PÉTITION AU MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS
« Monsiaur le aialitre>
« Les pétitionnaires sousiignés^ habiUnU des deux arrondiiSotnentB d'Attbusson et de Bourganeuf, ont Thonneur d*exposer : « Que par la concessioa du...
« La compafjrnie d'Orléans s'est engagée enTers FËtat à cOastniira
D'HBURB EN HEURE. lU
un chemin de fer qui doit relier Limoges à Montluçôu et pei ter pirt*
ou prèsQuéni; a Que par dette ooncession éfentuelle l'Eut n'entendait nullement
l^gler d'ayante let détails du tracé, mais seulement indiquer la direc-
tiou générale du chemin de fer;
« Que dans Tenquéte qui a eu lieu récemment, deux tracés seulement ont été proposés : l'un par la compagnie d'Orléans^ conoestion * '
naire, et l'autre par M. Dumiral;
<c Que le tracé de la compagnie, qui passe par Guéret, est à la yé- Hlé le plus économique qu'on puisse proposer, mais qu'il traverse principalement rarrondissemeat de Guéret, desservi en trèa-gra ide partie par la ligne déjà faite de Paris à Limoges • qu'il est tout à fait Jnutîle aux quatre mille habitants de Guéret, dont Tindusirte est nulle, ragricttlture médiocre et. le commerce plus médiocre encore | enfin, qu'il n'est pas moins inutile à l'administration, dans le pays le plus calme de France et le plus éloigné soit de la guerre civile, soit de la guerre étrangère |
« Que le tracé de M. Dumiral, qui passe au travers des minet d'Ahun et de Bostmorau, a le désavantage de ne rencontrer sur sa haute aucune ville, et de faire seulement communiquer ces deux mines de bouille entre elles d*abord, puis avec celle de Gommentry; « Que dans ces deux tracés les vœux et l'intérêt réel du département de la Creuse ont été complètement négligés; qu'Aubusson, ville de aept raille âmes, qui n'est qu'une immense manufacture de tapis, et qui a reçu la graude médaille d'or à rexposilion universelle (distinction accordée seulement à cinq ou six villes en Europe), se trouvera fort éloignée du chemin de fer; que Fellelin, autre ville manufacturière, en sera plus éloignée encore; que Bourganeuf, dont les porcelaines rivalisent avec celles de Limoges, est également mis k l'écart; que le dernier traité de commerce, en abaissant le tarif des douanes, va rendre le commerce des Anglais très-redoutable, et qu'il est nécessaire de pouvoir transporter à bas prix les matières premières de toute fabrication;
t Par toutes ces raisons,
« Les pétitionnaires soussignés, habitants d'Aubusson, de Felletin et de Bourganeuf, demandent à Votre Excellence qu'elle veuille bien igourner toute décision sur la question du chemin de fer de Limoges à Montluçon, jusqu'à ce que de nouvelles études aient été faites; qu'elles veuille bien ordonner que ces études seront faites, non par les infénieam de la compagnie d'Orléans ou par Ceux qu'a employés
M. Dumiral, mais par des ingénieurs étrangers au département, que Y0U8 désignerez yous-mème; et' que yous leur donniez pour instruction principale de chercher quel est le tracé qui pourra joindre le plus ayantageusement Montluçon à Aubusson, Aubusson à Bourganeof, et cette dernière yille à Limoges. .
If Receyezy monsieur le ministre, ayec cette pétition, l'expression « du respect de yos très-obéissants seryiteurs, »
Eh bien, qu'en pensez-yons? M. Salles et son secrétaire général n'ont-iis pas sauvé l'État? Sérieusement, où est la politique, où est l'intérêt du gouvernement dans ce refus d'autorisation? Qu'importe à l'empereur et à ses minisires que ma pétition circule ou ne circule pas? Le pays serait agité, dit M. le préfet (ou son secrétaire). Quoi! voudriez-vous qu'il fût indifférent, même à ses intérêts matériels? Youdriez-vous qu^il fût interdit aux citoyens de donner leur avis, même sur nn tracé de chemin de fer? Le suffrage universel aurait-il ce singulier résultat d'ôter à la nation la direction de toules ses affaires? Non, j'userai de mon droit, quoi qu'il en coûte, et j'épuiserai toutes les juridictions avant de renoncer à ma pétition.
Ces réflexions me conduisirent à faire appel à M. Billaut, alors ministre de rintérieur, de la décision de son subordonné. J'écrivis inutilement à Son Excellence. Ma lettre demeura sans réponse. En même temps, j'eus riionneur de voir M. Rouher, ministre des travaux publics, qui m'avait offert une audience, et d'expliquer les raisons du tracé que je proposais. Mais, avec quelque bienveillance que M. Rouher eût écouté mes explica-
tions, ma voix isolée ne pouvait remplacer les voix ou les signatures de vingt mille ouvriers et fabricants pour qui le tracé que je propose est une question de vie ou de mort. Je résolus donc d'obtenir l'auforisation de faire circuler ma pétition, dussé-je pour cela m'adresser au Sénat, car, en pareille matière, le Sénat est juge suprême. Lisez les articles 29 et 45 de là constitution du 14 janvier 1852.
« Article 45* — Le droit de pétition s*exerce auprès du Sénat. Aucune pétition ne peut être adressée au Corps législatif. »
« Article 29. — Le Sénat maintient ou annule tous les actes qui lai sont déférés comme inconstitutionnels par le gouYernemeot ou dénoncés pour la même cause par les pétitions des citoyens. »
J'étais donc tout prés de m'adresser au Sénat, espérant que cette illustre assemblée me ferait rendre justice» lorsque le décret du 24 novembre, qui rend désormais public le compte rendu des séances c des chambres, > a changé mon espérance en certitude. Désormais, les pétitions ne seront plus enterrées dans le silence, et le pétitionnaire, en lisant le Moniteur, pourra connaître le sort de sa pétition.
La cause du .droit de pétition est gagnée, j'en suis certain; car quelle raison pourrait opposer M. le préfet? Que je suis libre de pétitionner seul? Oui, comme d'écrire une lettre à un ami. Mais est-ce là pétitionner? Et quand tous les citoyens du département sont appelés à donner leur avis, est-ce assez que l'un d'eux se lève et offre de porter la parole au nom de tous? Qui aura
confiance en lui si sa pétition n'estpas accompagnée de vingt mille signatures? Dira4«on que chacun est libre défaire sa pétition particulière? Je l'avoue; mais sur vingt mille citoyens pris au hasard^ combien s'en trou« vera-t*il qui auront le temps et les moyens d'écrire cette chose si simple et si facile? Et si par bonheur chacun d'eux pouvait en effet et voulait rédiger lui-même sa pétition, quelle armée de commis ne faudrait-ll pas le* ver pour décacheter et lire ce formidable amas de paperasses? Le seul chemin de fer de Montluçon à Li* moges mettrait sur les dents le Sénat tout entier, qui ne pourrait môme pas appeler à son aide son frère cadet le Corps législatif, car l'article 45 de la constitution le défend.
Revenons au monde réel. Pour qu'une pétition produise son effet, il faut qu'elle puisse circuler librement et qu'on la couvre de signatures. M. le préfet de la Creuse, en défendant la circulation de ma pétition, n'a peut-être pas abusé de son autorité, car la loi sur le colporlage lui permet d'interdire ou d'autoriser suivant sa conscience ; mais il a certainement violée sinon la lettre, du moins le sens de la constitution qui consacre le droit de pétition.
Ce qu'il y a de plus singulier dans l'histoire de M. Salles, c'est qu'on ne peut trouver aucune raison à ce refus d'autorisation. Relisez la pétition. Pas un mot contre le gouvernement; pas un mot contre l'administration; pas un mot contre qui que ce soit. Une
D*HEURB HN HEURE. IIV
proposition de tracé et de bonnes raisons à Tappui, voili tout. Si M. le préfet s'alarme de si peu de chose dans un temps et dans un pays si paisibles, que devons-nous attendre en temps de guerre ou d'élection f
La question est aujourd'hui posée et sera certainement résolue par le Sénat, car le Journal des Débats et hJH'ene à Paris, la Gironde h Bordeaux, leProgrèê à Lyon, et plusieurs autres journaux français et étran» gers, ont bien voulu appuyer la demande du Courrier du ZMmancA^, et réunir leurs efTorte pour faire consacper le droit de pétition. Le nouveau ministre de l'intérieur, M. de Persigny, peut seul mettre fin à cette discussion, en m'accordant rautorisalion que j'ai vainement demandée à M. le préfet de la Creuse. Ses circulaires me donnent la confiance que je n'aurai pas besoin de re« courir au Sénat, et qu'une prompte décision mettra bientôt à couvert le droit incontestable de tous les citoyens de pétitionner quand bon leur semble, en dehors des préfets, et même, s'il le faut, contre l'avis des préfets.
Que pourrai^e vous dire encore de ce droit humble et modeste, qui se cache dans la foule de nos droits comme la violette parmi les herbes de la prairie, et qui n'a jamais eu d'autre ennemi que M. Salles, préfet de la Creuse? Examinons de nouveau l'article 48 de la constitution :
M Aucune pétition, est«il dit dans cet article, ne peut être adressée au Corps législatif. »
Faut-il en conclure que le Sénat, resté seul sur la brèrhe, peut recevoir toute espèce de pétition, ou qu'il ne peut, suivant le texte de l'article 29, connaître que celles où on lui dénonce des actes inconstitutionnels? Et si par hasard le Sénat annulait par un sénatus-consulte un acte inconstitutionnel, et qu'il ne plût pas à Tempereur de sanctionner et promulguer ce sènatusconsulte, qu'arriverait-il, je vous prie? Car, en vertu de l'article 10 de la constitution :
a L'empereur sanctionne et promulgue les lois et les sénatuS'Consultes. »
Écartons cette bizarre hypothèse, qui nous mènerait tout droit à un cul-de-sac constitutionnel.
Pour le droit de pétition, comme pour tous les autres, le décret du 24 novembre ouvre une ère nouvelle. Nous pourrons pétitionner à l'aise, et l'on nous rendra compte de nos pétitions. Ce n'est pas tout, assurément, mais c'est déjà quelque chose. Il ne faut pas du premier coup vouloir grimper dans la lune. Montons l'échelle, échelon par échelon, assurons bien tous nos pas, n'escaladons pas trop vite, de peur de dégringoler, et surtout ne descendons jamais.
On m'a parlé d'une tle verte, perdue sur la surface des océans, où vivent dans une paix profonde les animaux et les hommes, où les héros et les tratneurs de sabre sont inconnus, où l'on ignore les préfets et les sous-préfets, la conscription et l'impôt sur le sel, l'impôt sur le vin et le monopole du tabac, l'impôt person-
nel et l'impôt mobilier, l'impôt foncier et l'impôt sur les patentes, l'impôt sur les portes et les fenêtres et les centimes additionnels ; tle unique, île admirable où les fonctionnaires ne sont pas plus nombreux que la postérité d'Abraham et les étoiles du ciel, plus serrés l'un contre l'autre que les i)rins d'herbe dans la prairie et les sables du rivage I Là, tous les droits sont inconnus (j'entends les droits réunis) ; on parle, on marche, on imprime sans demander la permission à personne, et voici la seule pétition que connaissent les heureux citoyens de celte tle :
€ Pater noster, qui es in cœlis. .. panem nostrum quotidianum da nobis hodie. — Notre Père, qui êtes aux deux... donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien,., n
Je viens de retrouver à grand'peine le nom de ce beau pays. Amis, c'est l'île des Rêves, où chacun de nous, une fois en sa vie, a mis le pied. Quelques uns y demeurent jusqu'à la mort. Heureux ceux-là, trois fois heureux I
L'an dernier, je me promenais à pied comme un facteur rural dans le département de la Corrèze, pays charmant, où Ton voit des poëtes et des gens d'esprit au coin de tous les sentiers. C'était vers le milieu de septembre : le soleil baissait à l'horizon et j'errais au hasard dans la campagne, lorsque j'aperçus un paysan qui labourait son champ avec deux vaches maigres. Je m'arrêtai quelques minutes à regarder le triste attelage. Arrivé au bout du sillon, près de moi, le paysan s'arrêta aussi, et je lui demandai le chemin de la petite ville d'Egletons, où j'allais voir un de mes amis, M. Octave Lacroix, ~ le même qui a publié récemment dans la Revue européenne les plus jolis vers qu'on ait faits en France depuis la mort d'Alfred de Musset.
— Monsieur, répondit le paysan, vous êtes à trois lieues d'Egletons. La nuit va venir : si vous êtes étranger, vous vous égarerez dans nos montagnes, et vous passerez la nuit à la belle étoile. Venez couchera N..., c'est un village à trois cents pas d'ici, qui est caché derrière les arbres. Il y a une auberge où vous pourrez souper et dormir commodément.
Ce petit discours, qui n'avait rien d'extraordinaire, me parut surprenant. Dans ce pays-là, le paysan parle peu, par timidité, ne répond qu'avec peine aux questions, et ne connaît que la vieille langue d'oc, qui ser* vait aux anciens troubadours, et que les Parisiens, gens impertinents, appellent du nom de patois.
— Eh bien, je vais coucher à Tauberge, dis-je au paysan; voulez-vous, je vous prie, m'indiquer le chemin du village?
— J'y vais moi-même, répondit-il. Ma journée est finie. Jean, lu ramèneras les vaches.
Jean était un garçon de quinze ans, qui dirigeait leç vaches avec raiguiUon pendant que 3(2{i père tenait le soc de la cbarrue.
>^ Venez avec moi, monsieur.
Je le suivis. Nous arrivâmes bientôt au village. I( mtra dans nne grande conr où des poules, des oiei 6t deux ou trois petits cochons jouaient pèletméle avec les enfants. Au fond de la cour était une vieille maison ofa j'aperçus, par les fenêtres ouvertes, une grande salle que remplissaient dix ou douze tables couvertes de taches d'encre et d'inscriptions gravées k la pointe du couteau. Je demandai à mon guide si c'était l'auberge doftt il m'avait parlé.
— Non, dit-il, mais l'auberge n'est pas loin. Ceci aet mon école. Je suis ^instituteur de la commune, et, comme les «classes sont fermées le jeudi, je profite de
m D'HEURE EN HEURE.
ce jour de loisir pour labourer mon champ et l'ensemencer.
A ces mots, je le regardai plus attentiyement. C'était un homme de quarante ans environ, voûté par le travail. Sa figure, intelligente et bonne, mais un peu mëlancolique, m'inspira de la sympathie tout d'abord. Je l'invitai à souper avec moi chez l'aubergiste; mais, contre mon attente, il s'y refusa.
— Non, monsieur, répondit-il, je vous remercie, je ne veux pas manger de la viande et boire du vin quand ma femme et mes enfants n'ont que des pommes de terre bouillies pour leur souper; mais, si vous voulez, j'irai volontiers vous tenir compagnie dans la soirée.
J'acceptai son offre, je me fis conduire à l'auberge, et je vis une heure après revenir l'instituteur.
— D'où vient, lui dis-je, que vous soupez avec des pommes de terre bouillies, vous, votre femme et vos enfants? car enfin vous n'êtes pas pauvre, puisque vous avez deux vaches, un champ, des oies, des poules, des cochons.
Il sourit amèrement.
— Le champ est à moi^ dit-il, et il donne quarante sacs de pommes de terre ; mais les vaches sont à mon beau-père, et s'il arrivait que le pauvre homme mourût et qu'on partageât les vaches entre tous ses héritiers, chacun de nous en aurait à peine un quartier. Quant aux poules et aux cochons, ils vivent de leur propre iqduslrie, et l'on s'en aperçoit assez. Les poules
ne sont pas grasses, les cochons n'auront jamais beaucoup de lard, mais c'est un revenu assuré de trente ou quarante francs, c'est-à-dire de quoi payer les vêtements de ma femme et les miens.
— Mais, lui dis-je, vous avez un traitement assez considérable?
— Oui, monsieur, six cents francs, un trésor, une mine d'or, un monde! L'état, la commune et mes élèves, en réunissant tous leurs efforts, me donnent six cents francs t Ma femme, mes sept enfants et moi, cela fait huit personnes, c'estrà-dire soixante-quinze franc par tète. Ce n'est pas de quoi mener les violons. Vous me direz peut-être : Pourquoi tant d'enfants? les gens de la ville sont plus prévoyants. C'est vrai, monsieur; mais n^avez-voiis pas lu dans la Bible ce mot divin : Croissez et multipliez ? Nous obéissons à Dieu même, nous croissons et nous multiplions, étant gens simples et grossiers qui ne voient pas plus loin que le pain et le travail du jour. J'ai lu quelque part qu'un savant anglais nous recommande la prudence, de peur qu'à la fin nos enfants, croissant en nombre, et couvrant toute la terre comme les feuilles des arbres en automne, ne viennent à manquer de pain et à s'entre-dévorer. Est*ce vrai, cela ?
— Oui, Malthus l'a dit, et Malthus est un docteur.
— Monsieur, ce docteur-là n'avait pas mis ses lunettes sur son nez lorsqu'il dit cette savante ânerie. S'il avait mis ses lunettes, ou s'il en avait essuyé les
verres avec soin, il aurait vu que nous sommes encore bien loin de couvrir toute la terre, et que si T^on s'égorge Ici-bas, ce n'est pas pour avoir du pain. Est-ce des sacs de blé que nos soldats ont rapportés de Sébaslopol?
— Non, ils ont rapporté de la gloire.
Il haussa les épaules.
— De la gloire! dit-il; fameuse denrée, mais qui coûte bien cher ! Combien d'entre eux reviennent estropiés I Combien reviennent avec un œil de verre, ou une Jambe de bois, ou un nez d'argent! Combien ne reviendront jamais, et dormiront éternellement sous la neige de Crimée! Je frémis » monsieur, quand je pense à Jean (c'est Taîné de mes enfants, celui que vous avez vu et- qui guidait les vaches à l'aiguillon). Dans^ cinq ans il sera conscriL Où va-t-on l'envoyer? En Crimée, en Italie, en Chine? Est-ce un Arabe qui le tuera, ou un Tartare, ou un Autrichien, ou la fièvre des marais, ou l'absinthe? Je n'ai pas d'argent pour le racheter, moi, pour l'arracher à la gloire, et à la victoire, et à toutes ces belles choses qu'on placarde de temps en temps sur les murs. D'ailleurs, il faut bien que quelqu'un parte; si ce n'est le mien, ce sera celui du voisin. Ah ! la pauvreté ! C'est dans ces occasions qu'on sent qu'elle est horrible et sans remède !
-* Mais, lui dis-je, tout le monde n'en meurt pas.
— Non; mais ceux qui n'en meurent pas reviennent dégoûtés du travail, ennuyés de leur ancien métier.
habitués à la paresse des garnisons. Un bon soldat est souvent un très-mauyais ouvrier.
— Eh bien, prenez soin de Jean, instruisez-le vousmôme, envoyez-le à l'Ecole normale primaire, fuiles-en un Instituteur.
— Ah ! monsieur, s'écria-t-il, que me dites-Vous là? Instituteur! Autant vaudrait lui mettre une corde au cou et le mener pendre I
— Chaque métier a ses misères, lui dis-jc, et Jean n'échappera pas à la loi commune. Etes-vous donc si mécontent de votre profession ?
— Monsieur, dit-il, vous allez me comprendre. Ecoutez seulement mon histoire. C'est celle des trois quarts de mes confrères. Mon père était un paysan assez riche qui m'envoya de bonne heure aux écoles. Il voulait faire de moi un curé ou un huissier, et il me donna le choix, car c'était le meilleur homme du monde. J'appris le latin au petit séminaire, et j'allai^ me faire tonsurer quand j'aperçus un soir ma voisine Jeanne, qui est aujourd'hui ma femme. Elle était assise derrière un buisson et tressait de la paille en gardant les moutons. Elle avait seize ans, j'en avais vingt. C'était la plus jolie fille de la paroisse et la plus douce. Je le lui dis ; elle ne se fâcha pas. Je jetai le froc aux orties, et je déclarai à mon père Tlntenlion que j'avais d'épouser Jeanne. Mon père me répondit qu'il avait dépensé la plus grande partie de son bien pour mon éducation^ et qu'il fallait que je fusse huissier s! je ne voulais pas être curé, et
que la dot de ma future payât ma charge. II faut vous dire que Jeanne n'avait pas trente francs de dot. Je résistai^ je îne fis instituteur. Mon père mourut quelqae temps après, laissant des affaires fort embrouillées; j'ëpousai Jeanne, et, bien loin de saisir les meubles d^aatrui, jeyis les huissiers faire main basse sur les miens. Heureusement nous étions jeunes, nous étions heureuiL; je payai les dettes de mon père, et il me resta un petit champ, celui que vous m'avez tu labourer ce soir.
— Jusque-là vous n'êtes pas fort malheureux.
— Assurément non; mais écoulez la suite. La révolution de 1848 arriva. D'abord on nous dit que nous étions les premiers des hommes, et que la patrie et la liberté n'avaient pas de plus solides appuis qae nous. De plus, on augmenta notre traitement. Ces mnniëreslà nous firent grand plaisir, comme vous pensez bien, et nous fûmes fort zélés pour la république et pour la révolution. L'année suivante, le vent avait changé, on tomba sur nous à bras raccourci, on nous appela sa- cialistes, communistes ^ partageux, fauteurs de troubles, subversifs, et nous fûmes les mille têtes de l'hydre de la révolution. Je ne sais pas bien ce que cela veut dire, mais c'est un mot de Paris, et l'inspecteur d'académie nous le répèle de temps en temps. De plus, on établit au chef-lieu du département un conseil composé du préfet, de l'évêque et de l'inspecteur d'académie« du procureur général et de plusieurs autres gros bonnets dont je ne connais pas bien les noms ni les
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fondions. C'est devant ce tribunal qu'on nous fit comparaître. Monsieur, rien que d'y penser j'en tremble encore. Une seule fois, j'avais eu quelque petite querelle avec notre curé : c'était à propos du plain-chant. Vous savez que l'instituteur est presque toujours sacristain. Le curé dit un jour que je chantais fort mal et que je faisais de fausses notes à vêpres : je ripostai un peu aigrement qu'il avait la voix d'un chaudron percé; La vérité est que nous ne passions pas pour deux rossignols. Le curé se mit en colère : il dit que j'étais bien hardi d'oser lui répliquer, et m'accusa d'avoir voté et fait voter pour un représentant de la montagne. Etait-ce vrai? était-ce faux? C'est ce que je ne vous dirai pas. Dans la position où je suis, avec ma femme et mes sept enfants, moins on parle de ces choses-là, mieux cela vaut Je fus mandé devant ce terrible conseiL Pensez, monsieur, qu'il s'agissait du pain de toute ma famille. Je fus admonesté sévèrement, mais la protection du maire de ma commune qui, par bonheur, était un homme riche et influent, me sâuva d'un sort plus rigoureux. Dès lors, je me tins coi, et ce fut bien heureux, car au 2 décembre plusieurs de mes confrères, qui n'avaient pas eu la môme prudence^ furent envoyés en Belgique, en Angleterre, et même à Lambessa. Aujourd'hui , mon ambition, si je fus jamais ambitieux, est éteinte. Je n'aspire plus qu'à vivre et à mourir en paix. Jean sera soldat. Si ce n'est lui, ce sera son frère cadet, ou le plus jeune, Philippe. Ceux
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qui éviteront Tarmée, n'ayant pas de ehamp à cultiver, cultiveront celui des autres, et- se feront domestiques, Mes filles seront servantes à la ville, et peut-être quelque chose de pire. Pour moi, je vieillirai seul, toujouri plus pauvre et plus dénué d'espérance, voyant diminuer le. nombre de mes élèves, et jeté au rebut par tout le monde, jusqu'à ce que l'heure vienne, pour ma femme et pour moi, de rejoindre nos pères dans le pays des âmes.
^— Et vous n'avez aucune espérance pour l'avenir t
— Quelle espérance peut-on avoir? me dit-il en •€« couant la tète avec tristesse. Six cents francs, est*ce de quoi élever une famille? c'est de quoi ne pas mourir de faim, voilà tout. Craindre le curé, craindre le maire, craindre l'agent-voyer, craindre le garde champêtre, craindre le gendarme, craindre Tinspecteur d'académie,- le sous-préfet, le préfet, le procureur impérial, eraindre d'être vu au cabaret, craindre de se mal tenir à la messe, craindre de chanter faux à vêpres, craindre tout le monde, est-ce vivre?
A ces mots, il me quitta, et le lendemain, avant de partir, je voulus inutilement le revoir. Il était déjà au milieu de sa classe, et je l'entendais du dehors dire d'une voix retentissante :
Huit et huit font êeize^ seize et huit font... combien, Jacques?
Je n'attendis pas la réponse de Jacques, et je partis pour Egletons.
D'HEURE EN HEURl. m
L'histoire de ce pauvre instituteur est celle de presque tous ses confrères. Notez que j'ai supprimé, par prudence, certaines parties de son récit ; par exemple, les visites de l'inspecteur d'académie, les circulaires impérativos en temps d'élection, dont la circulaire do M. Pendarie, dans le département de l'Au^e^ récemment publiée par le Courrier du Dimanehe, peut fournir le modèle. Ajoutez que, toute politique mise à part, l'instituteur se trouve souvent ballotté entre deux influences locales également redoutables. Il voudrait rester neutre^ le malheureux, car la vie de sa famîlle en dépend; mais s'il reste neutre il est perdu; le vainqueur, quel qu'il soit, ne lui pardonnera pas sa neutralité; et, s'il choisit mal, s'il opte pour le vaincu, comme Caton d'Utique, à quelles représailles n'est-il pas exposé? La destitution, qui le ruine, sera le moindre de ses maux.
De ceci, tirez la conclusion vous-même, ami lecteur. Demandez avec moi au gouvernement, demandez au Corps législatif qu'on tire de la misère quarante mille instituteurs primaires, qui sont chargés de l'éducation du peuple français. Leur traitement est de six cents francs (celui des instituteurs adjoints et suppléants est bien moindre); demandez qu*on le porte à douze cents; demandez qu'on les affranchisse de la tutelle de tant de personnes bien pensantes, qui croient, en les surveillant, faire plaisir au préfet et à l'évêque; qu'on les mette en dehors de toutes les luttes électorales; qu'ils
soient électeurs et non agents d'élections; qu'ils obéissent à la ioi/mais à la loi seule, et à leur chef, Tinspecteur d'académie. S'ils sont accusés de quelque faute ou négligence, qu'on prenne avant tout Tavis du conseil municipal de la commune, témoin et juge naturel de la faute; qu'on les traite enfin comme des hommes à qui nous avons confié ce que nous avons de plus précieux en ce monde : l'âme er l'avenir de nos enfants.
Si quelqu'un vous objecte la dépense, ouvrez le budget de 1861. Le voici tel que Ta publié le Bulletin des lois: dix-huit cent quarante millions ! Joli budget^ n'est-ce pas ? budget fait au tour, et qui doit réjouir les yeux du gouvernement? Eh bien, quelle est, dans cette somme prodigieuse, la part de l'instruction publique? Vingt millions el une fraction; et dans ces vingt millions, quelle est la part de l'instruction primaire? Je n'ose vous le dire : vous auriez peine à le croire; et pourtant 9 si chacun des millions que la France a donnés à ses rois depuis dix siècles avait un mèlre de haut, et s'ils étaient tous empilés l'un sur l'autre, un Fiançais monté sur leur cime pourrait, avec la main, décrocher le soleil.
Du Roi des Montagnes *, de M. About, je dirai tout bonnement que c'est un chef-d'œuvre. Dans ce volume de trois cen(s pages, il n'y a pas un mot de trop ; c'est le plus bel éloge que je puisse en faire. Après cela» que
i. Chez Hachette.
les plaisanteries de l'auteur soient un juiu vives, qu'importe? Les Athéniens se sont assez souvent moqués des barbares, pour qu'à leur tour les barbares se moquent des Athéniens.
Du nord et du midi, du couchant et de l'aurore les prophètes accourent par troupes et gravissent la montagne de Sion. J'entends^ dit l'un en mettant son oreille contre terre, — j'entends un bruit sourd et prolongé qui devient peu à peu un immense mugissement; on dirait l'Océan qui rompt ses digues et va couvrir de ses eaux loute la terre. Et moi, dit l'autre, je vois dix armées en marche, et ces armées sont formées de tous les peuples de l'univers. Je dislingue le pas régulier des fantassins, et les cavaliei*s qui s'avancent au galop, et les canons rayés <iui les suivent; j'entends grincer les roues des caissons. Et moi, dit un troisième, je vois un cirque immense : c'est là que vont s'enfermer ces armées comme des gladiateurs pour vider leur querelle. 0 dieux t le signal est donné et la mêlée commence. Entendez- vous la canonnade? Voyez- vous la charge à la baïonnette, et la cavalerie qui se précipite
iM D HEURE BN HEURE.
le 8abre haut? Quel massacre effroyable I Les héros tom* bent par milliers sous le fer et le feu..»
Je ne sais si ces prophètes disent vrai, ni si Ton se battra, ni si Ton égorgera quelques centaines de mille héros; mais je sais fort bien qu'il ne tient qu'à nous de rester tranquilles au coin du feu, les bras croisés pendant que les horions pleuvront sur la tète de nos voisins; je sais fort bien que si nous avons nos fusils à portée de la main, sans menacer personne, nous aurons le plaisir de voir toute la bataille, et qu'il ne nous en coûtera pas un centime, chose à considérer en ce temps de misère. Nous n'acquerrons cas là ni gloire, ni victoire; mais nous pi*endrons un peu de repos dont nous avons grand besoin^ et nous travaillerons à ré-* parer notre vieille maison qui n'est pas en très-bon état, et nous y mettrons un toit^ ou, si vous voulez^ un couronnement dont elle a grand besoin^ et nous reprendrons l'habitude de faire des économies, habi« tude précieuse, car depuis quelques années nous vivons en grands seigneurs et nous jetons l'argent par les fenêtres.
Et quand nous serons au coin du feu, le soir après souper, le père et la mère assis et les enfants tout autour, et le grand-père qui raconte les vieilles hiS'» toires du temps passé, et la grand'mère, et le sage curé, et le savant instituteur, et toutes les bonnes gens de la paroisse, si quelqu'un fait l'empressé et nous crie : Au feul au feul au voleur i à l'assassin I nos
D'BRURBBN HBURSi lOS
Toisins d'Italie se sont pris de querelle avec des Allemands brutaux et ivrognes^ et les Allemands vont leur casser les bras et les jambes» nous prierons Dieu de grand cœur pour qu'il assiste nos voisins d'Italie; mais nous les laisserons se tirer d'affaire comme ils pourront, car il n'est pas juste que nous allions tous les ans nous faire casser Ja tète à leur service» El nous suivron.) eu cela l'exemple de nos sages amis les An* glais, qui poussent des cris de paons pour effrayer les Allemands^ mais qui se gardent bien d'engager l'extrémité du petit doigt dans la querelle. Et si le même personnage officieux, après avoir crié : Au feu! à l'assassin {.nous dit que Garibaldi va délivrer Venise, et que Garibaldi est un héros» nous ferons des vœux pour Venise; mais comme Garibaldi e^t un héros» comme Cialdini est un héros, comme Fanii est un héros^ comme Sonnae est un héros, comme Pinelli est un cinquième héros» et comme tous ceux qui les suivent sont aussi des héros, et comme ils étaient à San^Mar* tino^ et à Varàse» et à Côme» et à Palestre» et partout — et comme ils descendent des légions romaines qui de tout temps ont mis en fuite les Daces et les Pannoniens» nous attendrons avec une tranquillité parfaite et une confiance admirable le succès de la bataille; car s'ils ont vraiment envie de se battre» ils ne peuvent pas être vaincus; et s'ils n'en ont pas envie» je ne vois pas pourquoi nous prendrions leur place* Que faisona^nous dans toutes ces querelles» sur le
Mincio, à Gaëte et ailleurs? Qui nous presse de nous mêler de toutes les affaires du prochain? Est-ce la gloire ou le profit? Nous gardons Rome pour le saintpëre, et le saiût-përe nous reproche de n'avoir pas gardé Ancône. Nous allons en Syrie pour garder les Maronites, nous arrivons quand tout est fini, et nous voyons les Druses, sous la protection des Turcs, s'en aller au petit pas, emportant leur bulin. Nous débarquons en Cochinchine, et Ton coupe la tète à nos missionnaires et à nos protégés. Nous entrons dans Pékin, et nous dépensons cent millions ou davantage pour en obtenir soixante, qui, peul^être, ne seront pas payés. Passe encore si, comme Tes Anglais, nous emportions des traités de commerce à la pointe de nos baïonnettes ; mais qu'atlendons-nous des Chinois? Du thé ou des soieries? De la tisane bonne tout au plus pour des estomacs saxons, ou des étoffes que Lyon fabrique à meilleur marché? Nos missionnaires diront la messe à Pékin? Bonne affaire, dont il faut rendre grice à la sainte Vierge et aux saints; mais est-ce à coups de canon que Ton compte convertir les Chinois, et, plutôt que de les convertir avec la mitraille, ne vaudrait-il pas mieux les laisser vivre dans l'idolâtrie et mourir dans rimpénitence finale?
On vante les colonies. En effet, rien n'est plus beau. Autant de colonies, autant de gouvernements. Le gouverneur a besoin d'un secrétaire, le secrétaire se fait aider par des commis. Cela fait des emplois, des places
à donner^ des rapports à faire, des paperasses à lire. On crée des ingénieurs pour tracer des routes, des préfets et des sous-préfets pour administrer, car on administi*e malin et soir et (ous les jours de la semaine. On nomme des commissions pour étudier les questions ; les commissaires s'assemblent et discutent, ou, plus sagement, ne discutent rien et causent de leurs petites affaires. Un an, deux ans plus tard, quelqu'un fait son rapport au hasard, et le rapport» quel qu'il soit, bon ou mauvais, sage ou absurde, va s'enfouir dans un carton. Cependant on monte à cheval, on parade, on passe des revues, on passe le temps, on vieillit, on avance, on revient à Paris, et l'on a gouverné tout aussi bien qu'un autre. Seulement ce gouvernement-là, y compris les frais de la garnison et des employés, coûte quelques millions à la métropole. Cinq ou six millions par ci, dix ou douze par là,, quarante ou cinquante un peu plus loin; au bout de l'année, c'est la boule de neige qui grossit le budget de la guerre ou de la marine.
Voyez ce que coûte aux Autrichiens le plaisir de gouverner Venise. Ils gouvernent, ils administrent, ils emprisonnent, ils jugent, ils fusillent, ils prennent l'argent de leurs administrés et ils leur donnent du papier en échange ; ils sont à tout moment sur le point de faire banqueroute, mais ils ont la gloire de gouverner. Il est si doux de vexer son semblable!
Avec tout cela, ces bonnes gens me plaisent; j'en-
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tends les Autrichiens. J'admire leur naïveté. L'autre jour, un Hongrois va se promener dans les rues de Dresde. La police autrichienne rapprend. Qu'on m'amène ce coquin I s'écrie le directeur d'une voix terrible. ^ Mais qu'en voulea-yous faire? demande timidement le Saxon de Beust. -^ Je veux le faire pendre ! s'écrie le farouche Rechberg. -« Ala bonne heure, réplique alors le sage comte de Beust. ~ Gardes, emmene2-moi cet homme! On le garrotte, on le mène à Josephstadt, à Vienne, que sais-jel On le met dans un bon cachot, on lui montre la potence dans le lointain, on attend que toute l'Europe s'échauffe et prenne parti pour le proscrit ; on donne au Timeê et à cent journaux le temps de traiter le ministre saxon comme il le mérite; M. Mornand menace de détrôner François-Joseph s'il ne relâche son prisonnier, et enûn l'on dit à Teleki : Mon ami, tu es libre, je voulais seulement te montrer ma clémence.
Franchement, toute cette histoire-lk ne fait pas grand honneur au génie de M. de Rechberg et de son patron. Laisses Teleki tranquille .à Dresde ou pendez-!e. Il n'y a pas de milieu. Mais quelque directeur de police a voulu montrer du eéle, et ses chefs ont eu sujet de s'en repentir. 0ht qui nous délivrera des administrateurs zélés 1 Surtout, pas de âèlel comme disait le vieux TalleyraUd.
A parler franchement, les batailles à venir et ceux qui les prédisent, et l'Autriche, et la Hongrie, et
D'HBURE EN HEUBE. W
riUliOj et la Pologne, et le csar, qui fa, diUon, devenir roi constitutionnel, m'occupent bien moins que la question des loyers. On ne peut plus se le dissi* muler : les Parisiens vont être mis à la porte de Paris. Le loyer est devenu aujourd'hui le tiers de la dépense de presque tous lea' ménages. Vous ave^s lu dans le Courrier du Dimanche l'apostrophe si vive et si sensée de M. Weill à M. le préfet de la Seine; lisez maintenant l'article que H. Guéroult a fait jeudi sur la môme question. Il est impossible de mieux dire. Oui, si l'on n'arrête pas ces démolisseurs effrénés, Paris deviendra inhabitable. Nous avons, dit^on, un budget de 169 millions» et l'on en est iier. El l'on emprunte tous les jours I N'est-ce pas de quoi frémir?
M. Guéroult demande qu'on arrête les démolisseurs; sa demande est fort raisonnable; mais ne pourrait-on pas faire davantage et donner aux Parisiens un conseil municipal élu par eux? Quoil le budget de la France est soumis au contrôle du Corps législatif et le budget municipal de Paris est voté par une commission dont le préfet lui-même a choisi tous les membres I Quel arrangement étrange! Paris est-il moins que Limoges ou Poitiers en état de choisir ceux qui régleront l'emploi de son argent?
L'argent! l'argent! voilà leur épée de chevet, comme dit Harpagon. Hélas! oui, nous parlons d'argent tous les jours, et nous tâchons de défendre le peu qui nous en reste.
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Qu'on interroge, un par un, cent mille Parisiens, et qu'on demande à chacun d'eux quelle est sa première pensée le matin, et sa dernière prière le soir. Il vous répondra, s'il est sincère : t Seigneur, délivrez-nous des démolisseurs et des expropriations pour cause d'utilité publique, ou donnez-moi êent mille livres de rente pour que je puisse louer une petite chambre au cinquième étage, dans ces palais que l^on va construire. 1
Vous souvenez-vous de ce temps heureux où l'on pouvait vivre à Paris en bon bourgeois, avec cinq ou six mille livres de rente? II y a dix ans de cela. II semble que ces dix ans soient un siècle. Aht l'heureux temps que celui-là t On avait du loisir pour rêver, pour lire, pour réfléchir. Un livre était un événement. Aujourd'hui, les plus beaux livres passent comme des étoiles Riantes.
J'ose dire cependant que celui-ci ne passera point. Celui'Ciy c'est-à dire le dernier ouvrage de M. Michelet : la Mer^^ qui va paraître le 15 janvier. Ce n'est pas que Tauteur ait épuisé ce magnifique sujet. A peine Ta-t-il effleuré; mais tout ce qu'il en dit est admirable. On connaît l'éloquence passionnée, bizarre, illogique, de M. Michelet. Vous la retrouverez là tout entière. Je vous recommande particulièrement ce qu'il dit de l'ongine des bains de mer, de la prodigieuse fécondité