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nos joies, et jouir comme nous d'une sage liberté, qui n^aura rien de commun avec la licence effrénée des Anglais et des Américains.
Le meilleur de l'affaire, c'est l'envie qu'avaient les Suisses de prendre leur part du gâteau. Le canton de Genève est trop petit, disaient ces braves gens; il faut l'arrondir. Nos œufs viennent du Chablais et nos fromages du Faucigny : est-il convenable que nous allions une fois par semaine faire nos provisions en France? Les Français ont donné leur sang et leur argent pour l'Italie; mais nous avons donné, nous, notre neutra* lité; cela ne mérite-t-il pas récompense? Ld coloDel Oufour est l'ami de l'empereur ; n'aurons^nous rien pour cette amitié? Pauvres Suisses I je suis fiché de leur déception : mais de quoi s'avisent-ils de s'agrandir, eux qui sont et veulent toujours rester neutres?
La déception des Suisses n'est pourtant rien auprès de la colère des Allemands. C'est à qui fourbira son épée pour défendre la rive gauche du Rhin. LesBerli* nois sont déjà sur leurs gardes, et comptent sur Tap*» pui de Benningsen. N*espérez pas les surprendre « Schleinitz se défie de vous et fait appel à Rechberg, au nom de la patrie allemande; mais l'Autrichien, qai s'inquiète aussi peu des provinces rhénanes que le Prussien de l'Italie, regarde sans s'émouvoir la frayeur de son voisin , et se contente de l'exhorter à la pa<* tience.
Malgré tout, l'Europe est tranquille et la paU cer-
O'RBURB Blf muRi. 4a
laine. De tous côtés, chacua s'arraoge t ptr| ^t fait Rs petites affaires. YîctoNEmmanuel «nnexe l'Ittiie centrale; l'emperear» la Savoie; les £spacaol»i une partie du Maroc; les Russes, la CbineduNord; ettene^ pour assuré que les Anglais trouveroot bien quelque Ue ou quelque port à anneier^ qndque Adea ou queb que Périm. Par là, tout le moude sera co&leuti eatéepté le régent de Prusse, qui regarde le HolsCeiA d'un œil d'euTie, et l'empereur d'Autriche, qUt tient U Hoftgrie par les pattes.
La paix étant assurée, nous ayons du loisir et nous pouTous tiro l'histoire de nos pères. YùitA justement le di^^^septiëme rolume du Confiât H d$ l'Emfir$%^i Tient de paraître.
M. Thiers est heureux. II jouit dés i présent de la réputation d'un historien sans rirai* JournalistOi orâ*> leur, ministre, il a été arec éclat tout ce que peut râr«f le citoyen d'un pays libre. Plus tard, il est rentré dans la vie privée, sans accuser le destin ni les hommes, et il élève maintenant à la France un monument dont la solidité pourra braver les siècles. Jamais historien n'a montré une intelligence plus nette, pluséteadtte% plus patiente, moins prompte i se oontenttr de les premières découvertes. Il explique radministration,'il di^ cute les plans de campagne, il entre dans le détail des finances ; tout ce que l'esprit humain peut comprendre, il l'étudié, le comprend et l'explique; à peine peut-on lui reprocher quelques longueurs.
Il n'a oublié qu'une chose, — la seule peut-être qui n'eût pas échappé à M. Michelet, — c'est-à-dire la peinture des mœurs et des passions du temps. On est réduit à deviner, sous quelques phrases générales, la véritable pensée du peuple français pendant le régne du premier Napoléon. Grave omission qui n'aurait pas dû échapper à un homme d'Etat.
Cependant, comme il est des taches jusque dans le soleil, j'ai cherché vainement dans ce volume le récit de la bataille de Toulouse. Le maréchal Soult et Wellington sont-ils tout à coup tombés dans un trou après le combat d'Orthez et la prise de Bordeaux? J'espère qu'on les retrouvera dans le dix-huitième volume.
On m'écrit quelquefois et l'on me pose des problèmes qu'il est bien difficile de résoudre. Un citoyen de Rouen, que je ne connais pas, me demande si les Contes fantoêUques sont de M. Erckmann et de son ami H. Chatrian, ou de M. Erckmann-Chatrian. Je ne sais que répondre. L'Esquisse mystérieuse est certainement de M. Erckmann ; mais n'est-elle pas aussi de M. Chatrian?
Une cour sombre, encaissée entre de hautes murailles décrépites, des crocs fichés dans ces murailles; à ces crocs, des bœufs écartelés; sur les dalles, de larges mares de sang; plus loin un hangar, quelques bottes de paille, une cage à poules, une vieille cabane à lapins hors de service et un puits, voilà- le lieu de la scène.
Une vieille femme écheyelëe, renyersée au bord du puits et luttant contre un poing qui lui serre la gorge ; au bout de ce poing le bras d'un boucher^ de larges épaules^ des joues gonflées de sang, de larges mâchoires contractées, de petits yeux inquiets et fauves comme cen du loup, scintillant sous d'épais sourcils roussâtrès; un peu plus loin, une âme détachée du corps, qui regarde... voilà les acteurs.
Au dénoûment; le boucher est pendu comme il convient.
C'est fantastique, mais c'est atroce.
Le Rêve de mon cousin Elof est une imagination du même genre. Schinderhannes, le fameux chef de brigands, un moulin sur l'Ërbach, prés de Birkenfeld, un beau- père avare, un gendre rapace, un terrain marécageux, un homme à demi-nu dans les roseaux, la lune qui sort des nuages^ un gendre qui assomme son beaupére, an beau-pére qui est étendu sur le sol, la face pâle avec de grands yeux bleuâtres tournés vers le ciel, des bras roides étendus sur la vase où rampent les grenouilles et les écrevisses, au loin le paysage désert, les toits bruns de Birkenfeld à Thorizon, quelques oiseaux (ournoyant dans les airs au-dessus du cadavre : où diable M. Erckmann-Chatrian a-t-il pu concevoir des scènes pareilles? c'est à effrayer Tombre même d'Edgar Poe.
Franchement, j'aime mieux Vlllusire docteur Maiheus. La fantaisie doit être gaie ou sublime, — jamais
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atroce. Quand on sort de la yie réelle, ce n'est pas pour en conserver ou pour en exagérer l'horreur. Les enterrements appartiennent à la vie réelle ; nuis qai s'est jamais avisé de peindre un enterrement? L*auteur des ConUê fantûitiques a souvent des inspirations plas heureuses. L'histoire des Fiancée de GrindelwaU est charmante, pleine de fraîcheur et de simplicité.
Le vieux juge qui va pécher les truites dans le tor« rent, au milieu des bois, qui s'endort à l'ombre des sapins sur la mousse, après avoir bu une gorgée de rikevihr, l'ardeur du soleil, le murmure des insectes sur la côte, dans les prairies et sur les eaux, le roucoulement des ramiers blottis sous les chênes et sons les hêtres, la jeune fille aux joues roses, aux lèvres vermeilles, au petit nez retroussé, aux cheveux bruns flottant en longues tresses, qui descend à grands pas le sentier sablonneux du Bigelberg, voilà un tableau achevé et qui fait un heureux contraste avec le Rive du cousin Ehf.
Le seul défaut de ces contes, qui indiquent d'ailleurs un rare talent et une imagination forle, est de ne pouvoir convenir qu'aux Allemands.
Cependant le fantastique est à la mode en France. Avez-vous lu les deux nouvelles de M. Rivière, officier de marine, — Pierrot et Ca'inf Je ne connais rien de plus réel, de plus fantastique et de plus terrible. Pierrot surtout est un vrai chef-d'œuvre. Lisez-le, vous qui voulez frémir. Malheureusement, le style est médiocre.
Nous entrons avec Georges Sand dans la région se-
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reine de l'idéal. Là tout est beau, le payâaga» Tâmanl, la jeune fille, le père mAine, et jQiqu'au jeune frire qui joue le rôle de tyran domesliqua. J$an dé la Bôoh9 n'est pas inférieur à la PetiU FaMtê \ ft peine le oéde» t«il à Mauprat^ qui est le chef-d'œuvre de tout Ida rov mand connus. Elération, pureté, harmonie, tout aè rencontre dans cette histoire touchante oft les événe* mentssont aussi rares que dans la vie rôelli.
Hier, comme je me promenais sur le boulevard) ce qui est Toccupation favorite de tous ceux qui cherchent des idéeS) je rencontrai le Cdloûel Mariui hm^ strong, de la milice du Kentucky, qui tn'avàil autrefois donné Thospitalîté dans sa forêt. Mon ami MaHUs éët la terreur des jaguars.
— D'où venea- vous? lui dis-je.
— De Pékin.
-^ Qu'alliez-vouB faire à Pékin ?
~ Acheter cent livres de thé. Ma feinind n'âitté que le thé Pecco à pointes blanches. Or, 11 fatit tôtis dlfe que le Pecco pur ne se trouve que datlê un petit cuûton voisin de Pékin, et qu'il est réservé à la famille impériale et aux mandarins de première classe. t*our satisfaire Héléna, Je bravai la familld impériale et Us mandarins, et j'achetai aur pied toute la réCôlte 0e Pecco. Gomme je revenais, un douanier ohinoli voulut visiter mon bagage. Je lui brûlai la cértelle &'ûû 6otip de revolver, je descendis leYang^^tsè^Kiang, empoMâÉt mon butin, et me voilà.
— Tous n'êtes pas retourné au Kentucky?
— J'y suis allé, mais ma femine Tenait de partir pour le Paraguay et rendait visite à l'un de ses fils qui habite Assomption. J'en ai profité pour venir à Paris et me désennuyer un peu. En passant, et pour m^entretenir la main, j'ai fait un achat de trente mille balles de coton au Texas, et j'ai coupé les oreilles à quelques Gomanches qui venaient d'écorcher vif un missionnaire anglais.
— Excellent ami, toujours actif! Et comment ce missionnaire s'esMl laissé écorcher ainsi?
— Mon Dieu I c'est sa faute. Il avait établi dans un village de la frontière un magasin d'épicerie très-bien approvisionné. Il avait de tout : des cigares, de l'eaude-vie, des fusils, des cotonnades, de la verroterie, des cornets à pistons, de la viande de boucherie. Il avait même des Bibles; il prêchait. le dimanche; et comme les sauvages ne lisent pas le journal, entre deux psaumes il faisait l'éloge de sa marchandise. Oh I c'était un garçon très-habile et qui s'entendait très-bien au commerce!
Un dimanche, pendant le prêche, les Gomanches pillèrent le magasin. Au bruit, il accourut et il en tua trois avec son revolver. L'un des trois en mourant lui déchargea sur la tête un effroyable coup de hache. Sa femme, fort jolie, ma foi, fut emmenée par les Gomanches. Leur chef Tépousa de force et sans cérémonie.
C'était l'histoire da jour quand j'arrivai à Browns- Tîlie. On organisa une battue, on tua une trentaine de jaguars, une centaine de Comanches; on délivra vingt ou trente femmes captives , parmi lesquelles une modiste de Paris égarée au Texas, et chacun alla se coucher, très-contenl de sa journée. C'est la manière de rendre la justice dans ce pays-là.
— Mais, lui dis-je, l'autre jour un critique trèsdistingué et même très-bienveillant, M. Taxile Delord, m'accusait d'avoir fait une caricature des Américains dans mes Scènes de la vie des Etats-Unis.
— Mon cher ami, me dit Marins, M. Delord n'avait pas lu apparemment les Notes de Dickens, ni Martin Chuzzlewit^ ni le voyage de mistress Trollope, ni tous les livres que les Anglais ont faits sur le môme sujet. 11 n'avait pas vu ces assemblées religieuses qui se tiennent en plein air au milieu des bois, et où chacun prêche, crie, pleure ou gesticule à son tour, suivant l'inspiration du moment; il n'avait pas entendu celte jeune quakeresse qui gémissait et tremblait devant dix mille personnes en prononçant le nom de Jésus-Christ son époux; ni l'apostrophe de l'Irlandais : < Miss Laodicea, si vous continuez à vous trémousser ainsi, vous n'entrerez jamais dans la maison de votre beau-père. > S'il avait vu et entendu toutes ces belles choses et mille autres toutes pareilles, il verrait que vous avez traité l'Amérique avec beaucoup plus d'indulgence que les Américains eux-mêmes ne traitent la France.
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Oavroz le journal de ce matin» et yoyea la première bistoire qui se présente. Une jeune femme vient arec son grand-père et son frère devant le juge, demandant le divorce. Le mari et ses deux frères tirent sur le vieillard et sur son petit^fils, qui ripostent. Six coups de revolver tirés à bout portant en présence du juge et du public. Total, trois morts. Les blessés ne comptent pas, Et l'on vous reproche que vos héros ne parlent qu'avec uu bowie-knife dans la maini Groyez^moi» mon ami, vous avez dit la vérité, mais la vérité est ra* rement polie, et les peuples libres ont le défaut des rois; ils aiment qu'on les flatte.
Voilà le discours de mon Américain. Pour un homme
qui revient de Pékin et de Shang-Haï, Marius Arm«>
strong ne manque pas de sens.
Vous connaissez tous, je suppose, la faculté maU tresse. Au reste, si quelqu'un de vous n'en a pas en* tendu parler^ voici ce que c'est.
La Providence, qui ne veut pas que nous restions les bras croisés sur cette terre, donne à chacun de nous» en naissant^ un emploi particulier et la capacité qu'il
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faut pottF le bien remplir. C'est cette capacité qui s'appelle faculté maltresse. Ainsi les uns sont nés pour cirer des bottes; leur faculté maîtresse est de cirer des boites, et rien ne peut les empêcher de réaliser les Tues de la Providence; d'autres sont nés pour être généraux et porter des épaulettes d'or, et leur faculté maltresse est de prendre un sabre et de marcher en rang au bruit du tambour. Vitellius était né pour manger, le tube digestif était sa faculté maîtresse; Voltaire était né pour dire la vérité et pour se moquer de cenx qui récoutaient, et le rire était sa faculté maltresse; Montesquieu était né pour observer les causes et en déduire les effets, et il observait et déduisait mieux que personne. La faculté maîtresse du plus grand poète de ce siècle, Victor Hugo, est l'antithèse; aussi n'a-t-il pas son pareil pour ajuster ensemble les types les plus opposés.
Ce principe si clair, si facile à comprendre, si fécond en conséquences de toute espèce, ne sort pas, comme TOUS pensez bien, de ma fabrique» Il est de M. Taine, qui s'en est déjà fait une belle réputation de métaphysicien, et je prends la liberté de le lui emprunter pour un instant.
La faculté mattresse, comme les plus belles choses de ce monde, a ses avantages et ses inconvénients. Exemple : Le tube digestif de Vitellius ruina son mat«> tre; mais quand Vitellius fut ruiné il se révolta et se fit nommer empereur pour satisfaire son tube digestif.
Autre exemple : La faculté maîtresse des Anglais est l'orgueil, qui les met souvent en danger de périr, mais ce môme orgueil les empêche de reculer, et ils Tiennent à bout de Napoléon I"", et ils l'envoient à Sainte- Hélène.
Ceci posé, quelle est la faculté maîtresse du peuple français, celle d'où viennent toutes ses chutes et tous ses triomphes? Je vous le donne à deviner en dix, en cent, en dix mille. Vous jetez votre langue aux chiens ?... C*est la politesse.
Suivez bien mon raisonnement.
Le Français est poli , donc il est chatouilleux sur le point d'honneur. L'un ne va pas sans l'autre. Gomme il est chatouilleux, il a souvent des querelles; comme il a des querelles, il est forcé d'être brave, et il est brave ; comme il est brave, il est généreux, et il ne s'acharne pas sur un ennemi vaincu; comme il est généreux, il aime à le paraître, ce qui no va pas sans un fonds de vanité; comme il est vaniteux, il cède souvent par os* tentation l'objet même de la querelle et le prix de la victoire, — d'où vient que ses traités ne valent pas ses batailles. Tout cela est une suite naturelle de sa poli*
De là vient aussi qu'il ne jouit pas souvent de la liberté de la presse, qui est trop contraire à la politesse française et aux bonnes manières. Ce sont les gens mal élevés qui disent au hasard tout ce qu'ils pensent. Les gens bien élevés se gardent avec soin de cette gros*
li! sièreté. L'Anglais Bright oa quelque autre qui n'a jamais lu le Manuel de la civilité puérile et honnête^ et
1 qui peut-être n'a fait de sa vie un compliment aux dames, dit grossièrement : c Notre budget est de dixsept cents millions, et il devrait être à peine d'un milliard ; sept cents millions passent tous les ans dans les poches des lords, des évèques et des cadets de noblesse, — qui devraient rester dans les nôtres. Nous gardons
: Malte et Gibraltar : pourquoi faire? pour créer des emplois de gouverneurs et de colonels et pensionner de$ gens qui, sans cette ressource, seraient forcés
1^ de travailler et de faire un métier utile. Malte ne sert
' à rien et coûte cher, mais on se vante de gêner la
1 France et Tltalie; Gilbraltar nous ruine, mais il fait enrager TEspagne ; mettre un pied dans la maison d'autrui, c'est un moyen sûr de s'en faire un ami. Nous
; armons des centaines de vaisseaux -.pourquoi faire? pour montrer l'utilité des amiraux, car la flotte est faite pour l'amiral et non pas Tamiral pour la flotte. Prenez-moi un bon balai, ouvriers de Birmingham et de Manchester, prenez-moi votre balai électoral et balayez-moi tous ces colonels, tous ces amiraux, tous ces ëvêques et tous ces gens qui vivent du budget, ou rédaisez-les à la portion congrue. »
Voilà ce que dit un Anglais mal élevé. Je ne pré« tends pas qu'il ait raison en toiit; mais les lords, les ëvêques, les colonels et les amiraux ne se fâchent pas de ses cris, pourvu qu'il paye, et comme ils ont la voix
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forte et qu'ils ne craignent pas d'ameuter les passants sur la place publique^ Ils Tapostroptient à leur tour de la belle manière. On voit bien que la faculté maUresse de ces gens^là n'est pas cette aimable politesse qui brille dans l'air, dans les discours et dans toute la personne du Français.
Voyez où nous mène cette politesse charmante. Le sultan a besoin de nous, vite nous allons nous faire estropier à son service, et comme il veut de l'argent pour son sérail, nous lui prêtons des millions, après quoi il nous tourne le dos et se met à bâiller quand on lui parle. Les Romains mettent le pape dehors, vite nous enfonçons les portes de Rome et nous le ramenons au Vatican; autre série de millions à inscrire au budget. Après quoi Pie IX remercie les Autrichiens et le roi de Naples. En France, les départements, s'ils avaient à se plaindre, se tairaient pour ne pas désobliger les p/éfets, car rien n'est plus impoli que de faire des observations sur l'administration d'un préfet; c'est faire penser qu'il peut manquer de zèle ou de capacité, ou peut-être de tous les deux; et qu'y a-t-il de plus malhonnête qu'une telle insinuation?
Voilà comment, par suite de cette polilesse, qui est la faculté maitresse de notre aimable nation, on finit dans ce pays par croire à sa propre infaillibilité. Malheureusement le Français, qui est très-poli, n'est pas moins chatouilleux; un rien Tirrite; il prend feu, bien souvent, quand on s'y attend le moinsi et, comme sa
D*HEURB EN HBURB. •«
politeese niturelle Tempècha de répondra pardet iajuràe k une offense rmia oa supposée, il tire souvent des coups de fusil U où l'Anglais mal élevé, mais qui crie comme un sourd, se ferait écouter sans coup férir. Au Parlement anglais, un lord dit très-bien, en parlant de son voisin qui est assis prèa de lui coude k coude : c Mon noble ami dit le contraire de la vérité, et il ne l'ignore pas; » à quoi, sans se fâcher, le noble ami répond que son noble ami (le préopinant) en parle ainsi par jalousie et pour être ministre k son tour. Et le public qui les écoute finit toujours par apprendre quelque chose de ses propres affaires, et il met fln k la querelle en applaudissant ou grognant, suivant son in«clination.
Ah t c'est un grand malheur pour un peuple que sa faculté mattresêè soit d'être poli I
Vous souvenez-vous d'une tirade de Marian Delarme? C'est un gentilhomme qui donne à ses amis la liste des duels de la cour. Pardaillan^ dit-il, car j'ai oublié les vers, s'est battu avec Cessé.
— Pourquoi? demandent les amis.
— * Pour rien, pour le plaisir, répond le gentilhomme.
Celte réponse, qui fait rire le lecteur, est très-profonde. Les hommes s'égorgent depuis le commencement des temps pour rim, pour le plaisir , Voyez ce qui se passe en Angleterre.
Un Américain, nommé Heeman^ vient défier les plus célèbres boxeurs du Royaume*Uni. A cette nouvelle,
Londres s'émeut. Les blanches filles d'Albion, à la blonde chevelure, s'empressent d'accourir; les lords, les gentlemen et les curés fclergymen) prennent le train express de peur de manquer une boxe si belle, car la vieille Angleterre ne peut pas s'avouer vaincue par la jeune Amérique. Il lui faut un champion.
11 s'en présentera : gardez-TOus d*ea douter!
Effectivement, Tom Sayers se présente. Il est petit, mais ses poings sont d'airain et sa tête est de marbre. Vous avez lu ce récit qui ferait pâlir Homère. Le gigantesque Heeman enfonce à coups de poing la tête de Tom Sayers. dans ses épaules; mais le fier Tom Sayers se relève tout meurtri, se dresse sur ses pieds et frappe... O'imét... Le puissant Heeman chancelle et voit en une seconde toutes les étoiles du ciel... Courage! Tom Sayers I Hourrah pour la vieille Angleterre!
Privé de l'œil droit, qui s'enfle comme un ballon sous le poing formidable de Tom Sayers, l'Américain lève sur son adversaire ses mains épouvantables, auxquelles rien ne rési.ste... En tendez- vous celte mâchoire qui se brise? voyez-vous ces dents arrachées que le héros vomit avec son sang! C'est la mâchoire, ce sont les dents du brave et malheureux Tom Sayers... Votre cœur palpite et tremble, ù jeunes vierges d'Albion ! vous craignez pour la gloire de votre belle patrie. Oh \ rassurez-vous 1 Tom Sayers est encore vivant. En vain
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les coups de rinvincible Jonathan pleurent comme la grêle sur la face indomptée de John Bull, Tom Sayers demeure inëbranblable comme un vieux chêne sous le soufOe de Touragan.
D'un second coup, il crève Toeil gauche de son adrersaire. Oh! le beau coup de poing! Applaudissez, clergymen, et vous jeunes ladies aux yeux si doux I Yous ne direz pas de Tom Sayers : c II faat l'appeler Ichabod ! c'est-à-dire la gloire est soilie d'Israël ; » car il n'est pas Ichabod I II a vaillamment combattu, ce héros; il a poché les deux yeux de son adversaire!' Non^ non, jamais Tom Sayers ne sera nommé Ichabod I
Non, chez nous point, Point de ces coups de poing, Qui font tant d*honneur à l'Angleterre.
On dit que l'affaire n'est pas finie, et que les deux braves boxeront de nouveau dès que leurs blessures seront guéries et leur.<^ os remis en place. Je les en félicite, mais je préfère la coutume française, qui veut qu'on vide ses querelles à coups d'épée. Ce n'est pas beaucoup plus raisonnable, mais c'est plus propre et plus élégant.
Après un si beau combat, que vous dirai-je déplus? quels guerriers oseraient se comparer à ces deux héros, pareils aux dieux immortels? A coup sûr, ce n'est pas monsieur c le magistrat » de Castillon et son < subordonné. » Vous avez lu cette histoire?
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Un « magistrat » de Gastillon rencontre son c sabordonné » je ne ssiis ot. Soit distraction, soit quelque tfotre motif, le subordonné farde son chapeau sur la tète. Peut-être ëtait-il enrhumé du cenreav. cPoNtaon, dit le magistrat, sa/ii«7 donevetre$upérieurt • Le c polisson » s'est plaint et a fait oondamner son supérieur à cinq francs d'amende.
Que TOUS disais-je en commençant? Que la polilesee est la faeuUé mattftaa^ du peuple français, ki-je raison on non t
Il est un hmime vivant que j'admire et que j'envie sans k connattr& C'est un savant, c'est un philosophe, c'est un archéologue, c^esl un géographe, c'est un philologue, c'est un avocat, c'est «n médecin, c'est un encyclopédiste, c'est un membre de rinstitut, c'est l'auteur de : La Terre et V Homme; c'est M, Alfred Maury. Comme il sait tout, il ne s'émeut de rien. Les ignenrainls aeuls s'agitent; les savants sont impassibles comme Dieu mémcu.
Demande! à ll« Maury ce qu'il pense de l'eiipéditiott de Garibaldi ; je suis certain qu'il haussera ies épaules.
D'RKUIIE BN RBDlie. H
Qa'est«ee qne Garibaldi? Un anima) verlébrë, bipède et bimane, plus turbulent que aea semblables et qui ne peut pas vivre en paix avec cet autre vertébré qu'on appelle le roi de Naples. Qne la Sicile soit délivrée ou non, qu'elle paye l'impdl à François II ou à Victor- Emmanuel ou à feu lord William Bentinck, ou à Garibaldi loi-même, à qnoi bon s'en inqntétert on s'est égorgé, gouverné, pillé^ administré de tout temps dans ce vaste univers^ il est très-probable qu'on s'égorgera, gouvernera, pillera, administrera dans l'a* venir comme dans le passé. Laissons dono en paix les rois et les béros, et pensons un peu, s'il vous platt, aux terrains jurassiques.
Ces terrains ont cela d'admirable qu'ils se divisent en quatre groupes très-distincts :
1<> Le gronpe de la grande oolithe ;
t* Le groupe oxfordien ;
3» Le groupe coralien ;
4* Le groupe portlandien.
Hais, direz-vous, c'est une singulière idée qu'a eue M. de Lamoricière lorsqu'il s'est fait soldat du pape, lui, l'ancien ministre de la république française. A-t-il été converti à la légitimité par un ooup de foudre comme saint Paul sur le chemin de Damas? ou son médecin lui a-t-il conseillé de faire campagne pour guérir une gontle invétérée? (Je penche vers cette dernière explication.)
« Monsieur, vous répondra M. Maury, rien ne ca«
ractérise mieux le groupe portlandien que l'huttre en forme de delta, Texogyre virgule, la mye, la pholadomye et certaines espèces d'ammonites.
— II a raison, ce minéralogiste, me disait hier un philanthrope. Pour trente ou quarante ans que nous avons en moyenne à passer sur ceUe terre, ce n*est pas la peine de nous quereller si fort, de nous haïr et de nous exterminer. Saint Jean disait à ses disciples : c Âimez-Tous les uns les autres. » Je dirais volontiers : c Supportons-nous les uns les autres, et qu'on ne fasse plus de révolution, même à Naples. »
Ce vœu philanthropique rappelle un mot très-profond d'Alphonse Karr. Victor Hugo venait d'écrire le Dernier jour d'un condamtié. Toute la France frissonnait en le lisant, et beaucoup de gens demandaient à grands cris l'abolilion de la peine de mort, c J'y consens, dit l'auteur des Guêpes; mais que messieurs les assassins commencent! »
Je suis tout à fait de cet avis. Qu'on ne fasse plus de révolution, mais que, etc. I
Oui, j*envie le sort de M. Alfred Maury et sa science infinie. Pour lui, le monde n'a plus de secrets. Il connaît le volume du soleil et la couleur des étoiles. Il sait qu'Aldebaran est rougeâtre, qu'Altaïr est jaune et que Sirius a la blancheur du lait. II sait que notre planète était autrefois une nébuleuse, formée de l'atmosphère du soleil, qu'elle était en fusion au jour de sa naissance, qu'elle s'est refroidie avec le temps, et qu'elle
se refroidit tous les jours davantage comme tous les vieillards. Il sait à quelle époque les mollusques ont occupé les mers, à la place desquelles s'élëvenl aujourd'hui des continents, et à quelle époque les hommes ont succédé aux mollusques. Il sait qu'on trouve des mines d'émeraude en Limousin et du fer sulfaté vert près de Honfleur; que TAmérique méridionale est la patrie des boas et que le Japon est riche en couleuvres. Il sait que le crâne des Mongols est arrondi, que leur nez est écrasé vers le froiii et que leurs oreilles sont immenses. Il sait que les Caraïbes ont la peau jaune et la face circulaire comme la pleine lune. Il sait que les habitants du Congo parlent trois langues : le subamba, le bahuma et le sigola, et peut-être même sait-il ces langues; car, que ne sait-il pas? Il est heureux, il est sûr de ne rencontrer personne sur son chemin. On Tadmire, on le vante, on Técoute, on le consulte, on reconnaît sa supériorité. Qui oserait lutter avec lui et faire au public rhi.Hloire de trente religions? Qui a lu plus que lui le Rig-Yéda et les hymnes des Ary&s qui descendirent dans les vertes vallées du Gange et de la Djumnâ en suivant le char du resplendissant Indra, le dieu du firmament? Qui sait mieux que lui distinguer le bouddhisme du naturalisme des Yédas, le mazdéisme du bouddhisme et le manichéisme du mazdéisme? Est-ce vous? est-ce moi?
Homme heureux, estimé de tous, protégé contre l'ennemi par nu amas de sciences dont la moindre suf-
«« B'MVM KN flËURB.
fimit i tetùpUr la rie d*anb6néd)cUnl ce n'e^t pas loi qxt'aa appellera < YoltairioD^ » Gomme un de mes plQs cher» amis sur qui cetle ëpîtbète est tombée Tatitre Jotir an moment oA il s*y attendait le moins.
Il faut s'etriendre enfin sur le sens des mots^ Voilai* rien vient apparemment de Voltaire^ comme Français tient de France^ et Italien d'Italie. Qnii est done ce rice affrenx qui a rendu Voltaire odieux à Ions les honâdtes gens dn temps présent?
Il était eurien et bavard; vice d'autant plus hor* Hble, que cbacnn prenait plaisir i récouimr, tant il parlait bien, elairement^ agréablement^ des choses qui intéressent le pubiici. Armée, bodget, administration, poltoe, rien n'échappait k ses questions^
Il demanda d'abord, avec la même hardiesse que S'il eAt été i'ttn des Pérès du concile de Trente, po«r* quoi le elergé catholique, qui n'était pas en France la denx-centiéme partie de la nation, possédait 9 lui seul le tiers du territoire, et pourqnm qaatre-vingts évoques et une trentaine d'abbés jouissaient d'un revenu wffisant pour entretenir deux armées.
A cetle question, nos seigneurs les évéqnes ne da>nérent pas tourner ta télé, c Car, dit trés4)ien Vun d'eux, s'il fallait sedéranger pour réptMidre aux qnt»tiMs de cet insolent drôle, ses discours n'auraient pas de un ; et qui sait si d'autres ralsennevrs aossi mal svisés qne lui ne pourraient pas, k force de sabtilité, nous arracher quelque sottise? Qui ne dit mot ne prête
D'HBUBBiNHEUB& 03
point à rire : tai^oos^nous. L6 silancd a Qoe ma^jesté qu'on ne respecte nulle part plus qu'e^ France. Lea ba« Tards Cont toujours grand cas des gens taciturnes. »
Le raisonnement était sage; mais Voltaire, offensé dn mépris dont on punissait sa curiosité, se mit k crier snr les toits qu'on se taisait parce qu'on n'avait mn àa bon à répondre^ qu'on se gardait bien da discuter l'o* rigine des biens da l'Église, parce qu'elle les avait pris à la nation française, légitime propriétaire, mais que si Ton voulait avoir un peu de patience et l'écouter, il se ehargeaît, lui, da trouver les titres da la nation et de la remettre en possession de ce qu'on lui avait en-* levé.
Ce discours fit tant d'effet sur tous ceux qui Tentendirent, qu'on voulut porter l'auteur en triomphe, e( que le peuple quitta sur-le-champ tous les autres speo tacles, laissa les arracheurs de dents, les avaleurs da sabras et les mangeurs d'étoupe se lamenter sur lenrs tréteaux abandonnés, et se pressa autour de lui.
Ce fut sa première entreprise; mais on s'sperçut bientôt que s'il portait impunément la main sur l'arche sainte, il ne respecterait.pas plus les secrets de l'Ëtat que les mystères de TÉglise, qu'il voudrait savoir A quoi servaient l'impôt, la police, l'armée, la noblesse et la royauté même, et Ton ne larda pas à loi faire enten* dre que la Bastille était proche.
Il comprit à demi-mot, n'étant pas de ceux qui s'ob* stinentk naviguer contre vents et marée, et ne voulut
pas, pour assurer la liberté des autres hommes, mettre en danger la sienne.
Il chercha sans regrets une autre patrie. II savait bien que la foule, une fois accoutumée à ses discours, le suirrait partout, et que du pied des Alpes sa voix perçante se ferait entendre dans Paris même. La France entière, et bientôt après toute TEurope, eurent les yeux fixés vers ce coin de terre qu'il habitait aux portes de Genève.
C'est là qu'il commença ses prédications. Sur quels sujets? Tout le monde le sait. €omme nos pères aimaient la vérité, ils l'écoutaient; comme ils entendaient à merveille la plaisanterie, il les fit rire ; comme il était sincère, on le crut ; et comme le peuple français n'est pas plus lent à exécuter ses projets qu'à les concevoir, le philosophe n'eut pas plutôt fermé les yeux qu'on fit la révolution de 1789.
Des. sages de ce temps-ci, qui sont apparemment fort au-dessus des passions humaines, lui ont reproché d'à* voir haï ses ennemis. Voltaire n'a jamais haï personne. Il s'est vengé, ce qui n'est pas la même chose. li est quelquefois nécessaire de faire un exemple. Le faible seul sait haïr; le fort se venge et oublie. Sa querelle avec le roi de Prusse est un vivant témoignage qu'il n'a jamais daigné haïr.
Frédéric II, rimailleur enragé, irascible, philosophe sceptique, despote jaloux de son autorité, du reste aussi léger d'esprit que ses compatriotes étaient pesants, aussi
hardi qu'ils étaient circonspects, eût été un parfait et dangereux scélérat s'il li'avait eu par bonheur le désir de la gloire. La Prusse n'était qu'un petit État; il en fit une puissance de premier ordre. Lui, le moins allemand des hommes, il sut persuader aux Allemands qu'il était leur véritable et unique représentant, et la Tjeille et naïve Germanie se reconnuten lui et l'adopta pour son héros. Hais sa gloire n'était qu'éphémère s'il ne parvenait à la faire consacrer par le pontife suprême qui tenait dans ses mains toutes les couronnes. Il s'agenouilla devant le philosophe et lui demanda l'immortalité. Voltaire, gardé prisonnier pendant plusieurs mois et menacé du bâton, avait bien des injures à venger; il écrivit VHistoire de Brandebourg^ et se moqua de son ancien persécuteur. Puis, s'étant vengé, il pardonna et tendit la main au suppliant.
Alors l'Europe se tut devant lui, et Voltaire, voyant son œuvre achevée, les jésuites chassés, les parlements ébranlés, le tiers état éclairé sur ses droits aussi bien que sur ses devoirs, la tolérance établie partout, Sirven et Galas vengés, la vieille monarchie chancelante, s'écria, dans un transport de joie : t Nos enfants verront un beau tapage. » Il s'avança lentement au milieu de la foule, il entendit ces acclamations qu'aucun simple particulier n'avait entendues avant lui, et content de son œuvre et sûr de l'avenir, il entra dans la paix éternelle.
C'est de ce temps-là que datent les premières lueurs
ee D'QBUIiE BN REURB,
4e Ubarté qui aient brillé en Franaa, Yoltair^ p> pas été le premier apôtre de |a liberté ef. de la justice. Rabelais, Descartes, Corneille, Pascal, Montesquieu ont comb^itiu pour la ipème cause, avec un génie peut-être égal, mais il est veuu le dernier et a décidé la victoire; voilà pourquoi ^on nom est plus cber auit amis de la liberté. II a été non pas le plus grand, mais le dernier venu de cette foule de grands hommes qui ont fondé la France et fait de Paris le centre du globe, Kn Voltaire nous honorons tous ces beaux génies qui opt émancipé le genre humain. En ce sens-là nous sommes voltai^ riens avec toute la France; voltairiens, c'est»à-dire dévoués à la liberté et à la justice.
Est-ce ainsi qua Tentendait le Figaro? Si cela est, mon ami lui envoie ses plus sincères remerclmcuts.
Si vous étiez proprétaire d'une belle maison à Païenne, si la maison avait trois étages et six fenêtres à cbaque étage, si chaque fenêtre avait une demi*douzaine de vitres, si chaque vitre* coûtait ien francs pièce, si vos locataires étaient bons patriotes, s'ils avaient des carabines Jlinié, s'ils savçtient s'en servir.
D'RBURB 8N RBUHB, 67
s'ils avaient en horreur M. Maniscalco, s'ils dédai*» gnaient M* Lanza, s'ils avaient quelque rancune contre Filangieri, s'ils n'aimaient pas le roi de Naples (que Dieugardel), s'ils avaient envie d'étrangler les so(" dats suisses, s'ils mettaient des drapeaux tricolores sur leurs terrasses, s'ils criaient matin et soir: Vive Victor-Emmanuel, roi d'Italie! s'ils jetaient des tuiles sur la tète des sergents de ville, s'ils recevaient en échange des coups de fusil, s'ils descendaient dans la rue, s'ils rencontraient Garibaldi, s'ils le priaient de leur mon« trer le chemin de la citadelle, s'ils poussaient devant eux l'armée de leur roi légitime , si le roi légitime, indigné de cette conduite séditieuse, faisait jeter des bombes sur Palerme, — dites, que penserieas-vous de S. M, François U de Bourbon, par la grâce de Dieu roi des Deux-Siciles et de Jérusalem? Moi, je pense simplement qu'il est actionnaire d'une compagnie pour la fabrication des verres de vitres, ou qu'il veut encouragerj comme autrefois M. Burat, c le travail national f des vitriers.
Faites donc vos provisions de vitres, car avant peu elles seront hors de prix. Songez à la quantité qu'on en casse en Europe tous les jours. Ici, c'est Salzano qui brise celles des Palermitains; là, c'est Garibaldi qui enfonce celles de la diplomatie en combattant, lui Piémontais» pour les insurgés de Sicile; plus loin, c'est Ratazzi qui voudrait bien être ingrat et garder la Savoie, mais qui n'ose; à droite, c'est le fruitier de
Genève qui veut annexer Thonon; à gauche, c'est Gortschakoff qui s'inquiète du sort des Bulgares; au centre, c*est le prince-régent de Prusse qui dit aux bons bourgeois de Berlin et de Cologne : Prëparezyousl Derrière lui, c'est son confident Mathis, qui chante à tue-tète le God save the queen Victoria^ et qui n'ose manger en paix sa choucroute, si Palmerston ne lui garantit que sa digestion ne sera pas troublée; non loin de Mathis, un Hanovrien, qui se défie des descendants du grand Frédéric, les menace de la colère du tout-puissant Inconnu ; à côté du Hanovrien, le Danois défie le Prussien et fait entendre qu'il a un formidable ami ;~ seul parmi tant de gens troublés et turbulents qui se démènent et crient de toutes leurs forces, le zouave, appuyé sur le canon de sa carabine, sourit à tout le monde et semble être l'ouvrier destiné à remettre en place toutes les vitres que les autres ont cassées.
Amis, ce n'est pas bon signe quand les gens paisibles se mettent à jeter des pierres dans les vitres de leurs voisins. Évidemment il y a quelque chose dans Tair. Avez-vous étudié l'histoire naturelle et lô caractère des canards? Ces beaux palmipèdes, ces brillants lamellirostres au bec plat et large, au plumage varié, qui volent si rapidement, qui nagent avec tant de grâce, qui plongent avec tant d'adresse, qui sont si doux, si pacifiques, si gras, qui ont si bon appétit et qui font des pâtés si renommés, gardent en temps or-
disaire le pins profond silence; mais à l'approche de l'orage, ils se serrent les nns contre les autres en poussant des cris de détresse. M. Matbis, et M. Bor* ries, et M. Benningsen, et les Allemands, et les Danois, et les Russes, et les Italiens, et les Tiurcs imitent ces malheureux canards. Ils sentent l'orage, quoiqu'ils ne sachent pas de quel point de l'horizon Tiendra la foudre.
Moi, je suis comme le zoaave et comme M. le ministre d'État, je YOte pour la paix. Nos soldats ont de la gloire à ne savoir où la mettre; dès qu'on voit leurs baïonnettes, chacun quitte la place par politesse; ils ont tenu garnison partout, au pied de l'Acropole d'Athènes, à Constantinople, à Rome même, à Sébastopol, à Milan, à Tlemcen; il ne se tire pas un coup de fusil en Europe sans leur permission; ils sont partout juges du camp; avant un mois ils vont visiter Pékin et prendre leur café dans des tasses de vraie porcelaine chinoise; il est temps qu'ils se reposent,
Et que nous fassions quelques économies.
A chacun sa fantaisie; voici la mienne: je voudrais être gouverné à bon marché. Un de mes amis, qui va plus loin que moi dans ses désirs, voudrait même n'être pas gouverné du tout; mais c'est un rêveur qui ne sait ce qu'il dit, quoique ses raisons (soit par la forme quMl leur donne, soit par la faiblesse de ses adversaires) paraissent quelquefois difficiles à réfuter;
TO miBUBB Bff HEUIB«
je vons \$B dirai un autre jour, ri Yooomon s'en présente.
Oui, c'est une bonne ebose qu'un gouvernemeni h bon msrebé. Au moins, s'il n'est pas bon, ne l'a-tKm pas payé plus cber qu'il ne vaut* (Us Hongrois et les Vinitions voudraient bien ay oir cette eonsolation ; maie on leur donne Bonedek et pu leur promet la banqueroute.)
Ici, quoiqu'un m'arrdte. Des éconoiuiest Tout le monde veut en faire, Mais où les prendre?
f^ Ne faut*il pas payer ses dettes?
— Assurément.
^ Boni voilk déjà trois cent cinquante ou quatre conts millions par an. Trouvezpvous qu'on payo trop dier les nui|[istrats?
'^ Non.
r* Et les professeurs?
-^ Encore moins.
— « Et ies fonctionnaires de toute espèce, grande 64 petits?
— Pas davantage.
— Et les soldats? leur ^nvie^vous les cinq centimes que leur accorda TËtat pour les gorger de voluptés?
— Je ne leur envie rien, et je sais fort biep qu'an* cun de ces gens-là ne fera fortune au service de r£tat. Et c'est précisément parce qu'ils ne feront jamais for* tune dans ce service-là que je voudrais qu'on en ren*
IPRBUnB SN HEURE. 71
ToyW leê troig quarts dans leurs foyers, ce qui ferait grand plaisir i eax et à nous, et noas laisserait la libre disposition de deux ou trois cents millions qui nous sont bien nteessaires^ Voilft réconomie que Je propose d'abords Hais^ dira-i^)n, IMdée n'est pas neuve* Tool le monde y a pensé.
Oui, tout le mondé y pense« et c'est la meilleure raison qu'on en puisse donner.
Qu'on garde ^ n Ton yeut, cent mille honmies en France; qu'on m mette cinquante mille en Algérie, et qu'on laisse les autres se faire menuisiers» charrons, cordonniers, laboureurs ou même avocats si le coeur lenr en dit, je tous garantis quo les simples soldats ne rècIaiueroDl pas contre cette mesure, ni lee eaporaui, ni les sergents; quant aux officiers, si l'on yeui absoiament les occuper^ qu'ils instruisent la garde nationale au maniement des armes; le peuple français^ qui ftime tan! te bruit du tambour^ sera charmé de marcher tons les dimanches en rang et au pas gymnastique, ce qu) est un exercice excellent pour la santé et qui vaut mieux que le cabaret.
Mais, difa M . Vitu^ arec cent mille hommes m Franoe et cinquante mille en Algérie^ notre prépondérance militaire s'efi Ta il Tau^l'eau^
Il est vrai, cher M. Yltn. Grftce au tieU Bons serons forcés de tie plus nous mêler des affaires de nos voisins, et nous ne courrons plus le danger de faire des
conquêtes, ce qui est horriblement ruineux. Noire ami Hathis sera rassuré, et l'on ne parlera plus de la rive gauche du Rhin, qui est très-belle^ pleine de grands souvenirs, peuplée d'excellents bourgeois, riche en vin exquis, en bière délicieuse et en fumante choucroûte, mais qui ne pense pas plus à nous que nous ne pensons à elle.
Nous ne réglerons plus le sort de TEurope, mais nous penserons à nos propres affaires, qui sont un peu négligées, grâce à Garibaldi et à un tas d'autres héros, pour qui je fais d'ailleurs mille vœux. Nous organiserons l'enseignement primaire qui ne va que d'une aile, parce qu'il n'est pas dans la pratique aussi gratuit qu'il devait Tétre; nous le rendrons obligatoire, parce que les enfants ne doivent pas souffrir de la négligence de leurs parents; nous doublerons le traitement des instituteurs, parce qu'il est juste que leur métier, qui est le plus pénible, le plus important et le plus difficile de tous, soit honoré par-dessus tous, et parce que l'instituteur doit être. partout au moins l'égal du curé. Nous reconstruirons nos églises de campagne, qu'on néglige parce qu'elles ne ressemblent pas à des monuments et que les architectes n'ont que faire d'y déployer leur génie. Nous ôterons à l'Opéra sa subvention, ce qui ne le ruinera pas, et nous lui permettrons d'élever le prix de ses places, ce qui fera payer les chanteuses et les danseuses aux lords et aux princes russes qui vont les voir et les entendre. En
D'HEfIRE EN HEURE. 7S
revanche, nous donnerons, s'il le faut, dix millions pour envoyer des maîtres de musique vocale jusqu'au fond du plus pauvre village de France, et nous ôterons aux Prussiens, aux Saxons et aux Hanovriens le droit de rire de notre ignorance; et peut-être, Dieu aidant, aurons*nous des Mozarts par centaines. En tout cas, nous aurons fait notre devoir, et pour le reste.
Laissons faire aux dieux.
Ce n'est pas tout. Nous ferons des bibliothèques dans toutes les communes, et nous y mettrons toutes sortes de livres utiles, d'abord les livres de chacune des professions manuelles, puis la Bible, l'Histoire de France, l'Histoire d'Angleterre, l'Histoire des Grecs et des Romains; nous ne confierons pas au père Loriquet le soin d'écrire celle de- la Révolution, non plus qu'à M. Granier de Cassagnac, député du Gers; nous n'insulterons ni les montagnards, ni les girondins, c'est-àdire des gens qui valaient mieux que nous et qui ont donné leur vie pour la liberté, et nous ne souffrirons pas qu'on les insulte ni qu'on cherche à ranimer des haines éteintes; nous ferons lire au peuple français le récit des belles actions de nos pères, et nous lui ferons aimer la patrie conmiune sans lui inspirer la haine les nattions voisines; nous ne lui raconterons pas, comme M. Capefigue, les intrigues de la cour de Louis XY, et nous ne parlerons pas des maltresses du roi bien-aimé,
n D'HEURE EN HEURE.
car il est des chosed et des gens qaMl vaut mieux pas* Ber sous silence; nous n'opposerons pas l'inslituleur au curé> parce qu'ils sont tous deuK nécessaires à la société;— rinslituteur est à l'avant-garde et le curé est à l'arriëre-garde; tous deux maintiendront très*-bien an équilibre le corps de bataille ; — et nous serons en peu de temps plus unis, plus robustes, plus instruits^ plus pénétrés de nos devoirs, plus fermes sur la défense de nos droits, et plus heureux qu'aucune autre nation de la terre.
Notez que cela ne coûtera pas cinquante millions, et que ma première économie nous en donne plus de trois cents. Que serait-ce si je poussais plus loin?
Pour que ce rêve devienne une réalité, que nous maoque-t-il? Presque^ rien, un peu plus de liberté. La discussion n'est pas interdite^ à coup sûr; mais qui peut répondre de ne pas laisser échapper dans la discussion quelques paroles hasardées? Quel est le juste assez sûr de soi pour ne pas pécher septante fois sept fois en vingt-quatre heures? A peine trouverait-on un seul juste en Israël, et ce juste est M. Guéroull, l'heureux rédacteur en chef de VOpinion nationale. Celuilà, du moins, s'il s'égare, sera ramené amicalement dans le bon chemin; si sa plume a péché, son cœur était innocent. La Presse aurait bien voulu qu'on usât envers elle de la même indulgence et qu'on se bornât à lui expliquer l'histoire de France; mais les destins en ont décidé autrement. Fata voluere.
D*ItBl3AE EN fiBURE. 75
Le Jùurml des Débats cât heureux ! B'il a perdu M. Prèvosl-Paradol, il a trouvé M. J. J. Welss :
Non déficit aller Aureus, et simili frondescil virga métallo.
En trè«-peu de jours, M. Weiss a fait ses preuves. li y a dans son style et dans sa manière beaucoup de grâce et d'ironie. 11 parle français, cela va sans dire^ puisqu'il est rédacteur des Débats; il sait l'allemand et il connaît l'Allemagne, chose fort rare à Paris; il sait fort bien l'histoire ancienne et contemporaine, avantage qui n'est pas commun ; il ne recherche pas les attaques personnelles et il est capable d'y exceller; peutrôtre le trouvera-t-on trop lettré. C'est un beau défaut, mais c'est un défaut pour un journaliste. Un défaut moins grave, c'est la tendresse bizarre de M. Weiss pour les sous-officiers. Dès son troisième article, cetle tendresse n'a pas pu se dissimuler dans l'histoire, contée d'ailleurs d'une façon charmanle, de M. Petit, ex-sergent de zouaves. Cela me rappelle Tavenlure de M. Gaiffe, qui ne pouvait s'empêcher de citer Shakespeare au milieu d'un article sur les sucres ou sur les colons. Il est des sympathies irré-
, sistibles.
M. Barbey d'Aurevilly vient d'accommoder joliment la religion positive de feu M. Auguste Comte. C'est un vrai plaisir de voir manœuvrer ce terrible critique. Il étonne et il amuse toujours le lecteur, même lorsqu'il
Tagace, ce qui n'est pas rare. Les idées étranges, les jeax de mots, les calembours, les rapprochements inouïs abondent dans ses jugements. A tout moment récrivain fait le saut périlleux, et Ton s'étonne qu'il retombe sur ses pieds sans s'être rompu le cou. C'est un exercice qui fatigue le' spectateur, mais qui n'est pas vulgaire. Au reste, en celte occasion, M. Barbey d'Aurevilly avait dix fois raison. Le moindre vice de la religion positive est d'être à peu prés incompréhensible.
Connaissez-vous lord Augustus Fitz-Herbert Kinsendbright, baronnet quarante fois millionnaire et mon ami? Non. Eh bien I il vient de mourir à vingt lieues de Madras. Il chassait le tigre, et le tigre l'a mangé . Kinsendbright était le meilleur compagnon du monde. Il mangeait bien, buvait sec, galopait à merveille. 11 épousa l'an dernier la fille d'un nabab qui fut neveu du dernier roi de Golconde. Elle était brune avec des yeux verts, ce qui est la beauté suprême. Les favoris roux de Kinsendbright l'avaient séduite. Hélas 1 il est mort, et ses favoris roux ne séduiront plus personne : sa veuve est inconsolable, comme toutes les veuves.
rx
A votre avis, monsieur, lequel est le plus dur, d'un piano droit ou de la tête d'un Suisse? L'autre jour, la question a été résolue dans les rues de Païenne. Décidément les pianos l'emportent.
De tous ceux qu'on a jetés à la lôte des malheureux Suisses qui sonfau service du roi de Naples, il n'en est pas un qui ait manqué d'assommer son homme. Au dire d'un témoin, le champ de bataille était jonché de Suisses et de pianos.
C'est grave. C'est un signe des temps, comme dirait H. Granier de Cassagnac. Il est clair qu'un peuple qui jette ses pianos à la tête des soldats de son roi légitime est un peuple subversif qui ne respecte ni Tordre ni la religion, ni la famille, ni la propriété^ ni l'autorité, ni l'harmonie. Un tel peuple descend la route fatale qui conduit aux abîmes... Il est bien près de choisir lui-même ses chefs, de se donner des lois, de discuter ses propres affaires, d'élever des écoles, de publier desjournaux, de nommer ses représentants, de voter son budget, et de se mettre pour toujours à l'abri des agents de — Fouché — ou de Maniscalco.
Vous avez dû lire comme moi le rôcit de la prise de Palerme, écrit par un correspondant du Times. Eh bien, que vous en semble? L'histoire n'est-elle pas jolie? Pourmoi, j'admire cet Anglais irapa.^sible qui entend dire qu'on va se battre hors de Palerrae, qui prend un guide, qui va trouver Garibaldi, qui se môle à l'élatmajor, qui entend discuter le plan de campagne (et donne peut-ôtre son avis), qui se met en route avec les autres à la clarté des étoiles, qui suit les étroits sentiers de la montagne, qui descend dans la vallée, qui passe le torrent, et qui s'expose vingt fois à être fusillé pour voir de ses propres yeux toute l'affaire et la raconter aux badauds de Londres.
Fusillé? dites-vous. Est-ce qu'on fusille les correspondants du Times? -- Oui, monsieur, quelquefois.
Et sans parler de M. William Howard Russell, Thistorien de la révolte des Cipayes, qui a reçu deux ou trois coups de sabre dans des mêlées où il n'avait que faire, souvenez-vous de l'histoire du général Jackson. Ce héros fusait la guerre aux Séminoles et aux Muscogulges, dans la patrie de Chactasetd'Atala.Yous connaissez la méthode américaine. Les Muscogulgcs scalpaient les Américains, et les Américains fusillaient les Muscogulges. Le Times, indigné, résolut de faire une enquête sur la conduite du brave Jackson, et envoya un correspondant dans le pays des Séminoles. Le malheureux se trompa de route et tomba entre les mains du général. En dix minutes son procès fut jugé.
D^HBURE EN HEURB. 7»
En vain il réolama un jury, un ayooa't, des témoins, et demanda un sursis. Jackson le fit pendre. Ce n*est pas pour rien que ses soldats l'avaient surnommé le vieux cliône (Hickory). Le Times eut beau crier et vouer aux dieux infernaux la tête de Jackson; ce qui est pendu est pendu, et le Times lui-même ne saurait le dépendre.
Donc, ce brave Anglais est venu à Palerme en ama« tour et pour juger des coups. Il raconte très^bien toute la bataille. Les Napolitains, dit-il, étaient dans la ville et les insurgés dans la campagne. Il s'agissait de passer sur un pont. Garibaldi voulait passer dessus^ et les Siciliens voulaient se cacher dessous. On n'est pas héros du premier coup. On a beaucoup crié. Ton a brûlé de loin beaucoup de poudre et l'on ne s'est pas fait grand mal, ce qui indigne fort notre Anglais, Je ne suis pas de son avis. Un malheur est bien vite fait. Quand deux hommes belliqueux ont les armes à la main, qu'ils sont ennemis et qu'il n'y a personne pour les séparer, il vaut mieux qu'ils se séparent d'euxmêmes d'un commun accord que de s'exposer à couper la gorge à des gens qui sont pères de famille ou qui peuvent le devenir. Le plus fort de la bataille a été dans la ville. C'est là qu'on a jeté des pianos à la tète des Napolitains, ce qui a forcé Lanza de quitter Palerme et de prendre la mer. Aujourd'hui, la Sicile est à Garibaldi.
Là-dessus, M. Mornand , qui est un habile homme.
et M. Guéroult, qui n'est pas manchot, s'imaginent que Garibaldi veut annexer la Sicile an Piémont; car la mode est aux annexions. Victor-Emmanuel veut annexer ritalie; le czar, Constantinople; l'empereur d'Autriche, les provinces danubiennes, -et le roi de Prusse, tout ce qui est entre la Vistule et le Rhin. M. Jourdan, qui veut à toute force que nous ayons un préfet à Mayence, mettrait volontiers les Piémontais dans Syracuse et commence à parler du suffrage universel. En même temps^ le Constitutionnel s'inquiète de l'ambition des Anglais qui ont failli occuper Gastellamare, et les voit déjà matfres de Ttle. Garibaldi n'aurait fait que tirer les marrons du feu, et Païenne serait protégée comme les lies Ioniennes.
Voilà ce qui agite nos hommes d'État. Et moi, qui ne suis pas dans les secrets des dieux, je parie que personne n'a pénétré le vrai dessein de Garibaldi, quiest d'établir la république en Sicile et de se faire nommer président. Pourquoi non ? S'il ne réussit p^s, il sera toujours temps de crier : Vive le roi t et de faire signe à Victop-Emmanuel de venir. Et, croyez-moi , Victor- Emmanuel est trop galant homme pour se faire attendre ou pour se formaliser qu'on ne l'ait pas appelé tout d'abord. Le seul contrarié dans toute cette affaire est François II, qui a perdu l'anede ses deux Siciles, et qui s'accroche à l'autre de toutes ses forces.
On dit que le pauvre jeune homme a grand'peur, qu'il est tout prés de donner à ses peuples une consti-
D*HEl)RE EN HEURE. 81
tution, et que celle de l'empire français ne lui déplaît pas*.. '
M. Guéroult s'est mis en campagne. Il veut avoir la liberté de la presse; du reste, il est forcé d'avouer qu'elle est plus nuisible qu'utile, et que moins les journaux parlent, mieux le gouvernement agit. S'il ne voulait à aucun prix de cette liberté, quelle autre raison donnerait-il ? Je suis fâché de voir un homme d'esprit faire ainsi fausse route. S'il n'aime pas la liberté, qu'il se taise ou qu'il combatte hardiment ceux qui l'aiment. On reproche souvent à M. Guéroult d'avoir changé deux ou trois fois d'opinion, et d'avoir vanté avec un zèle égal Louis-Philippe, la république et Napoléon III. Ce reproche est une criante injustice. Ce n'est pas M. Guéroult qui soutient l'opinion du gouvernement; c'est le gouvernement qui soutient l'opinion de M. Guéroult: différence immense I M. Guéroult a demandé la guerre d'Italie, et l'empereur l'a faite; H. Guéroult a demandé la Savoie et Nice, et l'empereur s'est hâté d'annexer Nice et la Savoie; M. Guéroult a voulu donner la Romagne à Victor-Emmanuel; et, ma foi, il l'a fort bien donnée , et l'empereur a été forcé de le souffrir; et s'il plaisait demain à M. Guéroult de demander la rive gauche du Rhin, le prince-régent de Prusse ferait bien de plier bagage, de peur que l'empereur n'osât pas refuser cette grâce à M. Guéroult. ' Qu'on doute, après cela, du pouvoir de Téloquence I Pourquoi le rédacteur de l'Opinion nationale, dont les
diJCûurs ont tant de crédit, n'a-t-il pas songé h deman* der bien d'autres choses ? Pourquoi est-il si préoccupé des affaires do TAutriclie et de Naples, et si peu des nôtres? Pourquoi ne demande-t-il pas?...
Tes pourquoi^ dit le dieu, ne finiraient jamais.
Il faut en prendre son parti. Quelles que soient les raisons dé M. Guéroult, nous n'obtiendrons rien do lui, particulièrement s'il s'agit d'économies. L'intérêt de la France veut qu'on réduise le budget, mais sa gloire ;ie le veut pas : comme M. Granier de Cassagnac^ p/ume de guerre^ M. Guéroult veut que nous fassions trembler l'Europe, l'Asie, l'Afrique, et je pense aussi TOcéanie. Bataille ! bataille I
Pour moi, j'aime la paix, et je ne cesserai de la demander, et, Dieu aidant, et quelques hommes de bonne volonté, j'espère que nous la rendrons solide et immuable, et qu'avec la paix nous dépenserons moins d'argent, ou que nous dépenserons noire argent d'une manière plus utile, quoique moins brillante et moins relenlissante; et je ne m'inquiéterai pai de savoir combien d'hommes sont avec moi, étant bien sûrque tout le monde au fond désire la paix et la liberté, et qu'avec ces deux mots nous rallierons enQn tous les peuples.
Il y avait autrefois en Angleterre un homme très» entêté, qu'on appelait Wilberforcc. Cet homme, qui était en môme temps un sage et un savant, fut envoyé à la chambre des communes par les habitants de Hull,
sa ville natale, La même année (il avait à peine vingtdeux ans) il demanda rémanoipation des nègres. Naturellement, tout le monde lui rit au nez, et surtout les hommes d'État, Â la session suivante, sans se décourager, il renouvela sa motion, et avec le même succès. C'est se moquer, disait-on. Abandonner la traite, un commerce si ulile,si profitable, dont les bénéfices sont si assures, qui donne cent pour cent aux négriers, et tout cela pour des scrupules de quaker ! Cet ami des nègres était évidemment un mauvais citoyen qui voulait ruiner les colonies et la marine de l'Angleterre et tarir la source de sa grandeur (car en Angleterre aussi Ton parle de prépondérance militaire et maritime). Quand les braillards eurent fini de parler, Wilberforoe redemanda la liberté des nègres, et cela dura cinquantetrois ans, Au bout de la cinquante-troisième année il eut la joie de voir voter cette loi tant demandée. Après quoi, n'ayant plus rien à faire en ce monde, il s'endormit dans le sein du Seigneur.
Avec du temps et de la patience, dit le proverbe^ on vient à bout de tout. Ni l'un ni l'autre ne noua manquent, dieu merci I Espérons donc que nous aurons un jour une paix inébranlable et nne Uberlô sans limitei. C'est la grâce que je vous souhaite, et à H. Guéroult lui-même, qui sera certainement plus content d'en prendre sa part qu'il ne veut l'avouer.
Je voulais vous parler de dix volumes qui sont là sur ma table, mais le temps me manque et je suis forcé
de les renvoyer à une prochaîne occasion. Aujoord^hai, je n'en veux citer qu'nn seul , qni est charmant, c'est le Voyage d'un étudiant, de Stahl. Gaieté, mélancolie, rêverie» réflexions sensées, réflexions absurdes, réflexions philosophiques, tout se rencontre dans ce petit livre, où Tesprit et la grâce abondent.
Ran tan plan, ran tan plan, rantan plan... la vieille Angleterre s'avance. Voyez ces trente mille guerriers dont les baïonnettes étincellent au soleil. C'est l'avantgarde de la libre Albion. Tremblez, despotes du continent!
Muse, dis-moi le nom de ces héros.
Les premiers sont les hommes de Kent, les petits-fils de Hengist à la hache pesante. Leurs longues moustaches rousses effrayent les petits enfants et semblent braver la colère du ciel. 0 mon Dieu I qu'il doit leur être difficile de manger de la bouillie I
Derrière eux viennent les hommes de Sussex, qui baignent leurs membres robustes dans lea eaux vertes de firighton. Ils portent la carabine sur l'épaule gauche. Ne touchez pas aux hommes de Sussex!
Qui sont ces gaerriers redoutables qui s'avancent au pas gymnastique et forment la troisième ligne? C'est la milice du Hampsliire, dont l'ennemi n'a jamais vu les gibernes. Ils sont là, les enfants de Winchester et de Southampton^ de Gosport et de Portsmouth^ de Faheram et d'Andover. Dans ce vaste univers, nul ne mange de meilleurs puddings.
Place^ place aux hommes de Comwall^ aux descendants des Gaels et des Kimris ! Leurs yeux sont farouches conmie ceux des panthères, leurs culottes sont faites de peaux de daims. Ils sont agiles comme les cerfs et rusés comme les renards ; leur chef est le petitfils d'Arthur à la longue chevelure que la coupable Geneviève trahit pour le beau Lancelot.
Sur la même ligne marchent d'un pas pressé les guerriers de Radnor et de Caernarvon dont les mains sont noueuses comme le tronc des chênes et tenaces comme les pattes des crabes. Qui pourrait vous égaler, héroïques enfants du pays de Galles, si la tombe s'était refermée sur le dernier des Cardigan?
Mais que dis-je, et comment compter tant de héros? Oublierai-je ceux du Northumberland et les mineurs de Newcastle qui vont chercher le charbon dans les entrailles de la terre, et les montagnards du Cumberland, et les tisserands de Carlisle, et les brasseurs, et les tanneurs, et les éleveurs de Durham, et ceux que nourrissent les moutons de Lincoln, et les couteliers de Sheffleld, et les filateurs d'York, et ceux de Hanches-
ter, et les fondeurs de Birmingham, et les hommes de Warwick, et ceux qui forgent les épées, et ceux qui aiguisent les baïonnettes, et ceux du comté de Pembroke, et ceux de Leicester, qui engraissent de si beaux cochons, et ceux de Caermarthen dont le nom seul indique la férocité, et ceux du Glamorgan, dont la capitale est Cardiff ?
Mais tous ces bravos doivent céder le pas aux braves du Hiddlesex, devant qui Achille lui-mèmo eût tourné bride. Alignés contre un mur, pressas comme des fourmis^-serrés comme la phalange macédonienne, ils ne 'craignent que de voir le ciel tomber sur leurs têtes ou de trouver en se mettant à table leur potage refroidi. Le vaillant Job Panade commande le bataillon de la Cité, Panade qui fait trembler les zouaves et qui tremble sous l'œil de sa femme. Héroïque faiblesse et digne d'un grand cœur!
Ran tan plan, ran tan plan, ran tan plan... Halte! Grenadiers, à vos rangs! Voici la reine. Par file à gauche, en avant, marche! Sa gracieuse Majesté daigne sourire àces héros. God save the queent... Rantan plan * ran tan plan... Arme sur Tépaule droite! arme sur l'épaule gauche! arme à volonté! Ran tan plan, ran tan plan... Présentez armes! Croisez. ..ettel Ran tan plan, ran tanpian...
Six heures sonnent. Il est temps de dîner. Rompez les rangs! La journée a été bonne. Le peuple anglais est fier de sa milice.
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Le temps de* l'Angleterre est à la fia veau. Ce peuple généreux, trop longtemps méconnu, Laissait dans sa boutique ensevelir sa gloire.
Grâce au ciel, il n'aura plus rien à nous envier* Il va marcher, lui aussi, en rang et au bruit du tambour; il fera l'exercice du canon comme un vieux soldat, il fermera ses ateliers, il apprendra la charge en douze temps, il aimera les tambours-majors, il laissera pous* ser ses moustaches, il s'occupera de ce qui se passe chez ses voisins, il redressera tous les torts, il ira au secours de tous les affligés, il aura des héros, il dépensera toutes ses économies en achats de bombes et de boulets, et il aura cette prépondérance qui est si chère à tous les hommes d'État.
0 mes amis d'outre-Manche, citoyens des trois royaumes, avocats, fabricants, fermiers, ouvriers de toutes professions, gens de tout état, de tout poil, de tout âge, le Providence se moque de vous et Palmerston aussi, et Disraeli non moins que Palmerston, et Napier comme Disraeli, et tous ceux qui vous parlent de guerre et d'exercice à feu, et d'école de peloton, et d'école de bataillon, et d'école de tir!
Laissez là toutes ces écoles, mes bons amis, et revenez à celle du bon sens. Vous lâchez la proie pour Tom* bre. On vous dit que vous serez soldats. Hélas! ce n'est que trop facile. Un habit rouge, une carabine, un shilling et trente ou quarante coups de bâton distribués i propos feront de vous des héros ; nos conscrits le sont
bien à meilleur marché, eux qui ne reçoivent ni shillings, ni coups de bâton. Et après, que vous en reviendra-t-il? Voulez-vous conquérir le monde?
Non : vous voulez défendre votre liberté? contre qui ? Regardez autour de vous et écoulez. Moi, dit TAutrichien, j'arme parce que les Piémontais armenl; moi, dit le Piémontais, j'aime la paix, mais je crains ce grand diable de Croate, et j'aiguise mon sabre; moi, dit le Pioissien, je ne crains rien, mais j'ai mis sur pied trois cent mille hommes pour défendre TAllemagne ; .et moi, dit TAllemagne, quatre cent mille pour aider la Prusse; le Russe arme pour observer le Turc, et le Turc parce qu'il est observé par le Russe; le zouave seul reste immobile; mais Horsman et Kinglake s'écrient qu'il a le doigt sur la délente, et vous le croyez, et vous quittez vos boutiques et vos ateliers, et vos femmes, et vous apprenez tant bien que mal la charge en douze temps, moins sages que le bon roi d* Yvetot,
Qui jamais n'assemblait de ban Que pour tirer quatre fois Tan Au blanc.
Celui-là du moins était un homme prudent et de rare entendement. Mais vous, à quoi pensez-vous, bonnes gens? A quoi bon ces amas de bombes et boulets, ces canons Armstrong et ces canons Wilworth, ces artilleurs et ces ingénieurs qu'on voit sur toutes vos côtes le refouloir ou le compas en main? Si tous tirez au
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l>lanc, c'est un amusement bien coûteux; mais si vous ^isez quelqu'un, ce sera bien plus clierencore» je tous en avertis : nous le savons par expérience.
Pendant que tous faites l'exercice, les grands seigneurs et les gros bourgeois vous ont subtilement^scamoté la réforme électorale. Ils ont fait battre le tambour dans la rue, vous avez couru à la fenêtre pour voir ce que c'était, vous aviez le dos tourné, le chien est venu et il emporte votre dtner. Un million de pauvres diables qui payent l'impôt^ mais qui n'en prennent aucune part, ont crié en vain : Nous voulons être électeurs et nommer ceux qui votent l'impôt.— Vous repas* serez demain, braves gens; aujourd'hui, la caisse est fermée et le caissier est à la revue. Voilà ce que vous dit Palmerston, et le yieux physicien rit dans sa barbe du tour qu'il vous a joué. Cette année, il vous menace de la France; l'an prochain, il parlera de la Russie, ou des États-Unis, ou de la république dl^ndorre, car il a plus d'un tour dans son sac.
Quand les petits enfants demandent du sucre, on les menace du fouet, ou du diable ou du bon Dieu. Quand vous demandez une réforme, les lords que gène cette réforme n'osent plus vous fouetter, mais ils vous font peur de l'invasion. Toutes vos querelles avec la France depuis soixante -dix ans n'ont pas eu d'autre origine.
Je lisais ce matin un livre excellent : le Voyage d'Arthur Yaung en France^ qu'on vient de rééditer chez
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GùllUumin. C'est l'œuvre d'un honnûto homme, et d'un habile homme, et d'un »mi de la paix, et d'un ami de rimmanitô. Cet Young, en aon temps, no faisait pas autant do bruit que Pitt; on no lui a pas élevé de« statues, et on ne l'a pas enseveli à Westminster; mais sa gloire est sans alliage : tous les fermiers d'Anglctcrre jouissent du fruit de ses recherches, et il n'en est pas un qui n'envie sa renommée paisible. Combien d'enire eux voudraient aujourd'hui do la gloire de Pill, qui a coiUé dix milliards et trois cent mille hommes à l'Angleterre. Aussi était-ce un homme d'État sans pareil, grand faiseur d'emprunts^ grand annexeur de colonies, grand diplomate, Irès-écouléen Europe etgrand chercheur de querelles. Il dépendait en soigneur les millions que le pauvre James Walt et le pauvre Ark- Avright gagnaient si péniblement à force d'industrie. Enfin, il est mort et enterré; c'était un vilain homme; devant Dietf soit son âme t
Donc, Arthur Young vint en France vers 1787. Cotait un bonhomme très-doux, très-savant, très-simple, très-spirituel, et d'un bon sens qui rappelle celui de , Franklin. La mode à Paris était en ce temps-là de parler d'agriculture, car chaque chose a son temps : la polka, l'agriculture et les crino ioes,
La reine allait traire ses vaches i Trianon; deux ou trois ducs exilés dans leurs terres se faisaient fermiers ' par désœuvrement, et les autres, qui pour un monde n'auraient pas quitté Versailles, pariaient assez volon- I
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tiers des plaisirs ehampAtreg. Arthur Young fat reçu a merveille dans oette société charmante.
Il traversa toute la France dans toua^les sens^ ques^ tionnant, notant les réponses, notant aussi ses impressions de voyage; son récit est le. résumé le plus exact et le plus impartial que nous ayons de l'état de la France sous rancion régime. Pour l'homme qui réflé* cliit, ce livre est un excellent commentaire de Tbiatoire, ou plutôt c'est l'histoire même. N'est-il pas honteux que nous le devions à un Anglais?
Je voudrais être mon petit-fils. Le coquin sera bien heureux. En ce temps-là (ce sera, je suppose, vers 1910), tous les partis auront disparu, c Tédifice sera couronné. » Comme toutes les guerres seront finies, il n^y aura plus d'armée : grande économie. Comme le pape sera gardien du saint sépulcre à Jérusalem, nous n'aurons plus à garder le Vatican, ce qui coûte cher et n'est pas agréable. Comme il n'y aura plus de soldats, toutes les casernes deviendront des écoles.
Comme tout le monde sera bien élevée tout le monde sera poli, et par suite il n'y aura plus de querelles. Comme les chemins de fer seront aussi communs que le sont aujourd'hui les chemins vicinaux, on ira en quelques jours 4'un bout à l'autre delà planète. Comme les machines feront en grande partie la besogne des hommes, ceux-ci auront chaque jour quelques heures pour penser à leur salut et aux affaires publiques. Comme il est contre nature que les fenmiea exercent
une profession quelconque, elles auront du Joisir pour prendre soin du ménage et pour lire soit des livres charmants comme Galienne de M. d'Araquy; soit de très-jolies chansons à demi gaies, à demi mélancoliques comme la Grand'Pinte^ de M. Auguste Ghatillon; soit des feuilletons pleins de science et de poésie comme celui de M. Yilletard sur l'histoire géologique du globe terrestre. Comme lès femmes seront instruites, elles auront toutes de l'esprit et de la grâce. Ck)mme elles auront de la grâce, elles seront toutes parfaitement belles. Comme elles seront toutes parfaitement belles, on les aimera parfaitement, éternellement et sans partage. Comme chacune d'elle sera aimée sans partage, il n'y aura plus de mauvaises mœurs, et la Verlu, l'Amour et la Beauté gouverneront le genre humain, de concert avec la Liberté. Ah! mon petit-Gls sera bien heureux 1 Que ne suis-je mon petit-fils I
Donc, un matin, Alexandre Dumas et Garibaldi ayant enlevé la Sicile à la pointe de la baïonnette, les deux compagnons s'assirent à l'ombre d'un vert sycomore et tinrent conseil. — Frère, dit Garibaldi, la Sicile est à nous, mais ce n'est rien pour moi si je n'y joins l'Italie
du sud : Tarente, que la Méditerranée baigne de ses flots bleus; Naples, qui envie le sort de Palerme, et Reggio où Sparlacus grinçant des dents traversa l'armée romaine comme un sanglier^ et fit trembler les petitsfils de Romulus.
— Très-bien! frère, répondit le poëte, voilà des lignes qui valent six francs la paire. Maintenant, parlons raison. Tu ne connais que ton Italie, mère des arts et de ce fier troupier que les zouaves ont nommé caporal ; mais je me dois — MOI — au genre humain. J'entends dire qu'on se massacre au Liban, et je veux apprendre à vivre aux Druses et au pacha d'Acre.
— Va, pars, répliqua Garibaldi, nous délivrerons ritalie sans toi.
— Fière, reprit le poëte d'une voix plus douce, laissons là rilalie. Que t'a fait le petit-fils de Louis XIY ?
— Il m'a bombardé Palerme.
— Sois clément, dit le poëte; la clémence est le manteau des forts. Fais grâce à ce Bourbon; son grandpère était cousin du mien.
Comme il disait ces mots, M. La Farina parut. C'est un habile homme, et un savant docteur, qui connaît mieux les canons de l'Église que les canons rayés. — Quel jour annexons-nous ? dit le nouveau venu d'un air fin. Cavour s'impatiente. — Qu'il aille au diable, répliqua Garibaldi, je veux l'Italie tout entière ou rien. — Un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras^ reprit La Farii\a sans s'émouvoir. La Sicile, ehi ehl c'est bien
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quelque chose. Le tour de Naples viendra plus tard... è l'automne... ou au printemps prochain. — Ne m'irrite pas, dit le héros, ou je garde pour mol la Sicile et j'en fais une république. •— Mais, dit le docteur en droit canon , qu'attendez-vous ? Le suffrage universel est prêt. La mécanique est montée et va fonclionner comme à Florence ^ à Modéne et ailleurs. Le feu est sous la chaudière, hâtez^vous, hâtez-voast Cavour et moi nous répondons de tout. -^ Cavour t s'écria le héros indigné; puis, se retournant vers Alexandre Dumas qui écrivait à la hâte les Mémoires de La Farina^ — j*cnrage, continua-t-il, de voir des gaillards qui, dans toute l'affaire, n'ont pas grillé trois poils de leurs moustaches m'arracher le morceau de la main.
Gela fait pitié! — Mon ami, dit le poète d'un ton mélancolique, les hommes sont ingrats. En 1830, je pris Soissons d'assaut avec un fusil de chasse. Qui m'en a su gré? Personne. LafBtte et Lafayette donnèrent la couronne à Louis-Philippe qui se promenait au Raincy, et Jacqueminol eut rau(iace de dire que Soissons s'était pris tout seul. Voilà bien la justice humaine. Toi et moi, frère, nous sommes des héros, et les héros n'entendent rien aux finasseries des politiques. Or çà, continua-t-il en se levant, je crache depuis trois semaines dans le cratère de l'Etna ; mes dix-sept volâmes sont sous presse; les Siciliens, Cavour et La Farina n'ont plus de secrets pour moi ; j'entends du bruit vers VOm rient ; c'est l'empire turc qui s'écroule ; je vais en pren-;
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dre ma paît Àdleu; noua nous rejoindrons sous les TOurs de Cônslantinople ou de Jérusalem.
Hélas ! ce n'est pas le bruit de la chute de Tempire turc qu'entendait le poète, c'est le cri des milliers de chrétiens qu'on égorge dans les vallées du Liban. Dieu veuille que nos régiments arrivent à temps pour arrêter les assassins! Six mille catholiques, dix mille peul-ètre, car qui sait où s'arrêtera ce massacre, sont égorgés en pleine paix ! Les femmes, les enfants, rien n'est épargné, et les soldats turcs sont neutres ou complices I Ella France et l'Angleterre ont sacrifié cent mille hommes et quatre milliards au maintien de cette abominable race I Ces massacres-là, qui sont périodiques en Turquie, me font souvenir avec délices de la recette de sir James Brooke, rajah de Sarawak.
C'était un brave Anglais et un furieux philanthrope comme tous les Anglais. Il avait été à bonne école, ayant sem quelque temps la compagnie des Indes et fusillé ou pendu quelques centaines de sectateurs de Bouddha 9 ce qui rétabli l l'ordre et là paix sur les grandes routes de l'empire birman. Un jour, vers 1840, il entendit parler des pirates de Bornéo, et la vocation qu'il avait reçue du ciel pour rétablir Tordre à tout prix par tout l'univers se déclara sur-le-champ.
Vous savez tous que Bornéo est une grande lie de la Malaisie^ au nord de Java et au sud-ouest des ties Philippines; qu'elle a des mines d'étain, de fer, d'antimoine, de cuivre et d'or; que les diamants y sont à
fleur de terre près du bananier et du benjoin; que le poivre, la muscade, le gingembre et le clou de girofle sont le sel de ce pays-là; que le tigre et le rhinocéros en sont les loups et les renards; quelles indigènes sont de braves gens, bien faits, robustes, doux, paisibles, équitables et anthropophages; enfin ^ qu'ils mangèrent les premiers Hollandais qui voulurent entrer dans le pays, et ne s'abstinrent plus tard de manger les autres que par crainte d'être pendus.
• Depuis six mille ans ces pauvres diables s'embusquaient derrière toutes les côtes de la Malaisie, brûlant et pillant, suivant le droit naturel etlacoutumede leurs ancêtres, tous les vaisseaux de commerce. Grâce à eux, le poivre était hors de prix à Londres et à Giascow.
James Brooke en fut indigné et jura de faire vendre le poivre au prix du sucre sur les marchés de la vieille Angleterre. Il achète un navire de guerre, il le bourre de canons et de carabines, part pour rOrienl et va offrir ses senrices aux aldermen de Singapore. Son discours ne fui pas long.
c Mes amis , leur dit-il , les pirates vous gênent. Combien donneriez- vous par tête à celui qui leur couperait le cou? »
A cette question, les aldermen se regardèrent un peu étonnés. Aucun d'eux n'avait encore eu l'idée d'^un marché pareil, et ils craignaient de faire, comme il arrive souvent dans le commerce, une mauvaise spéculation.
— Vingt francs par tête, dit Brooke, est-ce trop? Songez qu'il faudra les saler et vous les remettre en bon état.
Cette raison entratna tout le monde, et Brooke se mit en chasse avec son yacht. La chasse fut si productive qu'il amassa en moins d'un an plus de cinq cent mille francs. De plus, le sultan de Bornéo, craignant peutêtre que sa personne sacrée ne fournit à ce philanthrope sans préjugés l'occasion de gagner yingt francs, lui céda en toute propriété le gouvernement de RajawacketTtle de Laboan.
Eh bien, que dites- vous de cette méthode? N'est-elle pas expéditive? n'a-t-elie pas fait rentrer dans le repos tous les pirates de la Malaisie? n'a-t-elle pas valu à son inventeur un beau petit royaume qu'il ne doit qu'à son courage et à son industrie? n'a-t-il pas été fait, pour prix de ses services, baronet et chevalier de l'ordre du Bain? Que diraient les Druses et les Turcs d'Asie si l'Europe chrétienne offrait à sir James Brooke de soumissionner la salaison des assassins du Liban? Deux ou trois philanthropes de cette espèce n'auraient-ils pas bientôt rétabli la paix dans l'empire turc? Du reste, je donne mon idée pour ce iiu'elle vaut, et n'ai point d'actions dans la compagnie d'assurances dont sir James est le gérant.
Lisez-vous quelquefois les brochures nouvelles? Pour moi, je suis pénétré d'admiration quand je considère le grand nombre de citoyens qui veulent être utiles à leur
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pays et porter sur le Rhin oa sur l'Escaut le drapeau tricolore. H. Louis Jourdan et ses amis ne rêvent plus qu'annexions : la Prusse rhénane, le Palatinat, la Bel» gique, rien n'est trop chaud ni trop froid pour eux. Cette ardeur patriotique m'a donné de l'émulation, et je veux annexer à mon tour; il ne sera pas dit que je n'ai rien fait pour la gloire de la patrie.
Les autres veulent annexer le Rhin et se croient téméraires; et moi, je veux annexer le genre humain tout entier I et je me crois prudent. Que me faut*il pour cela? une misère, — prouver à tout l'univers que le peuple français est le mieux vêtu, le mieux nourri, le mieux policé, le plus doux, le plus instruit^ le plus éclairé, le plus juste , le plus sage et le plus heureux des peuples. Une fois cette preuve faite, et j'espère que nous la ferons sans peine ^ l'annexion est certaine, car personne n'est assez ennemi de soi-même pouf refuser d'être admis dans la société des justes, des riches, des savants et des puissants. Faisons donc le recensement de nos prospérités.
D'abord nous sommes le plus puissant de tous les peuples , puisque nous avons cinq cent mille soldats sous les armes et trois cent mille fonctionnaires de toute espèce; le plus riche, puisque nous avons un milliard sept ou huit cents millions pour payer les uns et les autres ; le plus juste, puisqu'avec tant de moyens de couper la gorge à nos vpisins, nous vivons en paix avec tout le monde; et le plus savantiCar nous avons moins
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d'ëeolesque rAngleterre, rAlIemagne et lea Étata^Unia ; marque assurée que nous avons moins à apprendre que cesgensrlà, puisque nous étudions moins.
L'ignorance des Ëtats-Unis en particulier passe toute croyance. Dans le seul État du Massachuseta, les ténèbres où la nature a plongé cette malheureuse race sont si profondes, que le législateur a jugé nécessaire d'imposer aux villes une taxe de 873,382 dollars (quatre millions cinq cent mille francs) pour le seul entretien des écoles publiques. Notez que les écoles libres ne prennent aucune part à ce budget, ni lea académies, qui sont soutenues en grande partie par les legs de simples particuliers ; et qu*en douze ans (de 1838 à 1850) on a dépense 3,200,000 dollars (onze millions de francs) pour construire des écoles nouvelles. Faut-il que ces ignorants aient honte de leur ignorance et sentent la nécessité d'en sortir!
Voulez-vous savoir xmaintenanl à quelles sommes s'élèvent toutes les autres dépenses du Hassachusets, y compris la milice, l'administration, le gouvernement, la perception des impôts et l'intérêt de la dette publique?
A cinq cent mille dollars (deux millions cinq cent mille francs).
Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le recensement de 1850. La population* du Massachusets est d'un million d'hommes.
L'État, en France, dépense pour l'instruction publi-
que une somme à peu près égale (je regrette de ne pouvoir dire le chiffre exact), c'est-à-dire trente-six fois moindre, puisque la population de la France est trente-six fois plus considérable que celle du Massachusets. Il faut que nous soyons savants dès le ventre de nos mères, à en juger par le peu de goût que nous avons pour les écoles publiques.
Hais, dira quelqu'un , cette disproportion est un fait sans exemple. Il faut que le Massachusets tout entier soit peuplé de mattres d'école. ^ Attendez, monsieur ; voulez-vous un autre exemple, le Connecticut ? Dans celui-ci, la dette publique est de 90,000 dollars; les dépenses du gouvernement sont de 115,000 dollars, et rÉtat a consacré un fonds de 276,602 dollars (dix millions cinq cent mille francs) à Tentretion des écoles; c'est-à-dire que la dépense des écoles coûte aussi cher à l'État que toutes les autres réunies.
Vous vous défiez du Connecticut? Entrons , si vous voulez, en Pensylvanie. Quel est le plus beau monument, ou, ce qui revient au même, le plus coûteux de Philadelphie ? C'est une école d'orphelins, Girard Collège^ qui a coûté dix millions de francs. Pour cette école rien n a paru trop beau, ni le igarbre, ni les colonnades. C'est un legs particulier.
Eh bien, que pensez-vous de ces chiffres ? Quittons la triste ironie. Nos écoles sont dans un état déplorable. Ce n'est la faute ni du gouvernement actuel ni d'aucun de ceux qui l'ont précédé. C'est la faute de tous, ou
plutâl de la nation tout entière. Depuis les jours du vertueux Lakanal, qui seul sentit la nécessité d'instruire les enfants de la Révolution de 1789 et de la patrie, qui transforma le Muséum^ qui créa les écoles normales, les écoles centrales et les écoles primaires, qui fit voter à la Convention le plus magnifique budget qu'ait eu jamais en France l'instruction publique (hélas! c'était le temps des assignats, et nos armées ne mangeaient pas tous les jours) ; depuis ces jours-là^ qu'ont fait tous les gouvernements ? De timides efforts qui font rire de pitié l'Allemagne et l'Amérique. Seuls en 1848, Carnot et Jean Reynaud voulurent reprendre les desseins de Lakanal, mais la trombe de juin écrasa tout, et un ministre gentilhomme, galant homme et catholique, jeta au feu les projets de ses prédécesseurs. J'en aurais bien fait autant si j^avais voulu voter l'expédition de Rome. Non 1 le peuple français ne peut pas, ne doit pas rester en arrière des trois grandes nations civilisées du monde ! Le gouvernement actuel, issu du suffrage universel, n^ peut pas négliger l'instruction primaire. Si l'argent lui manque^ qu'on le lui jette à poignées ; que le Corps législatif lui vote cent millions ; qu'il les emprunte s'il le faut. Nous avons bien emprunté en des occasions moins pressantes. Que pas iin enfant ne naisse et ne s'élève en France sans apprendre la lecture, l'écriture, l'arithmétique, la géométrie, l'histoire de la patrie et le catéchisme 1 Si les parents sont trop pauvres, qu'on leur donne une indemnité pour le travail
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de leur enfant 1 S'ils résistent^ qu'on les melte à l'amende I S'ils s'obstinent, qu'on les conduise en prison Que par tous les moyens, le for, le feu, la corde et l'estrapade, on extirpe, on extermine ceUe honteuse ignorance qui est la plaie de notre patrie I Et quand nous irons un jour dans le pays qu'habitent déjà nos ancôtres , parmi les ombres des héros , quand on nous demandera quelle trace nous avçns laissée de notre passage sur cette terre, nous répondrons avec orgueil: Bénissez-nous I pérea de la révolution, car nous vous avons donné des pelits-fils qui sont dignes de vous» et le genre humain tout entier reconnaît en eux les descendants de ceux qui verséi^nt leur sang pour la vérité et pour la liberté.
J'avais tort, il faut l'avouer, et Bright aussi, et Gobden, et Burritl, et Bastial, et tous ceux qui ont aimé on qui aiment la paix et leur prochain par-dessus toutes choses. La charge en douze temps a quelquefois du bon, et la carabine Minié n'est pas inutile aux progrès de la raison el de la philosophie. Les écoles primaires^ les journaux, la vapeur et le télégrapiie électrique font d'excellente besogne; mais les coups de canon, pourvu
qu'on les distribue dans une sage mesure, font pénétrer les raisonnements les plus aigus dans la tôte des barbares. Voyez les Turcs, on leur.enseigne le français, l'anglais, Titalien, toutes les sciences, t^us les arts, toute la diplomatie de l'Europe, on leur fait place pa^rmi les , chrétiens; si quelque voisin leur cherche querelle, on lui donne des coups de bftton ; s'ils ont besoin d'argent, on leur prête des centaines de millions; on leur prodigue les bons conseils ; on leur offre des banques, des chemins de fer, dos bateaux à vap'eur; on leur fabrique (les journaux ; lord Palmerston déclare qu'aucun peuple n*a fait de plus grands progrés depuis trente ans, et la Chambre des communes fait semblant de le croire : qui ne penserait que ces braves gens vont écrire sur leur drapeau : Liberté, égalité, fraternité? Point du tout : mes drôles, profitant de ce que l'Europe pense à toute autre chose et regarde opérer' Garibaldi, égorgent, brûlent, pillent, tuent et violent tous les chrétiens et chrétiennes qui tombent entre leurs mains. < Nous sommes chez nous, disent-ils, et personne n'a droit d'intervenir. • Et ils allèguent Grotios et Puffendorf! et leurs scrupules diplomatiques, qu'on a eu la bonhomie de lever, ont retardé de dix jours le départ de nos soldats et coûteront peut-être la vie à vingt mille chré* tiens I Mes chers amis, avec des assassins, il n'est rien de tel que la baïonnette française, et vous en tâterez de cette baïonnette civilisatrice. La saignée est bonne au mois d'août.
Avant un mois, nos soldats tiendront garnison à Jérusalem. Remarquez-vous ce singulier hasard qui les conduit depuis dix ans dans toutes les capitales du monde ancien : Constantinople, Athènes, Romç^ Jérusalem?
Hasard ou providence?
Dans quelle bagarre n'avons-nous pas mis le holà depuis qu'gn a proclamé qu'on n'interviendrait nulle part et qu'on laisserait les rois et les peuples se boxer librement? Dés qu'un pauvre diable de souverain est menacé de rentrer dans la vie privée, c'est à nous qu'il vient demander aide et protection. Avant-hier, c'était le pape; hier, c'était le sultan; aujourd'hui, c'est le petit roi de Naples : qu'on nous aime ou qu'on nous haïsse, nous ouvrons les'bras à tout le monde. Il n'est pas jusqu'à l'iman de Mascate et au négus d'Abyssinie qui ne soient nos obligés. Espagne, Grèce, Italie, Belgique, Syrie, nous allons partout rétablir l'ordre, car nous sommes de fanatiques partisans de l'ordre, et notre armée est la gendarmerie du globe terrestre. Même en Algérie, qu'avons-nous fait, si ce n'est de mettre à la raison quelques milliers de bandits et d'ëcumeurs de mer? Et l'on nous accuse d'aimer les révolutions ! Quelle calomnie ! Grâce au ciel^ Louis XIY, Robespierre et Napoléon !•' nous ont appris à marcher au pas, en rang et en silence.
Samedi dernier, j'ai éprouvé une déception bien fâcheuse. Le télégraphe annonça que Garibaldi faisait
fosiller les Napolitains qui avaient l'impiété de lui tirer des coups de fusil. Bon, pensai-je, voilà un nouveau partisan de Tordre. Par malheur, le télégraphe avait menti, et Garibaldi demeure un simple mortel et le plus grand citoyen de l'Italie, comme auparavant.
Ce héros me platt, il faut que je l'avoue. Ses coups de sabre ne m'éblouissent pas; on trouverait dans notre armée mille sabreurs de sa force ; mais où trouverail-on une âme plus simple, plus naturelle, plus droite, et de plus Jacile composition? Suivez un peu son histoire depuis qu'il a débarqué en Sicile. Entré dans Païenne, on le fait ou il se fait dictateur; c'est tout un. Hais un dictateur a besoin de ministres ou de commis. Il assemble le peuple. — Qui voulez-vous pour ministre? dit-il. — Nous voulons Crispi. — Va pour Crispi. Et il installe Crispi. Quinze jours après, Crispi déplut aux Palermitains; il louchait d'un œil. Le peuple s'assemble et mande son dictateur. Garibaldi paraît au balcon. — A bas Crispi! dit le peuple, et vive Sirtori I — Va pour Sirtori, répond le dictateur en allumant son cigare. Et Sirtori prit la place de Crispi. Trois toujours après Sirtori ennuyait tout le monde. On s'aperçut qu'il était bossu et qu'il bégayait. — Par la Madone 1 crièrent tout d'une voix cent mille Palermitains, nous ne voulons ni bègue ni bossu. Donnez-nous Deprétis. — Ha foi 1 répondit le héros, si Deprétis vous plaît mieux, prenez-le vous-mêmes. Ce qui fut fait; et comme^ le lendemain, quelques mécontents s'assemblaient déjà sur
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la place, etreproohaiept à Deprétia son accent piémontais : *^ Eh I prenez qui voua voudrez, a'écria Gari* baldi, et ne me rompez paa davantage ia cervelle ! -* Là«des8U85 comme il était de fort mauvaise humeur et que sa dictature l'ennuyait, il parti pour Melazzo, et c'est ce pauvre Bosco qui a payé les frais de la guerre.
Aht le brave homme que ce bon dictateur I Quelle vocation pour le gouvernement parlementaire I Je ne connais en Europe que le roi des Belges qu'on puisse lui comparer; mais Léopold est le modèle du genre. Le 95 février 1848, trois ou quatre cents gamins criaient sous ses fenêtres : Vive la République I II descendit lui-même et leur ouvrit la porte, c Mes amis, dit-il, si je vous ennuie, je vais partir ; mais laissez-mol le temps de faire ma malle, i Ce discours, qui n'est pas d'un César ou d'un Alexandre, fit le plus bel effet du monde. Comme il ne craignait pas de s'en aller, on le supplia de rester. Garlbaldi est tout pareil.
Oui, ce serait un excellent président de république, et pour moi, je lui donne ma voix quand il aura conquis Naples. La république de Parthénope t est^il non de plus poétique ? Par là, on évitera tous les congrès et tous les protocoles. Mais cette solution est trop simple et trop naturelle; les hommes d'État n'auraient pas l'occasion de déployer leur génie, et les peuples euxmêmes, qui aiment les feux d'artifice, ne seraient peutêtre pas contents.
Au reste, ne nous inquiétons pas trop du sort des
Napolitains; Garibaldi a rœil sur eux, et Alexandre Dumas nous garantit qu'avant un mois ils seront logés tous deux, le poëte et le héros, dans le palais des Bourbons de Naples. Croyons-en ce prophète et revenons, s'il vous platt, à nos propres affaires.
Vendredi dernier, H. About a demandé la liberté de la presse. Ses raisons sont un peu singulières.
Premièrement, dit-il, cette liberté est trës«agréable aux gens de plume, car la multitude de vérités, vraie$ au fausses^ que la loi interdit de publier^ leur procure au creux de la main des démangeaisons intolérables i
Secondement, Abd-^el-Kader défend les chrétiens en Syrie;
Troisièmement^ l'empereur a donné une amnistie Tan dernier i
Quatrièmement, les ouvriers, les paysans et les soldats, qui forment le» dix-neuf vingtièmes de la nation, ne se soucient nullement de ladite liberté;
Cinquièmement, c la minorité lettrée, > ou si vous voulez la bourgeoisie, aime que la presse soit libre et qu'on critique le gouvernement;
Sixièmement, les amis du gouvernement ayant pour eux la, police et la justice^ n'osent pas répliquer k ses ennemis, qui ne peuvent pas combattre à forces égales |
Septièmement, c'est la liberté de la presse qui forme les bons ministres* Uns de liberté, partant plus de mi-» nisires. Ablata causa, dit saint Thomas^ tollitur effectue^
Tout cela est fort bien dit, car M. About est un tout autre écrivain que M. Granier de Cassagnac, et ce n'est pas lui qu'on surprendra parlant le patois du Gers ; mais pour laisser de côté la première raison, qui toacliera médiocrement le sénat et l'empereur, c'est-àdire les démangeaisons des gens de lettres, la seconde, la troisième et la sixième qui sont encore moins décisives, la septième qui ne vaut rien, puisque Colbert et Sully n'ont pas eu besoin de la liberté de la presse; et pour nou»borner à la quatrième et à la cinquième, quelle conclusion pourra- t-on en tirer, je vous prie? Quoi! le peuple ne se soucie pas de cette liberté, dites-vous, et c'est pour cela qu'il faut la lui donner I Au contraire, les bourgeois s'en soucient, et ils aiment à critiquer le gouvernement, et vous voulez qu'on les laisse faire!
Franchement, si M. About, dont je connais d'ailleurs la sincérité, et qui est plus intéressé que personne à la suppression des entraves de la presse, voulait défendre le décret qu'il attaque, emploierait-il d'autres arguments?
La question me semble mal posée. La presse en soi n'est ni amie ni ennemie du gouvernement; elle est amie de la liberté, et quiconque l'aura donnée sera le bienvenu. J'en dirai autant de toule la nation, lettrée ou illettrée. Quelques habiles gens affectent de dire, et une multitude d'idiots répètent ^ue tout barbouilleur de papier veut devenir ministre : là-dessus, l'on se récrie sur l'ambition des gens de lettres. D'abord, il est
assez plaisant qu'un épicier, ou un banquier, ou un bottier, ou, ce qui est plus fort et plus fréquent, un simple rentier puisse devenir ministre sans que per* sonne en soit élonné^ et qu'on crie si fort contre un journaliste parvenu par hasard au ministère. Quelle que soit la hauteur ou l'étendue des vues de l'épicier sur la fabrication des chandelles, ou de l'agent de change sur les primes et les reports, ou du bottier sur la coupe des bottes, ou du rentier sur l'art de ne rien faire, le journaliste ne doit pas désespérer d'y atteindre. De plus, la nation s'inquiète très-peu qu'un tel désire ou non être ministre; mais la nation veut qu'on n'augmente pas l'impôt parce qu'elle aime la vie à bon marché; la nation veut qu'on l'instruise, parce que l'ignorance et la barbarie vont toujours de pair, et qu'il est honteux que, dans la patrie de Victor Hugo, de Proudhon, de Geoffroy Saint-Hilaire, cinq cents conscrits sur mille ne sachent pas lire couramment la lettre moulée ; la nation veut la paix, parce que la guerre coûte cher, rapporte peu, et que le sang de nos soldats est trop précieux pour qu'on le prodigue au hasard ; la nation veut toutes ces choses et beaucoup d'autres encore, et elle veut avoir la permission de faire connaître ses vœux, et voilà justement à quoi sert la liberté de la presse. Quant au fabricant de chandelles, à Tébénisle et au journaliste, elle s'en soucie comme une oie d'un chapeau Gibus. La liberté de la presse n'est pas bonne
seulement pour les gens de plume, mais pour tout le
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ffiôndô, même pour ceux qui la dédaignent le pins. Ce n*est pas nous qui creusons le précipice, mais nons portons la lanterne à la lueur de laquelle on le ^oit et on révlte.
L'Kurope actuelle ressemble k une grande et tumultueuse basse-cour. L'oie dispute sa pâtée au canard qui donne des coups de bec au dindon, qui glousse en regardant le coq avec fierté; mais quoique chacune de ces nobles volailles soit prête à dévorer ses sœurs, elles se serrent les unes contre les autres et poussent des cris de frayeur.
Pendant ce temps, les diplomates se frottent les mains comme les marchands de parapluies quand vient l'orage. Massacres, batailles, annexions projetées, annexions essayées, annexions terminées, ils ont la matière de plus de vingt mille protocoles, ultimatums et ttllimatîssimums. C'est du pain sur la planche. Songez qu'on n^a pas encore ratifié l'annexion si simple et si naturelle de la Savoie, que l'Autriche s'abstient, que la Prusse n'est pas contente, que l'Angleterre est de mauvaise humeur, et que la Suisse, enrouée à force de
D*âEUHE EN HEURE. IH
crier, gfTogné dneore. Juge^ si la cotiqtiète de l'Italie par leê Ilaliens fera verser des flots d'encre.
Et ce n'est rien que l'Italie si l'on pense h TOrient, car au moins Tllalie sait ce qu'elle veut; mais demandez aux Syriens ce qui leur plaît. Le Druse répondra qu'il ne veut pas être Maronite, et le Maronite qu'il a horreur d'être Druse; l'Arabe exècre le Turc qui méprise l'Arabe ; le Grec uni se voile la face pour ne pas voir le Grec dissident^ et tous deux tournent le dos au protestant, qui fait fi de Tarménien, qui crache sur le juif. L'homme qui peut combiner ensemble et faire vivre en paix tant de races ennemies, ne se trouvera pas aisément.
On Ta trouvé cependant, — une seule fois, — et il y a trente ans : c'était Méhëmêt-Ali. Ce coquin d'Alba-> nais, compatriote d'Alexandre et de Scanderberg/qui se fit la réputation d'un grand homme à force de mentir, de voler et d'assassiner, ne s'amusa point à dévaster la Syrie à la façon des Turcs. Comme il voulait garder la proie pour lui seul, il eut soin d'écarter à coups de fusil tous les pillards et bandits subalternes. Il'aimait ses sujets comme un boucher aime ses moutons; mais il les protégeait contre les loups, je veux dire contre les beys, les agas et les ca'imacams. Ce n'était pas un philanthrope, mais un sage propriétaire et un administrateur habile. Quoiqu'il eût fait empaler bien des gens^ le peuple ne se plaignait pas, et c'est l'essentiel.
us D'HEURE EN HEURE.
Par malheur, les diplomates, qu'on n'avait pas consultés, voulurent se mêler de l'affaire. Palmerston, Nesselrode, Metternich et deux ou trois auti-es catarrheux s'avisèrent que l'Albanais n'était pas un souverain légitime; scrupule louable. On chercha querelle à ce pauvre diable, on le batlit, on le renvoya dans son Egypte, on rendit la Syrie au magnanime sultan, c'est-à-dire aux pachas, aux agas, aux caïmacams et à toute la canaille turque qui fondit sur les malheureux Syriens comme une troupe de sauterelles sur un champ de blé.
Les catarrheux proclamèrent que l'empire turc est l'arche sainte où nul ne peut porter la main sans sacrilège; et cette ànerie diplomatique serait encore un dogme, si les cris de vingt mille chrétiens qu'on égorge n'avaient troublé le sommeil de l'Europe.
Hais les diplomates n'en démordent pas. Grecs, Maronites, Anglais, Français, Allemands, Italiens, négociants, moines, consuls, tous demandent vengeance contre les Turcs; tous les peuples, tous les jouraaux sont unanimes; le seul Palmerston ne veut pas avoir torL Sa Seigneurie ne peut s'être trompée.
Ecoutez-le parler : les Turcs sont les plus honnêtes gens du monde, et leurs pachas des Vincent de Paul méconnus. Il n'est pas jusqu'aux Druses qui ne soient victimes de la calomnie, et je crois bien qu'en effet les Maronites auraient payé les frais du procès, si Fuad- Pacha n'avait entrevu à l'horizon ce drapeau tricolore
qui est l'espoir de tous les opprimés ; mais le sabre de nos soldats coupera le nœud que veulent embrouiller les diplomates.
Sabre merveilleux, sabre divin, sabre providentiel, panacée universelle, baume de fier- à-bras qui guérit toutes les blessures, sabre généreux, sabre désintéressé, sabre invincible, sabre sans pareil, sabre lumineux, sabre étincelant, étoile du matin, providence des affligés, sabre effrayant, sabre consolateur, sabre que forgea la Révolution, sabre que rien n'ébréche, sabre de Jemmapes et de Solferino, sabre qu'invoquent les Italiens et qui perce les Croates, réjouis-toi : l'Europe commence à t'élever un autel, et l'Italie apporte la première pierre. Elle attend de toi son salut. C'est trop à mon avis.
J'aime beaucoup l'Italie
Salve magna parens frugum.
Saltttl mère des oranges et du macaroni! salut, mère de Virgile, du Dante et de TArioste I mère de Raphaël et de Michel Ange ! marraine du Poussin et de Claude Lorrain, nous te devons beaucoup, mais nous t'avons beaucoup donné. De très-braves gens nous disent tous les jours : Pourquoi s'arrêter en chemin? De Montebello à Palestre, de Palestre à Magenta, de Magenta à Melegnano, de Melegnano à Solferino, la route est si belle. Pourquoi faire halte à Yillafranca? Venise était si près! Garibaldi vous appelle : encore un effort, et Tltalie sera libre.
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Cbers amU« Venise est bien pr^, et Venise e^t une noble Tille, et Tarmée française est une noble armée que votre confiance honore; mais vous oubliez trop la belle maxime : Aide^toù l^ ciel Vaidei^a. Vous avez de l'argent, vous avez des armes, vous avez la sympathie de toute TEurope, vous êtes vingt-sii^ millions d'hommes, vous combattez chez vous et pour vous : que vous faut-il de plus? Laissez là tous les discours et prenezmoi de bons fusils bien lourds, et apprenesç-moi Tëcoie do peloton, Técole de bataillon, ou plus sijnplement la charge en douze temps et Tescrime à la baïonnette; ayez une ferme résolution de vaincre ou de mourir; abordez-moi les Croates sans regarder derrière vous, ei vous m'en direz des nouvelles. La méthode est con- 1 nue, c'est celle de nos volontaires de'92. j
Ne dites pas que les officiers vous manquent. Les meilleurs généraux se font ayec des sergents et des sous-lieutenants. Hoche était un sergent; Marceau, un sergent; Kléber, un sergent; Augereau, Ney, Soult, ! Massëna, tous sergents; Bonaparte seul était Foa«>-lieutenant; aussi le fit-on empereur,
Et , après tout, est-il si nécessaire d'avoir de bons généraux et des tacticiens renommés? Les gens du métier eux-mômes ne savent plus qu'en penser. Est-il un champ de bataille plus connu que celui de Castiglione? Depuis quarante ans l'état-major autrichien étudiait les moindres replis du terrain et répétait la bataille de 1796. Ici était l'infanterie, plus loin lacaya-
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lerie» ^ur Je front était rarlilleria. C'est Ih qu'Angareau gravit les hauteurs, c'est ici que Wunnser se fit battre; mais s'il avait pris Augereau en flanc, les Français, battus, auraient repassé la Chieso, et TAdda, et le Te»* :>in et les Alpes, Donc, à l'avenir, quand les Français reviendront^ on les prendra en flanc, et on les bouscur lera de la bonne façon. Et mon élat^major de se frotter les mains et de rire en attendant les Français, < Oui) (lisaient-ils, nous avons reculé à Magenta, mais c'est pour vous attirer dans le piège. Nous vous attendons sur les hauteurs de Castiglione. j 0 naib enfants de la vieille Allemagne I ô métaphysiciens superbes I ù disciples de Fichte et de Hegel, qui croyez qu'on vient a bout de tout avec des figures géométriques, qu'avezvous pensé le soir de la bataille de Solferino, quand TOUS reprîtes au pas accéléré le chemin de Vérone? Avez-vous compris le néant des abstractions géométriques et de la tactique militaire, et de toutes les régies inventées par Folard et Jomini? Avez-vous sdnti qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime^ et que le soldat qui veut fermement vaincre W peut pas être vaincu?
Souvenez- vous, Italiens, souvenez-vous d'un esclavage de quarante-cinq ans; souvenez- vous des martyrs du Spielberg; souvenez- vous du sac de Brescia et de Yicence, du bombardement de Venise, des fusillades de Bologne, des bastonnades de Milan ; souveneZ'Vons de la proscription et de l'exil de vos meilleurs citoyens,
et allez avec tous ces souvenirs au-deyant des Croates, et si du premier élan tous ne les jetez pas dans l'Adriatique, Italiens, mes amis, mes frères, on pourra vanter votre esprit, votre poésie, voire imagination, votre patience et votre douceur; mais pour votre courage, il faut y renoncer.
La tâche de la France est terminée , Dieu merci ! Jf ous avons d'autres affaires. Sans reproche, nous avons dépensé pour vous. Tan dernier, près de quatre cents millions, et, ce qui est mille fois plus précieux, quarante mille de nos plus braves soldats ; que l'Angleterre, si prodigue de vœux et de conseils, vous offre une pareille somme et une pareille armée, et vous serez bien près de la délivrance. Que Garibaldi s'adresse à son ami Parker ou à son autre ami John Russell. Sans être sorcier, je crois deviner d'avance la réponse du noble lord.
D'abord, il exprimera la plus vive sympathie pour cette glorieuse entreprise et pour le héros de l'Italie, et s'il peut lui être utile en quelque chose, soit par ses notes, soit par ses mémorandums, soit par ses discours à la Chambre des communes, il offrira volontiers ses services, car le lord John, cadet de l'illustre famille des Russell, n'est pas avare de son encre ou de ses harangues. Mais si Garibaldi insiste et demande de l'argent et des hommes, ledit John ne se gênera pas pour répondre que Tannée a été mauvaise, que la récolte n'est pas bonne, que le blé coûte cher, que l'Autriche est on
gouyernement légitime, que les traités de 1815 sont tout à fait inviolables, qu'une révolution n'est pardonnable qu'à la condition d'élfe triomphante, que la liberté de l'Italie ne vaut ni le sang d'un Anglais ni une livre sterling; et, — subsidiairement, — il offrira volontiers à son ami le conseil d'aller se promener.
Je vois d'ici la scène comme si j'y assistais.
John Russeli a-t-il tort ou raison? Je ne sais. Nos amis les Anglais se croient toujours ou feignent de se croire menacés de tels dangers, qu'on leur pardonne aisément de ne vouloir distraire de leur île ni un vaisseau, ni un canon, ni un milicien. Ils ne sont pas encore remis de l'horrible frayeur que leur fit Wellington en 1847. Jusque-là trois royaumes avaient vécu dans une paix profonde. Tout à coup, ce vieux brave, qui radotait souvent, mais avec gravité, suivant la mode anglaise, s'avisa de déclarer que l'Angleten^e était en danger. Toutes les oies des Iles Britanniques répétèrent le cri d'alarme, et sir Charles Napier, qui n'est pas une oie, mais un bon gros marin, bien bourré de roastbeef et de pudding, bien saturé d'ale et de brandy, s'écria que la flotte anglaise était de moitié moins nombreuse que la nôtre, ce qui fit trembler tous les vrais patriotes et les bons citoyens.
Depuis ce temps, l'Angleterre a prodigué les millions et les milliards. Flotte de la Manche, flotte de l'Océan, flotte de la Méditerranée, flotte de l'Inde, flotte des ntiers du Sud, flotte de réserve, rien ne peut la ras-
aurcr. A ses re^parU de bojs, ell^ ajoute de^ remparts de terre, et la seule année i860 lui coilte 43 millions sterling, c'esl-^-dire 1 milliard 50 millions de francs. Et nou^ sommi9s en paixl Jugez de ce que coûterait la g^^rre.
Ce chiffre effrayant m'a donné quelque pnyie do connaître noire propre budget;. Âpres tout, ja suis un contribuable, et rien de ce qui intéresse les contribuables ne peut m'étre étranger.
Porno suiDi et nihil bumani «i me alienum puto.
J'ai ouvert V Annuaire international du crédit public de notre ami et collaborateur, Af . Horn, et j'y ai vu de belles choses I
Or» écoutez, vous qui voulez 'entendre, contribuables, mes frères, et instruisez-vous, vous qui payez Timpôt.
Nous devons donner cette année dix-huit cent vingtcinq millions huit cent cinquante-quatre mille trois ç§nt soixante-dix -neuf francs : c*est une jolie sonjme. Il est vrai qu'il faut en extraire la petite somme de /roi> cent seize millions^ rente de la dette publique qui était de 40 millions en 1800, de 63 millions en 1814, de 202 millions en 1830, de 244 millions en 1848, de 239 millions en 1852, et qui est aujourd'hui de 316 millions.
Cette petite extractioi) faite (non sans douleur pour
le pauyr^ coptriJbuabla; mw il fitul payer s^ daltes), il reste au gouvernement quinze cent neufmillionf ay^c lesquels il doit payer nos magistrats, no$ curés, nos seigneurs les ëréques, no^ préfets ^i nos sous^préfel«, nos instituteur^ (hélas I pauvres gans^ leur part n'M pas grosse!), nos douaniers, nos percepteur^, nos gendarmes, nos ministres, nos ambassadeurs, nos soldats el nos matelots. Ces deux derniers articles sont : l'un de trois cent trente-six fnillions et Tautre de cent vingttrois. Moyennant quoi il nous tient quittes de tout et nous fait espérer une pe|ita économie d'un million; mais ne nous flattons pas; il y a tant de dépenses imprévues I Si j'avais vingt-cinq mille francs de rente hypothéqués sur ce million, je m'en déferais volontiers pour vingtrcinq centimes.
Je ne sais, mes trés-ehers frères en contributions (i}r re(^les et indirectes, ce que vous pense» 43 00 chi^fN» ; mais ppiir moi, je vous le jure, je n'ai pas envie de rire : Dix^huit cent vingt-cinq milliom f Hiar, un braye homme m'assura que plus un peuple e$t dvilisé, plus il paye : peut-ôfre avait-il raison; niais 4U nom du ciel, prenons garde de nous civiliser davantage.
Au reste. Usez le livre de M. Horn. Je ne cannais pas de lecture plus instructive et qui snggér^ plus de vkr flei^ions de toute espèce* Pes chjflFps bian groupés valent mieux que tous les discours de Cioèron.
Et'ma^iQbBuant, voulezrvous savoir ce que je pense de^ préparatifs de gnerre qu'on fait d« tx)us l^s cAlés «t
de toutes les Kriesbereitschaft dont on nous étourdit les oreilles? Je yais vous le dire en deux mots.
Si ceux qui tiennent les cordons de la bourse avaient soin de ne les relâcher qu'à bon escient, nous serions assurés d'une paix éternelle. Avis à toutes les nations de FEurope, la France exceptée, dont je ne yeux rien dire, de peur de mal parler.
En ces jours-là, le pays des Médes était plein de trouble et de confusion. Les troupeaux étaient sans bergers; les femmes étaient sans maris, et les enfants étaient sans pères. La nuit, chacun dormait la main sur sa lance ; Ahrimane avait soufflé sur ce peuple l'esprit de discorde, de pillage et de meurtre.
Or, au pied du mont Elvend, non loin de la mer Caspienne, vivait un sage et beau vieillard à la barbe bouclée, le noble Déjocës. C'était un puissant seigneur, plein de force et d'équité, qui se faisait respecter dans la débâcle universelle. Soumis aux préceptes de Djemschid, il rendait la justice à ses voisins et pendait sans miséricorde tous les brigands qui tombaient entre ses mains. Aussi était-il vénéré à dix lieues à la ronde. Un
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soir, les députés des Mèdes vinrent lui offrir la couronne. Le bonhomme était assis devant sa porle et regardait le soleil couchant dont les derniers rayons éclairaient la vallée du Tigre, c Béni soit Oromaze, dit-il, qui m'envoie des hôtes à l'heure du souper! » On soupa de bon appétit, et les députés s'acquittèrent de leur mission; de quoi Déjocés, très-flatté, se hâta d'entrer en fonctions et fut un roi modèle, car il n'ouvrait la bouche que pour dire : c Empalez-moi cet homme, tordez-moi le cou à ce drôle, cousez-moi dans un sac et jetez à l'eau ce chenapan, etc., etc. » Il fit bâtir une ville, Ecbatane aux sept enceintes, et dans cette Tille une citadelle, et dans celte citadelle un palais, et il devint l'oint du Seigneur, et il fit venir les plus belles femmes de l'Asie pour le désennuyer, et des musiciens pour amuser ces femmes, et des eunuques pour les garder^ et des soldats pour faire respecter sa .personne sacrée, et des espions pour surveiller les mécontents, et des magistrats pour les juger, et des bourreaux pour exécuter leurs sentences, et des mages pour les damner, et enfin il créa un gouvernement complet, et il fut très-populaire, car le peuple mëde était depuis longtemps ennuyé de sa liberté et ne savait qu'en faire; et les hommes d'ordre, c'est-à-dire les peureux, qui partout font la majorité, donnèrent volontiers la moitié de leurs biens pour jouir en paix de l'autre moitié, et s'accoutumèrent très-vite aux coups de bâton, qui n'ont jamais déplu qu'aux gens turbulents et mal intentionnés.
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te saYdjit Ctésias, k qui nous devons ce récit, fait à cp propos un^ réflexion assez sage : c L'histoire, dit-il, se diyise en Irois périodes : dans )a première, le roi est fait pour son peuple; dans la seconde, h peuple est fait pour son roi; quant ^ 1^ troisième, celle où le peuple et le roi seront faits Tun pour TautrCj nous Tat- Rendons avec impatience et curiosité. >
Si le bon Ciésias vivait parmi nous, sa curiosité serait satisfaite; i) jouirait avec toute rE;urope de la vue 4'an peuple et d'un roi qui sont vraiment faits l'un pour l'autre : c'est le roi et le peuple de Naples. tô roi aimis Tordre, et le peuple hait le désordre; le roi n'aime pas la bataille et le peuple a peur des coups; le roi n'aime pas le peuple et le peuple n'aima pas le roi; Je roi prie ses officiers d'aller se battre -^ sans lui — pour lui g[arder son royaume, et ses o0iciers le prient de s'en aller en paix pour conserver leurs grades. Des àeu% côtés courage égal, franchise égale, dévouement égal> et Ton ne sait à qui resterait la palme, si Garib^ldi n'était là pour trancher la difliculté.
Bon Garibaldi I le voilà décidément parmi les dieux pu les enfants des dieux. Ce n'est pas saqs peine, Combien de métiers n'a-t-il pas faits avant de f^ire celui de héros I Conspirateur à Gènes en 1834, réfugié en France, vice-amiral du bey de Tunis, amiral et général de cavalerie au service de Montevideo, chef de partisaps dans la première guerre d'iulie, tribun légionnaire an $iége de {lome, fabricant de cliandelles i
D'HEURK EN HEUHR. m
NûWi'York, wrin au Chili, général en chef au Pérou, capilaiue de bateau k vapeur à Gênes» jardinier daa3 rile de Gaprera, tirailleur à Varèse et à Gôme, général des Homagnok, tantôt favorisé de la fortune, (antôt disgracié, tantôt poursuivi par les gendarmes sardes, tantôt serré dans les ))ras de Yictor^Ëmmanuel, et lui donnant le plus beau royaume qu'il y ait au monde après celui du ciel (l'empire français nop compris), il 69t entin sorti du pair et de la troupe des avei^turier^ illu^* très pour entrer dans celle des graods bommes et d^s chefs de nations libres. Aujourd'hui, c'est ua Washington, il envoie des ambassadeurs aux rpis, il fait des ejfir rôlements^ il achète des canons, il signe des décrets, i| perçoit l'impôt, et il emprunte, — ce qui est, je crois, le principal attribut et privilège de la souveraineté ; il fait mettre sur ses n^onnaies la face auguste de Victor^ Emmanuel, roi d'Italie, et s'il lui plaisait de gratter cette empreinte et de substituer son profil h celui du roi, les graveura neferaient pas d'objection, pi le peuple italien, ni peuttètre l'Europe, qui en a bien vu d'autres depuis un demi-^siëclo.
Maintenant le plus facile est fait. L'Italie est libre, ou peu s'en faut, q^v Rome et Venise ne comptent pas. Il s'agit de partager le butin, je veux dire la gloire, et de tous côtés les libérateurs se lèvent. -^ Moi, dit Cavour, j'étais à Plombières, f- Et moi, dit Mazzini, j'étais ^ J^ondres, et ^ Home, et h Gépes, et partout oit l'on a conspiré. J'ai été fusillé en eflSgie par tous les tyranad^
m D'HEURE EN HEURE,
ritalie, j'ai écrit plus de lettres et fait plus de discours que Cavour n'a de cheveux sur la tête. — Et moi, réplique Cavour, j'ai bouché tous les trous qu'avait fait ce brouillon; sa folie avait tout gâté, ma sagesse a tout réparé. — Et moi, répond Mazzini, j'ai empêché Metlerdich de dormir, j'ai été le cauchemar de Schwartzemberg, j'ai fait trember Radelzky, j*ai fondé la république romaine, j'ai organisé des milliers de sociétés secrètes et de clubs, j'ai contracté, moi pauvre et proscrit, des emprunts publics, et des banquiers m'ont prêté de l'argent; oui, des banquiers ont eu foi en moi et en la révolution; j'ai envoyé Ramorino en Piémont et Pisacane à Naples; je suis historien, je suis pamphlétaire, je suis orateur, je suis conspirateur,' je suis homme d'État, je suis prophète, je serais philosophe, si je n'étais pontife, et j'étais condamné à mort à l'âge où ce Cavour qui se pare aujourd'hui de mes plus belles plumes n'était qu'un vil malthusien.
Connaissez-vous la célèbre théorie des antinomies? En toute chose il y a thèse, antithèse et synthèse. Exemple: le blanc, c'est la thèse; le noir, c'est l'antithèse; le gris, c'est la synthèse, qui est comme un pont jeté sur la thèse et l'antithèse, c'est-à-dire sur le blanc et le noir.
Or, dans la querelle de Cavour et de Mazzini, si Cavour est la thèse, Mazzini est l'antithèse. Dites-moi, s'il vous platt, qui sera la synthèse. Eh ! parbleu, c'est Garibaldi.
Autre exemple : mais, cette fois, Garibaldi change de rôle. Si Lamoriciëre est la thèse, Garibaldi sera l'antithèse. Qui sera la synthèse? Je tremble que ce ne soit Tannée française : événement fâcheux pour la thèse, Tantilhëse et même pour la pauvre synthèse, qui aimerait mieux garder Tanne au pied et les mains dans ses poches.
Il est certain qu'il y aura lutte entre la thèse et Tanti thèse. Qui des deux vaincra? Je ne sais. Je vois bien que Garibaldi a battu Lanza, Letizia et Bosco; je sais bien qu'en 1849 il a passé au travers des Autrichiens comme le vent dans les feuilles des arbres, sans qu'on pût Tarrêter ni le saisir; je sais qu'en 1859 les malheureux Croates s'essoufflaient à courir sur sa trace dans la Yalteline; Je sais qu'il a sous ses ordres l'élite des soldats de l'Italie, et que les amis de la liberté ne peuvent pas être vaincus : mais Lamoriciëre est un rude gaillard, et quand ces deux taureaux se heurteront front à front dans les Marches ou dans le^ Romagnes. l'Europe fera silence pour les regarder, car elle n'aura pas vu de longtemps un plus beau spectacle. Heureusement, le parlement anglais est en vacances, tous les lords et tous les députés des communes promènent sur le continent leurs longues jambes, leurs favoris roux^ leurs parapluies, leur spleen et leurs femmes aux os pointus; le prince régent de Prusse a fini de dîner confidentiellement avec l'empereur d'Autriche, et le roi de Wurteml)erg avec le roi de Saxe ; de tous côtés, les
i%B O'BEURB EN HEURE,
diplomates se serrent la main en cUgnaut de l'œil, marque assurée qu*iU s'entendent; le roi des Belges va jouer du violon à Cobourg avec le prince Albert, ce qui ne saurait manquer d'entretenir la bonne harmonie j M, dePersigny est content, M. de LarochejacquQlein est content» M. le maréchal Niel est tout à fait à son aise; tout nous sourit, tout nous invite à cette contempi#Uon bienheureuse qui est le privilège des philosophes, Asseyons-nous donc aux premières places et regardons, avec Timpassibilité des dieux immortels, ce grand due] de la Thèse et de l'Antithèse, de la Papauté et de la Révolution, de Lamoricière et deGaribaldi.
Je voudrais garder cette impassibilité, mais je ne puis. Entre rilalie, qui veut être libre, cl Lamoricièrequi ne veut pas qu'elle le soit, je devrais applaudir aux victoires de l'Italie : eh bien, je sens en moi quelque chose qui se révolte, Non, le vieil Africain, Je vainqueur d'Abd-el-Kader, le glorieux soldat de la France ne doit pas périr ; s'il périssait, la France, qui le blâme, serait frappée au cœur, et la victoire serait plus funeste aux Italiens qu'une défaite. Rome est ennuyée d'Antonelli ; eh I qu'elle attende I C'est maintenant le tour de Venise, et les deux cent mille Autrichiens du quadrilatère sont d'une assez difficile digestion pour que Garibaldi n'essaye pas de s'étrangler en avalant Lamoricière par-dessus le marché. D'ailleurs, Tannée française est à Rome et doit défendre Rome ; mais de même qu'une Française ne ya pas sans sa crinoline, ni une
D'HEURE EN HBURK. 197
ËspafQola 0(11)6 son éventail, Roma ne va pas $^m «a banlieue. Or qui peut dire jusqu*oii va celte banlieue? Celle de Paris s'étend à plui de (rente lieuea. Mettons un rayon de di]^ lieues pour celle de Rome. Ganbaldi est-il bien s4r de s*arréler juste k l'extrémité de ce ' rayon? Et si par hasard il viole la consigne et qu'il arrive un accident, quelle joie ne sera-ce pas pour Giacomo Antonelli et pour M^ de Recbberg, et quel deuil pour tous les amis de la liberté?
Patience, patience, Italiens I tout vient à point h qui sail attendre. J.aissez-nous seulement mettre garnison à Jérusalem et préparer le logement du Saint*Père, car il n'est pas juste de lui ôter son palais et de ne lui rien olTrir en échange, Quand nos soldats auront fait place nette autour du saint sépulcre, le serviteur des serviteurs de Qieu ne refusera pas de s'embarquer et de vous laisser votre capitale; et s'il refuse, et si Lamoricjëre tire son sabre^ eh bien, faites alors, mes cbers amis, ça que Dieu vous inspirera. Après tout, charbonnier est niattre chez lui.
Au reste, avant peu d'années, Rome sera, sans bataille, aussi libre que Londres ou Bruxelles. Un Américain vient de résoudre la problème de la direction des aérostats. Cet Américain prétend qu'à une certaine hauteur le vent souffle toujours de Touesl h l'est. D'où il suit que les courants vont porter sa nacelle tout droit de New-York au Havre. C'est l'affaire d'une demi-journée. Mais, direz-vQus, comment ferait-il pour rantrçr
dans son pays? Rien n'est plus simple, il s'enlëyera dans les Champs-Elysées, passera au-dessus de Paris. de Strasbourg, de Munich, jettera un regard dédaigneux sur Moscou et sur les tours du Kremlin, crachera en passant sur les monts Ourals et sur Astrakhan, admirera la mer Caspienne qui a la forme d'un sabot et la mer d'Aral qui n'a aucune forme, prendra une poignée de neige sur le sommet des monts Altaï, laissera la Mongolie à gauche et la Chine à droite, verra le lils du Ciel et le cousin germain de la Lune se faire la barba dans son palais de porcelaine, passera au-dessus du Japon, effleurera comme une hirondelle la surface du grand Océan, la Californie et les Montagnes Rocheuses, et mettra pied à terre à New- York le soir du second jour, à l'heure du dîner. Voilà un révolutionnaire plus dangereux que Garibaldi ou Mazxini. Quel gendarme pourra saisir ce messager de paix et de liberté? Quelle police pourra le surveiller et le surprendre? A quoi serviront alors les canons Armstrong et les carabines Minië? A quoi les vaisseaux de ligne et les frégates blindées? A quoi les forteresses et les cavaliers? Toute la terre sera la patrie commune de tous les hommes, et alors sera peut-être vérifié le mot que dit Satan à la première femme : < Et vous serez comme des dieux. • Et ce jour-là il y aura joie et liesse, noces et festins, concorde et harmonie, paix et travail et bienêtre, et la misère sera abolie, et l'on s'étonnera de l'avoir supportée si longtemps, et la science croissant tou-
jours, et avec la science la justice, les angoisses de la mort seront supprimées, et la mort môme ne sera plus, — ce qu'elle devrait être dès aujourd'hui, — qu'une porte ouverte sur un monde meilleur, plus complet et plus beau, et nous entrerons à pleines voiles dans l'immortalité.
Encore un roi à la mer! Pauvre jeune homme, à peine avait-il eu le temps d'apprendre son métier, de recevoir des ambassadeurs, de passer des revues, défaire des révérences, de réciter des compliments, de mettre au cachot quelques centaines de bourgeois et de bombarder sa capitale, lorsqu'on l'a forcé de partir. Je le plains : quel métier va-t-il faire maintenant! Un menuisier peut devenir roi et ne pas faire honte à ses nouveaux confrères: mais un roi, né roi, ne devient pas menuisier en un jour, ni cordonnier, ni jardinier, ni tailleur. Tout au plus pourrait-il donner des leçons de danse et de maintien. J'espère que le dernier roi de Naples ne sera pas réduit à cette extrémité, et qu'il aura su placer à temps quelques millions de ducats chez les juifs de Vienne et de Francfort.
m d'Heure en ffËUfiE.
Après lont, sauf la rue de Naples et du Vésuve, qae pourtail-il regretler? Ses soldats? Son ami rAutrichien loi en montrera d'aussi jolis et en bien plus grand nombre. Ses douaniers? Dien merci, nous en aronsde reste, et M. Michel Chevalier lui offrirait de grand cœur la moitié des nôtres. Son clergé, sa noblesse et son peuple, qui Font regardé s'embarquer avec tant de tranquillité? ou peut-être son ami Liborio Romane, ce vertueux patriote qui a si généreusement fait à l'Italie le sacrifice de son honneur en tendant une main à François II et l'autre à Garibaldi. Franchement, je le trouve très-heureux dans son malheur. Il est jeune, il est robuste, il a une jolieïemme qu'il aime très-raisonnablement; il est encore très-riche; il a fait quelques sottises, mais il n'a assassiné personne. Il a un caractère assez doux, un esprit médiocre, nulle passion violente; il est très-dévot envers la sainte Vierge et les saints. Trouvez-moi beaucoup de gens en Europe qui soient aussi favorisés du ciel.
Vous souvenez- vous des conseils qu'on lui donnait depuis trois mois? f Tire l'épée, disait l'un, et tu auras la tête coupée comme Charles I«'. — Fais des concessions, répliquait l'autre, et tu seras guillotiné comme Louis XVI. — Ni guerre civile, ni concession, criait le troisième, et tu seras mis à la porte comme Jacques II. • Et tous ces politiques élevaient la voix en même temps et vantaient leur panacée universelle, si bien que le pauvre garçon , voulant suivre tous ces
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conseils a là fois et ne déplaire â personne, avait perdu la tête, et que Garibaldi e$t entré dans Naples comme dans un moulin.
Vous connaissez la formule : t Durand est nommé préfet en remplacement de Bernard,, appelé à d'autres fonctions, • ce qui veut dire que le pauvre Bernard est désoimais soulagé de toute inquiétude administrative, et qu'il n'a plus à veiller sur le bonheur de ses subordonnés. François II est à peu prés dans la même position : il ne lui reste plus qu'à planter des choux, comme Dioctétien, sur le bord du Xenil. Là, s'il a quelque grain de philosophie, il aura bientôt oublié à Tombre des orangers de Grenade ses amis et ses enne- ' mis : Bosco, qui Ta si bien servi, et Nunziante, qui l'a trahi si h propos; Filangierl, que son père avait fait prince, et Ischitella, qu'il avait fait ministre de la guerre, et ma foi, s'il est bien sage, bien doux, bien patient^ je ne réponds pas qu'avant dix ans ses anciens sujets ne se repentent de l'avoir mis dehors, et qu'on ne le restaure dans tous ses titres, droits et privilèges. En ce temps-là, le roi galant-homme sera peut-être un tyran abominable et exilé, car les rois constitutionnels sont aussi sujets à quitter la place que le;^ rois de droit divin.
Ce matin, un de mes amis, homme sage et prudent, qui a vu dix ou douze gouvernements (il est septuagénaire), me 'disait : f Je n'aime pas les rois populaires; il n'est rien de plus dangereux. Applaudis le premier
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jour, ils croient ne pouvoir cesser de l'être ; la lête leur tourne, ils font des folies; le peuple n'est pas content, on l'appelle factieux; il crie, on lui tire des coups de fusil; il riposte, et voilà une révolution de plus. Au contraire, on craint tout d'un roi impopulaire, on le surveille, on le force de marcher droit , et cahin-caha, tant bien que mal, quelquefois cahotés , d'autres fois roulant en plaine, le roi et le peuple marchent ensemble durant des siècles. N'est-ce pas l'histoire des Brunswick en Angleterre? Vit- on jamais un roi moins populaire que Georges !•'? C'était un gros et lourd Allemand, laid, brutal, ivrogne, sans âme, sans intelligence et sans cœur, qui n'entendait même pas l'anglais, et que ses aventures de ménage avaient rendu odieux et ridicule. On le prit pour faire pièce aux Stuarts, on le porta sur le trône, on lui fit cuver sa bière, on le mit au bain, on l'habilla décemment, on lui fit jurer de chanter les psaumes en anglais, et on le présenta à la nation, qui d'abord haussa les épaules, puis, de crainte de pis, l'accepta et l'appela majesté. Un habile souffleur, Walpole, se chargea de lui enseigner son rôle et de lui faire réciter tous les ans quelques phrases banales dont le sens était qu'il se réjouissait d'habiter Windsor qui est un beau palais, de chasser dans le parc qui est un beau parc, et de recevoir quelques millioûs qui sont une belle liste civile. Et tout le monde fut ravi, Georges I«' d'avoir une si bonne pitance, et les Anglais, h qui Walpole disait tous les jours : Le meilleur
roi est celui qui a le plus mauvais titre. Que craignezvous de celui-ci ? Soufflez dessus, et vous le verrez reprendre la mer et retourner à son ancienne choucroûte. »
Vous devinez la conclusion? François H vaut mieux que Victor-Emmanuel, parce qu'on s'en défie davantage. La liberté vil de dëfiancee. Le peuple romain eut foi dans César, et mal lui. en prit. Victor-Emmanuel n'est pas un César, mais c'est un honnête homme, un brave soldat^ un roi trës-constitutionnel qui a très-bien tiré le sabre pour l'Italie^ et qui exécute à merveille tout ce qu'on lui commande. Cavour dit : c Allons en Crimée. — Pourquoi? dit le roi. Le czar Nicolas a été de tout temps Tami de mon père et le mien. — Allons en Crimée, répète Cavour; le reste, c'est mon secret. » Et quinze mille Piémontais vont en Crimée. Deux ans plus tard : t Je vais à Plombières, dit Cavour. — Eslrce que tu es malade? demande le roi inquiet. ~ C'est mon secret, répond Cavour. » Et l'an dernier : t Allons, sire, il est temps, vengeons Charles-Albert et Novare. » Et le roi boucle son ceinturon et monte à cheval. Et après Villafranca : c Sire, la Romagne est bonne à prendre. — Tu me feras excommunier, dit le roi. — Eh bien, n'jrons-nous pas en enfer ensemble? répond Cavour. » Et aujourd'hui : c Sire, prenons Ancône, ou Garibaldi le prendra. » Et les Piémontais marchent sur Ancône. Ainsi est mise en action la célèbre maxime de M. Thiers : Le roi règne ^ et le ministre gouverne.
m D'âËURE EN HEllAE.
Je faisais dernièrement Téloge du roi des Belges ;
mais, ma foi, celui-ci vaut mieux. Léopold laisse faire,
mais Victor-Emmanuel exécuie lui-même. Aussi est-il
'd'une race qui de tout temps, soit par goût, soit par
nécessité, a su monter à cheval et aller an feu.
Les Italiens trouvent cela admirable, et mon ami le trouve très-fâcheux, t Supposons, dit-il, que Victor- Emmanuel prenne le fameux quadrilatère et qu'il jette les Autrichiens par-dessus les Alpes; supposons qu'il entre dans Venise, suivi des acclamations de l'Italie, et qu'à ce moment la tête lai tourne, cela est possible, cela s'est m. Supposons qu'il regarde de travers ces avocats et ces journalistes qui ont tant fait pour sa cause, et qu'il lui prenne fantaisie de gouverner sans parlement, comme fit notre Henri IV : qui Ten empêchera? Personne. Au premier moment, tout le peuple sera enchanté, comme il Test par tout pays, de n'avoir qu'un maître, et plus tard il s'en mordra les doigts, et le roi aussi. L'exemple de Henri IV est fort inquiétant. C'était un très-graml roi, un très-habile homme, et un honnête homme^ lui aussi ; mais les parlements le gênaient, et le peuple, qui se souvenait de la Ligue, lui donna plein pouvoir pour gouverner à sa guise, et le roi en usa,.et son fils en abusa, et son petit-fils pins encore, et enfin on perdit le souvenir de la Ligue, et les bourgeois ayant cessé de trembler commencèrent à murmurer, et leurs murmures n'étant pas écoutés, ils s'assemblèrent en parlement et firent la révolution
de 1789, et ils coupèrent la tête au pauvre hom XVI, qui était le plus innocent de toute la famille. »
YoiU oa que dit mon ami, et il y » quelque chose de vrai danis ces réflexions. On n'y prend pas garde à présent, parce qu'il s'agit d'abord de chasser rAutncbian; mais on y pensera dans un an^ ou dans deux ans, ou plus tard, quand le mal sera fait. Je n'aime pa$ beaucoup ces dictatures qu'improvise le danger. C'est donner ^u mauvais pli k l'imagination populaire. Voyez l'histoire de l'an dernier. Tant que dura la campagne de SoUerinOs Cavour prit )a dictature dont il n'avait nul })esoin, car quel Italien eût osé en pareille occasion lui marchander l'argent ou les hommes? Mais quand la paix fut faite et<|ue Cavour eut donné sa démisision, Ratazzi trouva commode de garder la dictature, et il se mit à faire des lois à tort et à travers, et il eût voulu apprendre aujic Lombards, aux Romagnols et aux Toscans à penser, à parler, à juger comme lui, n'imaginant pas qu'il y eût au monde une plus belle manière de penser, de parler et de juger, et il mécontenta fort les Milanais, les Bolonais et les Florentins, qui se regardaient avec raison comme étant pour le moins aussi habiles que lui; et pour avoir voulu joindre la dictature au ministère, il fut forcé de quitter le ministère et la dictature,
Le pouvoir absolu est un procédé de gouvernement éi commode, que les honnêtes gens, dès que l'occasion se présente, ne peuvent s'en défendre. Voyez Garibaldi.
Quel citoyen a donné plus de marques de sa haine contre les tyrans et les dictateurs de toute espèce? Personne assurément Eh bien, qu'a-t-il fait en Sicile? La Farina le gênait : ne Ta-t-ii pas jeté dehors, et avec La Farina tous ceux qui pouvaient ou voulaient le contredire? Ce n'est pas un dictateur pour; rire, que ce héros, f Vous voulez l'annexion? dit-il, et moi aussi, mais je la veux à mon heure, je la veux au Quirinal, après Rome reconquise. Jusque-là prenez patience. » Que veut dire ceci, sinon qu'il est doux d'être dictateur, et c'est ce que nous savons tous fort bien, et voilà pourquoi je n'aime pas trop les héros qui ont en général un faible pour la dictature , et pourqiioi je regrette le départ du pauvre François II, qui pouvait, bien stylé et bien surveillé, remplir son rôle d'une façon trés-convenable ; mais les destins en ont décidé autrement. Paix à sa mémoire !
Au reste, j'ai bien peur d'être seul de mon avis. Il est si naturel d'aimer les héros ! Je viens de lire un livre, fort bien fait d'ailleurs et fort intéressant, où celte passion est portée jusqu'à la manie. C'est la Révolte den Cipayes S de M. Forgues. Du commencement jusqu'à la (in, ce ne sont que coups de fusil, coups de canon, obus, mitraille, coups de sabre ^ charges de cavalerie, charge d'infanterie, feux de pelotons, feux de bataillons, ïeux d'escadrons, marche dans les jungles,
J. Chez Hachette.
assauts de forteresses, pendaisons de prisonniers, massacres de femmes et d'enfants; ceux qui aiment le tumulte et la bataille doivent ôlre contents. Pour moi, je ne le suis pas. Les héros de M. Forgues me paraissent très-peu dignes d'intérêt. J'en prends un hasard, — le major Hodson. Or voici les exploits de ce fier major. Premièrement, à l'école il courait très-bien, soit à pied, soit à cheval. Secondement, il aimait l'étude, mais les livres lui faisaient mal à la tête. Troisièmement, il était dans l'enthousiasme quand il voyait beaucoup de soldats rangés en ligne. Qualrièmement, il est frappé d'une balle au-dessus du genou. Cinquièmement, il est jeté à terre par l'explosion d'une mine. Sixièmement, il encloue deux canons et on lui égratigne le petit doigt. Septièmement, il devient l'ami d'un prince indien qui a fait écorcher douze mille hommes. Huitièmement, il bâtit une maison et sème des pommes de terre. Neuvièmement, il galope à la poursuite de quelques bandits. Dixièmement, il a la fièvre et prend de la quinine. Onzièmement, il n'avance pas en grade. Douzièmement, il se marie. Treizièmement, sa femme est un bas-bleu, et il ne s'en fâche pas. Quatorzièmement, les Cipayes se révoltent à Delhi, les Anglais reprennent la place, et Hodson s'empare du grand Mogol, que personne ne défend. Quinzièmement, il massacre de sang-froid les deux fils dudit Mogol, prisonniers et désarmés. Seizièmement, pour cette belle action il est loué de ses chefs. Dix-septièmement,
i|8 P'HBURE EN qEURC.
il ast tué uànè i assaut i& Lucknow. M. Forgaes est pbarmé de ca liéros-là. Ppur moi, je Je trouve J^piiUl et un peu fi&roee» mais, comme dit très-bien saint Thomas A'AquJn, 40 guBtibus mt coloribus non ê$t diipu" tanduni,
.Aîme2r.voîis les voyages au coin du feu? Venea tous, d paralytiques, et vpus, gens laborieux que vos affaires retienueut 9U logis, notaires sans qui Ton ne peut ni Fendre, ni acheter, ni se marier, ni mourir» avoués §gus qui les propés seraient impossibles, médecii^s, juges, papetiers, citoyens de toutes les professions ou même sans profession, pour qui U Suisse et l'Italie sont tes antipode^» voici un grand et beau livre, un livre bien fait quoiqu'il soit de plusieurs mains, un livre Utile quoiqu'il soi( agréable, un livre savant quoiqu'il ^it d^3 images e^ 4^ fort belles images, un liyre moral Uialgri le prpyerbe : fic^rment en voyageant devi^tron. plus homme de biens W livre que les hommes liront avec plajsir et le^ enfants avec passiou; un liirre curieux, un livre amusant, tin livre qui a tout je sérieux d'un volume et toute )a variété d'un journal; un livre enfin comme ii pe s*en fait gui>re* C'est le premier volume du Tour 4u monde *, Mer fo- {pire, Cbine, Japon, Monténégro, Caucase, mer Caspienne, Hississipi, Jérusalem, tout s'y trouve mél^ sans confusion, grâce k Tordre admirable de y. Char-
ly Cboi HtiBbeUe.
D'HEURE Ei«HEURF. U9
ton, le rédacteur en chef du journal, un homme dont on n'a pas besoin de faire Téloge. Ouvrez donc ce livre, vieillards et jeuneç gens, et voi)s qui ave? voyagé, et vous qui voyagerez, et vous aussi qui n'avez voyagé et ne voyagerez jamais, ce livre est un bon livre.
Avant de terminer cet article, je veux poser à notre ami M. Chaudey une simple question de droit municipal. Voici l'affaire :
Un médecin distingué, ancien représentant du peuple^ qui siégeait en 1851 à côté de Lamennais et de Victor Hugo, vient d'être élu membre d'un conseil municipal sans avoir brigué cet honneur. Ses opinions connues lui défendent de prêter serment, il envoie sa démission en ces termes r
« Monsieur le maire,
c< Les démocrates reconnaissants m'ont souyent honoré de leurs suffrages; leurs derniers votes tout spontanés m*ont profondément touché; ils m'ont prouvé que les sentiments de solidarité fraternelle que je leur ai voués existent aussi dans leurs cœurs, et qu'entre eux et moi il n'y a rien de changé; nous nous retrouvons égaux et frères dans le sentiment du devoir et du droit.
<f Convaincu que c'est dans mon cabinet que je puis le mieux leur témoigner ma reconnaissance et leur être utile, je viens vous donner ma démission de membre du conseil municipal d'Aubusson. « J'ai l'honneur d'être, avec la considération la plus distinguée^ « Monsieur le noalrot
« Votre serviteur,
« Signé : Delavallade, a p. M. P. »
I^ ijdalre répond :
« Monsieur,
tf J'ai rhoQDeur de vous accuser réception de yotre lettre du 16 courant, par laquelle vous me donnez votre démission de membre du conseil municipal d*Àubussoo, et de vous avertir que j'ai adressé copie de cette lettre à M, le préfet de la Creuse, chargé par les lois de prononcer sur son contenu.
« J'ai l'honneur d^ètre,
« Monsieur,
« Votre serviteur.
« Le maire d'Âubusson^ « Signé : Bebt. »
Les électeurs sont très-curieux de savoir quelle loi oblige ou autorise M. le préfet > à se prononcer sur le contenu > de la lettre d'un conseiller municipal qui donne sa démission.
La parole est à M. Chaudey.
Ses pieds touchent la terre, et son front les étoiles. Il est noble, il est grand, il est hautain, il est perpendiculaire. Les sages conseils coulent à flots de sa bouche et tombent sur les passants comme la pluie en automne : les nations en sont inondées. Il est fier d'être homme, fier d'être Anglais, fier d'être John Russell,
lier d'être flis et frère de duc, sinon duc lui-même, fier de tout et toujours, suivant la mode de son pays. Quand il parle, la Cité de Londres fait silence, il tient la Chambre des communes en arrêt et il éblouit les marchands de jambons. II a le mot pour rire comme Palmerston, et il fait des compliments aux dames. S'il s'agit d'ëleclions : c Gentlemen, dit-il, ne renvoyez pas un vieux domestique qui est à votre service depuis trente ans, et ne mettez pas en sa place un jeune cadet de Northampton. Le vieux John, si cassé qu'il soit, n'a-t-il pas fait exactement toutes vos commissions? > On rit et on le nomme. Mais où il est beau à voir et bon à entendre, c'est dans la discussion des affaires étrangères. Que le Piémont se plaigne de l'Autriche : c Je désapprouve fortement ces plaintes, je ne souffrirai pas... » dit Russell, et il cite Martens, Grotius et Puffendorff ; il donne son avis sur le droit des gens, et il menace l'Italie de son indignation, c Ne vous en prenez qu'à vous-mêmes si vous êtes battus. Je ne ferai rien pour vous. Vous ne valez ni un homme, ni un shilling. > Vous avez entendu ce cri du cœur, 6 Italiens i Ni un shilling] La liberté de quinze millions d'hommes ! Et quand les Français sont entrés à Milan et à Brescia, mondit John se ravise et se redresse, et relève son col de chemise avec une juste fierté : <x Je vous l'avais bien dit Et à présent, messieurs les Français, allez en avant, baïonnette en main, et poussezmoi tous ces Autrichiens dans l'Adriatique I Je vous
çfGmt$ mon appuis, dans le Copgrès, o( vous pouvez y compter sAram^nt, car j'ai toujours été pour le plus fort, t î)t après Villafranca ; $ 6b bien, irattres, que faitô».-vous? Venise est eucore esclave, et vous ne délivre? pas Venise! Poute at opprobre sur yous, ô ftls dégénérés de h Gaule I 9 Apréa raanexion des duchés at des Jlomagues i n J'en étais sAr, dil-il, voUà i'affet âe mes sages conseils. J'ai toujours été partisan du suffrage universel, > Mais quand Nice et la Savoie reviennent à la France : k 0ht dit-il, je ne l'entendais pas ainsjf Voilà une perfidie horrible I Ce suffrage-là ne yaut rieut II est contraire au droit des gens, an droit des souv9raîns, à tous les droits possibles^ et si je ne rétenais mon eourago» vous en verriez de belles, i
Ainsi* toujours parlant et toujours radotant s'en va }e Tieu^ bQnhomme« le successeur des deux pitt. Il est ^ristocratCi il est démocrate : U Qst fils du duc de Bedfort, il est cadet de famille; son frère atné est à )a Chambre des lords; jl est« lui, à la Chambre des communes; il est conservateur, il est réformateur; il aime 1;^ grande charte; il n'aime pas }a république; il aime Victor-Emmanuel, il déteste Mazzini; il aime les traités de iSi^ qui ont séparé Mayence de Paris, il hait les traités de 18i(( qui ont donné l'Italie à l'Autriche; il l^ait Ips pppistes, il exècre les déistes; si Cavour annei^e, rien n'est plus beau; si c'est Napoléon III, il se YOilela face avec horreur; il s'assied au conseil des ministres ^ côté de lord Palmersion, qui est le plus in-
D'IÏËtJnË EN fiEtJRË. m
trépide brouillon de toute l'Angleterre, èl 11 fait signe de la main à firlght, Cobden et Milner Gibson qui, n'étant ni soldats ni grands seigneurs, mais fabricants de cotonnades, demandent la paix à Dieu matin et soir. Portrait véritable et ressemblant, ce ricux John, de l'Angleterre que nous connaissons,^dristocrate de nais« sance, bourgeois de tempérament^ hautain et querelleur par tradition, pacifique par godt et par nécessité, honnête au fond, mais toujours ami du pins fort et partisan du fait accompli, pourquoi s'aTise-t**!! de don** ner des conseils à qui n'en a que faire?
Vous avez yû la réprimande qu'il rient d'adresser k son ami Cavour? C'est le chef-d'œuvre du genre. Entendez bien ceci : « Mon cher ami, dit-il en lui meU tant la main sur l'épaule, vous attaquez le pape, c^est fort bien, rien n'est plus juste, car vous êtes le plus fort; d'ailleurs, miss Cunningham, et plusieurs demoisellessans emploi, veulent prêcher la religion anglicane à Pérouse, et il est juste qn'une Anglaise puisse pré* cher tout k son aise, quand il lui prend fantaisie de prêcher; il est juste que nous exportions an dehors le trop plein de vertus et de sermons presbytériens qui se fabriquent dans le Royanme-UnJ, en même temp^ que les toiles peintes de Ifanchester et les couteaux de Sheffield ; il est juste, enfin, qne les sociétés bibliqnes de Londres placent avantageusement leurs produits, soH en Italie, soit dans le reste du monde; prenez Ancdne, prenez Pérouse, prenez Naples, prenez les Calabres et
la Sicile, faites une pension à François II, qui est votre neveu, le propre fils de votre sœur bien-aimée, je ne me plains pas, c'est votre affaire ; mais ne touchez pas à rAatrichet
c — Et Venise? demanda timidement Cavour. La patrie de Manin doit-elle?...
• — Ne touchez pas à Venise I répéta John, vous seriez battus! Et vous connaissez ma maxime : La raison du plus fort est toujours la meilleure. Le vainqueur est un héros, le vaincu est un belttre bon à pendre. D'ailleurs, entre nous, j'ai des intérêts dans la mer Adriatique. Venise est trop près de l'Egypte, et l'Egypte trop près de l'Inde. Si Venise était à vous... Il ne faut tenter personne... C'est pourquoi, faites des élégies, si vous voulez, sur Daniel Manin, mais laissez Venise à l'Autrichien, son légitime propriétaire; sinon, vous m'entendez, vous aurez affaire à moi. »
Ce beau discours n'a pas relevé très- haut la réputation de lord John, ni en Angleterre, ni en Europe. Des gens mal élevés ont dit que ce pauvre homme était cynique; d'autres, et je suis du nombre^ le trouvent tout bonnement naïf. Sa dépêche est l'épanchement d'une belle âme; il a donné tout naturellement le conseil qu'il suivrait lui-même en pareille circonstance : étrangler les faibles, plier devant les forts, et il est trèsôtonné de l'étonnement général. <Quoi! dit-il, je défends au Piémont d'attaquer l'Autriche, et vous le trouvez mauvais! Attendez un peu, le tour de l'Autri-
che va venir, et je vais lui écrire à son leur, et de la bonne encre f >
Et il Ta fait comme il le dit, du moins le Daily-News rassure, et je le crois volontiers, car le vieux John est grand paperassier, et Ton ferait trois cents volumes de ses œuvres diplomatiques. Est-il assez plaisant, ce vieux bonhomme, cette mouche du coche, ce donneur de conseils que personne n'a demandés, cet ami de la justice et du droit divin, des Italiens et des Croates? Il faut avouer que la vieille Angleterre, l'Angleterre de Pitt et de Nelson avait une plus fiére tournure. Elle ' brûlait Copenhague en pleine paix, mais elle bravait seule le monde entier et Napoléon même. Elle était brutale, avide, souvent perfide, mais elle se faisait craindre de ses ennemis, et boxait volontiers avec le premier venu. L'Angleterre actuelle est une vieille méthodiste, philanthrope et belle parleuse, confite en dévotion et en beaux discours, mais avare et hypocrite. Elle lève les yeux au ciel en citant la Bible, et refuse un morceau de pain à Tenfant déguenillé qui treinble de froid au coin de la rue.
Tout en prêtant une oreille distraite aux radotages de lord John, Cavour jette sur Naples un regard inquiet. Annexera- t"il? n'annexera-t-il pas? Tkatis the question. S'il annexe, Garibaldi se fâchera peut-être; mais s'il n'annexe pas, les gens qui vont dtner à Varsovie auront le temps de se reconnaître et de mettre des b&tons dans les roues. En pareil cas, rien ne vaut
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le fait accompli. Et conçoit-once jeane entêté qui s'ob* stine à ne pas quitter Capoue, qui tire des coupa de fusil aux garibaldiens, qui se retranche comme s'il devait rester là éternellement, et qui, ma foi, parait troufer de l'appui, même dans son peuple? C'est k n'y pas croire. Il faudra, pour Tachever, lui enfoncer dans le dos répée de Gialdini.
Il y a maintenant trois souverains dans le royaume deNaples. Le premier, c'est Victor-Emmanuel, au nom dé qui Ton bat monnaie et Vm perçoit l'impôt; le second, c*esl François II; le troisième et le plus puissant, qui règne aussi dans les États du pape, et qui menace de faire la conquête de la Péninsule, c'est le grand roi Pètaud. Garibaldl, Mazaini, Bertani, Liborio Homano, Cialdini, Persane, Cavour en sont les principaux ministres. Ce puissant roi, dont la dynastie a régné autrefois dans tout l'univers, est le seul dont personne ne puisse contester la légitimité. Tout le monde le hait, et tout le monde le proclame. Son trône est appuyé sur deux fondements qui ne sont point fragiles : le désir de gouverner, qui est si naturel aux uns, et l'ennui d'être gouverné, qui est encore plus naturel aux autres. Pour moi, j'ai un faible pour ce bon souverain. Je le trouve aimable, doux, bienfaisant, point ennuyeux, plein de gaieté, nuUement exigeant ni tyrannique, et tel enfin que doit le désirer un vrai philosophe.
C'est au printemps, après la révolte des Siciliens, que son régne a commencé. Garibaldi s'embarque. Ca-
TOur, d'un air doux, défend qu'on le Suive. Bertani, sans s'émouvoir, fait des enrôlements^ embauche des ofiScierSy provoque les soldats à la désertion; Cavour ferme les yeux. Est-ce du roi Pélaud ou de Victor-Emmanuel que ces braves gens portent Tétendard? Ou je ne trompe fort, ou c'est dû roi Pétaud.
Ce n'est rien encore. Un pauvre diable, Zambianchi, brûlant de se signaler, entre avec trois cents hom» mes dans les États du pape. Hélas i hélas t triste campagnol Là, il n'avait pas affaire à un Napolitain. Pimodan, avec soixante gendarmes, marche à sa rencontre^ et renvoie ce malheureux à Gènes. < Âh I tu t'es fait battre, dit Cavour à Zambianchi, ah I coquin, tu t'es fait ressert ah ! tu attaques et tu n'es pas le plus forti ah I gredin, je te ferai pendre en vue de toute l'Italie, et pour commencer, gardes, qu'on le mène en prison I » Aussitôt fait que dit. Le pauvre Zambianchi eut beau se débattre et crier pour la liberté de l'Italie, on le coffra de la belle manière. Ceci t'apprendra, camarade, à mesurer tes forces. Ce qui est défendu au loup est permis au lion.. On l'a bien vu quand Cial-. dini et toute l'armée sarde ont repris la besogne de Zambianchi et conquis les États du saint-père. Aujourd'hui Zambianchi se plaint. «Quoi! dit-il, vous me retenez en prison parce que j'ai passé la frontière, et vous prenez maintenant tout le pays! Ou rendez au pape ses États, ou rendez -moi la liberté. » Mais Cavour fait la sourde oreille. Dites, maintenant, cette
justice et cette diplomatie 8ont*eiles, ou non, du roi Pétaud?
D'où vient l'influence de ce grand rpi dans les affaires d'Italie? De l'abondance des principes. L'Italie est pleine d'hommes à principes. C'est pour maintenir le principe religieux qu'Antonelli veut demeurer à Rome ; c'est pour fonder le principe de liberté que Mazzini veut l'en faire sortir et se proclame pontife de Vidée; c'est pour sauver le principe d'ordre que Gavour va tirer Ancâne des mains du saint-père. Ah I que de principes, grand Dieu! et quel gâchis! Cependant, le soldat français, seul sans principes parmi tant de gens à principes, bâille en montant la garde aux portes de Rome, et attend philosophiquement l'ordre de rentrer en France.
Hélas! le sang français, le plus noble de l'univers, a coulé pour les querelles de l'Italie. A Reggio, de Flotte; à Gastel-Fidardo, Pimodan, tous deux i l'avant-garde, ont donné leur vie, l'un pour la religion, l'autre pour la liberté. Ne me dites pas qu'ils n'avaient que faire dans cette galère. C'est la destinée du monde qui se décide aujourd'hui comme autrefois dans la campagne de Rome. Tous deux ont noblement vécu, tous deux ont rencontré la fin que chacun de nous doit désirer : une mort soudaine et glorieuse. Ne les plaignons pas trop; s'il est doux de vivre dans la vie présente, il est doux aussi de mourir avec la noble espérance de l'immortalité.
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Pour moi, toute opinion politique à part, j'admire ce bataillon de Français qui suivait Pimodan sur les hauteurs de Caslel-Fidardo. Trahis par les Italiens, seuls sur le champ de bataille, diminués des trois quarts, accablés de fatigue, percés de balles, à demi brûlés, ils tenaient encore leurs armes, et l'ennemi n'a pu prendre parmi' eux que des blessés. Qu'ils aient eu tort ou raison d'aller en Italie, peu importe. Ils rentreront en France la tête haute; leur défaite est plus glorieuse que bien des victoires.
Qu'on ne dise plus maintenant que la France est dégénérée. Dans quel pays, libre ou non, trouvera-t-on de pareils exemples? Est-ce la solde ou l'avancement qui menait ces jeunes gens au combat? Riches pour la plupart, et de race antique, ils ont marché joyeusement au feu, comme leurs pères à Rocroi, ou comme nos volontaires à Jemmapes. La cause est différente, mais le courage est le même. Pour tout dire d'un seul mot. ils ont fait honneur à la patrie..
Edmond Waller fut un sage, — un sage qui fabriquait sur commande des odes, des cantates, des calem* bours, et qui pour cette* raison plaisait aux rois ei ne déplaisait pas aux dames. Charles !«% grand prince, tf ës-disposë à payer généreusement ceux qui le faisaient rire, lui donna une pension, de sorte que Waller devint chaud royaliste, et quand le long Parlement Toulut couper le cou du roi légitime, le poëte, qui vit sa pension compromise, rima quelques couplets contre le Parlement; mais lorsque Cromwell eut fait rouler la tète de Charles I**, Waller, qui aimait bien à vivre, c'eslr à-dire à manger du plumpudding et à boire du claret, célébra la gloire dudit Cromweli, c ce Judas Macchabée, ce Gédéon suscité de Dieu pour mettre fin aux souffrances de son Église ; > et il mérita de ne pas perdre sa pension et de s'asseoir à la table du lord protecteur. Ce nouveau bonheur ne fut pas sans mélange. Olivier Cromwell n'était pas un gai convive, et la sombre habitude qu'il avait de réciter des psaumes tout le long du jour gelait les calembours sur les lèvres du malheureux Waller. De plus, toutes les semaines, douze
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OU quinze maladroits ae faisaient pendre pour àyoir es** aayé d'assassiner Cromwell. En vérité, la place n'était plus tenable. Un coup de poignard pouvait mettre An à la vie du protecteur el à la pension du protégé. Le poëte, effrayé, se souvint de son ancien maître, Charles !•*, et résolut de faire sa cour au prétendant, qui fut plus tard Charles II. Le pauvre roi in partihm vivait alors à La Haye, recevant Taumône de son beau-frère le prince d'Oraûge, et faisant triste mine. Un matin, Edmond Waller se présenta tout botté chez Cromwell. — Où vas* tu? dit le grand homme. — En Hollande, répondit Tautre; mon ami Isaac Yossius prépare un grand ou* yra ge. De poematum cantu et viribus rhythmi, et voudrait avoir mon avis. -^ Va, lui dit Cromwell en bâillant, et souviens^toi que si le hasard te fait voir Charles Stuart, je te ferai pendre k ton retour. — Altesse sérénissime, répliqua le poëte en s'inclinant, que votre volonté soit faite en toute chose, car il est dit dans saint Paul : /m* Hum sapienttœ timor JDomtnt, la crainte du maître est le commencement d& la sagesse.
Trois jours après, Waller faisait demander audience au fils de Charles I«% la nuit, dans une chambre obscare, car c'était un homme scrupuleux et qui tenait sa parole. La conversation fut longue, comme vous pouvez penser, entre le poôte et l'exilé, et chaude fut la protestation de fidélité du poëte.
Un peu avant le jour, il se rembarqua, revint en Angleterre, et se présenta d'un air assuré chez Cromurell.
Le Tieux puritain le regarda de ces yeux qui plongeaient au fond des âmes : — Tu n'as pas vu Charles Stuart? dit-il. — Non, j'en fais serment! répondit Waller. — Tu ne lui as point parlé la nuit? continua le protecteur. A ces mots, le poêle se jeta à genoux et demanda grâce. — Va ^ je te pardonne, dit Cromwell; ôte-moi mes boites. Quand on est prince, il faut savoir supporter les laquais.
Le voyage de lord John Russell à Coblentz m'a rappelé cette histoire. Vous savez que plusieurs personnes de qualité, le roi de Prusse^ l'empereur d'Autriche et une douzaine de princes allemands vont dtner chez le czar et contempler à Yat^sovie les évolutions de la garde impériale russe. Le bruit court qu'on parlera politique au dessert; lord John voudrait bien é(re de la partie, mais il n'ose; car le peuple anglais le regarde, et ne serait pas content qu'on prit en son nom rengagement d'étrangler soit la Hongrie , soit l'Italie, soit même la France. Comment faire, cependant ? Lord John a trouve un biais qui accommode tout. Voici, j'imagine, en quels termes l'hiver prochain il racontera l'histoire au Parlement :
c Gentlemen, je me promenais le long de la Moselle et je préparais un petit discours pour demander la réforme électorale dont je ne me soucié guère, ni vous probablement, mais qui ferait plaisir à vingt-cinq millions de va-nu-pieds dont le travail nous fait vivre. Il s'agissait de satisfaire ces va-nu-pieds et de ne pas vous
contrarier, et j'avoue que j'étais fort en peine, car John Bright, le quaker qui est assis en face de moi et qui grogne pendant que je parle^ a pris en main la cause de ces pauvres diables et n'aura pas de repos qu'on n'en ait fait des électeurs et des éligibles. Cela fait pitié... Pour revenir à mes moutons, je me promenais donc près de Coblentz, lorsque je fis ]a rencontre d'un . vieux gentleman qui me parut très-respectable, car il était doré sur toutes les coutures et suivi de six laquais. Il se tenait si droit et il était si roide et si gauche dans tous ses mouvements, que je crus au premier abord qu'il avait avalé son sabre. C'étaitmon compère Schleinitz, le ministre des affaires étrangères de Prusse. Vous devez en avoir entendu parler. C'est ce finaud qui écrivait l'an dernier au Français : c Seigneur, sans moi^ c vous auriez toute l'Allemagne sur les bras. » Et à l'Autrichien : « Tiens bon : je vais prendre mon casque c et ma lance, et nous embrocherons le Français. > Je ne sais comment il arriva que les deux lettres tombé* rent en de mauvaises mains et devinrent publiques, ce qui brouilla quelque temps Schleinitz avec son ami Rechberg. Mais, comme dit un proverbe français trèsimpertinent : Bruit de diplomates ne dure pas; de sorte qu'ils sont aujourd'hui meilleurs amis que jamais.
c Schleinitz me reconnut et me fit Taccueil le plus cordial. Il me mena dans sa maison, me fit goûter son vin qui est excellent, mais qui ne vaut pas le vin de Bordeaux, et m'offrit de prendre mes commissions pour
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YarsoTJe. Justement, H partait le soir môme. Je âécltoaf poliment cette offre obligeante et j'allai tout droit à Ostende pour m'embarquer sur le bateau à vapeur qui m'a mené ici sain et sauf. Yoilà, gentlemen, la yëritA vraie. »
Je ne sais ce que pensera le peuple anglais de ce sincère discours, mais je suppose qu'il n'aura guère pins de confiance dans la parole du noble lord que n'en avait . Cromwell dans celle de Waller, et je m'attends que John le quaker, qui est très-mal élevé, très-économe, qui n'aime pas les entrevues de princes et les dîners diplomatiques, et qui pense que les peuples payent toujours la carte quoiqu'ils n'aient pas eu leur part du festin, saisira l'autre John au collet et le secouera vigoureusement, et l'appellera menteur, et le forcera d'avouer devant toute la terre qu'il a parlé politique plus qu'il ne veut en convenir, et que l'Angleterre et la France pourraient bien s'en mordre les doigts. Car, malheureusement, quand nos diplomates font une sot* tise, nos soldats la payent de leur sang, et nous de notre argent. Pour moi, je compte sur Bright et sur les viogtcinq millions de va-nu-pieds anglais qui attendent tout de la paix, du travail et de la liberté. Quoi qu'il arrive, ceux-là du moins nous donneront toujours la main et laisseront les jords crier et s'agiter par-dessus leurs têtes, et parler de prépondérance maritime ou continentale, de gloire militaire et de toutes ces belles choses pour lesquelles des million^ de Français et d'Anglais se
J)'HEURB EU HEURE. âSS
sont fait tuer ou estropier depuis la fondation des déni monarchies. Dieux inunortelsl doimejs-nous la paiA, qui est la mère de la liberté ^ qui est mère de tous lél biens!
U nous vient quelquefois de singulières nouvelles d'Italie. Je ne parle pas des querelles de Gavour avec Garibaldi, de Garibaldi avec François II, de Gjaldinî avec le saint-^père ou de tout le monde avec tout le monde^ mais de l'heureuse idée des hommes d'ordre qui veulent mettre Mazzinl k la porte de Naples.
Pauvre Mazzinit Voilà trente ans qu'il est au ban de tous les gouvernements de l'Europe ; trente ans quil est condamné i mort dans sa patrie, traqué de ville en ville par toutes les polices de l'univers, maudit et souvent calomnié par tous les journaux officiels ou offl* deux, traité de visionnaire par ses amisi de scélérat par ses ennemis ; enfin, après trente ans, il trouve une maison où reposer sa tète, une ville en révolution où il peut prêcher en paix l'unité de l'Italie ; il se croit en sûreté, il va voir par politesse le nouveau proprié* taire de la maison, il oublie tous ses anciens ressentiments, il oublie l'exil et la proscription, ses amis emprisonnés ou fusillés, il tend la main à tout le monde, il crie : Vive le roi gentilhomme I vive tout ce qu'on voudrsl, et deux jours après il reçoit l'ordre de partir, et cet ordre est signé : Pallavicinii ou, si Ton veut, 6a* ribaldi.
< M4me samlê vouloir, vouê nou0 diviêox^ > dit le bon
PallaYicini. C'est pourquoi, aliez-vous-en. Ainsi, c'est Tapôtre de l'unité qu'on accuse de conspirer contre l'unité; c'est le citoyen le plus dévoué de l'Italie qu'on accuse de troubler l'Italie; c'est rhomme qui depuis 1830 entretenait dans tous les cœurs italiens le désir et l'espérance de la liberté , qu'on accuse de servir l'Autriche, — sans le vouloir, — ajoute-t-on par un reste de politesse; c'est l'homme qui depuis 1814 a travaillé le plus, au péril de sa vie et quelquefois de son honneur, pour la grandeur de l'Italie, que les ouvriers de la dernière heure rejettent comme nuisible et dangereux I Pallavicini est d'avis que Giuseppe Mazzini va troubler l'ordre pubRc, et Pallavicini va le faire prendre par des gendarmes : car c'est un homme d'ordre, ce brave Pallavicini, un fanatique partisan de l'autorité, et il ne suppose pas volontiers qu'on entende l'ordre d'une autre manière que lui-même. Et^ après tout, qu'il ait tort ou raison, n'a-t-il pas derrière lui les gendarmes^ les bons gendarmes, cette raison dernière de tous les gouvernements?
Pauvre Mazzini t II a sauvé Pltalie, mais il n*a pas eu, comme autrefois Thémistocle en Grèce, son jour de gloire et d'ivresse. Les Italiens ne se sont pas levés devant lui quand il a paru dans leurs assemblées ; il connaîtra de nouveau l'exil avant d'avoir connu le triomphe; les couronnes de laurier sont pour Gavour, rhabile liomme, et pour Garibaldi, Theureux soldat; quant a Tinfortuné Giuseppe, tout le monde lui tourne
le dos. c Ya^-t'en , paria, sors de la salle du festin où vont s'asseoir les riches et les heureux; ta présence y porterait le trouble. Va-t'en, proscrit; va-t'en, ennemi des dieux et des hommes, tu as rendu la liberté à l'Italie, mais par quels mo'yens? En prêchant, en conspirant, en exposant obscurément ta vie; nous, au contraire, généraux et diplomates, en grand uniforme et deyant tout le peuple, nous avons paradé, et, avec l'aide de la France, nous avons vaincu. Hors d'ici, fils de chien i ton visage sombre attristerait nos fêtes ! >
Pauvre Mazzini I il va reprendre tristement le chemin de Londres, la ville aux brouillards éternels. A la lueur du gaz, qui si souvent en ces pays presbytériens remplace le soleil, au coin d'une rue sombre, il lira dans le Times que Venise est délivrée, que Rome va redevenir la capitale de l'Italie, que 'tout le monde est content, que l'Italie est heureuse, et que la paix et la concorde régnent partout, grâce au soin qu'on a pris d'expulser ce vagabond sans patrie, ce Mazzini détesté. Et quand l'ingratitude et l'exil auront usé cet honmie, quand il s'éteindra comme Dante Alighieri sur la terre étrangère, toute l'Italie s'écriera : Mazzini est mort, à qui nous 'devons tout. On lui votera des statues, les assemblées prendront le deuil, les gens habiles diront : Il était mon ami, nous avons longtemps combattu ensemble et souffert pour la bonne cause ; c'est en moi seul, qu'il avait confiance, et s'il avait suivi mes conseils...
Oionpirsl 0 reipecù! ohl qu'il est doux de plaindra Le sort d'un ennemi, quand il n*est plus à craindre !
Et je parie que le marquis Pallayicini et ses patrons de Turin et de Milan ne seront pas les derniers à pousser des gémissements et à déposer des couronnes sur sa tombe.
Pauvre Mazzini i il aura le sort de Moïse, qui courut et prêcha quarante ans dans le désert. La veille du jour où les Israélites allaient entrer dans la terre de GhanasUt comme il apercevait déjà la vaste vallée du Jourdain, sa mission étant finie, il quitta ce monde trompeur et fugitif pour entrer dans celui de la vérité et de la vie étemelle.
Et qu'importe, après tout, qu'on vive et qu'on triomphe? Le vrai but de la vie humaine n'est-il pas dans cette religieuse formule : TràMitoriiê quœre œttma ?
Quand les peuples seront instruits, ils cesseront d'être ingrats. Mais quand viendra cet heureux jour? En France, à peine un conscrit sur deux est allé à l'é* cole primaire; à peine un sur dix sait lire et écrire couramment; à peine un sur cent prend goût k la lecture. A quoi servent nos écoles primaires? Presque h rien. A quoi nos écoles régimentaires? Adrien. Les gens d'esprit et les savants font des livres que le peuple ne lit pas, qu'il ne lira jamais. Gela est trop compliqué pour lui. Quelle est cette fleur? G'est, dit le savant, un membre de la famille des caryophyllées^ type de U tribu des dianthëes; le calice de la fleur est tubalé k
D'HBURB BN flBtlRB. m
cinq dentfl; elle a cinq pétales frangés à onglet long, dix élamines et une capsule nniloculaire oblongue, polysperme, qui s'ouvre au sommet en plusieurs Talres.
En français, c'est un œillet. L'auriez-vous reconnu, dite&-moi, sous la définition du savant? Laissons ces mots barbares où le grec et le latin se mêlent, et prenons l'un des chefs-d'œuvre de la poésie française, Cinna par exemple. Vous souvenez-vous comme Rachel faisait dès le premier vers frissonner trois mille specta* teurs?
Enfants impétueux de mon ressentiment, etc.
Rachel disparue, on s'étonne d'avoir frémi, et le peuple se demande le sens de ces discours sublimes et alambiqués. C'est qu'il ignore Fhistoire, l'antiquité, Rome, Auguste, Pompée, et qu'il n'enlend pas toujours ce grand mot de liberté dont il est si souvent question dans Cinna. Je ne parle pas, bien entendu, du peuple de Paris, à qui la vue des boulevards et les souvenirs de l'histoire contemporaine tiennent lieu de toute autre étude, mais de la majorité du peuple français. Que sait-on de l'histoire dans les campagnes? Que les vieux sont allés à Moscou avec Napoléon, qu'ils ont eu grand flroid, et qu'il n'en est guère revenu; qu'en Espagne on se battait tous les jours, mais qu'on dînait plus rare* ment; qu'on pillait beaucoup et qu'on était souvent assassiné. Voilà pour l'histoire ancienne. Les fils ont
TU la Crimée, l'Afrique et Tltalie. Sébastopol, Zaatcha, Magenla, voilà toute leur histoire moderne. Pour eux, tout est balaille. Que savent-ils du reste du inonde? Les rois, les empereurs, les ministres, les orateurs, les écrivains, tout déûle sous leurs yeux sans qu'un seul nom se grave dans la mémoire populaire.
L'œuvre de la Convention est à demi détruite. Dans les grandes villes, l'instruclion primaire esl aux mains des congrégations, et Dieu sait comme on enseigne aux enfants le respect des grands hommes qui ont fondé la patrie française! Dieu sait de quelles injures on couvre le nom de ces philosophes qui ont retrouvé les litres du genre humain t II est temps que les amis de la liberté arrachent le peuple français à celte ignorance où l'ont si longtemps maintenu ses maîtres; il est temps qu'on organise fortement renseignement primaire; qu'on fonde des écoles normales nouvelles; qu'on élève la position de rinslituteur communal, qu'on le fasse l'égal du curé, qu'on le tire de la misère, qu'on double, qu'on triple son traitement, non aux frais de la commune déjà surchargée d'impôts, mais aux frais de l'État; qu'on fasse des économies, s'il le faut, sur l'infanterie et sur la cavalerie; qu'on envoie dans leurs foyers tant de gens qui seraient heureux d'y rentrer, et qu'on ne garde sous les drapeaux que des soldats volontaires; qu'on oblige tous les ouvriers à envoyer leurs enfants aux écoles primaires, qui seront désormais gratuites; qu'on apprenne à ces enfants l'histoire de la
patrie, qu'on leur fasse méditer cette histoire, qu'on leur inspire l'amour de la justice et de la liberté, qu'on leur apprenne à ne pas confondre le patriotisme avec la haine d'autrui, et quand toutes ces choses seront faites, dans une vingtaine d'années, le peuple français, libre et juste, n'aura plus rien à espérer ou à craindre que de lui-même.
Hélas I ce monde est une vallée de misère. Je suis bon citoyen, doux, paisible; j'ai l'estime du percepteur, je salue le préfet, le sous-préfet, le maire ; je respecte tout ce qui est respectable et quelquefois ce qui ne l'est pas ; je lis le BuUetin des loiSy afin de ne pas confondre ce qui est juste cette année avec ce qui était juste l'année dernière et de ne pas m'entendre appliquer la dure formule: Nul n'est censé ignorer la loi. Malgré tout cela, je ne puis vivre en paix et faire des pétitions quand il me platt, ou si je les fais, je ne puis les voir circuler librement et signer par qui bon me semble. Mon cher ami, TOUS avez l'esprit droit et le cœur sensible, permettez-moi de vous conter mes chagrins :
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Je vais reprendre l'affaire un peu haut : elle est in»tmctive pour tout le monde, et rexpèrience qne je Tiens de faire ne saurait être trop connue soit des gott« remës, soit des gouvernants, car nous avons tous intérêt à vivre en paix les uns avec les autres. Je sois persuadé, d'ailleurs, et cette opinion, j'espère, ne pa« rattra trop hardie à personne, qu'on ne demande pas mieux que de nous rendre justice en toute rencontre, et surtout, comme dans le cas présent, quand il n'en coûte rien à ceux qui doivent nous la rendre.
Vous vous souvenez sans doute du chemin de fer de Limoges à Montluçon, dont je vous ai parlé le 7 oc^ tobre dernier? Ne craignez rien, je n'y reviendrai pas. Il suffit de dire, pour ceux qui l'ignorent ou pour ceux qui l'ont oublié, qu'au centre de la France se trouve un petit pays, le département de la Creuse, montagneux^ mal peuplé, plus mal cultivé, sans canaux, sans rivières navigables, éloigné de l'Océan, plus éloigné de la mer Méditerranée, et qui serait tout à fait inconnu s'il ne fournissait au gouvernement de Targent et des conscrits; qu'on a voulu donner un chemin de fer à ce pays, situé sur la grande route de Bordeaux à Lyon ; qu'on a imposé la concession du chemin à la compagnie d'Orléans; que la compagnie , considérant cette concession comme onéreuse, et forcée de proposer un tracé, a choisi celui qui était le plus économique, bien qu'il fût en même temps le plus inutile aux pays traversés; qu'un député au corps législatif, M. Dumiral,
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profitant du mécontentement public, a proposé un nou* veau tracé, rival de celui de la compagnie d'Orléans, et qni sera fort utile à cinq ou six millionnaires, propriétaires de mines de houille ; que le conseil général du département s'est prononcé pour la compagnie d'Or«léans contre M. Dumiral, à la majorité d'une voix, et que les populations, attentives h cette lutte de million* naires contre millionnaires, attendaient avec une grande tranquillité la décision de M. le ministre des travaux publics, lorsqu'un intrus s'est présenté et a demandé la parole.
Cet intrus^ c'est moi. — Messieurs, ai-je dit avec politesse, vous êtes tous riches^ sages et habiles ; vous avez du crédit, vous avez des ingénieurs, vous êtes des administrateurs de compagnies puissantes, banquiers, avocats, marchands de houille; s'il vous platt de parler, chacun vous écoute et vous applaudit; s'il vous platt de vous taire, c'est encore mieux> car votre silence indique clairement le mépris que vous avez pour les raisons de votre adversaire ; vous disposez de places sans nombre et pour lesquelles il n'est besoin d'aucun noviciat; les millions s'entassent dans vos poches comme les grains de sable au fond de la mer ou comme les étoiles dans le ciel; or çà, parmi tant de prospérités, quelle part avez-vous faite au peuple qui travaille pour vous et dont.le travail vous fait de si doux loisirs? Et, pour entrer dans le détail, s'il y a dans le départe^ ment de la Creuse trois ville? industrielles : Aubusson,
Felletin , Bourganeuf , traversez-yous l'une des trois seulement, ou toutes les trois ensemble?
Cette hardiesse étonna fort tout le monde et moimême, car je suis fort timide et ne me risque pas volontiers à interroger les gens en public. Ceux même sur qui je devais compter le plus se moquèrent des efforts que je voulais faire dans l'intérêt de mes compatriotes. Le député au corps législatif me dit : c De quoi vous mêlez-vous? L'enquête est close. Le gouvernement décidera ce qu'il lui plaira, et tout le monde trouvera la décision excellente. >
Le maire, à qui je demandais quelques renseignements, me répondit avec une agréable ironie : c Voulezvous faire un roman ? » Le sous-préfet, prié de me donner les mémoires qu'on avait publié sur la question, me dit qu'il était trop tard, et que ces mémoires étaient dans les mains des gens du métier. Le secrétaire particulier du préfet, à qui je fis la môme demande, me répliqua qu'on les avait envoyés à l'ingénieur de Périgueux, et comme j'insistais pour voir le préfet, il ajouta qu'il n'était pas visible et que l'heure des audiences était passée. Enfin, mon cher ami, je fus reçu partout avec cette aimable politesse qui, de tout temps, a rendu si célèbres les commis de bureaux et les collectionneurs de paperasses. M. Dumiral seul offrit de me donner tous les éclaircissements désirables ; aussi n'est-ce pas un homme de bureau , mais un avocat et un homme d'esprit.
Ce récit, mon cher ami^ vous semble peut-être un peu long. Il n'importe ; prenez patience et allez jusqu'au bout. La conclusion vous étonnera.
Très-dégoûté de Taccueil que j'avais reçu • des autorités, > j'allai droit à Paris ^ place Vendôme, et je demandai à voir H. Thirion, ingénieur de la compagnie d'Orléans. M. Thirion était absent, et je fus reçu par un homme très-savant, très-aimable et très-poli, qui prit la peine de m'expliquer dans le plus grand détail tout ce que je désirais connaltre,.c'est-à-dlre la direction du tracé que propose la compagnie et les raisons de ce tracé. Je sortis de là très-convaincu que le projet de la compagnie d'Orléans était aussi économique pour elle qu'inutile au public. Ha conviction était si forte et si inébranlable, que j'allai droit au ministère des travaux publics pour la communiquer à M. Rouher.
Ce jour-là n'était pas celui des audiences, et le ministre était absent. En revanche, on m'apprit que je pouvais voir le directeur général des chemins de fer, qui est, je crois, M. de Franqueville.Un garçon de bureau prit ma carte d'un air hautain (excusez ce détail) et me dit, après l'avoir regardée : • Quel est votre nom ?» A quoi je répondis fort tranquillement : c II est lithographie sur la carte ; lisez , si vous savez lire. » La froideur de cette réponse lui fit sentir, je crois, qu'il n'avait pas affaire à un solliciteur. Sans répliquer, il alla prendre les ordres de son chef et m'introduisit sur-le-champ.
M. de Franqueville me reçut fort bien, m*assura que les plans de la compagnie d'Orléans étaient dans les mains de Tingënieur de Périgueux avec tous les antres documents de l'enquête, et qu'il ne serait rien décidé, suivant toute probabilité, avant deux mois. Il parut, du reste, fort étonné que je pusse avoir un autre avis que le conseil général, car, dit-il, le conseil général étant nommé par le peuple et sans aucune intervention étrangère , comme chacun sait, doit représenter admirablement tous les intérêts du déparlement. Je ne dis pas à M. de Franqueville tout ce que j'en pensais, et j'allai droit au Courrier du Dimanche, bien résolu à rendre le public juge dans sa propre cause. Vous eûtes la bonté de m'en donner les moyens en publiant ma lettre du 7 octobre. Le lendemain , je retournai en province, où j'avais à terminer un roman que vous lires probablement cet hiver.
Jusqu'ici mes malheurs ne sont pas sans remède. Dn député indifférent , un sous-préfet et un maire peu zélés, des documents qu'on ne veut pas ou qu'on ne peut pas communiquer, un haut fonctionnaire qui fait l'éloge des conseils généraux, ce n'est pas de quoi se brûler la cervelle; mais voici qu'une épouvantable tuile vient tomber sur ma tète.
Le projet de la compagnie d'Orléans n'est pas, comme vous le pensez bien, sans défenseurs. Tous ceux qu'elle a promis d'exproprier à grands frais sont fort contents d'elle, et particulièrement les habitants dé Guéret, qui
est l6 cheMieu du département. Non-seulement ils sont fort conlents de la compagnie, mais ils sont aassi fort mécontents des adversaires qu'elle rencontre. Un brave homme, dont j'ai oublié le nom, et qui rédige à Guéret un journal dont vous n'avez jamais entendu parler^ me reproche en son langage c de chercher à seconder une industrie de luxe exercée par quelques fabricants pour les somptueux palais de quelques puissants de la terre, » tandis que lui, semblable à la loi , < fait de la démocratie et de la meilleure^ et tient à satisfaire les masses. » Il ajoute, car il est mordant, que la compagnie d'Or* léans ne s'écarterait pas d'Aubusson € si^ sur les p/ateaux de la Courtine et de Gentioux, tenaient se fixer pouf transformer le sol ces illustrations militaires que son arrondissement est fier de posséder ^ » et que je comprendrais I la chose > si j'étais c sorti de rÉcole nar^ maie par la porte des sciences, au lieiê d'en être sorti par la porte des lettres. » Je passe sous silence plusieurs autres ironies non moins belles qui ornent l'article de ce brave homme, et que je ne puis citer ici, faute de place.
Voilà , mon ami, où m'a conduit le désir du bien public. Qu'avais-je besoin de m'occuper de ce chemin de fer, moi qui seul peut-être, parmi tous mes concitoyens, n'ai pas le moindre intérêt dans cette question? Qu'avais-je besoin de dire que le tracé de la compagnie d'Orléans ne peut servir en rien aux trois villes manufacturières du département, et que le tracé de M. Du-
mirai ne peut être utile qu'aux propriétaires de houille? Qui me pressait de prendre en main la cause du peuple et d'attirer sur ma tête les foudres du journal du préfet? N*aurais-je pas mieux fait de garder le silence et de laisser, en cette occasion comme en toute autre, le monde aller comme il va ?
Oui, mes chers amfs, oui, vous avez raison, mais trop tard. Je ne m'en dédis pas : j'ai demandé le 7 octobre une enquête, des études nouvelles, et je les demanderai demain , après-demain et les jours suivants, jusqu'à ce que je l'obtienne, ou que la question soit tranchée par un décret. Et tenez, j'ai déjà commencé à faire une pétition que je dois adresser à M. le ministre des travaux publics.
C'est une plaisante histoire que celle de ma pétition; permettez-moi de vous la raconter. C'est par là que je veux terminer cet article.
Au premier abord, rien ne parait plus simple que de pétitionner. On prend un carré de papier et Ton écrit : c Monsieur le ministre, nous avons l'honneur d'exposer gue nous ne sommes pas contents, etc. > Suit rénumération toujours longue des choses dont on n'est pas content. Signez , cachetez et expédiez ce papier à son adresse. Oui, mon cher ami; mais en ramassant des signatures, prenez garde aux lois qui régissent le colportage. Pour moi, qui suis prudent, j'allai tout d'abord demander au sous-préfet l'autorisation de convoquer les citoyens dans un lieu public, de lire tout
haut ma pétition et de la faire signer sur-le-champ. Le sous-préfet, qui est bonhomme et très-poli, me répondit : c Monsieur le préfet trouve que cette question a déjà causé trop d'agitation dans le département^ et me recommande d'étouffer soigneusement tout symptôme d'une agitation nouvelle. ^ Peut-être trouverez-vous que j'étais bien hardi de vouloir convoquer une assemblée populaire. J'en conviens; mais nous avons depuis quelque temps contracté de telles habitudes d'ordre et de tranquillité, qu'une assemblée de ce genre n'était pas bien alarmante. Au reste, je reçus un refus poli mais très-net.
Trois ou quatre jours plus tard, je as une démarche nouvelle. Il s'agissait cette fois de faire circuler librement la pétition pour qu'elle fût signée par le plus grand nombre possible de citoyens. Ma demande était modeste ; néanmoins , elle fut rejetée par les mêmes motifs que la précédente: étouffer tout symptùme, etc. Vous connaissez la phrase. Cependant je fus engagé à m'adresser au préfet. J'écrivis sur-le-champ et je reçus le lendemain la lettre suivante :
a Moiisieur,
« M. le préfet me charge de tous faire connaître que pour pouvoir apprécier l'opportunité de la demande que tous lui a^éz adressée, il est nécessaive que la pétition que tous désirez faire circuler lui soit préalablement communiquée.
« Agréez, etc.
« Le sous-^'éfet, « Hastron. »
Cette prétention me parut nbuvelle. Me yoilà donc obligé de demander au préfet la permission d'écrire au minisire, son supérieur! Et si par hasard j'avais à me plaindre du préfet lui-même, faudrait-ii donc attendre qu'il m'en donnât Tautorisation? Qu'est-ce, après tout, que le droit de pétition, sinon le droit le plus inviolable qu'il y ait au monde, le droit de crier quand on se sent écorcher? Je ûs du premier coup ces réflexions, et je demandai au 80us*préfet lui-même s'il jugeait qu'il fût nécessaire d'obtenir Tautorisation du préfet. Le sous-préfet me renvoya au procureur impérial, qui me répondit que pour son compte il ne le croyait pas, et qu'il ne ferait pas de poursuites contre les signataires de la pétition s't{ n^en recevait Vordre formel de ses chefs. Cette restriction ne rassura complètement ni moi, ni l'ami qui m'accompagnait, et j'envoyai la pétition au préfet.
Cette odyssée est bien longue, mon amlf mais je touche au but. Ce soir, après cinq jours, ma pétition m'a été renvoyée, ouverte sans avoir été luCé J'avais mis trois timbres de 20 centimes sur l'adresse» il fallait en mettre quatre. C'est à recommencer.
Quelle masse énorme de paperasses s'enfouit chaque année dans les cartons de tous les bureaux de France I Cela fait frémir. Les Anglais administrent aussi, mais d'une autre manière. Un seul Anglais dans l'Inde gouverne, administre et juge deux millions d'hommes. S'il a besoin d'une route» il en trace le plan, il vote
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l'argent, il paye les ouyriers, et il a encore le temps de se promener à cheval le soir, une heure avant le dtner. Chez nous, on médite pendant dix ans sur la nécessita de faire une route, dix autres années sur le tracé de la route, dix autres encore sur les centimes additionnels avec lesquels on payera le prix de la route, et enfin, dans les dix années suivantes, deux ou trois terrassiers grattent le terrain. Oh ! nous sommes un peuple appliqué, studieux et prudent, paisible, poli, charmant et incapable d'agir avec une folle précipitation; mais, Dieu me pardonne I n'être pas certain de pouvoir pétitionner à l'aise, cela est un peu fort.
Hier un de mes amis, homme de rien, sans fortune et sans place, dîna pourtant chez un banquier. La chère était exquise, et les convives, en belle humeur, s'avisèrent de chercher quelle était la première nation du monde. Le maître de la maison parla le premier, comme c'était son droite et fut écouté avec "fane défér rence respectueuse, car il possédait plusieurs millions.
t Le premier rang, dit-il d'une voix imposante, appar-
in D'HEURE EN HEURE.
tient sans contredit au peuple anglais, car il est le plus riche de la terre, et rien n'est plus beau, plus noble, plus sage et plus glorieux que d'être riche. Comme il est le plus riche, comme il mange le meilleur pudding, comme il boit le meilleur vin, comme il s'habille avec le meilleur drap, il est aussi le plus justement fier de lui-même. >
Tout le monde fut de l'avis de M. le banquier; on dit qu'il avait très-bien parlé et trës-patriotiquement, qu'il avait beaucoup d'esprit, qu'il s'entendait mieux que personne à la politique, qu'il faudrait le nommer député, et après cela ministre, et qu'il aurait un jour des statues. Enfin, un conseiller d'Etat déclara qu'il ressemblait à Robert Peel, et qu'il avait je ne sais quoi dans la racine du nez qui se rapprochait fort de Ganning. De quoi trës-flatté, le banquier salua avec reconnaissance et mit la main sur son cœur.
Tout à coup, mon ami l'homme de rien, qui s'était lu jusque-là, dit d'une voix claire :
c Cher monsieur, rien n'est mieux pensé que ce que vous dites; oui, l'Angleterre a plus d'argent, plus de marins, plus de vaisseaux, plus de docks, plus de banques, plus de colonies, plus d'amiraux, plus de grands seigneurs, plus d'arsenaux, plus de munitions, plus de canons, plus de carabines, plus d'ateliers, plus de machines à vapeur et plus de cotonnades que la France et que tout autre pays du monde; mais j'entends dire qu'une moitié de la nation meurt de faim.
et que la plus grande partie de l'autre moitié n'est pas trop assurée du lendemain. »
A ces mots on se récria, et le banquier, plus fort que tous les autres convives. Il fit un magnifique éloge de l'aristocratie anglaise et de toutes les aristocraties.
c Je ne sais, interrompit l'homme de rien, si Taristocratie anglaise est généreuse ou non, et je ne me soucie guère de le savoir; mais j'ai là dans ma poche, et je vais vous montrer un livre trés-curieux, où vous pourrez voir à souhait quel est le sort du peuple anglais, que vous appelez le premier des peuples.
— Bon I dit le banquier, c'est la Décadence de V Angleterre, parLedru-Rollinl — un livre de socialiste, d'agitateur, d'ennemi des dieux et des hommes.
— Ehl ehi répliqua Thomme ^e rien, Ledru-RoUin a du bon quelquefois, et son livre, taillé dans les enquêtes du parlement, n'a pas encore été réfuté; mais ce n'est pas de lui qu'il s'agit. L'auteur du livre dont je parle m'est inconnu comme à vous. Qu'il soit monarchiste ou républicain, catholique ou protestant, peu importe : écoutez seulement cette histoire que je prends au hasard dans son livre.
En 1853, une très<-grande dame écossaise, la marquise de Stafford, possédait trois ou quatre paroisses dans le comté de Sutherland. Plusieurs centaines de familles vivaient sur ses terres et lai payaient une rente. Un matin, la noble dame, ennuyée d'avoir si près de soi des gens de peu, fit mettre le feu à trois cents mai-
sons. On prit i*peine le temps de faire sortir les habitants. Une Yieille femme fut brûlée vive. Tous ces malheureux, ruinés et mourant de faim, ont cherché un asile en Amérique ou en Australie. Les hommes ont fait place aux bestiaux et aux bétes fauves, et la mar« qnise s'applaudit fort de sa spéculation.
— Votre auteur exagère, dit l'un des convives.
— La propriété est le droit d'user et d'abuser, dit un autre.
— Un cas isolé ïie prouve rien, ajouta un troisième.
— Isolé! reprit l'homme de rien. Voulez-vous un autre exemple? Vous connaissez tous lord Derby. Il n'est pas en Angleterre un plus grand seigneur^ un plus noble gentilhomme, ni un amateur plus passionné de chevaux. Ce lord illustre, qui a été deux fois premier ministre, était menacé d'un très-grand malheur. Ses tenanciers du comté de Tipperary, à bout de ressources, étaient près de ne plus payer leurs fermages. II a fait démolir leurs maisons. Par ce moyen, le noble lord^ qui n'a guère que soixante ou quatre-vingts millions, ne perdra pas un centime. Quant aux fermiers expropries, ils vont s'entasser dans les ateliers de Londres et de Manchester, où déjà manque le travail, et leurs filles, pour avoir du pain, vont faire la nuit, dans les rues de Londres, le métier que vous savez.
— Il est vrai, dit un économiste, que le procédé de lord Derby est un peu vif, mais il faut bien, après tout, que le fermier paye sa rente.
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— Et ne faut-il pas, répliqua rhomme de rien, que le fermier vive et fasse vivre sa famille?
— Gomment s'appelle le livre où vous lisez de si belles histoires? demanda le banquier.
— U Angleterre telle qu'elle eet *, de M. Kervigan, répondit l'homme de rien. Ce n'est pas le livre le mieux fait du monde. M. Kervigan déclame trop, il n'a point de plan, il a peu de style, et moins encore de précision ; il n'aime pas les Anglais, il déteste les protestants, il croit que la Réforme a été faite par Henri YIII et pour les beaux yeux d'une coquette; il dit que toute la nation est hypocrite, que tous les marchands sont voleurs, que tous les fabricants sont féroces, que tous les lords sont impitoyables, que tous les prêtres (sauf les catholiques) sont de mauvaises mœurs, que tous les ouvriers sont abrutis, et que Tinceste est aussi commun à Londries que le libertinage à Paris. Il méprise les magistrats, il dédaigne les jurés, il crie abomination sur les hôpitaux et les ^ork-houses (dépôts de mendicité), il ne fait grâce qu'aux seuls Irlandais qui sont catholiques, et à leurs prêtres. Quant aux soldats, c'est la partie la plus misérable de la nation; on ne leur parle qu'avec le fouet, aussi bien qu'aux marins; les vaisseaux de guerre pourrissent dans les ports, les matelots sont toujours prêts à déserter. Enfin, si on l'en croyait, le peuple anglais n'aurait qu'à sortir de son île et à mettre la clef sous la porte.
1, Chez Adrien U Clere.
Tout cela n'est pas d'an esprit impartial ni d'un profond politique, et l'on aurait tort de prendre ce livre au pied de la lettre; mais croira-t-on qu'il ait jpu inventer tous les faits étranges qu'il cite?
— Il faut avouer, dit l'économiste, que nous ne flattons guère les étrangers. M. Kervigan, qui est catholique, fait des vœux, sans le dire, pour que l'Angleterre protestante s'enfonce sous les eaux de l'Océan; et voici à l'autre pôle un libre penseur qui accommode de la belle manière le pape et les Romains. Lisez un peu Rome contemporaine \ de M. Âbout. Vous y verrez qu'un tiers des Romains mendie, qu'un autre tiers assassine les passants et travaille sur les galères de Sa Sainteté, que le troisième tiers est composé de coquins qui sont habillés comme des princes ou des cardinaux, et que le peuple tout entier demande sa fortune aux cliances de la loterie. Voilà les descendants de Caïus Gracchus et de Scipion. Si parmi ces gens-là se trouve par hasard un vieillard à barbe blanche, qui ait de beaux yeux, de la douceur, de la bonhomie et de la dignité, qu'on écoute avec admiration et qu'on envie, soyez sûr que ce patriarche aura coupé la gorge à une centaine de personnes sur la voie Appienne ou Flaminienne. Voilà les récits qu'on nous fait de l'étranger.
— Ceci nous mène tout droit, dit ironiquement le