I. Labriola. Socialisme et philosophie
les transformations de la technique industrielle. D'autres, avec M Loria(i), trouvent que tout doit s’expliquer par (( l’assise foncière > . Au reste sur ce sujet le matérialisme historique présente bien des variétés.
Retenons toutefois que toutes ramènent l’évolution sociale à l’économie : la cause économique c’est la seule puissance qui dirige tout.
C’est donc une doctrine moniste, que le matérialisme historique prétend construire, puisqu’il ne veut tenir compte que d’un facteur pour l’explication de la vie, la cause économique.
C'est aussi une doctrine déterministe, car l’histoire est l’action de conditions extérieures à l’homme. Toutes les sociétés sont soumises à l’empire des forces économiques. Nous faisons l’histoire sous la pression de circonstances. L’homme a tout simplement conscience des forces qui le poussent et le déterminent, il n’est donc pas un pur automate.
Dès lors, la libre volonté de l’individu n’a point de part dans la formation de l’histoire. Ce qui fait la vie, c’est une moyenne, un faisceau de volontés communes, une résultante de toutes les volontés. Et toutes ces volontés, toujours en conflit, produisent un résultat qui constitue l’histoire, mais qui n’est jamais le résultat qu’on pensait obtenir. Chacune d’elles veut
♦.'Jl
I. Loria. La morphologie sociale, Lps bases économiques de la société.
ce que lui imposent ou lui dicieul sa disposition naturelle et les conditions économiques <lu milieu où elle se trouve. L’histoire se fait par les individus agissant séparément, et sans qu’ils se figurent aucunement y apporter leur contribution. L’histoire, dit Marx, se fait « par en bas, par le sous sol économique, par les forces sousjacentes de l’économie ». Nous faisons l’histoire sans le vouloir : c’est la masse qui actionne la vie et partant explique l’histoire. C’est donc bien le contre-pied de la conception idéaliste de l’histoire faite « par les meneurs et conducteurs des peuples ».
Le rôle de l’intelligence est aussi borné que celui de la volonté. Nous faisons l’histoire à notre insu ; l’intelligence n’a pas plus que la volonté la force de modifier le cours des événements. Tout au plus pouvons-nous arriver à connaître la loi du mouvement historique et par là utiliser les forces et les lois du monde social, comme on se sert des lois physiques à mesure qu’on les découvre, en nous pliant à leurs nécessités pour arriver à une harmonie plus réelle.
Nous ne pouvons que nous adapter à ces lois, à cette nécessité économique, sans jamais oublier que le hasard dirige le monde et s’incarne même dans les grands hommes. Et de fait, les héros comme les idées heureuses ne sont que le produit des temps et des milieux. Ils naissent fatalement, dès (jue la nécessité s’est fait jour, dès que « le milieu est mûr pour leur enfantement ». Et Marx a poussé jusqu’au bout cette conception de la né-
cessité des grands hommes d’apparaître à leur époque. Aussi ces individualités sont-elles à ses yeux de peu de valeur et à leur défaut les nécessités économiques se contenteraient du premier venu : « un Corse devint Napoléon ! »
Les vrais agents de l’histoire restent donc les forces économiques. L’évolution se fait par des transformations économiques, qui elles, transformeront les idées et les hommes et cette évolution se fera nécessairement pour aboutir à la rénovation sociale. Ces transformations doivent arriver ; car une force absolue domine et pousse les hommes malgré eux. Des forces économi ques vient le mouvement qui détermine tout le reste ; nous sommes vécus, « nous sommes agis », et nous en avons seulement conscience. Les hommes sont donc à leur insu les représentants d’une classe économique, les ouvriers d’une transformation économique . Et c’est cette force économique qui actionne le monde et fait la vie, que l’historien a pour rôle d’étudier: il doit recher cher les causes des faits individuels dans le sol sousjacent de l’économie. Ainsi, pour prendre un exemple, Luther s’illusionnait quand il pensait travailler pour la gloire du Christ ; il ne voyait pas qu’il était poussé par des raisons plus profondes, par des raisons tout simplement économiques ; il ne savait pas qu’il « incarnait un moment du devenir du tiers état. »
Nous n’avons pas à entrer ici dans la construction économique du matérialisme historique, etàrechercherà ce
Dupont
sujet toutes les transformations de la pensée de Marx (i). Peu nous importe qu’il fasse tout reposer sur des variations techniques de la production, retenons tout simplement que pour toutes les variétés du matérialisme historique, la vie et conséquemment l’histoire, est conditionnée par les intérêts matériels, par les forces économiques.
L’économie est donc le substratum qui soutient le monde social. C’est elle qui peut seule expliquer toute l’idéologie, c’est-à-dire le droit, la morale, la religion, 1 art, la langue, la science même. « Le développement de la philosophie et de la religion repose sur le développement de l’économie »... de même « le droit est l’expression des intérêts qui ont triomphé... Il se réduit hnalement à l’économie ; etc., bref, c’est «l’existence sociale de 1 homme qui détermine sa conscience ».
I. Sur ce point la pensée de Marx est assez nuageuse. Il a semblé d’abord adopter un point de départ très vague et très large et semblait envisager toutes les forces de la production. Puis il est arrivé peu à peu à un point de vue plus étroit, la cause de l’histoire serait uniquement la technique industrielle. M. Labriola a repris et soutenu brillamment cette dernière thèse : pour lui tout s’explique par les transformations de l’outillage .
M. Loria adopte une explication beaucoup plus large : l’évolution économique, facteur de l’histoire, dépendrait ellemême du chiffre croissant de la population et de la productivité des terres, seuls « coefficients » des manifestations de la vie.
En somme, pour les marxistes, ce sont les forces économiques qui actionnent le monde, qui créent les classes et organisent cette fameuse lutte entre elles, source de progrès. Enfin la prépondérance appartient aux masses, non aux individus ; aux intérêts et aux besoins, non aux idées et aux sentiments : ce système est un socialisme matérialiste.