Chez Michel Ldvy
banquier, à cette patriotique conclusion que le peuple français est le premier de l'univers?
— Le premier, je ne sais, répliqua Thomme de rien, mais h coup sûr il n'est pas le second. S'il s'agit de se battre, nos conscrits ne le cèdent à personne; s'il s'agit de travailler, nos ouvriers valent bien les Anglais; s'il s'agit de parler, nos avocats ont la langue bien pendue, et M. Thiers en son temps aurait bien tenu tète à M. Bright, qui est pourtant un rude gaillard; s'il s'agit d'écrire, VHistoire du Consulat et de FEmpire vaut bien toutes celles de Macaulay; s'il s'agit de faire des romans, on entassera deux ou trois Dickens sur un ou deux Thackeray, sans arriver à la hauteur de Balzac; et si vous voulez philosopher, je vous ferai connaître une demi-douzaine de docteurs qui déraisonneront sur l'origine de^ choses aussi savamment que tous* les docteurs de Cambridge et d'Oxford. Pour la musique, je n'en dirai rien. C'est un Anglais qui inventa le flageolet et la trompette marine. Où donc est la supériorité des Anglais?
— Ils sont riches, dit le banquier.
— Les lords et les marchands, oui ; mais le peuple, non. Et qu'importe que trente mille personnes mangent dans la vaisselle d'or , si trente millions d'ouvriers et de paysans ne dînent pas tous les jours?
— - Ils sont libres, dit un journaliste.
— Ahi cette fois vous avez raison, s'écria l'homme de rien ; ils sont libres, et la liberté les console de tout.
La liberté allège pour eux le poids des dîmes et des taxes, le poids des lords, des banquiers et des évéques. Qu'un fabricant maltraite ses ouvriers, ils sont libres de se plaindre, libres de s'assembler en meetings, de protester dans les journaux, de former des associations, de se mettre en grève, de répondre aux attaques des patrons par d'autres attaques. Si le ministre de la paroisse leur déplatt« ils sont libres de choisir une autre chapelle et de nommer un autre desservant. S'ils veulent faire une pétition, ils n'ont pas besoin de l'autorisation d'un préfet, ils prennent une feuille de papier au hasard, el ils écrivent leurs griefs, et ils font signer leurs pancartes dans la rue, dans les ateliers, dans les maisons particulières, quand et comme il leur platt; et à force de crier, ils se font entendre et respecter,' même des lords. Ils sont libres, complètement li« bres, de corps, d'esprit et de cœur : voilà où l'Anglais l'emporte sur nous, que tant de liens retiennent encore enchaînés.
Ici le banquier voulut couper la parole à mon ami ; mais la maîtresse de la maison, qui s'ennuyait d'en-' tendre parler politique, pria son cousin de chanter avec elle un morceau de la Favorite. Deux vieilles dames s'assirent à la table de whist avec Téconomiste et le conseiller d'État; un capitaine d'état-major et un un jeune avocat se glissèrent adroitement du côté des demoiselles, et le banquier, resté seul sur le champ de bataille, fut réduit au silence, malgré ses millions.
P. S. Je suis fort inquiet. J'aTais demandé à H. le préfet de la Creuse l'autorisatioa de faire circuler et si^er librement une pétition au sujet du chemin de fer projeté entre Hontluçon et Limoges. Le préfet, ou si tous youlez^ le secrétaire général, m'a reflué cette autorisation. U ne veut pas qu'on agite le pays. Moi, je veux agiter, c'est-à-dire faire connaître au gouyemement l'opinion des yilles iDdustri elles du département. J'ai appelé, au ministre de l'intérieur, de la décision du préfet. Son Excellence ne me répond pas, ni personne pour elle. Ma lettre s'est perdue en route, j'en suis certain. Qui pourrait croire que M. le ministre de l'intérieur refuse on dédaigne de répondre à la demande d'un citoyen, écrite d'ailleon dans les termes les plus respectueux?
Si ma lettre n'est pas arrivée à son adresse, j'espère que le journal sera plus heureux.
Venez, vous qui n'êtes ni riches» ni préfets, ni gendarmes; TOUS qui remuez la terre avec la bêche et la pioche, vous qui gâchez le mortier, vous qui tissez la laine et la soie, el vous qui forgez le fer et l'acier, et trous qui montez la garde, vâtus de rouge et de bleu, à la porte des palais où vous n'entrerez jamais; et vous qui tous ensemble êtes la force, la richesse, la gloire et le génie de la France, venez : c'est à vous que je parle, c'est votre droit que je défends, le droit des ouvriers et des paysans^ le droit de tous ceux qui travaillent et qui souffrent, le droit des enfants et des femmes, le
seul droit qu'on n'ait jamais ôté à aucun peuple, le droit de pétition.
Ce droit est le plus ancien de tous et le plus humble. Il est ne avec la monarchie française; en ce temps-là, les pétitions s'appelaient doléances. Un soldat brûlait la maison d'un pauvre homme ou lui prenait sa fille : doléanee. Un grand seigneur, gêné par un bourgeois, le faisait mettre à la Bastille : doléance. Un ministre doublait rimpôt sans consulter le Parlement : doléance^ (fo{Àince, toujours doléance! Vers 1640, les bourgeois étant devenus plus riches^ plus nombreux, pliû savants et plus puissants dans TËtat, commencèrent à se faire craindre et écouter, ce qui est à peu prés la même chose. Ils élevèrent un peu la voix, et la doléance s'appela humble supplique^ et cela dura jusqu'en 1789 où le peuple, devenu maître, se mit à parler haut et à demander clairement tout ce qui lui plaisait. Ukumble supplique devint alors pétition.
On pétitionne beaucoup en Frai)ce, trop peut-être. Il n'est pas rare qu'un soldat qui s'est foulé le pied à Austerlitz demande un bureau de tabac pour guérir sa foulure; qu'un maire demande la croix pour avoir vu passer l'empereur dans sa commune; qu'un commis inepte, qui s'est assis trente ans dans le même fauteuil, demande qu'on élève ses fils aux frais de l'État, comme ceux d'Aristide et de Gaton : voilà bien des pétitions qui ne font pas honneur à la nation française; mais de quoi n'abuse-t-on pas? Et s*il arrive qu'un citoyen qui
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ne désire rien et qui ne dépend de personne, prenne en main la cause de son département et veuille faire connaître au ministre, au Sénat ou n'imporle à qui, le vœu réel ou l'intérêt véritable de ses compatriotes, n'est-il pas juste qu'il jouisse de la même liberté que le soldat, le maire et le commis? Oui, n'est-ce pas? Et qui pourrait y mettre obstacle? Le ministre? le préfet? le sous-préfet? Personne. Le droit de pétition est inviolable, — en théorie; mais je vais vous montrer, par mon exemple, combien il rencontre d'obstacles dans la pratique.
Vous vous rappelez ce chemin de fer de Limoges à Montluçon dont je vous ai parlé si souvent. Je suis fâché de revenir encore sur cette affaire, mais il faut que je me fasse entendre du gouvernement et du public, dussé-je répéter cent fois la même chose.
Vous savez que je proposai dans ce journal môme un tracé très-favorable aux villes industrielles du département de la Creuse: Aubust^n, Felletin, Bourganeuf. Ce tracé ne fut pas approuvé de plusieurs personnes considérables, parmi lesquelles il faut mettre au premier rang M. Beby, maire, et M. Saliandrouzc, député d'Aubusson. Le premier ne jugea peut-êlrc pas digne de lui d'appuyer un projet présenté par un simple citoyen ; le second s'en rapporta, comme il fait toujours, à la sagesse du gouvernement. C'est fort bien raisonné, et ce député-là ne sera pas accusé de sentiments séditieux. Je né désespérai pas néanmoins, ayant pour moi.
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ûnon le maire et le député, da moins le bon seni et le suffrage universel^ de conraincre M. le ministre des travaux publics et d'obtenir mon chemin de fer, oa plutôt celui qui est nécessaire à toutes les manufactures du département de la Creuseï Je rédigeai donc^ après inille lenteurs qui n^ tenaient pis de moi, et dont Yoaft ares TU le détail dans le numéro du 4 novembre dernier, une pétition qui fut soumise au contrôle de M. Salles, préfet de la Creuse. Il s'agissait de la Oiire circuler publiquement et signer par tous les intéressés. Ma demande fut rejelée bien loin. On voulait, vous vous en souvene2, prévenir toute agitation. Cependant, soit hdsard, soit quelque autre raison, M. Salles ne ju* goa pas k propos de m'écrire lui-même les motifs de son refus, et chargea de ce soin son secrétaire général.
Vous supposes sans doute qu'une pétition qui pour-* rai t agiter les populations du département de la Creuse, ' et je pense aussi bouleverser tout le pays (cela n'est pas dit dans la lettre de M. le secrétaire généraU mais on Tentend de reste), doit être écrite d'un style incendiaire et provoquer les citoyens au pillage et au meur-^ tre. Vous allez en juger. Voici le texte de la pétition :