la consécration d'habitudes prises sous l’empire antérieur d’influences analogues, multiples et accumulées ». En réalité donc, il n’est pas de prix qui n’ait été fixé par quelques volontés dominantes qui se sont emparées du marché. Bien mieux, il semble même qu’avec les moyens d’actions si rapides, la presse, le téléphone, cette influence d’un prestige personnel aille en augmentant : « le boniment des charlatans de l’annonce et de la réclame va chercher ses dupes dans une immense région «.Aussi peut-on affirmer que la conversation, par les moyens immenses et variés dont elle s’exprime, est un lacteur considérable de la fixation des prix : c’est elle
qui répand ces vastes courrants de mode, qui propage ces mêmes goûts et ces mêmes désirs des acheteurs et des vendeurs, et qui permet « à la grande industrie et au grand commerce de déployer leurs ailes. »