MODESTE PROPOSITION DE JEAN
— Avant tout, dit Jean, faisons nos conditions, car il n*est pas juste, quand je sais prêt à me rompre le cou au service d'autrai, que je n'en retire aucun bénéfice. Louison, je puis compter sur toi?
— Jusqu'à la mort.
— Je t'avertis qu'il ne s'agit pas d'une pfaisanterie. Si M. de Pérédur enlève mademoiselle dcChônevert avec notre aidé, comme je l'espère, et si nous sommes pris, le moins qui puisse m'arriver, c'est d'être pendu ; et à toi, c'est d'être mise pour ta vie aux Filles-Repenties.
Ici Louison parut hésiter.
— D'un autre côté, continua Jean, si tu refuses de m'aider, M. de Pérédur quittera le pays, je suivrai M. de Pérédur et tu resteras fille.
— Oh ! dit Louison. Je resterai fille si je veux!
GABRIELLE DE CHÉNEYEHT. 131
Les amoureux ne manquent pas. Dieu merci.
— C'est vrai, mais les amoureux de ma sorte?,., dit Jean. Ton père te donnera pour mari quelque rostre, qui aura passé sa vie derrière les vaches, à crier, en tenant le manche de la charrue : n Hue I la Rousse I Hue I la Brunette ! » De plus, M. René de Péréftiur m'a promis cinq cents louis et le moulin de Bussières EnGn je me sens porté par nature aux entreprises hasardeuses, et c'est un exploit digne de mon courage que de braver la colère du vieux Chénevert et celle du parlement de Paris, qui est bien plus redoutable.
— Allons, puisqu'il le faut, dit Louison en soupirant. Mais quel jour comptes-tu nous enlever, car je commence à m'cnnuyer dans ce couvent, et rnade^ moiselle, qui n'en dit rien, passe la journée à sa fenêtre en regardant la vallée comme un oiseau en cage?
— Patience, ma belle enfant, dit Jean d'un ton protecteur, nQUS ouvrirons bientôt la porte de la cage. D'abord, mon maître arrive après-demain, déguisé. Le soir même, il faut que tu nous ménages une entrevue avec mademoiselle de Chénevert. Le lendemain, nous ferons nos préparatifs, et, dans la nuit, nous partirons, lui, elle, toi et moi. Est-ce convenu?
— Si mademoiselle y consent, dit Louison d'un air na!f. Mais tu m'épouseras au moins?
— A l'instant même, si tu veux, répliqua Jean,
13i GABRIELLE DE CHÈMBVERT.
Et comme gage de sa promesse, il Tembrassa de nouveau. Mais le vent agita tout à coup les feuilles des arbres, et Louison, effrayée ou fcignant.de l'être, s'enfuit et rentra dans le couvent par une porte basse qu'elle avait laissée entr'ouverte.
Jean, n'ayant plus rien à espérer, remonta sans bruit dans sa barque et au milieu des ténèbres repassa l'étang. Il alla se coucher avec la sérénité d'un honnête garçon qui vient de faire une action utile aux hommes et agréable à Dieu.
Pendant ce temps, madame Tabbesse, M. le comte de Chênevèrt, les religieuses, le vieux jardinier du couvent, et tous ceux qui auraient dû veiller dormaient du plus profond sommeil. Gabrielle seule attendait impatiemment le retour de Louison.
Celle-ci se hâta de rendre compte de sa conversation avec Jean.
— Mademoiselle, dit-elle en terminant, c'est dans deux jours que vous reverrez M. de Pérédur. C'est dans la nuit du lendemain qu!il vous enlève. Tenez-vous prête. M. l'abbé de Bonlieu, oncle de M. de Pérédur, a promis de vous donner la bénédiction nuptiale, pour éviter, dit-il, un plus grand malheur.
Cependant, Gabrielle n'était pas sans inquiétude. Bien que sa résolution fût prise et que la promesse de l'abbé de Bonlieu rassurât sa conscience, elle n'était pas aussi pressée que Louison de recourir à un enlèvement, et si l'arrivée de M. de Sarrazine ne
GABRIELLE DE CDÊNEVERT. i83
Tavait pas menacée d'un danger pressant, elle eût bravé pendant plusieurs mois encore Tennui du couvent. Dès le lendemain, elle fit appeler son père et essaya de le fléchir.
Tous ses efforts furent inutiles. Le vieux Chênevert, soutenu d'ailleurs par la présence deTabbesse, ne voulut rien entendre.
— Tu épouseras Sarrazine, dit-il pour toute conclusion, ou tu demeureras au couvent jusqu'à ma mort, car je ne veux pas de Pérédur dans ma famille.
En vain Gabrielle se jeta à ses genoux.
— Ma chère enfant, dit Tabbesse, les pères savent mieux que les enfants ce qui convient à leur bonheur. M. de Sarrazine est un jeune et brillant gentilhomme qui a de l'esprit, de la valeur, de l'élégance, une grande fortune et qui vous adore. Qu'est-ce, auprès de tant d'avantages, qu'un lieutenant au régiment d'Auvergne, qui sera chevalier de Saint-Louis à cinquante ans, qui se ruiaera au service du roi, qui sera couvert de blessures, et qui obtiendra peut-être (s'il l'obtient) quelque brevet de pension mal payée comme toutes les pensions. Mais d'ailleurs, mon enfant, ne précipitons rien. Le feu n'est pas à la maison. Vous avez vingt ans à peine, vous pouvez bien attendre encore quelques mois ayant de vous marier. Pendant ce temps je ne vous demande qu'une chose, c'est de recevoir M. de Sarrazine. Je suis sûr qu'il saura vous plaire, et, s'il ne
134 GABRIBLLS DB CI1ÈNB7BRT.
VOUS platt pas, eh bien, il sera toujours temps de...
— Parbleu I interrompit le vieux gentilhomme, il faudra qu'il lui plaise, ou...
Une heure après, Sarrazine était de retour. Mademoiselle de Chênevert, dont la résolution était prise, et à qui la dureté de son père avait été ses derniers remords, ne refusa pas de le recevoir. Elle écouta sans ennui apparent ses récits et ses madrigaux ; elle ne se fit même pas trop prier pour chanter, en s'accompagnant du clavecin, un morceau d'Hippolyte et Aricie^ opéra de Rameau. Sarrazine applaudissait avec transport; Chênevert marquait la mesure avec son pied, et remuait la tête û*un air de connaisseur ; et Tabbesse s*applaudissait du succès de ses desseins et souriait en regardant le vieux gentilhomme.
DÉPLORABLE AYENTDRE DE SŒUR THÉETÈSF.
La journée du lendemain se passa de la môme manière ; Gabrielle paraissait presque gaie, ou du moins résignée à son sort. Son père partit vers le soir, emmenant avec lui Sarrazine, qui, pendant ces trois jours, à force de caressantes flatteries, était devenu son plus intime ami. Tous deux allaient chasser jusqu'à la fin de la semaine dans les bois de Villefort.
Dès que la nuit fut venue, Gabrielle se retira dans sa chambre sous prétexte de migraine et s'enferma à double tour. L'abbesse n'y prit pas garde, croyant à quelque fantaisie de solitude, assez fréquente chez les jeunes filles, et se coucha fort tranquillement à neuf heures, suivant son habitude.
Une heure après, tout le rftonde dormait dans le couvent, lorsque M. le baron René de Pérédur, dé-
196 GABRIELLE DE CBÈNEVERT.
guisé et accompagné de Jean, monta dans la barque du meunier, traversa Tétang, et, escaladant le mur, mit pied à terre dans le jardin. C'est là que Gabrieile l'attendait toute tremblante avec Louison. Jean ne tarda pas à s'éloigner en emmenant Louison à quelques pas de là ; lui aussi avait quelque chose de particulier à dire.
— Gabrieile, ma chère et bién-aimée Gabrieile, dit René, vous ne refusez donc pas de me suivre, et d'associer votre destinée à la mienne?
— René, je vous aime I répliqua-t-elle.
— Vous le savez, ma bien-aimée, c'est Texil qu'il vous faudra braver ; car M. de Chônevert ne vous pardonnera jamais, ni peut-être mon père même.
— René, répéta la jeune fille, je vous aime. Depuis le. jour où nos familles ont consenti à ce mariage si malheureusement troublé, je vous ai donné mon cœur, et je ne le donnerai qu'une fois. Dès à présent, que mon père y consente ou non, je vous regarde comme mon mari, et je suis prête à vous suivre. Ne vous étonnez pas de ma hardiesse, mon ami, car j'ai confiance en vous, comme vous avez confiance en moi, et je sais que je ne pourrai nulle part trouver un cœur plus loyal que le vôtre. Ainsi donc faites vos préparatifs et partons. Je vous suivrai partout, à Bonlieu d'abord, et de là en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en quelque pays qu'il vous plaise de me conduire. Ma vie n'est plus à moi désormais, elle esta vous tout entière.
GABRIELLE D£ GHÉNEVEBT. iS7
Au môme moment, une ombre se glissa dans le jardin et se dirigea avec précaution vers le massif . de feuillage ou René était à genoux et baisait les mains de Gabrielle. Cette ombre était sœur Thérèse.
La bonne religieuse, un peu irritée du mystère dont Tabbesse enveloppait ses négociations pour le mariage de mademoiselle de Chônevert, était sans cesse en éveil et cherchait à deviner la vérité. Le jour, elle rôdait dans les corridors et regardait par le trou des serrures, cherchante surprendre quelque fragment de conversation. Malheureusement sa qualité de simple religieuse ne lui permettait pas de pénétrer dans les appartements de l'abbesse sans y être appelée, et depuis l'arrivée du comte de Chô* ncvert, Tabbesse s'obstinait à ne paraître qu'au réfectoire et à la chapelle. Tout le reste du temps était consacré à Gabrielle, à son père et à M. de Sarrazine.
Un secret si soigneusement gardé irritait la curiosité de sœur Thérèse. De droit, tous les secrets du couvent étaient sa propriété ; mais il faut ajouter qu'elle n'en était point avare et qu'elle en faisait part très-volontiers à toutes les religieuses.
Or, ce soir-là, par malheur, ayant vu partir Sarrazine et le vieux Chène?ert, elle rôdait dans les corridors, une lampe à la main, lorsqu'un vent frais qui venait de la porte du jardin, laissée ouverte par Gabrielle, souffla sur sa lampe et l'éteignit.
Ce fut pour la bonne femme un trait de lumière. Le vent soufflait, donc la porte était ouverte (à dix heures, quel scandale I), donc quelqu'un se promenait dans le jardin, donc il y avait conversation criminelle (car pourquoi sortira la lueur des étoiles si ce n'est pour commettre un crime?), donc il y avait un secret à surprendre, et qui sait? peut- Aire celui de Gabrielle. La conclusion naturelle fut qu'il fallait en avoir le cœur net.
Sœur Thérèse descendit à tâtons les douze marches de l'escalier qui conduisait à la porte ouverte^ et se trouva dans le jardin. De là, se dirigeant par l'instinct naturel qui révèle aux chiens de chasse la présence du gibier, elle arriva près du mur qui sépare rétanç du jardin, et devina plutôt qu*elle n'entendit les mots suivants :
— ... Donc, à demain soir, ma chère Gabrielle. Quant à votre père, une fois que nous serons mariés, nous gagnerons la Hollande, et là à l'abri des lois du pays, nous atlendrohs que son ressentiment s'apaise. Ënfln, il n'est pas d'autre moyen de vous arracher à Sarrazine, excepté en le forçant de teettre répée h la main, s'il a du cœur.
— Oh ! je ne le veux pas, René, s'écria Gabrielle ; jnrez^-moi que vous ne lui chercherez pas querelle.
— Ma chère bien-aimée, dit René, je vous jure, ibi de gentilhomme, de ne pas le provoquer ; mais s'il se met en travers de mon chemin, malheur à lui 1
A ce moment là, le vent qui soufflait dans le fcuil-
lage Ci apporlait à soeur Thérèse les paroles des deux amants, s'apaisa tout à coup. La religieuse, qui entendait fort mal, voulut s'avancer un peu plus près ; par malheur, son pied heurta un escabeau de bois qui était resté dans le jardin et le fit tomber. Ce bruit, quoique assez léger, donna Talarme.
Aussitôt Gabriellc s'enfuit, suivie deLouison ; toutes deux gagnèrent la porte oq^verte avant sœur Thérèse qui fuyait de son côté, mais qui, égarée par la peur et trompée parTobscurité de la nuit, courait vers le fend du jardin. À peine eurent-elles franchi le seuil que Louison se hâta de refermer la porte et de la verrouiller soigneusement, de sorte que sœur Thérèse, ayant enfin reconnu son erreur, revint sur ses pas et essaya inutilement de rentrer dans le couvent. Quand elle se vit seule et condamnée à passer la nuit dans le jardin, sa frayeur redoubla; elle poussa des cris épouvantables et appela ses compagnes à son secours.
A ces cris, leschicns ducouvent^ qui avaient gardé le silcrce jusque-là, joignirent d'aflreux hurlements. Par malheur, le vent recommença à souffler avec violence, et une pluie d'orage sejoignit au vent pour réduire au désespoir la religieuse infortunée.
Pendant ce temps, Gabrielle et Louison, qui couchaient dans la môme chambre, étaient rentrées et se déshabillaient précipitamment. Louison riait aux éclats.
— Je crains, dit Gabrielle, que nous ne soyons
cause de la mort de quelqu'un. J'entends des cris affreux.
— Bon ! rassurez-vous, mademoiselle, dit Louison. Je reconnais cette voix : c'est celle de sœur Thérèse qui nous espionnait. Elle allait faire son rapport à madame Tabbesse. J'ai fermé la porte à temps. Sœur Thérèse nous dira demain s'il faisait chaud ce soir.
— Mais si elle y gagnait une fièvre mortelle ?
— Ah ! mademoiselle, est-ce que les méchantes femmes ont jamais la bonté de mourir pour faire plaisir à leur prochain ?
Cette observation, juste et profonde, calma les scrupules de mademoiselle de Ghênevert.
— Après tout, dit-elle, si la bonne âme y a gagné uu rhume de cerveau, ce sera la juste récompense de son zèle.
Cependant l'abfoesse finit par s'éveiller, et, dans le tumulte causé par les cris de sœur Thérèse, les aboiements des chiens, le vent et la pluie, elle parvint à reconnaître la voix de la religieuse. Aussitôt elle se leva, et à demi-habillée, frappa à la portede Gabrielle.
Louison sortit de son lit et vint tout en bâillant ouvrir la porte d'un air effrayé.
— Entendez-vous ces cris ? demanda l'abbesse.
— Quels cris ? répliqua Louison. Madame, je dormais comme une bûche, sauf votre respect, ainsi que mademoiselle, et je n'ai rien entendu.
GABRIELLE DE GHENEYERT. 141
— C'est bien singulier, dit Fabbesse. Gabrielle, mon enfant, éveille-toi.
Mademoiselle de Chônevert ouvrit les yeux les plus beaux et les plus candides qu'on pût trouver à dix lieues à la ronde, se mit sur son séant et demanda avec intérêt à Tabbesse si elle se sentait malade et si elle avait besoin de ses soins.
— Il ne s'agit pas de cela, répondit Tabbesse. On crie à la porte du jardin ; il faut venir avec moi e( voir ce que c'est.
— Mon Dieu ! madame, dit Louison en reculant avec frayeur, voulez-vous tenter la bonté divine ? Qui sait si ce n'est pas l'âme de quelque trépassé qui demande des prières?
— Allons donc, ces cris-là sont bien d'un vivant et même d'une femme. Venez avec moi, Louison.
— Nenni, madame, répondit celle-ci, je ne bougerai pas. Si c'est une âme du purgatoire, je ne veux pas faire sa rencontre ; si c'estquelqn'un qu'on égorge, je ne veux pas en avoir ma part et être égorgée à mon tour. Croyez-moi, madame, on ne gagne rien à ces aventures.
— Et toi, Gabrielle, qu'en penses-tu ?
— Je pense, interrompit encore Louison, que les honnêtes personnes sont couchées ou doivent l'être à rheure qu'il est, et que nous n'avons pas besoin de nous inquiéter des malhonnnêtes.
Pendant cette délibération, sœur Thérèse redoublait ses cris ; mais peu à peu sa voix s'enroua ; on
ut GABRIELLE DE GHÊNEYERT.
BC distinguait plus qu'à peine quelques sons inarticulés ; comme elle était sortie à demi habillée de su cellule et n'avait pas pris le temps de se vêtir plus chaudement pour aller dans le jardin, le froid, le vent et la pluie lui donnaient la fièvre ; elle se sentait à tout moment près de s'évanouir.
— Ma foi, dit Tabbesse qui n'était pas très-rassurée, et qui craignait un peu les revenants, si vous ne voulez pas venir avec moi, je vais me mettre au lit.
— Croyez-moi, madame, dit Louison, c'est le mieux que vous puissiez faire.
— Bonsoir, ma tante, dit Gabrielle en l'embrassant, dormez bien et ne faites pas de mauvais rêves.
Là-dessus la tante et la nièce se couchèrent et se rendormirent tranquillement.
Pendant ce temps, sœur Thérèse gisait évanouie sur la terre humide du jardin, et René, remonté dan» sa barque avec le fidèle Jean, allait se coucher dans une grange du voisinage, où, mollement étendu sur trois bottes de paille, il dormit du sommeil du juste.
(Que la triste aventure de sœur Thérèse, ami lecteur, vous enseigne à ne jamais surveiller les actions du prochain.)
XIY
COMMENT LE SIEUR JEAN BRIQUET, SERGKNT 4lU JBOk- GIMENT d'aOVERGNR^ ACQUIT LA CONFIANCrOK MA- DAME LA SUPÉRIEURE DU COUVENT DE BLESSAC «T s'en montra DIGNE.
Le matin, vers cinq heures, la pluie avait cessé. L'air était calme, les oiseaux chantaient dans tes arbres et célébraient le lever du soleil. Le vieux jardinier du couvent et son aide fidèle, Jean, ou-* vrirent ia porte du jardin et trouvèrent sœur Thérèse évanouie sur le sol.
Le jardinier, qui ne connaissait pas les événements de la nuit, fut saisi de frayeur en apercevait la reli(§ieuse, et il commençait déjà à faire toutes sortes de commentaires peu favorables à la réputaUoa de sœur Thérèse ; mais Jean, plus respectueux* se bàta4*avertir Tabbcsse.
Aussitôt celle-ci accourut et fit transporter sœur
lU GABRIELLE DE CBÊNEVERT.
Thérèse dans sa propre chambre en attendant qu'elle eût repris ses sens ; mais la pauvre femme, saisie d'une fièvre violente, pouvait a peine répondre aux questions. De temps en temps on tirait d'elle quelques mots entrecoupés, où Ton retrouvait les noms de Gabrielle, de Pérédur, où il était question de la pluie, du vent et d'un enlèvement projeté.
Louîson, effrayée^ voulut lui couper la parole.
— Cette dame est folle^ dit-elle. Laissez-moi le soin de la garder en attendant le médecin.
Mais ce zèle la rendit suspecte à l'abbesse, qui se rappela les cris de la veillle, le refus que Gabrielle et Louison avaient fait de l'accompagner jusqu'à la porte, et qui se douta de la vérité.
— Non, mademoiselle, dit-elle, sœur Thérèse n'est pas folle. Elle n'est que trop clairvoyante, et je vais faire avertir M. de Ghônevert.
— Faites, ma chère* tante, répondit Gabrielle d'un air froid.
Au fond, son cœur palpitait. Elle voyait ses projets découverts et craignait le retour de son père ; mais elle n'en témoigna rien et parut ne pas s'apercevoir ou ne pas se soucier des soupçons de l'abbesse.
Celle-ci se hâta d'écrire à M. de Ghônevert le billet suivant :
« Mon cher cousin, revenez à franc étrier avec M. de Sarrazinè. Il y a quelque chose dans l'air,
6ABRIELLB DE CHÉflEVBRT. 145
un enlèvement peut-êlre. Je n'ai pas besoin de tous dire que Gabrielle est étrangère à ces machinations, mais M. de Pérédur est capable de tout. Surtout, ayez des armes. »
Puis elle fit appeler Jean. Celui-ci, averti par Louison, se tenait sur ses gardes et accourut de Tair le plus empressé.
— Jean, dit Tabbesse, je puis compter sur vous?
— Mon sang et ma vie, madame, sont à votre service.
— Vous avez du courage ?
— Madame, dit Jean en se redressant avec fierté, j'ai servi longtemps...
Et comme l'abbesse, étonnée, paraissait avoir quelque défiance.
— Dans les suisses de la cathédrale de
Bourges, ajouta-t-il en prenant un air cafard ; et si l'on ne m'avait pas fait un passe-droit, j'y serais aujourd'hui sacristain. Imaginez-vous, madame, que M. Tabbé de Vaux, grand vicaire de monseigneur l'archevêque, m'avait pris sous sa protection, et...
— C'est bien, dit l'abbesse, vous me raconterez cette histoire un autre jour. Savez-vous lire ?
Ici Jean hésita un peu, craignant d'exciter par sa science les soupçons de* l'abbesse.
— Madame, dit-il en se grattant l'oreille d'un air embarrassé, pour un homme qui sait lire, je ne sais pas lire ; mais pour un homme qui ne sait pas
lire, je sais lire. Si Ton parle de lire coutamment dans mon livre, je sais lire ; mais si Ton parle de lire récriture, je ne sais pas lirp.
— Bon, pensa Tabbesse, c'est le messager qu'il me faut.
— Prenez le cheval du meunier, dit-elle; vous porterez ce billet à M. le comte de Chônevert, au château de Villefort. Je vous promets en son nom deux louis.
— Oh ! madame ! s'écria Jean d'un air d'extase ; deux louis I Mais je ferais à pied, pour ce prix, tout Je chemin d'ici à Jérusalem, et l'on dit qu'il y a plus de cinquante lieues jusqu'au pays des Turcs.
La feinte niaiserie de Jean devait tromper l'abbesse ; aussi n'eut-elle aucun sQupçon. En sortant, il rencontra Louison, qui l'attendait avec impatience dans le corridor.
— Ma chère, dit-il en la prenant par la taille et l'embrassant, tout est découvert. Il faut se hâter, ou nous allons ôtre, moi pendu par le cou, toi enfermée pour la vie. Ce billet est pour le vieux Chônevert. Je vais le porter à M. le baron de Pérédur. Ce soir, on vous enfermera probablement. Nouez vos draps par avance et attachez-les solidement à la fenôtre. Nous vous attendrons au bas avec la barque. Si vous avez peur, tout est perdu ; si vous avez du courage, tout est sauvé.
Puis il sortit du couvent, monta à cheval, et feignant'tie porter le message destiné au vieux Chénc-
GABR1ELLE D£ CaÊNEYERT. 147
vert, alla rejoindre René et concerter avec lui les moyens d'enlever les deux captives.
Le plus difficile était de se procurer des chevaux. On ne trouvé pas aisément quatre chevaux dans un petit village. Les paysans ne vont guère qu'à pied, et cependant le cheval du meunier et celui de René ne safQsaient pas.
— Louison et moi, nous irons à pied, dit l'intrépide Jean.
— Non, répliqua René d'une voix ferme. On vous aurait bientôt repris. Salut et danger, nous partagerons toutes les chances.
— Ma foi, mon lieutenant, dit Jean, je n'attendais pas moins de vous. Mais encore faut-il trouver on troisième cheval pour que je mette Louison en croupe derrière moi.
Tout à coup il parut saisi d'une réflexion.
— Attendez-moi là, dit-il, je crois que j'ai votre allkire. Donnez-moi cent louis, et que je sois pendu si je ne ramène pas un cheval avant ce soir.
— Souviens-toi, dit René en lui donnant sa bounse, qu'il est déjà trois heures, qu'il ne te reste plus que quatre heures de jour et qu'il faut trouver ce cheval avant le coucher du soleil. Sans cela, notre entreprise est manquée, et demain M. de Ghônevert peut être averti.
— C'est bon, répliqua Jean. Je me souviendrai de tout. Yous^ restez caché dans le bois, et attendez-moi vers neuf heures.
U8 GABRIELLE DE CHÊNEYERT.
A CCS mots, il piqua des deux à travers champs, et, laissant de côté les chemins frayés, il disparut bientôt derrière un ravin.
Avant de raconter ce qui va suivre, il est bon de rappeler au lecteur que Jean était homme d'exécution, qu'il avait fait la guerre en Allemagne sous le maréchal de Richelieu, que les soldats appelaient le père la Maraude, et que beaucoup d'actions lui paraissaient indifférentes, qui peut-être auraient suscité des scrupules dans une conscience plus timorée.
En suivant la pente du ravin, il traversa près de sa source le ruisseau de Bauze, inconnu aux géographes, mais digne de l'admiration de tous ceux qui aiment la belle nature ; il remonta péniblement l'autre pente, et arrivé à peu près vers le milieu de la route entre Felletin et Aubusson, il mit pied à terre, attacha son cheval à un bouleau, s'assit sur le talus et attendit patiemment.
En ce temps-là, les routes de France n'étaient pas à beaucoup près aussi fréquentées qu'aujourd'hui, aussi l'attente de Jean fut-elle assez longue. Deux ou trois paysans, un clerc de procureur et une femme passèrent successivement ; mais tous ces voyageurs étaient à pied, et Jean ne pouvait rien tirer d'eux. EnQn, il entendit le trot pesant d'un cheval et aperçut un curé qui s'avançait de son côté en lisant son bréviaire.
Aussitôt Jean se leva et vint à sa rencontre d'un
GABRIELLB.DB GHÉIfEVERT. 149
air indifférent. Dès qu'il fut à portée de la voix :
— Bonjour, monsieur le curé, lui dit-il.
— Bonjour, mon garçon, répondit le curé en levant les yeux et fermant son bréviaire.
— Il fait beau temps, aujourd'hui, continua Jean qui se rapprochait toujours.
Cette insistance étonna le voyageur, qui commençait à regarder Jean d'un air soupçonneux.
C'était d'ailleurs un bonhomme de curé, gros et gras, qui ne s'attendait guère à rencontrer des aventures sur la route. Cependant, il se crut obligé de répondre qu'il avait plu pendant la nuit et qu'il pleuvrait peut-être encore la nuit prochain^.
Jean n'était plus qu'à six pas de lui.
— Vous avez là un beau cheval, monsieur le curé, dit-il encore d'un air de connaisseur.
A ces mots, le curé ne douta plus qu'il eût affaire à un disciple de Cartouche et Mandrin. Il se hâta de détourner son cheval du côté de Felletin, et de lui donner un coup d'éperon. Le pauvre animal voulut s'élancer, mais Jean, plus prompt que l'éclair, tira de sa poche un pistolet, l'arn^a, et visant le curé :
— Un pas de plus, dit-il d'une voix éclatante, et vous êtes mort!
A ce cri, le curé tira la bride si vigoureusement que le cheval se cabra et désarçonna son cavalier.
— Ah I monsieur le curé, dit Jean d'un air triste, combien je suis fâché de ce malheureux accident !
Et il se hâta de le relever.
— Vous n'avez pas eu de mal? continua-t-il.
— Rciire-toi, brigand, répondit le curé, et ne touche pas à l'oint du Seigneur î
— Tous ne vous êtes pas cassé la jambe ?
— Non, coquin l
— Ni foulé le pied I
— Laisse-moi remonter à cheval, misérable l dit le curé.
— Monsieur, répliqua Jean, puisque vous n'avez aucun mal, causons tranquillement et sans nous £1cher.
En môme temps il s'empara de la bride du cheval. *
— Tu sais, dit le curé, que tu as encouru l'excommunication majeure en portant la main sur un prêtre?
— Monsieur, répondit Jean, je n'ai pas porté la main sur vous. Je vous ai prié de m'attendre, parce que j'avais un marché à vous proposer ; vous avez refusé ; j'ai armé mon pistolet, mais voyez vousmême, il n'était pas chargé; marque certaine que je ne pouvais ni ne voulais vous faire aucun mal.
— Alors que veux-tu de moi ?
— Monsieur, dit Jean, combien vaut votre cheval?
— Mon cheval n'est pas à vendre.
— Oui, mais j'ai besoin de l'acheter. Combien vaut-il ? trente écus ?
— Trente écus ? gibier de potence I J'en ai refusé plus de cinquante pistoles I
6ABRIELLE DE CUÊNSYERT. . 151
— Bon r je vous crois sur ma parole, et je le prends pour ce prix.
— ; Je te dis qu'il n'est pas à vendre, et si je vou lais le vendre, ce ne serait pas à un gredin de ton espèce.
— Ah ! monsieur, ne me dites pas d'injures, la religion le défenâ. Et, d'ailleurs, ce n'est pas pour moi que je l'achète, c'est pour un gentilhomme de mes amis.
— Quelque chef de brigands comme toi, sans doute? dit le curé.
— Gentilhomme ou non,;dit Jean (et je vous garantis qu'il est aussi noble que le roi), mon ami a besoin de votre cheval, et je vous l'achète en son nom. Votre cheval vaut cinquante pistoles ? Je vous en donne cinquante louis, c'est-à-dire trois fois davantage et je le prends.
— Coquin, dit le curé, je te ferai pendre I
— Bon ! c'est dix louis^de plus que vous voulez; les voici. Gela payera la selle et la bride. Mainte^ nant, monsieur le curé, prenez votre valise, et bonsoir. Le premier pauvre diable qui va passer sur la route se fera un plaisir de porter vos bagages. Quant à vous, la promenade est saine au mois de septembre. Les grandes chaleurs sont pissées et j'ai toujours entendu dire aux médecins que l'exercice favorise la digestion. Adieu, monsieur le curé. Je ne vous dis pas au revoir.
— Va-t'en au diable dit le curé qui se retourna
152 GABRIBLLE DE GUÊNEVERT.
sur ses pas, fort consolé de sa mésaventure par le marché qu'il venait de faire.
' Jean remonta sur son cheval, en conduisant J'autre par la bride, et il reprit le chemin de Blessac oâ René de Pérédur l'attendait avec impatience.
— Maintenant, monsieur, dit-il en lui montrant sa conquête, nous ne pouvons plus reculer, car l'aventure du curé va faire du bruit dans le pays, et la maréchaussée sera bientôt à nos trousses.
En quoi il ne se trompait pas, ainsi qu'on va le voir.
COMMENT M. LE CURÉ DE FELLETIN, AYANT PERDU SON D1NER| TROUVA UN SOUPER BIEN PRÉFÉRABLE.
Le prêtre à qui Jean venait d'acheter si lestement son cheval était le propre curé de Felletin, qui allait rendre visite à son confrère d'Aubusson. Gomme il s'attendait à souper et à coucher chez son hôte, son garde-manger était vide, et ce fut une grande surprise pour sa servante que de le voir rentrer à pied et portant sa valise.
— Ah ! monsieur le curé, dit-elle, que vous est-il arrivé? Est-ce que Cocotte s*est abattue? Êtes-vous tombé? Votre soutane est couverte de poussière.
— Manon, dit le curé, avant tout, donne-moi un verre de vin. Je n'en puis plus. Ah I le brigand me le payera I
— Quel brigand, monsieur le curé ? Que vousat-on fait ? Estrce qu'on va se mettre à couper la
bien
^. pi»: :-^*
— ^ri
V'.Vt
vGooqIc ^— -
GABRIELLE DB CHAnETERT. 155
dment cuisinier, mai$ on naît rôiisseur), elle avait dans 'les sauces une étonnante supériorité. Le clergé et les gentilshommes du voisinage, justes appréciateurs du mérite, manquaient rarement, les jours de marché, de dîner chez madame Ribeauvert.
Or, ce soir-là, juste au moment où la servante du curé fit son entrée, la bonne dame « était dans son coup de, feu. » De toutes parts on voyait sur les tables des pâtés de viande et de fruits, sur les fourneaux des casseroles fumantes, au crochet des lie- TOs, des quartiers de chevreuil et de sanglier. Une odeur délicieuse parfumait l'air, et, se répandant jusque dans la rue, excitait Tappétit des passants.
Manon vit ces préparatifs et désira tout de suite savoir quel grand seigneur allait dîner chez madame Ribeauvert. Mais au premier mot, celle-ci loi coupa la parole.
— Exeusez-moi, ma chère Manon, dit-elle. Aujourd'hui, je n'ai pas le temps de causer. II faut q^xe je prépare le dîner de ces gentilshommes.
— Quels gentilshommes ? demanda Manon, un peu blessée d'un accueil si cavalier.
— Il y a d'abord, dit l'hôtesse, M. le comte de Chènevert, puis M« de Sarrazine, M. de Limoux- Barbantane et son frère M. de Barbantane de la Voreille, puis trois ou quatre autres gentilshommes çuc je ne connais pas.
154 6ABRIELLE DE CHÉNEYERT.
gorge sur les grands chemins ? Je Tai toujours bien dit que M. Texempt n'était qu'un propre à rien qui lève le coude au coin du feu au lieu de surveiller les bandits et les assassins.
Le curé raconta son aventure* et demanda son souper.
Manon, qui grillait d'impatience de sortir et de raconter à tous les voisins cette surprenante aventure, fut ravie de trouver une occasion de sortir.
— Vous savez, monsieur, dit-elle, qu'il n'y a rien chez nous. Je vais chercher quelque chose au Faisan (for^ chez madame Ribeauvert.
Les personnes de distinction connaissent l'hôtellerie du Faisan d'or^ à Felletin. C'esf là que tous ceux qui aiment à bien dîner se donnent rendezvous de quatre ou cinq lieues à la ronde. Les truites de la Creuse et de la Roseille, les lièvres de Gentioux, les perdreaux de la montagne, tout ce qui nage, tout ce qui court, tout ce qui vole fournit au voyageur un dtner exquis. La cuisine du siècle dernier, si supérieure k la nôtre, que Ton a gâtée depuis quelques années par un affreux mélange de viandes à demi crues, avait acquis sur les fourneaux de madame Ribeauvert des raffinements exquis.
Cette dame, ancienne cuisinière de l'évoque de Poitiers, jouissait dans toute la province d'une ré« putation méritée. Rôtisseuse assez ordinaire (vous connaissez le terrible arrêt de Brillât-Savarin : On
6ABRIEIXE DB CHAnEYERT. 155
devient cuisinier, mais on naît rôtisseur), elle avait dans les sauces une étonnante supériorité. Le clergé et les gentilshommes du voisinage, justes appréciateurs du mérite, manquaient rarement, les jours de marché, de dîner chez madame Ribeauvert. ^
Or, ce soir-là, juste au moment où la servante du curé fit son entrée, la bonne dame u était dans son coul) de. feu. » De toutes parts on voyait sur les tables des pâtés de viande et de fruits, sur les fourneaux des casseroles fumantes, au crochet des lièvres, des quartiers de chevreuil et de sanglier. Une odeur délicieuse parfumait Tair, et, se répan* dant jusque dans la rue, excitait Tappétit des passants.
Manon vit ces préparatifs et désira tout de suite savoir quel grand seigneur allait dlncr chez madame Bibeauvert. Mais au premier mot, celle-ci loi coupa la parole.
— Excusez-moi, ma chère Manon, dit-elle. Aujourd'hui, je n'ai pas le temps de causer. Il faut que je prépare le diner de ces gentilshommes.
— Quels gentilshommes ? demanda Manon, un peu blessée d'un accueil si cavalier.
— Il y a d'abord, dit l'hôtesse, M. le comte de Cbênevert, puis M. de Sarrazine, M. de Limoux- Barbanlane et son frère M. de Barbantane de la Voreille, puis trois ou quatre autres gentilshommes que je ne connais pas.
156 GABRnStL£ DE CHÊNBtERT»
— M. de Pérédur, peut-être ? demanda Manon.
— Vous ne savez donc pas, répliqua l'hôtesse, heureuse d'annoncer une nouvelle, que M. de Ghè* nevert est brouillé àw mort avec MM. de Pérédur père et fils, et que le mariage de mademoiselle Gabrielle est rompu ? D'où sortez-vous donc, ma chère ?
Tout en parlant, elle ôta le couvercle d'une casserole où cuisait à petit feu, suivant les préceptes de l'art, un filet de ^anglier^ plongea la cuiller dans l'intérieur, goûta la sauce, ajouta une pincée de sel, une pincée de poivre, un petit paquet de thym, remit-le couvercle sur la casserole et la cuiller sur le fourneau, et se retourna d'un air triomphant vers Manon, en appuyant ses mains sur ses fortes hanches.
— Mon Dieu I répliqua Manon d'un air un peu piqué, ce n'est pas à moi qu'on apprend les nou-^ velles, et je sais même de bonne part que, si M. de Ghénevert a cherché querelle à M. de Pérédur le père, c'était surtout pour rompre le mariage sans qu'on pût l'accuser de l'avoir voulu ; car mademoiselle de Chênevert avait déclaré, au dernier moment, qu'elle ne voulait de M. René à aucun prix, et, cependant, c'est un joli gentilhomme.
— Voyons, dit madame Ribeauvert, il ne s'agit pas de babiller comme des pies borgnes. Jeanneton, trousse-moi ce canard ; Pierre, va plumer cette dinde. Et toi, Antoine, dit-elle à son mari — un
GABBIELLE DE GHÉNEVEHT. 157
gros homme coiffé d'un bonnet de coton qui regardait tout sans rien dire et qui était assis au coin de la cheminée — débarrasse-noùs de ta présence et va Toîr dans la rue si j'y suis ; surtout n'entre pas au cabaret.
Antoine se leva avec la lenteur majestueuse des éléphants et sortit sans répliquer.
Manon vit bien que l'affaire était sérieuse, et, craignant qu'on ne la renvoyât comme le pauvre Antoine, elle se décida à exposer l'objet de sa visite.
— Imaginez-vous, ma chère, dit-elle, qu'il vient d'arriver à M. le euré un singulier accident.
— Estrce qu'il s'est cassé la jambe ? demanda madame Ribeauvert d'un air de compassion.
— Oh I non, heureusement ! mais on l'a arrêté sar la route, on lui a mis le pistolet sur la gorge...
— Ah 4 mon Dieu I
— Et on lui a pris son cheval avec la selle et la bride... Le plus singulier de l'affaire, c'est qu'on lui a donné soixante louis, c'est-à-dire trois fois la valeur de la pauvre Cocotte, car, à la dernière foire, il l'avait achetée quarante pistoles à peine.
— Pauvre diable de voleur I dit madame Ribeauvert, il ne connaissait guère son métier. Mais on le rattrapera bientôt, s£Uis doute. Cocotte le fera aisément reconnaître. .
— Ce n'est pas tout, continua Manon. M. le curé devait rester deux jours chez le curé d'Aubusson, dé Sorte que le garde-manger est vide, et que je
158 6ABBIEUB DE CHÉNSYBRT.
viens vous demander s'il vous reste quelque chose pour son souper.
— Pas un poulet, toa chère, pas de quoi faire une omelette au lard ! Tout ce que j'ai ici est retenu pour le souper de ces messieurs, que je n'attends pas avant neuf heures du soir. Ils sont à la chasse depuis ce matin, et ils m'ont envoyé à deux heures leur gibier avec ordre de l'apprêter. Ils chassent aux chiens courants dans les bois de Yillefort.
— Mon Dieu î moi| Dieu 1 que vais-jc faire? s'écria Manon d'un air désolé. M. le curé ne s'attendait pas à ce coup ; il avait toujours cru qu'en vous prévenant deux heures d'avance...
— Allons, Jeanneton, interrompit madame Ribeauvert d'une voix éclatante, ces canards sont-ils troussés ? Mettez-moi ce sanmon dans la poissonnière. Regardez-moi cela^ Manon, vous qui vous y connaissez. Il a plus de six pieds de long et pèse au moins vingt-cinq, livres. C'est le plus beau de la saison.
— Gomment vaisje faire souper M. le curé ? répétait toujours Manon consternée.
Tout à coup un personnage qui était «debout devant la cheminée, les mains derrière le dos, et qui écoutait la conversation sans s'y mêler, s'avança d'un air gracieux et dit à Manon.
— Je crois, mademoiselle, que mon maître, M. de Sarrazine, qui m'a envoyé ici avec le gibier, sera trop heureux si M. le curé veut bien lui faire
OABRIEUE D£ CflÉNEVERT. 159
l'honnear d'en prendre s^ part, et j'en suis si certain que je vais moi-même inviter M. le curé.
Cette idée, qui coneiliait tout, parut séduire Manon, mais, pour Thonneur de son maître, elle ne voulut prendre d'avance aucun engagement. Elle ne savait, disait-elle, si M. le curé consentirait. Il était si sobre et d'une santé si délicate 1 D'ailleurs, il ne connaissait pas personnellement M. de Sarnazine, quoiqu'il en eût entendu parler de la manière la plus avantageuse, etc., etc.
— Bon^Je prends tout sur moi, dit le valet de chambre (car c'était celui de Sarrazine), et je vais inviter M. le curé.
Celui-ci ne se lit pas beaucoup prier. En pareil cas, nécessité fait loi. Et certes, il vaut mieux dîner avec des gens qu'on ne connaît pas assez, qu'avec des gens qu'on connaît trop, ou, ce qui est pire, que de ne pas dîner du tout. Du reste, ilse promet* tait bien d'apporter trois ou quatre bouteilles d'un petit vin de Clos-Vougêot, âgé de plus de cent ans, et qu'il avait reçu de M. le prieur de l'abbaye de Cluny, son ancien condisciple au collège d'Marcourt. La: délicatesse la plus scrupuleuse lu» permettait donc d'accepter cette invitation, quoique, venant d'un valet de cbambre, elle ne se présentât pas tout d'abord avec les formes du meilleur monde.
Toutes choses ainsi réglées, Manon offrit ses services à madame Ribeauvert, qui les accepta vo-
160 OABRIELLE DE GHÊNEYERT.
lontiers, et à huit heures et demie, un grand bruit de chiens et de chevaux se fit entendre du côté du faubourg de Beaumont, et annonça Tarrivée des gentilshommes.
En tête s'avançaient, descendant au grand trot, malgré la roideur de la pente, M. le comte de Ghênevert et M. de Sarrazine. Aiguillonnés par la faim, les chevaux et les hommes passaient, comme un tourbillon, sous les fenêtres des Felletinois étonnés, et diverses jeunes demoiselles ouvrirent leurs fenê-très et se montrèrent, enveloppées de camisoles, car en ces temps heureux toutes les personnes honnêtes se couchaient et se levaient à la même heure que. le soleil. Mais la nuit cachait aux yeux des voyageurs les camisoles et les blanches épaules qu'elles recouvraient.
L'impétueux tourbillon des chasseurs descendit devant la porte du Faisan d'or; les valets emmenèrent les chiens et les chevaux ; les gentilshommes entrèrent dans la cuisine, firent sécher leurs bottes au feu et allaient s'asseoir dans la salle à manger, lorsque le curé se présenta.
Mi/ de Sarrazine, déjà prévenu par son valet de * chambre, s'avança gracieusement au-devant de lui et renouvela l'invitation si courtoisement, que le curé dut croire que sans son arrivée la fête n'aurait pas été complète.
— Allons, à table, monsieur le curé, dit* joyeusement Chênevert ; vous et moi, nous allons faire
les honneurs de la table à ces messieurs qui se placeront par rang d'âge. A table ! à table I sacrebleu ! mon ventre descend dans mes bottes !... Et vous, monsieur de Sarrazine, que lisez-vous donc là de si pressé?.
— Excusez-moi, monsieur le comte, répliqua Sarrazine qui pâlissait légèrement, c'est une lettre de mon père, et...
— C'est bien ! mon ami, dit Chônevert, vous n'avez pas besoin d'excuse. Asseyez-vous, messieurs.
Le curé se mit en face du comte ; les autres gentilshommes s'assirent suivant le hasard ou leur inclination, et la place de Sarrazine resta vide à la droite du vieux Chênevert.
Or, voici la terrible lettre que Sarrazine venait de recevoir :
a Parlfl, 1*' septembre 1764.
« Mon cher Sarrazine, c( Mon correspondant d'Amsterdam vient de se brûler la cervelle. Il avait engagé sa fortune tout entière dans une spéculation sur les piastres d'Espagne qui n'a pas réussi. Le galion du Mexique et du Pérou a fait naufrage et s'est perdu corps et biens sur la côte de Cuba. Ce coup inattendu a forcé M. Vanderpeereburch à faire banqueroute. J'y perds deux millions cinq cent mille livres. Le million qui me reste, — vos dettes une fois payées, — représente la dot de votre mère, qui ne veut
f68 GABRIELLE DE CBÊNEYERT.
s'en dessaisir à aucun prix. Voyez ce qui vous reste h faire.
(( Encore, si vous aviez épous^ mademoiselle de Chônevert, ce ne serait que demi-mal, car la dot de votre mère ne peut vous manquer, bien qu'elle doive se faire attendre longtemps, et dix mille livres de rentes qu'on vous donnera dès à présent, jointes à la fortune du vieux Chênevert, vous permettront d'attendre patiemment l'ouverture de sa succession. Mais il faudrait se hâter, car M. de Chônevert, pour qui vous étiez hier un parti inespéré, ne vous jettera pas sa fille à la tète lorsqu'il connaîtra l'accident d'Amsterdam et ses conséquences.
« Du reste, je fais bonne figure à Paris, et à tous les compliments de condoléances que je reçois du public jaloux de ma fortune, je réponds gaillardement que mon correspondant était en avance avec moi, bien loin de me devoir quelque chose. Mais la vérité, comme vous pensez, ne tardera pas à se faire jour.
« Voilà six semaines que vous êtes parti, et je *n'ai pas reçu de vous la moindre lettre. Qu'attendez-vous pour m'écrire où vous en êtes, et si votre mariage se fera ou non ? Hâtez-vous, au nom du ciel I car il importe de cacher tout à M. de Chênevert. *
« J'ai reçu le !•' août dernier une lettre de madame la supérieure du couvent deBlessac, qui ne
GABRIEUB DE CHÊNE VEUT. i6S
m'annonce rien de bon, quoiqu'elle vous soit d'ailleurs beaucoup plus favorable que vous ne le méritez j)
Le reste de la lettre n'est pas digne de l'attention du lecteur.
Le premier effet de cette lecture fut de consterner le pauvre Sarrazine. Habitué comme il Tétait au luxe et à la richesse, il craignait la pauvreté plus que la mort. Mais aux regards inquiets que commençaient à jeter sur lui ses convives, il sentit le besoin de dissimuler. Bien plus, il approuva la justesse et reconnut la profondeur des réflexions du vieux Tournebride, et il résolut dès ce jour-là môme de presser son mariage avec Gabrielle, quoi qu'il dût arriver, car il savait bien qu'il ne devait rien attendre de sa mère, femme légère, égoïste et mondaine.
On ne naît pas malhonnête homme ; on le devient. C'est ce qui devait arriver à M. de Sarrazine. Un coup inattepdu renversait toutes ses espérances, et le réduisait à des calculs dont il sentait tout l'opprobre, sans avoir le courage d'y échapper. Jusquelà, — sans qu'il aimât passionnément Gabrielle, — sa beauté, le nom de son père, le plus illustre de la province, qu'il espérait substituer au sien, et le million promis par le vieux Tournebride étaient de bien fortes raisons de désirer ce mariage. De plus, il ignorait l'amour de Gabrielle et de René de Pérédur, èl se flattait, avec sa fatuité ordinaire, de
164 GABRIELLE DE GHÉNEYERT.
triompher d'une jeune provinciale. Mais, aussitôt qu'il connut sa ruine, il résolut d'épouser à tout prix mademoiselle de Ghénevert.
Le comte, qui n'était cependant pas un grand observateur, devina que son hôte avait reçu quelque mauvaise nouvelle et essaya de l'égayer.
— J'espère, dit-il, que M. de Toumebride se porte bien?
— Mon père? dil Sarrazine d'un air distrait. Oui, très-bien, je vous remercie. \
— Et madame votre mère ?
— Ma mère aussi...
— Asseyez-vous donc alors. On vient d'enlever le potage.
— Monsieur le comte, dit le curé, la table n'est pas louée, et même, comme disait M. le prieur du couvent des Récollets, homme sage et vénérable, on ne vieillit jamais à table.
Cette maxime parut à tous les convives digne du savant Aristote. Au reste, Sarra^ine, moitié pour écarter des pensées importunes, moitié pour mieux garder le secret de la ruine de son père, se hâta de s'asseoir et mangea de grand appétit.
Après que la première faim fut apaisée, comme dit le divin Virgile, « Cygne mélodieux de Mantoue, » on pria M. le curé de Felletin, qui avait la réputation d'être bon convive, de raconter à ses hôtes quelque histoire. Le brave homme ne se fit pas prier.
GABBIELLE DE CHÊNEVKRT. 465
« — L'an dernier, dit-il, je dînais chez monseigneur ré?éque, à Limoges. Or, il faut vous dire que monseigneur, parmi beaucoup de qualités éminentes, n*a pas celle d'être grand connaisseur en vins, et sa cave assurément ne vaut pas celle de madame Ri beau vert.
« Cependant monseigneur, qui a son amour-propre tout comme un autre, jugea à propos de m'in- •terroger dès les entrées. — Curé, dit Sa Grandeur, comnaent trouvez-vous mon vin? Quomodo vinum meum invertis ? — Heu ! heu ! monseigneur, répondis^je en faisant un peu la grimace, bonus vinum, bonus vinum I — Bonus vinum I bonus vinufn l disait Sa Grandeur en grommelant et se retournant vers son grand vicaire, ce brave curé n*cst pas fort en latin ; bonus iste curatus non est validus in latino. — J'entendais son latin, comme vous pensez bien, mais j'attendais l'occasion de prendre ma revanche.
a Quand on fut au dessert, Sa Grandeur eut encore la bonté de se retourner vers moi et de me dire, en faisant signe à son valet de chambre de me verser un verre de bon vin de Bourgogne :
« — Eh bien, curé, et celui-ci, qu'en dites-vous? Quid dicis de isto, curate ? Monseigneur croyait m'attraper ; mais c'est là que je l'attendais ; et je lui rivai bien son clou. Bonum vinum, monseigneur, dis-jc à pleine voix, bonum vinum I — Comment, bonum vinum I s'écria Sa Grandeur étonnée. Vous disiez tout à l'heure : bonus vinum I — Monsei-
Digitéed by
gneur, répliquai-je'à mon tour, à pelit vin, petit latin I Hein ! Qu'en dites-vous, messieurs"? Monseigneur vit bien que je me moquais de lui, et, ma foi, ne demanda pas son reste. »
Ici,, le curé éclata de rire, charmé de sa propre repartie. La moitié des convives suivit son exemple, de confiance ou par pure politesse. Sarrazine ne fut pas le moins empressé.
— A propos, dit le vieux Chênevert, à quel heureux accident devons-nous le plaisir de souper avec vous ce soir ? On dit que vous avez été arrêté sur le grand chemin, et que des coquins, qu'on pendra sans doute, vous ont pris votre- cheval. Est-ce vrai ?
— Ma foi, monsieur le comte, répondit le curé, c'est la pure vérité. Mais ce qui m'étonne le plus, c'est que ce brigand — car il était seul — m'a donné soixante louis en échange de ma pauvre Cocotte, dont on ne m'a jamais offert plus de quarante pistôles.
' — Voilà un voleur d'une espèce bien particulière, dit Sarrazine. Peut-ôtre était-ce un honnête homme, fatigué d'aller à pied.
— Point du tout, répliqua le curé, car il avait luimême un cheval.
— Oh, oh I Et vous ne l'avez pas reconnu?
— Il avait bien une certaine ressemblance avec un mauvais drôle que j'ai rencontré quelquefois dans la compagnie d'un gentilhomme du voisinage, M. de Pérédur, mais...
Au nom de Pérédur, le vieux Cfaènevert très-, saillit.
— Le drôle dont vous parlez, demanda-t-il, n'avait-il pas des moustaches, un air dégagé, «me tournure militaire?
— Je n'ai pas remarqué grand'chose, répondit 1c curé, sinon qu'il était de taille moyenne, un peu mince, bien découplé, et qu'il a tiré de sa poche, pour me viser, un pistolet de la longueur d'un tromblon.
— Voilà qui est singulier, dit Chênevert. Et cet homme a payé votre cheval trois fois plus cher qu'il ne valait? De quel côté s'est-il dirigé?
— A travers champs, du côté de Blessac.
A cette réponse, la figure du vieux gentilhomme se rembrunit.
— Dequelle couleur était son propre cheval?
— C'était, autant que j'ai pu le voir, car je n'ai pas eu beaucoup de temps pour l'examiner, un cheval de meunier. Du moins on voyait encore sur la croupe des traces de farine.
— Pour acheter un cheval si cher et si brusquement, dit Chênevert, il faut en avoir un bien pressant besoin ; d'un autre côté, deux chevaux pour un homme seul, à quoi bon ? Et, surtout, que vont faire ces deux chevaux à Blessac?
— Ce n'est pas, je suppose, dit, en riant M. de Limoux-Barbantane, pour mener les religieuses à la promenade?
168 GABRIELLE DE GHÉNEVERT.
Ce mot excita de terribles soupçons dans le cœur de M. de Ghônevert. Au môme moment un accident imprévu lui apprit toute la vérité.
Madame Ribeauvert entra d'un air empressé et, s'adressant à lui :
— Monsieur le comte, dit-elle, voici un homme qui- vous apporte une lettre.
Chènevert se leva précipitamment et se trouva dans le corridor en face d'un paysan.
— Monsieur, dit l'homme, voici une lettre que j*ai trouvée sur la route d'Aubusson à Felletin, et qui vous est adressée.
— A quel endroit Tavez-vous trouvée? demanda Ghônevert.
— A peu près en face du sentier qui tourne du côté de Saint-Marc, répondit le paysan. Quelqu'un l'aura laissée tomber.
Pendant qu'il parlait, Ghônevert lisait la lettre de l'abbesse, que Jean avait laissé tomber dans le fossé de la route en tirant son pistolet de sa poche pour effrayer le curé.
— Parbleu ! s'écria le comte, tout est clair. On veut enlever ma fille, et c'est un coup de la Providence qui m'avertit à temps du piège. Ah ! brigand de Pérédur, que je te rejoigne seulement I que je te tienne à la pointe de monépée, et je vengerai en un instant toutes mes injures.
Puis, faisant appeler Sarrazine :
— Mon cher ami, dit-il, une affaire pressante
m'oblige à partir sur-le-champ. Vous, Tenez tôte à ces messieurs, et excusez-moi.
— Je ne tous excuse pas, répliqua Sarrazine ; entre nous, tout est commun désormais. Nous partirons, ou nous souperons ensemble. De quoi s'agitil, cher comte ? Ma fortune et mon épée, tout est à