‹ Gabrielle de ChênevertChapitre 4 sur 20 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

— Aussi bien, dit Ghênevert après quelque réflexion, vous n'êtes guère moins intéressé que moi dans l'affaire. Sachez donc toute la vérité. J'ai congédié M. René de Pérédur de manière à ne lui laisser aucune espérance ; mais il s'obstine, lui, et veut, à ce qu'il parait, enlever ma ûlle. Oh Isans son consentement, soyez-en sûr, ajouta-t-il en voyant le geste de Sarrazine. Ce cheval volé au curé, cet honftie qui galope à travers champs, et ce billet qu'un heureux hasard vient de remettre dans mes mains, tout me dit que M. de Pérédur va faire quelque tentative désespérée. Je le connais, c'est un gentilhomme résolu, violent, qui se targue de quel- ^ que familiarité d'ancienne date qu'on ne pouvait pas refuser à des voisins, et qui veut à tout prix devenir mon gendre. Je jure, moi, qu'il ne le sera pas de mon vivant. Étes-vous disposé à me suivre ?

— Partout I s'écria Sarrazine à qui la ruine de son père ne laissait pas le moyen de faire le délicat, et qui feignit de croire aveuglément qu'il s'agissait de délivrer Gabrielle des mains d'un ravisseur détesté.

170 GABftIELLE DE CHÊNEVERT.

— Efa bien, dit le comte, prenons sous un prétexte congé de ces messieurs, et partons. Le vol du cheval du curé indique assez que le moment critique approche, car M. de Pérédur n'aura pas eu sans doute l'imprudence de s'exposer inutilement aux recherches de la maréchaussée.

Là-dessus, ils rentrèrent dans la salle à manger où M. de Limoux-Barbantane chantait à pleine voix la chanson si fameuse :

Je lui dis: Ri val l

Prends 80in de la belle.

Tu n*en auras pas ce que j*ul-z-eu d*eUe !

DonI

C'est l'amour qui nous mène,

Doul

Pendant ce temps, M. de Lavoreille-Barbaifemc, son cousin-germain, racontait à son voisin, qui ne récoutait pas, ses premières amours avec mademoi-' selle de Chaufontaine, aujourd'hui marquise de Yérac ; et le curé, débouchant avec respect une bouteille de son fameux Clos-Vougeot, jusque-là réservé à la table des princes de l'Église, citait des vers latins de sa composition qui avaient fait grand bruit, autrefois, au collège d'Harcourt.

— Figurez-vous, messieurs, disait le bon curé, que les deux classes de seconde et de rhétorique n'avaient alors (c'était en 1725) qu'un seul régeni, le R. P. Brunet. C'était un excellent homme, trèsaimable et très-gai, qui faisait admirablement les

6ABR1ELLE DE CnÉNÇYERT. 171

vers latins et qui avait pour règle cette maxime des sages : Qui beneamat, bene casCijat, Qui aime bien, corrige bien. Et je dois dire qu'il nous aimait passionnément. Aussi avions-nous le fouet pour le moins une fois par semaine.

« Or, j'étais en ce temps-là le plus brillant élève de la classe de rhétorique, et je m'ennuyais fort dfe recevoir le fouet, quoique, — donné au collège — il ne deshonore pas, comme vous savez. Sa Majesté, le roi Louis XV lui-môme a été, dit-on, fouettée plus d'une fois par ordre de son gouverneur. Enfin, si c'est un travers d'esprit que d'avoir horreur du fouet, je donnais dans ce travers. Un matin donc, comme le P. Brunet paraissait plus content de moi 'qu'à l'ordinaire, je crus devoir plaider ma cause et celle de mes camarades de rhétorique dans une belle pièce de vers latins, où je démontrais, par des exemples tirés des Grecs et des Latins, — entre autres de Plutarque, de Platon et d'Aulu- Gclle, — que le fouet était un châtiment honteux, à peine supportable pour des esclaves, mais odieux à des hommes libres et à des rhétoriciens. Cependant, comme je savais bien qu'on ne perd pas volontiers l'habitude de fouetter et qu'il faut ime victime au monstre, j'abandonnais pleinement au fouet du P. Brunet le derrière de mes camarades de la classe de seconde, et je terminais ce beau poème par le distique que voici :

Humanlsta piger plectatur verbere ssto Impiger at rhetbr prsmia Justa ferat; ^

« Ce qui veut dire, pour ceux de vous, messieurs, qui ont oublié le latin :

« Qu'on fouette l'humaniste paresseux, mais quon donne au laborieux rhétoricien les récompenses qu'il a méritées, »

Le curé en était là lorsque Ghênevert et Sarrazîne rentrèrent dans la salle et prirent congé de leurs convives.

— Messieurs, dit le comte, je vous prie de nous excuser. J'apprends à l'instant que ma fille est un peu indisposée, et quoique la lettre de madame i'abbesse de Blessac essaye de me rassurer, vous devinez sans> peine les inquiétudes d'un père. Je vais monter à cheval, et M. de Sarrazine veut bien m'accompagner.

— Nous vous suivrons tous I s'écria M. de Limoux-Barbantane.

Mais les autres montrèrent moins d'enthousiasme. On se leva pour la forme. On exprima à M. de Ghênevert toute la sympathie de l'assemblée, et, après qu'il eut serré la main de chacun et mis, ainsi que Sarrazine, le pied à l'étrier, on se rassit avec un plaisir mal dissimulé.

Et, de bonne foi^ serait-il convenable de déranger d'honnêtes gentilshommes en train de bien sou-

GABBIELLE DE GHÉMEYERT. 1 73

per, de les faire monter à cheval au milieu d'une nuit obscure, de les conduire par des chemins détestables, au travers des ravins et des précipices et de les exposer à se casser le cou, ou peut-être à gagner des rhumatismes, tandis qu*à domicile, et sans se déranger, ils ont sous la main et à portée du gosier les meilleurs vins de France ? Et pourquoi faire tout ce tapage? Pour s'informer de la santé d'une petite fille qui peut-être a des vapeurs ?

Tout le monde fit en même temps cette réflexion, et M. de Barbantane-Lavoreille, pour mieux chasser les idées tristes, chanta d'une voix forte :

RaYi de revoir l'aurore, Le verre en main je lai dis :

Vois-tQ sur la rive more Plus qu'à mon nez de rubis ? •

Pendant que son cousin Limoux-Barbantane reprenait plus haut encore :

Je m'en irai dans l'Averne Faire enrager Alecton, Etliâtir une taverne Dans le manoir de Pluton.

Cbènevert et Sarrazine, dévorés .d'inquiétude, étaient partis au galop. Arrivés au sentier mal frayé que Jean avait suivi pour aller à Blessac, ils s'y engagèrent sans hésiter. Le lecteur les retrouvera bientôt II est temps de retourner à M. le baron René de Pérédur, dont l'entreprise n'était pas comme on voit, sans péril.

XYI

ou IL KST PaOUVÉ qu'en V.SRROUILLANT LES POBTBSr ON OBLIGE LES GENS A PASSER PAB LA PENETRE.

L'accident qui était arrivé à sœur Tbérèse avait^ on s'en souvient, excité les soupçons de Tabbesse du couvent de Blessac. Aussitôt que la fièvre de la pauvre religieuse fut calmée, ces soupçons se cbangèsent en certitude. Elle ne douta plus que Gabrielle de Cbônevert n'eût un rendez-vous avec René, et que ce rendez-vous ne dût aboutir bientôt à un enlèvement.

Dès lors, par surcroît de précaution, elle enferma Gabrielle et Louison dans leur chambre, contigud à la sienne propre, et, confiante dans les verrous du couvent et dans l'arrivée prochaine du vieux Ghénevert, elle mit la clef de la chambre sous son chevet et s'endormit tranquillement.

Gabrielle, trop fière pour se plaindre et comptant

GABRIBLtE DE GHÉNBVBRT. 175

bien 'que René ne l'abandonnerait pas, ne daigna pas demander le motif de ces précautions inusitées. Pleine d'impatience et d'espoir, elle attendait le signal de sa délivrance.

— Eh bien, mademoiselle, dit Louison, nous Toilà en cage, si Jean ne vient pas nous chercher. Maudite sœur Thérèse l quel diable l'a poussée à se mêler de nos affaires ? Parce qu'elle était si laide que personne n'a voulu l'épouser quand elle était jeune, elle voudrait nous voir coiffer sainte Catherine. Moi, d'abord, plutôt que de rester ici, je me jetterais la tète la première dans l'étang.

— Chut I dit Gabrielle, n'éveillons pas ma tante. Aide-moi à nouer ces draps. Là, serre bien le nœud I couds-moi ensemble ces deux couvertures. Est-ce fait?... Ouvre doucement la fenêtre. Bien. Laisse la bougie allumée. Ne vois*tu rien ? .

— Rien, mademoiselle, excepté la nuit qui est bien noire.

Et se penchant un peu hors de la fenêtre : -r- Ah ! mon Dieu, que le premier étage est haut, et que l'eau est profonde 1 Jamais je n'aurai le courage de descendre.

A ce moment, l'abbesse qui dormait, s'éveilla à moitié.

— Eh bien l cria-t-dle, de quoi parlez-vous donc?

— Madame, répondit Louison, c'est mademoiselle qui s'ennuie, et je lui raconte des histoires pour l'endormir.

176 GABRIELLE DE CHAnEYERT.

— Qu'elle dise son chapelet, bavarde ! cela\audra mieux, répliqua Tabbesse, qui se retourna du côté du muret se rendormit paisiblement.

Peu de moments après, Thorloge sonna ' dix heures. La nuit était noire. On n'entendait aucun bruit dans la campagne, et tous les habitants du village dormaient paisiblement. Le cœur des deux femmes palpitait d'impatience et de crainte.

Tout à coup, Gabrielle, qui prêtait une oreille attentive, entendit le bruit des rames qui battaient l'eau. La barque s'approchait, montée par René de Pérédur et par son ami Jean. Comme Tétang baignait le pied du couvent, les deux rameurs purent arriver jusqu'au-dessous de la fenêtre.

— Mais comment descendrons-nous ? demanda Louison.

— Nouez vos draps à l'espagnolette de la fenêtre, dit Repé ; je vais monter.

Aussitôt que les draps et les couvertures furent solidement attachés, René commença l'escalade. En un clin d'œil il arriva jusqu'à la fenêtre et sauta dans la chambre.

Là, sans s'arrêter à perdre un temps si précieux, il ferma soigneusement le verrou par précaution contre l'abbesse, tira de sa poche une échelle de soie dont il s'était muni, l'attacha à un bahut énorme qu'il porta jusqu'à la fenêtre avec l'aide de Louison, et fit descendre Gabrielle la pre* mière.

GABRIfilXE DE CHÊNE YBBT. 177

% — Au moins, monsieur, ne m'abandonnez pas, disait la pauvre Louison.

René allait la rassurer ; mais Jean, qui était re^té dans la barque pour recevoir les fugitives^ lui cria :

— Sois tranquille, Louison. Plutôt que de te laisser ici, je mettrais le feu au couvent.

Louison, rassurée, descendit la seconde et René de Pérédur le dernier. Puis, sans dire une parole, car tous craignaient d'être entendus de Tabbesse, ils gagnèrent le rivage, non sans peine. La barque trop chargée menaçait à chaque instant de chavirer.

Arrivé sur la chaussée, René donna la main à Gabrielle, la fit -débarquer et la conduisit dans un chemin creux où trois chevaux les attendaient. De ces trois chevaux, Tun était celui de René ; le se* coud, secrètement acheté au meunier, était destiné à Gabrielle ; le troisième et le plus robuste était la pauvre Cocotte, fruit des rapines de Jean. C'est sur Cocotte que Louison devait monter, en croupe derrière le sergent.

— René, dit Gabrielle, où me conduisez-vous?

— Chère bien-aimée^ répondit Pérédur, je suis à vous et vous êtes à moi. Rien ne peut plus nous séparer désormais. Etes-vous bien résolue à m'épouser?

— Cher René, si j*hésitais, serais-je ici ? réponditelle.

— Eh bien I nous allons partir pour Bonlieu où mon oncle dom Barthélémy m'a promis de nous

donner la bénédiction nuptiale. Après cela, nous chercherons un asile à Paris, et s'il le faut, en Hollande.

— Monsieur, interrompit Jean, hâtons-nous^ je crains que ce maudit curé, à qui j'ai été obligé d'acheter son cheval, veuille revenir sur son marché et me fasse serrer le cou avec un bon collier He chanvre. .

Le conseil de Jean n'était pas hors de saison. Les quatre voyageurs en sentirent la sagesse, et, s'étant mis trois en selle, et Louison en croupe, ils prirent le chemin de Bonlieu.

Ils n'avaient pas fait cinq cents pas lorsqu'une puissante rafale de vent, s'étant élevée de l'ouest, leur apporta le bruit de deux chevaux dont les sabots résonnaient à quelque distance. Jean fit signe à ses compagnons de s'arrêter, mit pied à terre, appuya l'oreille contre terre et écouta attentivement.

— Monsieur, dit-il après 'une minute de réflexion, ce bruit de chevaux qui viennent au-devant de nous ne nous dit rien qui vaille. Personne, dans tout le pays, n'est éveillé à onze heures du soir, excepté les amoureux et ceux qui leur veulent du mal. M. de Ghônevert a peut-être quelque soupçons de ce qui se passe ; peut-^tre madame l'abbesse, impatiente de le voir venir, a-t-elle envoyé un second message: quittez le chemin, entrez dans la lande ; à l'abri de cette haie et des ténèbres, nous laisserons passer

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les voyageurs suspects, sans qu'ils nous voient. La précaution n'était pas inutile. Ghênevert et Sarrazine passèrent au trot quelques minutes plus tard, longeant la haie derrière laquelle se tenaient Gabrielle et René de Pérédur. Heureusement, les deux amants étaient sur leurs gardes et gardèrent le plus profond silence.

Aussitôt que M. dç Ghênevert se fut éloigné, nos voyageurs se remirent en marche, et, grâce à l'obscurité de la nuit, ne firent aucune rencontre fâcheuse. Us traversèrent Aubusson, remontèrent le col de la Chussade qui sépare le bassin de la Creuse de celui de la Tarde, et arrivèrent au point du jour à la porte du couvent de Bonlieu.-

L'abbé dom Barthélémy, quoique prévenu cinq jours d'avance, par son neveu, de la visite qu'il allait recevoir, ne s'attendait pas à la voir de si bonne heure. Aussi eut-il grand'-peine à s'éveiller lorsque le son de la cloche l'avertit qu'on l'attendait. U dormait à ce moment-là du plus profond sommeil, comme doivent faire tous ceux qui ont un bon caractère, un bon tempérament, un esprit sensé, un estomac solide, et qui ne s'inquiètent pas du pain quotidien.

Enfin il eut une légère perception de ce qui se passait. U ouvrit les yeux, puis les referma doucement, cherchant à se persuader qu'il avait mal entendu. Ce demi-sommeil n'était pas sans charme et aurait pu durer longtemps si Jean, qui se morfon-

180 6ABRIELLE DB GHÊNEYERT.

dait devant la porte et qui craignait de voir arriver le vieux Ghênevert et la maréchaussée, n'avait sonné la cloche très-vigoureusement

Pendant ce temps, dom Barthélémy réfléchissait avec délices au plaisir d'être couché dans un bon lit, au milieu d'une chambre bien chaude, et de ne pas courir les champs, à cinq heures du m^in, ce qui est la vraie source des rhumatismes, des catarrhes, des pleurésies, et de toutes sortes d'accidents désagréables.

A force de sonner, Jean rompit la corde et se trouva désarmé. Dom Népomucène n'était pas homme à se lever sans nécessité. Dom Hilarion digérait trop péniblement pojir s'exposer à un refroidissement qui aurait pu devenir funeste à la digestion. Dom Ambroise avait le sohimeil si solide qu'il aurait résisté au bruit du canon ; en sorte que René de Pérédur et Gabrielle se morfondaient à la porte dti couvent, que Louison tremblait de tous ses membres et que Jean blasphémait comme un païen en voyant l'inutilité de ses efforts.

Tout à coup, cependant, il lui vint une idée dont le succès devait ôtre infaillible. II cria de toutes ses forces :

— Au feu I au feu I au feu I Le couvent brûle I Au feu.

A ces cris, dom Hilarion oublia de digérer. Dom Ambroise s'éveilla en sursaut et s'enveloppa de sa ~ robe» dom Népomucène chercha les clefs pour ou-

vrir la porte du couvent et s'échapper, et dom Barthélémy lui-même, à demi habillé, ouvrit la fenêtre et demanda où était le feu.

— Cher oncle, dit René, excusez, je vous prie, la liberté que nous prenons de...

— Comment ! répliqua dom Barthélémy, c'est toi qui fais ce tapage devant ma porte ! Va-t'en au...

Il s'interrompit tout à coup en apercevant Cabrielle.

— Eh I dit-il, quelle est cette jeune dame ? Ma future nièce, je pense ?

— Elle-même, cher oncle. C'est mademoiselle de Ghènevert, et nous n'avons tous deux d'espoir qu'en vous.

— Mauvaise affaire ! dit l'abbé en secouant la tète. Mauvaise affaire !

Au même instant, dom Népomucène ouvrit la porte aux voyageurs, et les fit entrer dans le pavillon réservé au logement pajrticulier de dom Barthélémy. Celui-ci ne tarda pas à s'habiller et descendit pour recevoir ses hôtes.

— Monsieur l'abbé, dit Gabrielle d'un ton plein de douceur et de dignité, je viens vous demander votre protection. René a dû vous dire par quelles circonstances je suis forcée...

— C'est bien, ma chère enfant, répliqua l'abbé. René ne m'a rien dit, mais je devine tout, et je le trouve bien heureux d'avoir su vous plaire. Votre

it

182 6ABRIELLE DE CQÊNETERT.

père et mon frère le baron de Pérédur sont deux vieux fous à qui Ton aurait dû donner des douches quand ils ont tiré l*épée Tun contre l'autre. Vousmême, ma chère enfant, — excusez ma sincérité, — vous n'êtes pas trop sage, ayant ^suivi cet ' étourdi jusqu'ici. Il faut honorer ses parents et leur obéir...

Et comme Gabrielle baissait la tête d'un air triste :

— Voyons, ma chère enfant, dit dom Barthé«lemy, je ne veux pas vous affliger. Si vous avez bien ou mal fait, c'est à Dieu d'en juger, et j'espère qu'il ne vous sera pas trop sévère. Pour moi, je suis ravi de la nièce que René veut me donner. Ce garçon a du discernement ; je Tai toujours pensé... Mais vous devez avoir faim. Dom Népomucènc, n'auriez-vous pas quelque chose à leur offrir en attendant le dé* jeûner ?

— Mon oncle, dit René, nous avons bien peu de temps. La maréchaussée doit être déjà sur nos traces.

— Va, va, répondit l'abbé, la maréchaussée te laissera bien casser une croûte.

Bon gré, mal gré, il fallut obéir et accepter son hospitalité.

— J'ai bien peu de chose à vous offrir, dit dom Népomucène d'un air modeste, mais le déjeuner sera prêt pour neuf heures, et je vous prie d'atten* dre jusque-là.

GABRIELLB DE CHÉNEYERT. 183

Effectivement, si Ton excepte un pâté froid, un jambon, un poulet rôti, deux perdreaux, une tarte aux prunes et une omelette qui fut improvisée en un cUn d'œil, le bon moine n'avait pas grand*cbose à donner à ses hôtes ! Heureusement le vin ne manquait pas, et Gabrielle et René n'avaient pas grand appétit.

Leur joie était sans mélange. Tous deux se voyaient réunis pour jamais, après avoir craint de ne plus se revoir. René serrait Gabrielle sur son cœur et la remerciait d'avoir tout osé pour le suivre. Quant à elle, rougissant à demi de son audace, mais heureuse de lui avoir donné une telle preuve d'amour, elle se croyait certaine de n'avoir jamais à se repentir de sa confiance.

nfaut le dire, d'ailleurs, dût-on déplaire à quelques lecteurs, la société du siècle dernier, dont on a beaucoup médit, avait sur la nôtre un grand avantage, elle laissait à l'homme une liberté Individuelle beaucoup plus grande. Les lois étaient plus dures, mais les mœurs étaient plus douces. On n'avait pas comme aujourd'hui le goût de la procédiu^e et des vaines formalités ] des pères tyramiiques mettaient quelquefois leurs filles au couvent, mais les filles opprimées se laissaient enlever quelquefois,— ce qui rétablit l'équilibre. En ce temps-là, un homme de cœur insulté mettait l'épée à la main, ce qui n'est pas légal, j'en conviens, ni conforme à une société bien réglée.

Mais la politesse en devenait plus grande ; et,

après avoir reçu en public l'insulte d'un manant, on ne recevait pas pour surcroît en pleine audience les injures de son avocat. Toutes choses mûrement pesées et considérées, ces gens-là nous valaient bien ; et, môme dans les plux vicieux, le courage tenait lieu des vertus absentes. On peut leur reprocher cent foliés, mais non une lâcheté.

De là vient que M. René de Pérédur n'hésita pas un instant à enlever Gabrielle, ni mademoiselle de Ghênevert à le suivre. Aussitôt que le malheureux duel du vieux pérédur et du comte de Ghênevert les eut séparés comme Rodrigue et Chimène, ils ne songèrent qu'à se réunir. J'avoue que Gabrielle aurait pu hésiter plus longtemps; mais le temps pressait, son père la menaçait d'un couvent étemel ou d'un nouveau mari ; elle-même d'ailleurs avait toute la fierté et quelque chose du sang emporté des Ghênevert ; que ce soit son excuse auprès des lecteurs scrupuleux.

Mais il est temps de revenir à M. de Sarrazine et à M. de Ghênevert, ancien major au régiment d'Auvergne, qui couraient, non sans inquiétude, sur la route de Blessac.

COIIKNT FUT DÉRANGÉ DE SON SOUPEB MAITRE JACQUES BETOUaNÉ, HOMME DE GRAND SENS ET PRUDHOMIE.

Aussitôt que M. de Chènevert fut arrivé à la porte du couvent de Blessac, après avoir passé si près de sa fille sans la voir, il se hâta de sonner la cloche.

A ce bruit inusité, car il était déjà onze heures du soir, les chiens qui gardaient la cour répondirent par des aboiements effrayants^ et Tabbesse, qui dormait du pli;3 profond sommeil, se réveilla.

Par un hasard qui ne paraîtra pas extraordinaire, si Ton se rappelle Talerte que sœur Thérèse avait donnée la nuit précédente, la première pensée qui vint à Tesprit de Tabbesse fut que M. de Pérédur essayait d'enlever de force Gabrielle. Aussitôt elle se hâta d'éveiller sœur Thérèse et de lui faire part de ses inquiétudes.

— Hélas ! madame, s'écria la pauvre religieuse

encore tout abattue de sa fièvre, ces brigands vont mettre le- couvent à feu et à sang I Hier, ils ont voulu m*assassiner, et je n'ai pu m*échapper qu'avec peine de leurs mains. Entendez>vous leurs blas^ phèmes ?

Effectivement, Chônevcrt, plein de fureur et d'inquiétude, invoquait tous les saints du paradis et jurait d'une terrible manière.

— Au nom du ciel, madame, continua la pauvre femme en saisissant la robe de l'abbesse, ne descendez pas r... Ils vont vous égorger.

Un grand bruit lui coupa la parole et fit tressaillir l'abbesse. Chônevert, voyant qu'on ne répondait pas à ses cris, venait de tirer un coup de pistolet.

Cependant la réflexion et le sang-froid revenaient en môme temps à l'abbesse.

— Si c'est M. de Pérédur, dit-elle, il n'aura pas l'audace sacrilège de faire du mal à des femmes; mais peut-être est-ce mon cousin, M. de Chênevert.

Rassurée par cette pensée, elle descendit seuledans la cour, malgré les prières de sœur Thérèse, et ordonna au vieux jardinier du couvent, qui se cachait dans sa loge, plus mort que vif, de tirer les verrous et d'ouvrir la grande porte. Au même instant parurent M. de Chênevert et M. de Sarrazine.

— Eh bien, mon cousin, dit l'abbesse avec hauteur, est-ce vous qui faites tout ce tapage et qui tirez des coups de pistolet sur la maison des servantes du Seigneur?

GABRIELLE DE CHÊNEYERT. 187

— Madame, répliqua Gbénevert, où est Gabrieilc? où est ma fille ?

— Elle dort tranquillement dans sa cbambre, répondit l'abbesse, et sera sans doute bien étonnée de votre algarade.

— Pourquoi donc m'avez-vous écrit ce billet alarmant? continua Gbênevert. Pourquoi s'est-il perdu sur la route? Pourquoi l'ai-je ramassé? Pourquoi un drôle a*t-il enlevé son cheval à M. le curé de Felletin, en lui mettant le pistolet sur la gorge ?

— Ce n'est donc pas Taide-jardinier qui vous a remis ma lettre ? demanda Tabbesse.

Ici s'engagea une explication très^confuse.

— Montez avec moi dans la chambre de Gabrielle, dit sœur Agnès. Elle nous expliquera tout. Vous, monsieur de Sarrazine, attendez*nous au parloir.

Sarrazine s'inclina respectueusement et obéit; mais il ne tarda pas à voir redescendre le vieux Ghônevert tout transporté de rage.

La porte de la chambre de Gabrielle était barricadée.

— C'est moi, dit l'abbesse, c'est moi, Gabrielle, ouvre-moi. Ton père est arrivé et veut te voir.

Point de réponse.

— Ouvre-moi, ajouta l'impatient Chônevert, ou j'enfonce la porte I

— Louison, continua l'abbesse, ouvrez, ou je vous ferai mettre au pain et à l'eau pour un mois dans Vifi'pacel

188 6ABRIELLE DE CDÊNEVERT.

Mais Louison était sourde aussi bien que sa maltresse. Ghènevert, perdant toute patience, enfonça la porte d'un violent coup de pied, et vit tous les meubles en désordre, le lourd bahut de chêne placé devant la fenêtre, et l'échelle de corde qui pendait encore au-dessus de l'étang. A cette vue, il poussa un cri, courut à la fenêtre, et regarda au loin dans les ténèbres.

— Elle a disparu I s'écria-t-il. Ce brigard m'a enlevé ma fille unique I

— Enlevée ! c'est impossible ! ditl'abbesse stupéfaite et consternée. A neuf heures, ce soir, je lui parlais encore !

Mais il fallut se rendre à l'évidence.

La chambre de la jeune fille n'avait que deux portes. L'une des deux était celle de l'abbesse. Par l'autre, on touchait à l'escalier qui mène au jardin. Toutes deux avaient été fermées à clef par l'abbesse elle-même, sur le conseil de sœur Thérèse. Mademoiselle de Chônevert n'avait donc pu s'échapper qu'en descendant par la fenêtre au moyen de l'échelle de corde. L'enlèvement était certain.

Ghènevert poussait des rugissements de fureur.

— Où est-elle maintenant? s'écriait-il. Où est-elle, cette fille maudite et dénaturée, qui est née pour la perte et le déshonneur de ma maison? Où l'aurat-elle suivi ?

— Monsieur le comte, dii sœur Thérèse qui s'était levée à grand'peine, votre fille n'est pas fopl

éloignée, puisqu'elle parlait encore, il y a deux heures, à madame Tabbesse. Il faut courir sur sa trace.

Aussitôt Chêne vert, sans répliquer ni vouloir entendre Tabbesse, descendit rapidement Tescalier, saisit Sarrazine par le bras, l'entraîna dans la cour, remonta avec lui à cheval et partit au galop.

Sarrazine qui, du parloir, où il était assis, avait entendu les cris du comte et de Tabbesse et le conseil de sœur Thérèse, n'hésita pas à suivre Chênevert. Chemin faisant, il réfléchissait. Il regrettait beaucoup d'être engagé si avant dans cette aventure, mais la terrible lettre du vieux Tournebridc, qu'il avait reçue dans la soirée, ne lui laissait pas d'autre alternative que d'épouser mademoiselle de Chênevert, ou d'être entièrement ruiné, et il n'avait pas le courage de supporter la misère et le dédain de ses anciens compagnons de plaisir.

— Après tout, reprit-il, j'étais né peut-être pour jouer le rôle d'un bon gentilhomme campagnard, pour vendre des bœufs dans les foires, pour briller dans les assemblées de la province, pour tenir tête à M. l'intendant et faire ma cour à madame l'intendante. Et, enfin, cette petite lille-là est bien belle ! Il est vrai qu'elle a une tête de fer ; mais avec des soins, de l'esprit, de la douceur, j'en viendrai à bout. Ne suis-je plus moi-même?

C'est pourquoi il feignit de croire ce que Chênevert lui affirma avec serment, — à savoir que le

Ggogle

190 GABRIELLE DE CnÊNEYERT.

baron de Pérédur n*avait enlevé Gabriellc qu'ea usant de force et de violence, et que mademoiselle de Chênevert ne consentirait jamais à épouser son ravisseur, ou que, si elle y consentait, aucun pfôtre ne voudrait prêter son ministère à un tel mariage.

— Avant tout, dit Sarrazine, il faut nous munir d'un procureur et mettre sur pied la maréchaussée, car qui sait où ce scélérat aura conduit votre fille?

Ce conseil parut très-sage au comte, et tous deui^, en entrant dans la petite ville d'Aubusson, allèrent frapper à la porte de. maître Retourné, le plus renommé procureur de tout le bailliage.

Maître Jacques Retourné, par grand hasard, n'était pas couché, quoiqu'il fût près de minuit. Il soupait avec sa mie Jcanneton.

Si vous me demandez qui était Jeanneton, je vous dirai qu'elle avait trente-huit ans, qu'elle était brune comme une Andalouse, qu'elle était d'humeur joyeuse, qu'elle avait des yeux noirs et vifs, un léger duvet noir au coin des lèvres, une taille fort arrondie, une poitrine large et profonde, une voix plus . forte qu'agréable et un peu altérée par l'usage des liqueurs fortes, et qu'elle était propriétaire du ma* gnifique cabaret de la Pomme de Pin, où chaque bon bourgeois, une fois au moins par semaine, allait . boire deux ou trois bouteilles de vin blanc de Bergerac, entre huit heures du soir et minuit, à l'insu de sa femme légitime.

GABRIBLLE D£ COÉNEVERT. 191

Maître Jacques Retourné étiût te sultan de cette superbe sultane. Il avait fourni l'argent nécessaire à l'achat du cabaret; — soigneux, d'ailleurs, de faire payer à ses clients cette générosité. Mal fait de sa personne, il avait le nez long, les épaules voûtées, la bouche mince, le menton saillant, les yeux enfoncés, et louchait de toutes ses forces. Froid, du reste, déliant, toujours en garde contre le prochain et toujours à la recherche des moyens de s'enrichir, il n'avait d'autre amie et confidente sur la terre que la belle Jeanneton. Mais pour elle il n'avait pas de secret. C'était sa seule faiblesse.

Or, ce soir-là, maître Jacques était en humeur de rire et trinquait joyeusement avec Jeanneton. Le verrou était poussé, un grand feu flambait dans la cheminée, le souper était sur la table, le linge était blanc, le vin de Bergerac étincelait à la lumière des bougies; enfin, pour comble de bonheur, un grand vent soufflait au dehors et arrachait les tuiles des toits. Maître Jacques se sentait profondément heureux.

— A ta santé, Jeanneton, dit-il en tendant son verre. Je ne donnerais pas ma place ce soir pour celle de Sa Majesté Louis XY. Il fait bon vivre ici, et tes yeux brillent comme des escarboucles.

Jeanneton remplît les deux verres et but d'un air pensif. La gaieté du procureur lui donnait une idée.

— Monsieur, dit-elle, étiez-vous k la messe, diman<5he dernier?

193 GABRIELLB DE CHÊNEVERT.

— Pourquoi me parles-tu de messe, ce soir? Oui, j'y étais. Eh bien?

— Avez-vous vu madame Gameret, la marchande ^e drap?

— Eh ! laisse-là madame Garneret et son drap ! C'est bien de cela qu'il s'agit. Je me sens tout prêt ce soir à faire des folies.

— Et, dit Jeanneton qui suivait impitoyablement son idée, avez-vous remarqué sa robe de soie, une belle robe verte, la plus belle de toute la ville?

— Que le diable emporte sa robe de soie verte l interrompit le procureur. Que m'importe qu'elle s'habille de soie ou de laine ?

— Oh I bien moi, répliqua Jeanneton d'un air résolu, il m'importe beaucoup, et je veux avoir demain dix aunes de la même étoffe.

— Tu les auras, dit maître Retourné, et mainte» nant parlons d'autre chose. Sais-tu bien, Jeanneton, que jamais je ne t'ai vue plus belle ?

Et il essaya de se rapprocher d'elle.

— Nenni, monsieur dit Jeanneton, je veux ma robe tout de suite. Demain vous me renverriez à Pâques ou à la Trinité.

— Eh bien, voyons, combien vaut-elle ta robe ? demanda le procureur en grognant. Trente livres? quarante livres?

— Jésus Maria I s'écria Jeanneton d'im air indigné. Une robe de soie verte pour trente livres. Il me faut au moins cent vingt livres, monsieur, sans

6ABBIELLE DE GHÉKSVERT. 19S

compter la façon, les fournitures, les garnitures et le reste.

— Cent vingt livres, traîtresse ! C'est pour m'assassiner !

— Monsieur, dit Jeanneton en se levant et ouvrant la porte, ce n'est pas cent vingt liyres, mais cent soixante au moins qu'il me faut I La façon est si chère aujourd'hui ! Et si vous refusez, bonsoir. Je trouverai bien quelque ami qui m'en fera l'avance. Bonsoir.

Et elle fit mine de sortir.

— Ah ! coquine, dit l'amoureux procureur, tu fais de moi ce que tu veut. Yoici les cent soixante livres...

(Il les tira péniblement de sa bourse.) ... Je les avais reçues ce matin d'un brave gentilhomme qui dispute à son frère la propriété d'un petit bois qui ne vaut pas en tout six cents livres, et en a déjà coûté plus de six mille aux deux parties. Heureusement, c'est un homme ferme et qui tiendra bon jusqu'à son dernier écu. Grâce à moi, l'affaire ne sera pas décidée avant quatre ou cinq ans. Hélas ! mon pauvre argent, je ne croyais pas me séparer si tôt de toi. Tiens, prends, ingrate, et reviens près de moi !

Mais il était écrit que la joie du malheureux procureur serait constamment troublée ce soir-là. A peine Jeanneton s'était-elle assise, qu'une voix sonore se lit entendre derrière la porte.

•194 GABRIELLE DB CHÉNBVERT.

— Monsieur Retourné I venez vite ! on vous demande I

— Je n*y suis pour personne! répliqua. le procureur.

— Monsieur Retourné, c'est une aCfaire très-pressante ! I

— Va-t'en au diable !

— C'est une demoiselle qu'on vient d'enlever.

— Eh bien, monte à cheval et cours la rattraper.

— On vous apporte de l'argent !

— Oh 1 oh ! dit maître Retourné, voyons donc cette chose si pressée. De l'argent! De l'argent! Il fallait t'expliquer tout de suite. Bonsoir, Jeanneton, attends-moi. Je vais revenir. Je te réponds qu'il en coûtera cher à ceux qui me dérangent.

Il prit sa canne et son chapeau et sortit. A peine avait-il fermé la porte que son premier clerc, >fathurin Gonin, le même qui était venu le chercher avec tant d'empressement, entra dans la chambre et serra Jeanneton sur son cœur en s'écriant :

-^ Le maudit homme I J'ai cru qu'il ne sortirait jamais, Çà, ma chère Jeanneton, j'espère qu'il n'aura pas tout bu et tout mangé. J'ai une faim de loup, une soif d'enragé, et je t'aime !... Oh 1 je t'aime !

Ce queJeanneton répondit, l'histoire ne le dit pas.

DigitEed by

ou l'on fait connaissance avec LB commandant LBkl^IGNE. ASSAUT. — BATAILLE. — SABRE. — MITRAILLE. — MASSACRE. TERRIBLES ÉVÉNEMENTS 1

En rentrant de fort mauvaise humeur dans sa maison, maître Jacques Retourné trouva le comte de Cbênevert et Sarrazine, qui déjà Tatten^aient commodément assis.

— Messieurs, dit-H de sa voix aigre, que désirezvous de moi? Il est tard, et si l'affaire qui vous amène...

Chênevert l'interrompit.

— Excusez-moi, maître Retourné, c'est une affaire très-grave. Un scélérat vient d'enlever ma fille.

— Oh ! oh I dit le procurent en ajustant ses lunettes sur son nez d'un air impassible. Et... soupçonnez-vous quelqu'un?

— i C'est, dit Chênevert, un de mes voisins : le fils

196 GABRIELLE DE GHANEYERT.

du baron de Pérédur, un misérable qui abuse de Tamitié que j'avais autrefois pour son père.

— Et, continua le procureur en frappant doucement avec un couteau à papier le bord de la table, cet enlèvement est-il de date récente ?

— Il y a deux heures à peine, ma fille, ma pauvre fille était encore au couvent de Blessac, sous la garde de sa tante.

— Ah I ah ! elle a donc été enlevée de vive force? Ghênevert se leva plein de colère, et, brandissant

sa canne :

— En douteriez-vous, s'écria-t-il, maître Retourné ?

Le procureur pâlit, mais déjà Sarrazine arrêtait le bras de son compagnon.

— Monsieur, dit Sarrazine, excusez la douleur d'un père, et donnez-nous un conseil. La jeune fille et son ravisseur sont à cheval et ont dû traverser Aubusson, car nous avons trouvé le voile de mademoiselle de Ghênevert, sur la route, à trois cents pas de votre maison.

— Messieurs, dit Retourné, Taflaire est grave, bien grave, et demande de longues réflexions. Un enlèvement de vive force, un couvent escaladé : voilà des circonstances bien aggravantes ; mais il en c(i!ii&tera cher, vous le savez, pour venger votre injuire. La justice ne vend pas ses coquilles.

En même temps, il tendait la main avec distraction.

GABRIBLLB DS CHÉNBYERT. 197

— Maître Aetourné» dit Ghèoevcrt qui comprit le sens de ce geste, voilà vingt louis. Je vous en donnerai dix fois davantage si vous me faites retrouver ma fille avant vingt^quatre heures.

A ces mots, le procureur bondit comme s'il avai^ été piqué d'un taon.

— Deux cents louis I Monsieur, votre affaire est sûre. Votre fille sera retrouvée, et monsieur le baron de Pérédur sera pendu ou décapité, — à votre choix. Marguerite, donne-moi mes bottes, mon chapeau, mon manteau; selle mon cheval, appelle mon petit clerc. Et vous, messieurs, venez.

Tout en marchant, le procureur répétait à voix basse :

— Deux cents louis ! deux cents louis I

M. le bailli était absent. Il chassait dans la foret de la Feuillade avec l'intendant de M. le duc de la Feuillade, son plus intime ami, et buvait joyeusement le vin de M. le duc. Il fallut doncse passer de son ministère et s'adresser directement à M. le commandant de la maréchaussée.

Celui-ci était au lit quand on se présenta. C'était un ^and et gros homme, de belle prestance, ancien chevau-léger du roi, qui aimait à bien boire, à bien manger, et qui était galant près du n beau sexe. » Du reste, parfaitement nul et ne connaissant absolument de la langue française que le beau verbe <c empoigner. » Ce mot môme avait tant de charmes pour lui que ses voisins, ses amis, ses ennemis, ses supé*

198 GABRIELLE D£ CHÊIÏEYBRT. ;

rieurs, ses inférieurs, les hommes, les femmes, les vieillards et les petits eaCants ae le comiaissaient que sous le nom du camarade Lempoigoe, ou plus brièvement, Lempoigne tout court.

Ce beau militaire était donc au lit, et ronflait convenablement , lorsqu'on vint frapper à sa porte.

— Euh I que me veut-on? cria-t-il d'une voix de tonnerre.

— En môme temps il bâillait, étendait les bras et semblait tout prêt à se rendormir. Mais ce n'était pas le compte du procureur.

— Eh ! camarade Lempoigne (ils faisaient ensemble çà et là quelques soupers fins, — d'où cette familiarité qui, venant de tout autre, aurait choqué le commandant de la maréchaussée), levez-vous. Il y a de la besogne.

— Ah ! c'est vous, Retourné, dit Ltcmpoigne en ouvrant la fenêtre ; quelle besogne? quelque pauvre diable de faux saunier que vous voulez faire pendre.? Maigre gibier ! Laissezrmoi dormir.

— Vous vous trompez, mon ami, cria leprocuceur, il s'agit bien d'autre chose. C'est un gentilhomme, M. de Pérédur, qu'il s'agit d'empoigner.

— Qui? dit le commandant étonné, M. de Pérédur, de Villefort? Ah diable ! attendez-moi, je suis à vous. Empoigner un Pérédur, un <>fiicier du roi ! Peste I la chose vaut qu'on se dérange, attendez, mon ami, je vais mettre ma culotte.

GABRlEUE DE CHANEVERT. 199

Lempoigne referma la fenêtre, s'faabiila promptement et ouvrit sa porte. Maître Jacques Retourné let les deux gentilshommes entrèrent. En peu de mots, on le mit au courant de Taffaire.

— Ah ! ah ! dit-il, TalTaire est pressée, à ce qu'il parait. Mais de quel côté sont les fugitifs ?

— Monsieur, dit la servante qui écoutait attentivement la conversation, Toreille collée à la serrure et qui crut convenable d'entrer et d'offrir ses services, — j'ai vu, il n'y a p«s plus d'owebeùre, quatre personnes traverser la ville, à cheval et au grand trot. Elles ont suivi le faubourg Saint-Nicolas et vont à Ghénerailles.

— Il y avait deux femmes ? demanda Chônevert avec inquiétude.

— Oui, monsieur, et l'une d'elles était en croupe derrière un homme.

— C'est cela. C'est ma lille et Louison !

Ce renseignement termina toute la délibération. Le commandant de la maréchaussée fit seller son cheval et donna Tordre à trois de ses hommes de le suivre, armés jusqu'aux dents. Lui-môme en fit autant et obligea M. de Chônevert et Sarrazine à prendre chacun une paire de pistolets, outre l'épée^ qu'ils portaient suivant l'usage du temps.

— Car je connais, dit-il, M. René de Pérédur. C'est un jeune gentilhomme très-bien élevé, trèsdoux et du plus grand mérite, mais qui a l'esprit prompt et le bras vigoureux. Il me tuerait deux

200 6ABRIELLE DE CnÊNEYERT.

hommes avant qu'on eût le temps de dire un Ave Maria. Tenez-vous sur vos gardes.

— Que je le rencontre seul à seul Tépée à la main, dit Chônevert, et je réponds de tout.

— Monsieur, répliqua le commandant de la maréchaussée, on dit que déjà vous avez croisé Tépée avec son père et que vous n'avez pas été heureux.

— Qui dit cela? demanda Chênevert furieux de voir que tout le monde connaissait sa malheureuse aventure. Si mon pied n'avait pas glissé...

— Allons, à cheval ! cria le commandant. Est-ce que vous nous suivez, maître Jacques Retourné?

— Je le crois bien I répondit le procureur. Qu'estce que vous pourriez faire sans moi? Ne suis-je pas le représentant de la loi et des familles, camarade Lempoigne ?

— Euhl se dit Lempoigne, je ne suis pas ce que tu représentes avec ta face de carême, mais je me sens dix fois par jour l'envie de t'écraser le nez avec mon poing fermé. Cette maudite race de plumitifs se fourre partout.

Cependant ils montèrent à cheval, et grâce aux renseignements qu'on leur donna, ils suivirent trèsexactement la route qu'avait prise René de Péré- *dur, jusqu'au pied du château de Saint-Maixant, de là à Juchefaux, puis au Chalard et au Monteil-la- Donne.

C'est là qu'ils arrivèrent au point du jour. Pendant tout le voyage, ils n'avaient pas échangé dix paroles .

GABRIELLE DE CHAnEVERT. ÎOI

Chénevcrt et Sarrazine étaient préoccupés de leurs propres pensées ; les cavaliers de la maréchaussée avaient plus envie de dormir que de rire ou de causer. Le commandant continuait douce^ment sur son cheval les rêves qtfon avait si mal à propos interrompus. Le procureur seul avait encore envie de rire et de s'égayer, mais la sombre mine du comte de Chênevert glaçait les chansons sur ses lèvres.

Cependant, de distance en distance, on entendait quelques sons inarticulés qui ressemblaient à des rimes, mais non à des rimes riches. Il songeait à sa Jeanneton^ et faisait rimer ce nom chéri avec tendron.

Le soleil levant trouva donc nos voyageurs trèsfatigués et d'humeur assez maussade, mais en même temps il leur ouvrit l'entendement.

— Il me vient une idée, dit le commandant de la maréchaussée; cassons une croûte, buvons un verre de vin et sachons où est allé M. de Pérédur.

On interrogea Taubergiste. C'était un brave homme de paysan, très-bavard, et que la vue de la maréchaussée épouvantait terriblement. D'avance et sans savoir 4e quoi il était question, il devina que ceux qu'on poursuivait devaient être de grands criminels.

— Ah ! monsieur le commandant, dit-il en ôtant son bonnet et saluant jusqu'à terre, quel malheur qu'ils aient emmené cette pauvre jeune dame ! Elle poussait des cris à fendre Tàme ! £lle se débattait ! elle voulait se sauver. Si son cheval (parlant par res-

309 GABRIELLE DE CHÈNETBRT.

pect) n'avait pas été si fatigué, je crois bien qu'elle se serait échappée...

— Vous l'entendez? ditChènevert à Sarrazine. Je savais bien qye ma fille ne pouvait être que victime d*un abominable guet-apens.

Sarrazine répondit qu'il l'avait toujours pensé, et qu'il ne désirait rien tant que de se trouver l'épée à la main en face de l'infâme Pérédur. Au fond, il pensait à la lettre de son père, et se regardait comme perdu s'il n'épousait pas mademoiselle de Gb^nevert.

— Et, demanda le commandant de la maréchaus-* sée, quelle route ont prise les ravisseurs?

— Ah I monsieur, dit le paysan, il n'y a pas une demi-heure qu'ils ont suivi le chemin de Bonlieu. En allant un peu vite, vous les rattraperez sans peine.

Le paysan français n'a presque aucune notion du temps et de l'espace. Aussi les renseignements n'étaient-ils pas très-exacts ; mais enfin l'essentiel y était. On connaissait l'asile présent des fugitifs.

— Hâtons-nous ! dit Chêneyert, qui n*eut pas de peine à deviner le dessein de René.

— Monsieur le comte, lui répliqua le procureur, soyez sans inquiétude. Mariée ou non, je me charge de vous rendre votre fille et de faire à M. de Pérédur un bon petit procès où sa tète courra plus de dangers qu'il ne pense.

— Allons, en route ! dit Sarrazine qui avait hâte de retrouver Gabrielle.

Le commandant de la maréchaussée, seul, n'était pas pressé. Pourvu qu'il empoignât, il lui était indiffiérent dlempoigaer une heure plus tôt ou plus tard. D'ailleurs, il prévoyait un rude combat, et connaissait parfaitement cet axiome militaire : « Un soldat qui a bien bu et bien mangé en vaut quatre. »

Donc, il buvait et mangeait de son mieux, et donnait, en ceci comme en tout, l'exemple à ses hommes. Cependant l'impatient Ghônevert l'emporta, et la troupe repartit bientôt.

Il était à peu près huit heures du matin, lorsqu'ils arrivèrent dans le vallon où est bâtie l'abbaye de Bonlieu : Chônevert et Sarrazine étaient en tête.

Juste au môme moment, Gabrielle et René sortaient de la chapelle, mariés par le bon abbé de Boniieu. Celui-ci, après une courte et . paternelle exhortation, venait de terminer la cérémonie et déjà disait d'une voix joyeuse :

— Allons, ma chère nièce, allez faire un tour de promenade dans le jardin avec votre mari. René doit avoir beaucoup de choses à vous dire. Pendant ce temps, on va préparer le déjeuner. Quand tout sera prêt, je vous appellerai moi-même.

A ces mots, la cloche se fit entendre.

— Au nom du roi, ouvrez ! cria d'une voix retentissante le commandant de la maréchaussée.

Ce cri fit pâlir Gabrielle. Tous les assistants frémirent, et l'intrépide René lui-même ne put s'empêcher d'être ému. Se voir arracher le bonheur

1^04 GABRIELLE DE CHÊNBVERT.

qu'il croyait déjà tenir dans sa main ! Gabrielle se jeta dans ses bras par un mouvement soudain ; il la serra sur son cœur, et, tirant son épée, il s'écria :

— On ne te reprendra qu'avec ma vie !

Jean, qui n'était guère moins ému, car il s'agissait pour lui de la corde, s'il était pris par la maréchaussée, recouvra bientôt son sang-froid.

— Monsieur l'abbé, dit-il, patientez un peu. N'ouvrez pas encore. Pendant ce temps, je vais brider nos chevaux. Heureusement, ils ont mangé l'avoine abondamment et sont encore tout sellés. Nous allons faire une sortie les armes à la main ; et, ma foi, vienne qui voudra. On pourra me tuer, mais non pas m'accrocher à une potence.

Dom Barthélémy lui-même n'était pas rassuré. ' Cependant son âge, son caractère ecclésiastique et le respect qu'il inspirait à tout le voisinage, lui firent espérer qu'il pourrait empêcher la bataille. Pendant qu'il réfléchissait, Jean était à l'écurie.

Un second cri i^e fit entendre.

— Au nom du roi, ouvrez I

Et les crosses des mousquetons commencèrent à frapper la grande porte extérieure.

— Oh ! oh I dit Jean, la bataille sera belle.

Il sangla soigneusement son cheval et celui de René de Pérédur, et les amena tous deux dans la cour. Louison voulut se jeter dans ses bras et le retenir. Mais il la repoussa doucement.

— Là ! là ! ma belle, ne pleure pas, dit-il, je serai

bientôt de retour. En ce moment-ci, le moindre retard me ferait mettre autour du cou une cravate de chanvre.

— Ah ! mon pauvre Jean, s'écria Louison, si I*on te tue, j*irai me jeter la tête la première dans la Tarde.

— C'est bon ! c'est bon ! dit Jean qui chargeait ses pistolets avec le plus grand soin. Si je vis, tu m'aimeras tendrement ; si je meurs, fais-moi un bel enterrement. Mais ne compte pas trop sur ma succession. J*ai vu des journées plus chaudes, morbleu I et mon lieutenant aussi I

Pendant ce temps, René, Gabrielle et dom Barthélémy tenaient conseil à quelques pas de là. Je n'oserais dire que dom Barthélémy fût charmé de l'aventure ; peut-être même regrettait-il la facilité avec laquelle il avait consenti au désir de son neveu ; mais il avait assez de fermeté et d'esprit pour n'en rien dire à René ; au contraire, il s'efforçait de rassurer Gabrielle.

— N'ayez p^s peur, ma chère enfant, disait-il. René se tirera d'affaire très-facilement. Après tout, vous êtes mariés maintenant, et le Parlement de Paris lui-même aurait bien de la peine à défaire le mariage. Quant à l'enlèvement, eh bien, il ne vous a pas emmenée de vive force. Il est donc bien difficile de lui en faire un crime. D'ailleurs, nous avons des amis à Versailles. Comptez sur moi. Pourvu que René cède à l'orage pendant quelques jours et parte sans livrer bataille...

t06 GABRIELLE DE GUÉNEVERT.

— Je ne partirai pas, dit René, sans emmener ma chère Gabrielle !

La jeune femme le remercia d'un regard et d'un sourire.

— Bon I reprit Tabbé, et tu vas échanger des coups de pistolet avec M. de Ghènevert I Belle idéel Et comme le vieil entêté fera tous ses efforts pour te tuer, et que tu feras tous tes efforts pour ne pas tuer le père de Gabrielle, on peut pariera coup sûr que tu resteras sur le carreau. Joins à cela ta rébellion aux ordres du roi, et les coups de fusil que la maréchaussée ne manquera pas de t'envoyer au passage, et tu vois que les chances ne te manquent pas pour que mademoiselle de Chênevert porte ton deuil avant le coucher du soleil.

— Mais enfin, dit René, que faut-il faire?

-^ Prends le froc de dom Ambroise, qui est à peu près de ta taille, abaisse le capuchon sur tes yeux, sors par la porte de derrière, traverse la Tarde et va chercher un asile à Paris. Pendant ce temps, j'ouvrirai tranquillement la porte à la maréchaussée, je raconterai ta fuite, j'annoncerai ton mariage à M. le comte de Ghènevert, et s'il persisteàte poursuis vre, je ferai agir mes amis de Versailles. Surtout, pas un coup de fusil, ou tu es perdu 1

— Gher oncle, dit Pérédur, c'est impossible. Gabrielle est à moi, et aucun homme ne pourra me l'arracher de mon vivant !

— Mais, malheureux, tu vas te faire tuer I

OABRIELLE DE CDÊNEYBftT. 207

— René, dit mademoiselle de Chônevert, c'est la première demande que je vous fais. Au nom de notre bonheur commun, je le veux !

Tout à coup un grand fracas retentit. Les assiégeants, lassés de faire une sommation inutile, avaient amené à grand renfort de bras une poutre énorme et, se servant de cette poutre comme d'un bélier, avaient enfoncé la porte.

A cette vue, dom Barthélémy s'avança seul, tira les verrous, et d'un air calme demanda aux assail*lants :

— Qui ôtes-vous ? que voulez-vous ?

— Au nom du roi ! s'écria le commandant de la maréchaussée, je viens arrêter le sieur René de Pérédùr^ accusé de rapt sur la personne de mademoi* selle de Gbénevert.

— Montrez l'ordre I demanda dom Barthélémy.

— Ah 1 que de raisons ! Laissez-moi passer. Le coupable est là, je le vois.

— Qu'avons-nous besoin d'ordres? Il y a flagrant délit, ajouta le procureur.

En même temps le commandant de la maréchaussée, qui avait mis pied à terre et donné son cheval à garder à ses hommes, fit quelques pas dans la cour, suivi de Sarrazine et du vieux Chènevert qui étaient restés à cheval.

— Rendez-vous, cria le commandant à René. Au nom du roi, rendez-vous !

René et Jean étaient montés à cheval.

— .Garde à vousJ dit tout à coup Pérédur d'une Toix forte, et il arma un pistolet.

Jean suivit son exemple, et tous deux se tinrent prêts à charger l'ennemi. A cette vue, mademoiselle de Chênevert trembla pour la vie de' son mari, et tous les spectateurs frémirent.

— Soldats, apprêtez vos armes ! dit encore le commandant.

Quatre mousquets s'abaissèrent en même temps, visant le baron de Pérédur et Jean.

— Rends-moi ma fille, brigand ! Rends-moi ma fille ! disait le vieux Chênevert d'une voix étranglée par la fureur.

Il voulutse jeter sur René et le percer de sonépée; mais dom Barthélémy, qui veillait sur lui et qui craignait par-dessus tout que René ne fût contraint de se battre en combat singulier avec le père de Gabrielle, s'avança vers Chênevert et saisit de force la main qui tenait l'épée.

— Lâchez-moi, monsieur, disait Chênevert en se débattant. Lâchez-moi, ou vous êtes mort.

— Comte, dit dom Barthélémy, vous ne pouvez pas vous battre avec le mari de votue fille.

— Le mari de ma fille I s'écria Chênevert furieux.

-— Oui, mon père, dit Gabrielle avec fermeté. M. l'abbé vient de nous marier tous deux. Recevez vos enfants !

.— Et qui t'en a chargé, maudit prêtre, dît Ghô-

GABRIELLB DE CSÉNEYERT. 209

neveri en se retournant vers dom Barthélémy.

— Monsieur le comte de Chênevert, dit fièrement Tabbé, je ne dois rendre compte de mes actions qo*à ma conscience et à Dieu.

— Et au Parlement de Paris, interrompit maître Jacques Retourné, qui crut le moment venu de se mêler delà conversation.

Mais il aurait beaucoup mieux fait de se taire, car Tabbé, Tayaut aperçu, et n'ayant pas de sympathie pour les procureurs, saisit une cravache qui se trouvait là par hasard, et en appliqua deux ou trois coup$ sur les épaules et le nez du pauvre diable, avec une telle promptitude, que maître Jacques n'eut pas le temps de s'écarter et en resta marqué pour plus de six semaines.

Tant il est vrai qu'entre « l'arbre et l'écorce il ne faut jamais mettre le doigt.»

Cette exécution faite, dom Barthélémy se retourna vers le vieux Chênevert, et du même ton que s'il s'était interrompu pour corriger un chien de chasse :

— Monsieur le comte, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de m'appeler maudit prêtre. Ne m'échauffez pas les oreilles. Je ne me mêle qu'à regret de vos affaires de famille et pour empêcher un malheur que vous regretteriez sans doute éternellement, car vous êtes moins brutal et moins insensé que vous en avez l'air. Sachez-moi gré de ce que je viens de faire pour l'honneur des Chênevert, que je rc-

tiO GABIIIELLE DE CUÈNfiVERT.

garde comme lié aujourd'hui à l'honneur des Pérédur par le mariage que j'ai eu le plaisir de célébrer tout à l'heure. Quant à vous, monsieur de Sarrazine, ajouta-t-il en s'adressant à celui-ci, qui ne savait guère quelle contenance garder, et qui s'approchait de Gabrielle pour la saluer ; quant à vous, prenez garde, car René n'est pas homme à vous céder la place; et, s'il s'agit d'un combat singulier, ce n'est pas une belle action d'amener avec vous toute la maréchaussée de Francç.

— Monsieur Tabbé, répliqua Sarrazine d'un air hautain, je n'attends de vous aucun conseil.

— Vous pourriez recevoir une leçon, dit dom Barthélémy.

— Commandant ! cria alors maître Jacques Retourné, faites votre devoir : arrêtez ces scélérats !

— Une dernière fois, dit le commandant de la maréchaussée, rendez-vous, ou vous êtes morts!

— Parbleu I répliqua René de Pérédur, il ne sera pas dit qu'on m'aura tué comme un perdreau. A vous, monsieur de Sarrazine, si vous avez du cœur I

Sarrazine ne manquait pas décourage. Il était bien armé, il comptait sur l'appui de la maréchaussée, aussi s'avança-t-il assez résolument sur René. Tous deux étaient à cheval et avaient un pistolet à la main.

— René, cria dqm Barthélémy, souviens-toi de qui lu es né, et montre à ce gentilhomme ce qu'il

GABBIEIXË DE CHÉNfiVEBT. 211

en coûte de chercher • querelle à un Pérédur.

Ghênevert voulut aller au secours de Sarrazine, mais sa Olle et dom Barthélémy le retinrent. Quant^ au commandant de la maréchaussée, Jean piqua son chevaU l'ajusta à trois pas avec son pistolet, et dit :

— Commandant, si vous faites un pas de plus, je vous brûle la cervelle.

Cette menace ût reculer la maréchaussée, et la partie devint égale entre les deux adversaires.

En deux minutes, Taflaire fut décidée. On eût dit un duel régulier. Tous deux tirèrent en même temps, mais avec un succès inégal. La balle de Sarrazine alla frapper le mur et ricocha tout près de dom Hilaire, qui regardait le combat en simple specta- . teor. La balle de René, dirigée par une main plus sûre, frappa Sarrazine dans la poitrine et le renversa de cheval. Sa blessure était grave, mais non mor* telle.

A cette Mie, Lempoigne ordonna de faire feu sur les deux rebelles ; la décharge les blessa tous deux. Jean, furieux, tua le commandant d'un coup de pistolet, pendant que René, l'épée à la main, se frayait un passage, et partait au galop. Jean le suivit, et les hommes de la maréchaussée, ayant déchargé leurs armes, s'occupèrent de relever le cadavre du pauvre Lempoigne, et ne cherchèrent pas à retenir les fugitifs. •

Ce combat avait duré si peu de temps, que les assistants eurent à peine le temps de se reconnaître.

212 GABRIBIXE DE CHÊNEYERT.

Dom Barthélémy se hâta de faire relever Sarrazine dont la blessure paraissait assez grave, remit Gabrielle aux mains de son père et lui promit, à voix basse, de veiller sur elle et de lui donner des nouvelles de René. i

Quant au pauvre commandant, la Veille encore si fier de sa force et de sa belle prestance, son épitaphe fut composée par maître Jacques Retourné, procureur, ainsi qu'il suit :

— C'était un bien brave militaire, mais il n'y avait pas une once de bon sens dans sa pauvre cervelle- Ces événements tragiques n'altérèrent en rieo la sérénité du procureur. Au fond, il était ravi. Son procès serait plus beau encore qu'il ne l'avait espéré. Une bataille rangée, un homme tué (et quel homme ! le commandant de la maréchaussée !), un autre homme blessé, cela lui promettait beaucoup de papier à barbouiller et de procédure à conduire. Il n'aurait pas donné son affaire pour mille louis. Et vu le prix de la procédure en France, il n'avait pas tort.

Cependant tout n'était pas rose dans son métier. Chônevert et sa fille allaient rentrer dans Tinlérieur du couvent, maître Retourné voulut lès suivre et offrir ses conseils au vieux gentilhomme, mais dom Barthélémy reprenant sa cravache, la brandit d'un air si significatif, que le procureur fut forcé de remonter à cheval et d'aller chercher ailleurs son déjeuner.

GABRIELLE DB CHÉNEYERT. 21t

Avant de s'éloigner, il lança le trait du Parthe.

— Monsieur le comte, dit-il au vieux Chénevert, voudrait-il me favoriser de quelques minutes d'attention?

Chénevert fit quelques pas en avant, -

— Que voulez-vous faire de ce drôle? dit dom Barthélémy indigné. N'est-ce pas assez d'avoir exposé à la mort l'un des meilleurs gentilshommesde France? Et voulez-vous encore le poursuivre après qu'il a échappé par miracle à ses assassins?

— Qu'appelez-vous assassins ? s'écria Chénevert furieux. Est-ce pour moi que vous parlez, monsieur Tabbé? Si votre robe ne vous protégeait pas, j'aurais bientôt fait de vous couper les oreilles.

A ces mots, dom Barthélémy se précipita sur lui, et, suivant toute apparence, un nouveau combat aurait ensanglanté le couvent, mais Gabrielle saisit les mains du comte, et lui dit en pleurant :

— Ah I mon père, voulez-vous me faire mourir de douleur? N'est^-ce pas assez de m'avoir séparée de mon mari ?

— Ne le retenez pas, ma chère nièce, dit l'abbé qui, malgré son habit ecclésiastique, était outré de<t insultes de Chénevert. Ne retenez pas ce vieil insensé ! Grâce au ciel, ma main sait encore tenir une arme. Dom Népomucène, montez dans ma chambre, je vous prie ; prenez l'épée que vous verrez suspendue à la boiserie, près de mon chevet. C'est

celle que j'avais au siège de Prague. Apportez-lamoi, et je vais donner à cet échappé de Gharenton une leçon dont il se souviendra.

Mais dom Népomucène, glacé de frayeur, ne se dérangeait pas.

— Ali ! monsieur Tabbé, dit-il, vous n'y pensez pas ! Vous, un homme de paix et de conciliation» un ministre de l'Évangile, croiser le fer avec nn gentilhomme ! Que dirait Monseigneur l'évoque de Limoges ?

La crainte des discours de Monseigneur Tévèque n'aurait peut-être pas suffi pour arrêter la fougue de dom Barthélémy ; mais les instances de Gabrielle, qui tenait toujours les mains de son père, et surtout les promesses du procureur, qui craignait qu'un nouveau combat ne finît par le priver de son principal client, apaisèrent enfin Ghênevert.

— Monsieur le comte, dit le procureur après l'avoir tiré à l'écart, la mauvaise humeur est permise à qui perd la partie. Vous avez retrouvé votre fille, mariée il est vrai, mais sans votre consentement. G'est un mariage qu'il sera aisé de défaire ; fiezvous-en à mon expérience. Grâce au ciel, maître Pierre-Guillaume- Jacques Retourné, procureur, n'en est pas à sa première afiaire. Par bonheur, vous aurez mieux encore. Un commandant de la maréchaussée tue, dans l'exercice de ses fonctions, agissant au nom du roi ! Monsieur, je ne donnerais pas un ducat de la tête du baron de Pérédur et de son

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compagnon. Et quant à monsieur Tabbé, qui croit protéger les autres, qui donne les mains à un rapt criminel, qui cravache les gens de justice et qui menace de tirer Tépée, je me charge de son affaire. 11 s'expliquera devant Sa Majesté, S. G. Monseigneur révoque et MM. les conseillers au Parlement de Paris. D sera bien heureux s'il en est quitte pour donner sa démission.

— Eh bien, dit Ghônevert, préparez la procédure. Moi, je ^'ais garder ma fille en attendant Tarrèt du Parlement. Je verrai si l'autorité d'un père aura été impunément méconnue.

— Mais, dit Gabrielle, c'est mon mari que vous poursuivez ! c'est sa tête que vous demandez ! Mon père, laissez-vous fléchir ; rappelez René.

Elle voulut se mettre à genoux ; mais le comte, frémissant de colère, la releva :

— Fille indigne de moi, dit-il, tu oublies qu'il a levé répée sur ton père I Enfant dénaturée, si je ne me retenais!...

Et il leva sa canne.

— Ah ! c'en est trop ! s'écria dom Barthélémy. Soyez aussi fou et aussi furieux qu'il vous plaira, Ghênevert, mais respectez cette maison, respectez votre fille ! Elle a fait son devoir en suivant le mari que vous lui aviez choisi vou^mème, et si vous avez perdu le sens, vous et mon fr^re, je la loue d'être restée fidèle à ses serments. Et maintenant, comte, oubliez que vous êtes chez moi, et occupez-vous de

s 16 GABRIELLE DE CHÊNE VERT.

faire panser ce malheureux blessé, votre compagnon et votre ami.

En effet, Sarrazine, déjà couché sur un lit par les soins des moines, perdait beaucoup de sang et attendait avec inquiétude l'arrivée d'un chirurgien.

Les derniers mots du bon abbé mirent fln à la conversation. Dom Barthélémy envoya l'un des cavaliers de la maréchaussée pour chercher le chirurgien ; mais, quelques instants après, le chirurgien arriva sans avoir rencontré le messager. Il était envoyé, dit-il, par deux cavaliers qui, blessés euxmêmes, mais très-légèrement, l'avaient averti qu'il trouverait de l'ouvrage à Bonlieu.

Dom Barthélémy fit quelques questions et reconnut son neveu au portrait que traça le chirurgien. Gabrielle, toute tremblante, écoutait ce récit.

— Quoi I dit-elle, M. de Pérédur n'à-t-il rien écrit pour moi ?

' Chônevert attendait la réponse du chirurgien et se préparait à intercepter la lettre ; mais le chirurgien répliqua d'un air indifférent qu'on ne l'avait chargé d'aucune commission, si ce n'est d'avertir que la blessure était légère et que la balle n'avait fait qu'effleurer l'épaule.

— Et mon pauvre Jean ? demanda Louison non moins inquiète que sa maîtresse.

— Jean avait ime balle dans le bras, dit le chirurgien, mais elle est tombée àierre dès le premier coup de bistouri.

GABRIELLE DE CnÊNEVERT. 217

— Ah I madame, s'écria Louison, c'est un fier homme que mon Jean. L'avez-vous vu quand il a brûlé la cervelle à M. Lempoigne 7 II avait Tair d'un colonel.

— Oui, oui, dit Gabrielle avec distraction. Et, se parlant à elle-même :

— II n'a pas trouvé un moment pour m'écrire !• A ce moment, le chirurgien, profitant de ce que

le vieux Chênevert, rassuré par ses réponses, se penchait sur le chevet de Sarrazine et s'informait de sa blessure, tira de sa large poche un billet plié en quatre et le montra à Gabrielle. Celle-ci poussa un cri de joie.

— Qu'est-ce donc ? demanda Chênevert en se retournant.

— Je crois, dit Louison, que le pied de mademoiselle a tourné et qu'elle a pris une entorse.

En môme temps elle s'avança rapidement entre le chirurgien et le comte, saisit le billet, le mit d'un air insouciant dans sa poche sans être aperçue de Chênevert.

— Je pense, dit le chirurgien, que mademoiselle aura eu plutôt un étourdissement. L'émotion, la vue du combat, le sang versé, tout cela l'aura elTrayée. C'est un vertige qui se passera. Louison, conduisez votre maîtresse au jardin.

Le vieux Chênevert, qui, après tout, aimait tendrement sa fille, quoiqu'il fût violent, vindicatif, et qu*il voulût faire à sa manière le bonheur de Ga-

brielle, se leva pour la suivre, mais le chirurgien Tarréta par le bras.

— Restez ici un instant, monsieur le comte, ditil d'un air grave. Je dois vous avertir que votre présence ferait le plus grand mal à votre fille. Déjà vous avez commencé à la séparer de celui qu'elle aime...

— Monsieur, interrompit Chénevcrt, ce sont mes affaires, et non les vôtres. Mèlez-vous de votre bistouri...

— Bien ! répliqua le chirurgien sans s'émouvoir, ceci vous regarde. Mais vous, donnez au moins du calme à mademoiselle de Chônevert. Sa santé est fort délicate...

Et comme le comte allait l'interrompre encore :

— Au fait, dit le chirurgien, je suis bien bon de me mêler de tout cela. Tuez votre fille ou faites son bonheur ; que m'importe ? Mais voyons un peu cette blessure.

Tout en parlant il avait déshabillé le blessé et sondé la plaie avec assez d'adresse. Au contact de l'acier, Sarrazine frémit et ferma les yeux en pâlissant ; mais le chirurgien le rassura bientôt.

— Allons, dit-il. Monsieur, ce ne sera rien. La balle n'a touché aucun des organes essentiels à la vie. Dans huit jours, vous pourrez voyager. Dans trois semaines» vous pourrez monter à cheval et prendre votre revanche si le cœur vous en dit. Ah! c'eût été dommage d'estropier un si beau gentil-

homme et qui sent le musc d'un quart de lieue ! Par saint Côme et saint Pacôme, la journée a été bonne ! Trois coups de feu ! Trois balles ! Et il n'est encore que dix heures du matin 1 Peste I le pays est devenu aussi dangereux que la forôt des Ardennes.

Sarrazine voulut faire quelques questions.

— Ne dites rien, interrompit le chirurgien en lui mettant la main sur la bouche. Il y va de la vie ; car votre blessure, très-légère si elle est bien soignée, peut se compliquer d'une fièvre violente, et alors je ne réponds plus de rien. Vous, monsieur le comte, servez-lui au moins, pour quelques instants, de garde-malade. Je pars. On m'attend à Chénerailles pour un accouchement.

Il se leva, prit son chapeau, déjeuna rapidement, Car les éventualités de la matinée ne faisaient pas oublier à dom Barthélémy les devoirs de Thospitalité, et partit au grand trot.

Pendant ce temps, Gabrielle lisait au fond du jardin le billet que lui avait remis Louison. Voici ce billet :

« Chère Gabrielle, âme de ma vie, je t'aime, et je suis forcé de te quitter; mais cette séparation sera de courte durée, je l'espère. Je vais à Paris, hôtel de Portugal, rue Dauphine, 17. C'est là qu'il faut m'écrîre. Mon premier soin sera d'éviter la ren- * contre de la maréchaussée. Je veux vivre, car je t'adore. Quand j'aurai trouvé un asile plus sûr, je

chercherai les moyens de nous réunir en Suisse, en Flandre ou en Angleterre.

(c Adieu, ma chère âme, je baise tes pieds sacrés^ et je meurs de douleur ne pouvant vivre près de toi. « René de Pérédub. »

(( Le chirurgien qui te remettra ce billet est un homme habile. Il a visité ma blessure et celle de Jean. Ce n'est rien. Je suis à peine égratigné. Le bras droit de Jean sera en écharpe pendant quelques jours.

« Hélas ! ce qui me tue, c'est de te laisser au pouvoir de mes ennemis 1 Si tu allais m'oublier f Pardonne-moi ce blasphème, ange chéri ; je suis si malheureux !

(( Jean, qui est bon compagnon, et au courage de qui je dois la vie, me prie de rassurer Louison. Il lui promet de massacrer toute la maréchaussée de France plutôt que de se laisser pendre. Il est homme à tenir parole.

« Adieu ! adieu 1 Le chirurgien est pressé de partir. Il pense à son blessé. Moi, je pense à toi. Je

t'envoie mille baisers.

Ce billet parut à Gabrielle le plus beau morceau d'éloquence qu'on eût écrit depuis plusieurs siècles. René l'aimait ! René était sain et sauf I René promettait de la rejoindre bientôt. Tous les obstacles disparaissaient. Gabrielle ne voyait plus que le jour

GABRIELLE DE CBÊNEVERT. 221

de leur réunion et ne craignait plus aucun danger, tant la jeunesse a de force pour Tespérance !

Cependant au même moment Chênevert et Sarrazine méditaient leur vengeance.

— Le tribunal criminel me répondra de ce brigand, disait Chênevert.

— Dès que je serai guéri, répliqua Sarrazine d'une voix faible, nous irons à Paris. M. de Sartines, qui ne refuse rien à ma mère, me fera donner une lettre de cachet pour M. de Pérédur. La Bastille garde bien tout ce qu'elle garde. Il sera bien heureux d'en être quitte pour une prison perpétuelle. Quant au mariage, il est nul, de toute nullité. Nous porterons l'affaire devant le Parlement de Paris, et je recommanderai l'affaire à M. le procureur général et à MM. les conseillers auprès de qui mon père a beaucoup de crédit. Entre gens de robe et financiers^ on se rend volontiers service.

— Ne vous fatiguez pas, interrompit Chênevert. Le chirurgien vous a recommandé de garder le silence.

Sarrazine ferma les yeux et s'endormit.

Revenons maintenant à René qui galopait avec Jean sur le chemin de Paris.

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