SAGES ET UTILES REFLEXIONS DE JEAN BRIQUET
M. le baron Aené de Pérédur et son fidèle ami Jean coururent pendant deux lieues en silence, absorbés dans leurs réflexions. René pensait à Gabrielle. Jean pensait un peu à Louison, beaucoup au collier de chanvre qu'on lui mettrait certainement autour du cou pour venger la mort du commandant de la maréchaussée.
C'est dans ces dispositions assez mélancoliques, assombries d'ailleurs par la fatigue et le sang perdu, qu'ils rencontrèrent le chirurgien que nous avons vu au couvent de Bonlieu. Heureusement^ le brave homme les pansa en quelques instants, les rassura et promit de donner de leurs nouvelles à mademoiselle de Chônevert et à Louison.
— Surtout, dit René en remettant son billet au chirurgien, dites-lui bien que je l'aimerai jusqu'à la mort.
GABRIELLË DE GHÂNETERT. i2S
On a VU dans le chapitre précédent comment le chirurgien compatissant s'était acquitté de sa commission.
Après ce premier pansement, Jean et René déjeunèrent assez paisiblement dans un cabaret de campagne : une omelette fit les frais du repas. L'omelette est la ressource extrême du centre de la France : veau, bœuf, mouton, gibier, volaille, légumes, tout peut manquer à la fois ; mais Tomelette ne manquera jamais.
Celle-ci était arrosée d'un vin d'Auvergne qui fait danser les chèvres, disent les connaisseurs. H est noir comme l'encre et acide comme le vinaigre ; du reste, très-sain et très-naturel. Vous savez, je pense, qu'un vin est toujours a naturel » quand le propriétaire ne peut pas lui donner d'autre éloge.
Naturel ou non, comme il était abondant et qu'au fond nos voyageurs étaient jeunes, d'un bon tempérament et d'un excellent caractère, leurs pensées ne tardèrent pas à s'égayer, quoique l'un des deux fût menacé delà potence et l'autre de la hache.
— Sais-tu bien, dit René, quel est mon rêve?
— Dites toujours, monsieur, répondit Jean ; je saurai s'il ressemble au mien ; et s'il y ressemble, ce sera un signe certain que vous avez plus de sagesse que je ne croyais.
— Oh I oh I dit René, maître Jean, vous vous oubliez.
— Pas du tout, monsieur, et je suis sûr que j'ai
234 6ABRIELLE DE CHÉNEYERT.
au moins autant de bon sens que vous, et peut-être bien davantage.
— Parbleu I dit René, je suis curieux de connaître tes raisons.
— D'abord, Monsieur, je ne suis pas attaché •comme vous à un jupon de femme, et Louison peut se marier demain avec qui bon lui semblera sans que je me pende pour cela.
— Louison, c'est Louison, et non pas Gabrielle. Oses-tu comparer?...
— Mon Dieu, Monsieur, ne comparons pas, si la comparaison vous offense. Mais n'est-il pas vrai qu'il vaut mieux tenir son bonheur de soi-même que de l'attendre de son prochain?
— Euh ! dit René ; de quel prochain est-ce que tu l'attends ? Si ton prochain a de la barbe au menton, des bottes aux pieds, des éperons aux bottes, une grosse voix, un air impertinent et te regarde du haut en bas, je comprends ta répugnance-, mais s'il a une voix douce, des yeux d'une beauté sans égale, des joues roses, un sourire divin, eh ! ce prochainlà vaut bien qu'on l'écoute.
— Ah ! monsieur, quelle erreur I dit Jean ; comment pouvez-vous à votre âge, vous, ancien officier du roi, vous laisser prendre à ces pièges du démon? La vie, monsieur, la vie est un vase fragile. Si vous ne pensez qu'à être heureux, et si pour être heureux, vous n'aimez qu'une seule femme, vous serez suspendu à un fil.
— Qui veux-tu donc aimer, demanda René, si tu n'aimes pas une femme?
— Moi, monsieur, je veux les aimer toutes. Par là, si quelqu'une me quitte, je prendrai ma revanche avec une autre, et, vaille que vaille, à la fin du temps, j'aurai mon compte aussi bien que le plus favorisé des hommes.
— Jean, tu es un philosophe, mais tu n'es pas digne d'aimer.
— En vérité I Et vous vous en croyez plus digne que moi?
— Jean, mon ami, tu n'entends rien à l'amour. Aimer, c'est donner son cœur, sa vie, toutes ses pensées sans espoir de retour à celle qu'on aime! Celui qui ne veut aimer qu'à la condition d'avoir sa récompense, celui-là ne connaîtra jamais l'amour.
— Eh bien, monsieur, j'y renonce. Je craindrais trop d'avoir le sort d'un de mes camarades.
— Voyons un peu ce sort terrible.
— Mon Dieu, monsieur, je ne sais pas si l'histoire vous intéressera, car ce n'était qu'un pauvre diable, et s'il avait dans les veines du sang de gentilhomme, ce devait être à la douzième génération. Il s'appelait Bernard,
— Pas d'autre nom ?
— Je ne crois pas. Sa mère était née veuve, — à ce qu'elle disiiit, — et venait de Picardie. Ce qui est clair, c'est qu'on n'a jamais vu son père. Or, ce pauvre Bernard, qui n'était ni plus beau, ni plus laid,
236 GABRIELLE D£ GHÊNEYERT.
ni plus sage, ni plus fou qu'aucun de ses camarades, avait en tête une folie. Devinez laquelle ?
— Il était aniôureux?
— Précisément, maisamoureux à lier d'une blanchisseuse du voisinage. C'est à Châteauroux que se passait la chose. Que la blanchisseuse fût jolie, vous n'en doutez pas, surtout elle était bien habillée, bien peignée, et marchait dans la rue comme une marquise, le nez auvent. On aurait dit que le monde entier n'était fait que pour elle. De fait, beaucoup de gens la regardaient passer.
La première année, Bernard l'aima sans rien dire. La seconde ajinée, il la suivit en tous lieux, h la danse, au bal, à la messe et osa môme lui offrir son bras pour la reconduire le soir; mais elle le regarda d'un air si fier qu'il manqua de s'enfoncer sous terre. La troisième année il prit son courage à deux mains et voulut l'épouser. On le mit à la porte. Cela dura cinq .ans encore, pendant lesquels il sécha comme un figuier sur sa tige. La sixième année, il devint idiot,
— Et la blanchisseuse?
— Oh ! celle-là, comme elle attendait toujours un prince, ou un évoque, finit par tomber aux mains d'un marchand de farine qui l'épousa, qui avait soixante-dix ans quand il fit cette sottise, et qui vit encore. Le farinier est jaloux, podagre, d'humeur abominable, et garde les clefs de tout. De sorte que la pauvre femme maudit continuellement le jour et
GABRIELLE DE CBÉNEVEIIT. 2S7
rheure où il lui prit fantaisie de se marier, et peutêtre regrette le pauvre Bernard. Mais il n'est plus temps ni pour l'un ni pour l'autre.
— Eh bien, que prouve ton histoire?
— Justement ce qu'il fallait prouver. Si Bernard n'avait pas aimé follement sa blanchisseuse, il en aurait été aimé; car, voyez-vous, monsieur, toutes les femmes./.
— Prends garde de dire une impertinence I
— Tontes les. femmes, — excepté la vôtre, bien entendu, — sont un peu fêlées du cerveau, et n'ont guère envie que de celui qui tourne la tète d'un autre côté. Si la blanchiss,euse avait vu Bernard s'en aller, elle aurait sauté à son cou pour le retenir.
— Allons, en route, dit gaiement René, ou tu seras pendu ; -et ce serait vraiment dommage pour cette pauvre Louison de perdre un amant si respectueux et si fidèle.
— Hélas ! répliqua Jean, qui sait si elle ne réfléchit pas qu'im homme en vaut un autre ; que, — moi pendu, — elle pourra épouser François, qui est garde-chasse de M. de Ghênevert, ou Gilbert Chaponnet, cordonnier, qui lui a offert ses services, ou le premier chien coiffé qu'elle rencontrera au sortir de la messe ? Ah ! monsieur, les femmes I les femmes ! si vous saviez ce que c'est 1
— Bon ! Et les hommes? demanda René. Crois-tu qu'ils soient meilleurs, et de bonne foi, en ton âme et conscience...
t28 GABRIELLE DE GHÉNEVERT.
-—' Monsieur, Thomme est un vilain animal, j'en conviens : il est laid, il est mal fait (je ne parle pas pour vous qui faites honneur à M. votre père, grâce au ciel); il est brusque, emporté, brutal, sans esprit la plupart du temps (ou s'il en a, ce n'est pas en amour); il est avare, quinteux, orgueilleux, ingrat ; il ne désire que ce qu'il n'a pas et ne fait aucune attention à ce qu'il possède ; jaloux par-dessus le marché comme un tigre, et menteur comme un dentiste...
— Parlez pour vous, maître Jean I
— Eh I monsieur, vous croyez-vous plus sincère qu'un autre? Si mademoiselle de Ghênevert avait eu la fantaisie de vous interroger sur le passé, et de vous faire jurer que vous n'aviez jamais aimé personne avant elle, n'auriez-vous pas trouvé cent bonnes raisons de convenance, de discrétion, de délicatesse, et de je ne sais quoi encore pour jurer des deux mains? Et cependant. Dieu sait si vous avez chômé en Hanovre, et si madame la baronne de Ruchussenvousafait courir les champs.
— Jean, mon ami, tu as trop de mémoire. Je ne sais de quelle baronne tu veux parler, ou si je l'ai su, je veux l'oublier.
— Qu'est-ce que je vous disais, monsieur? Eh bien, oublions la baronne.
Tout en parlant, nos deux voyageurs étaient arrivés à MontluQon. Là, il fallut s'arrêter, car les che* vaux, menés grand train par crainte de la maréchaus-
GABRIELLE DE GBÉNEVERT. 229
sée» n'auraient pa faire un pas de plus et paraissaient près d'expirer.
— Monsieur, dit Jean, il y a loin d'ici à Paris. Si nous achetons des chevaux, on nous remarquera, et de plus, nous ne ferons pas dix lieues par jour. Si nous sommes remarqués, on nous soupçonnera, car vous savez que la coutume de France est qu'on soupçonne toujours de quelque mauvais dessein ceux qui se promènent sur la grande route; si l'on nous soupçonne, on nous arrêtera; si l'on nous arrête, on nous pendra.
Et sur un geste de René :
— C'est-à-dire, ajouta Jean, que je serai pendu tout seul, et que vous, qui êtes bon gentilhomme, vous aurez la tête tranchée à coups de hache, ce qui est bien différent. Mais comme le fils de mon père est un homme bien fait, solide, bien portant, d'un cœur gai, d'un bon caractère*, qui tient à la vie, et dont la mort ferait le désespoir de plusieurs personnesdu beau sexe, — je m'en vante,— j'ai cherché depuis plusieurs heures le moyen de prévenir ce malheur et de nous sauver tous deux. Il faut user de ruse.
— J'espère, dit René, que tu ne me proposeras rien qui soit indigne de moi.
— Ma foi, monsieur, répliqua Jean, j'ai mon amour-propre tout comme un autre, et ce qui n'est pas indigne de moi n'est pas, je vous le jure, indigne d'un gentilhomme; mais encore une fois, quand on veut se cacher, il ne faut pas porter un panache.
280 GABBIELLB DE CHÉNEYERT.
Soyez sûr qu'ayant trois jours toute là police de France va se mettre à nos trousses. M. deSarrazine est à moi tié mort ; le commandant de la maréchaussée mange l'heRbe par la racine, M. de Chènevert tous accuse de rapt ; maître Jacques Retourné, procureur, a reçu un coup de cravache ; croyez-moi il y a là de quoi faire pendre vingt manants et couper le cou à deux gentilshommes. Donc, laissez là votre habit de cérémonie, qui était excellent pour un jour de noce, mais qui nous fera prendre comme dans une souricière. Achetez un bon habit marron, ayez Tair honnête et bon enfant d'un marchand de vin qui a visité les vignobles du Bourbonnais et qui retourne à Paris. Parlez de la récolte qui est excellente, mais peu abondante ; dites que le commerce va mal (il va toujours mal au dire de ces gens-là) ; ajoutez que le vin sera cher cette année ; plaignezvous des impôts et de la misère publique, — mais doucement, de peur qu'on ne vous mette à la Bastille ; — entrez hardiment dans toutes les auberges ; caressez le menton de toutes les servantes (je vous donnerai Texemple) ; donnez ^à et là quelques pièces blanches aux. postillons, et vous irez tout d'un trait de Montluçon à Paris, sans que personne vous cherche querelle. Arrivés là, nous trouverons bien un* asile en attendant que M. votre père, ou mademoiselle de Chènevert, votre femme, ou M. Tabbé de Bonlieu puisse faire agir vos amis et vous tirer de peine.
&ABRIELLE DB CDÉNEVERT. Î31
— Ah ! mon ami, dit René, que je suis malheureux d'en être réduit à fuir ma patrie et ma chère, si chère Gabrielle, pour la sotte vanité d'un beaupère à moitié fou qui veut à toule force être la première lame de Farmée française ! Quant à ce Sarrazine que je me reproche de n'avoir pas achevé...
— Monsieur, interrompit Jean, celui là aura son compte quelque jour. En attendant, décidez-vous. Faut-il acheter Tbabit marron?
— Va donc, et achète. Je m'en rapporte à loi. Jean profita de la permission et entra chez un
fripier. En un clin d'œil il trouva deux habits assez convenables, l'un pour son compagnon, l'autre pour lui-iBÔme, celui-ci plus usé que l'autre, car Jean devait passer pour un garçon embauché en Bourbonnais par le marchand de vin.
René se mit à rire en voyant ces deux défroques ; mais Jean les déplia avec un grand sérieux, et tira de sa poche un morceau de savon et un rasoir.
— Asseyez-vous là, dit-il, monsieur, et prenez patience. Voici pour raser vos moustaches, qui ressemblent un peu trop à celles d'un officier du roî. Baissez un peu le menton... là... c'est bien... Otezraoi ce jabot et ces manchettes de dentelle et prenez cette chemise de toile. Elle est un peu rude ; mais îa main du bourreau est plus rude encore... Déposez votre épée...
Ici René l'interrompit :
S3« GABRIELLE DE GHÊNEVEaT.
— Et si la maréchaussée nous attaque, si nous sommes reconnus, qui nous défendra ?
— Soyez tranquille, Monsieur, répliqua Jean; vous garderez vos pistolets dans yos poches. Au premier sergent qui veut m'appréhénder au corps je brûlerai la cervelle, comme je Tai fait hier à ce pauvre Lempoigne. C'est malheureux, mais nécessaire. Il vaut mieux tuer le diable qu'en être tué... Voyons, regardez-vous maintenant dans cette glace : n'avez-vous pas Tair du plus honnête et du plus paisible bourgeois de Montluçon?
— J*ai Tair, dit René, d'un marchand de denrées coloniales.
— Eh ! plût à Dieu, monsieur, que vous en eussiez vendu toute votre vie I vous n'auriez pas aimé une comtesse ; vous ne l'auriez pas enlevée ; vous n'auriez pas tiré l'épée contre la maréchaussée; je n'aurais pas tué Lempoigne ; pas n'auriez pas blessé M. de Sarrazine, et nous n'aurions pas à craindre tous les espions, tous les juges et tous les bourreaux du ^oyaume... Mais il est temps de retenir nos places dans le coche qui va partir ce soir pour Paris, Vous, paonsieur, allez à la table d'hôte, et déjeunez paisiblement. Je vais vous rejoindre avant cinq minutes.
René profita du conseil et se mit à table. Un instant après Jean revint tout joyeux.
— Nous sommes sau\és, dit-il. Nous pçirtirons à quatre heures. Le coche est au grand complet. J'ai
pris les deux dernières places. Nous avons un abbé, deuzmarcbands de drap, une jeune fille asjsez jolie qui va chercherfortuneàParis, un fabricant de moutarde, • one nourrice, un avocat qui voyage avec sa femme, un Anglais qui prend des notes sur son calepin et qui m'a déjà demandé quelques renseignements.
— Quels renseignements?
— 11 voulait savoir quel est le prix du beurre, du jambon, de la volaille, et si je suis content du gouvernement.
— Et qu'as-tu répondu ?
— Que le jambon serait moins cher si Ton élevait les cochons par milliers au lieu de les élever par douzaines ; que le beurre n'est jamais trop cher quand il est frais ; que le gouvernement est admirable et fait le bonheur du peuple quand il ne gouverne pas, et pour conclure, j'ai fait l'éloge de M. de Sartine, lieutenant de la police du royaume. Si cet Anglais imprime ma réponse (et je l'espère, car il Ta mise tout de suite sur le papier), du moins ne serons-nous pas compromis.
Tout en parlant Jean avait la bouche pleine et mettait les morceaux doubles. En un clin d'œil il déjeuna, ayant entassé l'un sur l'autre œufs frais, côtelette, poulet rôtî, jambon, veau froid, et tout ce que l'auberge pouvait fournir. Par-dessus le marché, et pour ne pas s'étouffer, étant homme de précaution, il but un grand verre de vin, le dernier de sa seconde bouteille.*
— Maintenant, monsieur, Ôit-il en se levant, j'ai fini. Je vais \isiter la ville et voir si quelqu'un ne s'est pas déjà mis à nos trousses, car il faut tout craindre de ce chien de procureur. Il a reçu un coup de cravache sur le nez, et quoique ce nez ressemble à un mufle, et par conséquent n'ait rien à craindre du temps et des hommes, le procureur y tient comme s'il descendait en droite ligne duproûl des trois Grâces.
COMMENT FUT PENDU US PROCUREUR, ET QUELLE FUT LA SUITE DE CETTE PENDAISON.
La précaution de Jean n'était pas inutile. Il avait h peine tourné le coin de la rue lorsqu'à cinq pieds trois pouces au-dessus du sol il aperçtit un chapeau, et sous ce chapeau un nez penché, et de chaque côté de ce nez, marbré par la cravache, deux yeux pleins de curiosité, et au bas de ce nez une bouche mince et sans lèvres, et au-dessous de cette bouche un fort vilain menton, mal rasé. Le chapeau, enfoncé sur les yeux, cachait mal aux passants le visage du procureur Retourné.
La réflexion de Jean fut courte, mais décisive.
— Si cet homme me voit, pensa-t-il, il parlera ; s'il parle, je suis pendu. Mais il est trop tard pour lui tourner le dos. Donc, en avant ! Puisque je dois être pendu, ce n'est pas le moment d'avoir des scrupules.
136 GABRTELLE DE CHÊNEVERT.
Là-dessus, sans donner à Tautre le temps de pousser un cri ou de faire un geste, il marcha droit sur lui. Par bonheur. Retourné né s'attendait pas à cette rencontre et n'eut pas le temps de fuir.
— Monsieur, dit Jean, me reconnaissez-vous ? Le procureur regarda autour de lui. La rue était
à peu près déserte. Il ne jugea pas à propos de faire résistance, sachant d'ailleurs par l'aventure de la veille qu'il avait affaire à un homme déterminé, et répondit d'un ton doux qu'il croyait avior vu quelque part... que la physionomie de Jean ne lui était pas étrangère... qu'il était pressé d'ailleurs et qu'on l'attendait pour une affaire. . . Jean hocha la tête d'un air grave.
— Je sais de quelle affaire il s'agit, dit-il. Mais j'ai besoin de causer avec vous, moi aussi, et je suis fort pressé.
— On m'attend, dit le procureur effrayé de ce redoutable tète-à-tête.
— On vous attendra, dit Jean d'une voix ferm.e. Au même moment deux bourgeois parurent à
l'extrémité de la rue ; ils venaient lentement, mais leur vue rendit le courage à maître Jacques-Retourne.
— Je n'ai pas le temps de vous écf uter ici, dit-il ; mais si vous voulez venir à l'auhcrge du Fier Dra-gon, dans une heure je serai à votre disposition.
Les bourgeois n'étaient plus qu'à cinquante pas.
— Si je le laisse échapper, pensa Jean, tout est
GABHIBtUE DE GBENEVERT. 237
perdu. Ce gredin va lancer sur nos traces toute la maréchaussée du pays. Allons, il n*est plus temps d'hésiter.
— Monsieur, dit-il en entr'ouvrant ses larges poches et montrant au procureur les crosses de deux pistolets, si vous faites un geste ou un cri, je vous brûle la cervelle. Suivez-moi.
— Mais... dit Retourné.
Il voulait gagner du temps. Jean le comprit, et passant familièrement son bras sous celui du procureur, il remmena. Pour les passants, ce geste n avait rien que d*amical et de familier. Jean paraissait, du reste, plein de gaieté. Il disait en souriant à son prisonnier :
— Coquin, tu nous cherchais pour nous faire pendre; mais je te tiens. Tu ne m'échapperas plus. Dis un mot, et je t'étends roide mort sur le pavé.
Puis, comme les deux bourgeois, tout occupés de leurs affaires ou de leurs plaisirs, passaient tout près de Jean et du procureur, Jean ajouta tout haut :
— Oui, mon<5her monsieur, j'ai reçu de mon patron l'ordre de vous amener à sa noce. Il ne veut pas se marier sans vous. » Eh I qui ferait mon contrat, me disait-il hier encore, si je n'avais pour le rédiger mon excellent ami maître Jacques Retourné ? »
Le procureur enrageait dans le fond de son âme. Mais comment se débarrasser de ce terrible gardien? Le destin du pauvre Lempoigne lui revenait toujours à l'esprit.
2aS GABniKLLE DE GHÉNEVERT.
— Ce diable d'hommej pensait-il, me tuerait comme une mouche, sans regrets ni remords. Il a bien tué hier le commandant de la maréchaussée. D'ailleurs, en Tétat où sont ses affaires, il n'a plus rien à risquer, étant pendu de droit s'il se laisse mettre la main au collet.
Ces réflexions le décidèrent à garder le silence. 11 marchait d'un air pensif, cherchant à deviner quel pouvait être le dessein de son ennemi ; mais Jean n'était pas homme à s'expliquer ai aisément.
— Enfin, où me conduisez-vous ? demanda le promeneur. ^
— Vous le saurez dans un instant.
— Est-ce que vous voulez m'assassincr?
— Assassiner I dit Jean. Oh I le vilain mot I Vous êtes mal élevé, monsieur le procureur. Pour qui me prenez-vous, s'il vous plaît ? Vous assassiner. ! Ce serait déjà fait si j'en avais la moindre envie. Mais à quoi me servirait de vous tordre le cou ? C'est un plaisir de justiciard. Non, je veux vous mettre hors d'état de nuire; voilà tout.
Et comme une femme vint à passer qui revenait du marché ayant un panier suspendu à son bras, il continua :
— Au reste, monsieur, la noce sera des plus joyeuses. Tous nos voisins sont invités et mon patron, qui est riche, ne veut i;ien ménager. Ah ! c'est que la mariée est une femme admirable. Imaginez-vous, Monsieur, une brune charmante avec un teint blanc
GABRIELLE, DE CHÊNEVERT- l'\9
et rose et des yeux bleus. Et une taille à tenir dans les dix doigts I Et des épaules larges ! Et un cou plus blanc que la neige, quoique les cheveux soient plus noirs que Tébène l.JDes mains !...
Tout en continuant la description de cette mariée imaginaire, Jean était entré dans Tauberge où le baron de Pérédur l'attendait. Sans perdre de vue son prisonnier, il lit appeler René par un domestique.
René fut très -étonné en voyant le procureur, et approuva fort la prudence de Jean.
— ^^Mais qu'allons-nous faire de ce croquant? dernanda-t-il.
— Avant tout, dit Jean, il faut le mener dans votre chambre. Là nous délibérerons à l'aise et f^ans crainte de surprise.
Quand tous trois se furent enfermés dans la chambre, le procureur, sentant bien qu'il était aux mains de ses ennemis, essaya d'abord de les menacer, puis de les fléchir par ses prières ; mais Jean ne fit que rire de ses discours.
— Monsieur le baron, dit Retourné, vous répondrez au roi et au Parlement de Paris, de l'indigne traitement que m'a fait subir votre laquais.
— Laquais ! s'écria Jean, apprends que je n'ai jamais été et ne serai jamais le laquais de personne, pas même de M. le baron de Pérédur. Je suis libre, entends-tu bien, gibier de potence 1 et si je n'avais quelque chose de plus pressé à faire, mille coups de bâton châtieraient ton insolence I
240 GAfiRIELLE DE CBÈNEV£RT.
— Au nom du ciel ! monsieur le baron, reprit le procureur, délivrez-moi de ce forcené qui, sans provocation, m'a menacé de me tuer en pleine rue, et qui m'a conduit ici comme un prisonnier d'État?
— Avant tout, dit René, que veniez-vous faire à Montluçon, maître Retourné?
— Je pourrais refuser de répondre à un interrogatoire illégal, répliqua le procureur, et vous demander de quel droit vous me faites une question pareille; mais j'aime mieuz^ dans l'intérêt de la paix...
— ... Et dans le vôtre, interrompit Jean.
— Soit ! reprit le procureur... et dans le mien, vous dire que je suis venu faire visite à mon cousin Pierre Brouillard, marchand drapier, qui est logé près de la fontaine, à deux cents pas d'ici, au bas de la rue qui mène au château.
— Et quelle preuve donnerez-vous ? demanda René.
— Monsieur, dit Jean, ne vous laissez pas tromper. Il ment I Au reste, il est facile de vérifier. Voyons ses poches.
Et malgré la résistance du procureur, il tira de sa poche, sans plus de cérémonie, un portefeuille bojurré de papiers de toute espèce.
— J'espère, monsieur le baron, dit maître Retourné, que vous ne violerez pas le secret de mes lettres.
René avança la main pour prendre le portefeuille
GABRIBLLE OB CHÊIiEYERT. 24i
elle rendre à son propriétaire, mais Jean refusa de le lâcher.
— Attention, dit Jean, voici l'affaire. Monsieur le baron, écoutez cette lecture.
Il déplia un grand papier qu'il venait de retirer du portefeuille et lut ce qui suit :
aNous, maître Jacques Retourné, procureur fondé de pouvoirs de M. le comte deChênevert, requérant :
a Attendu que le sieur René de Pérédur a méchamment, par fraude et violence, commis le crime de rapt sur la personne de demoiselle Gabrielle- Adrienne-Mathilde de Chênevert dans la nuit du 21 septembre 1765 ;
a Attendu que, non content de ce rapt infâme, il a contraint ladite demoiselle à s'unir à lui en légitime mariage dans la chapelle du couvent de Bonlieu, malgré l'horreur notoire de ladite demoiselle pour cette union forcée et malgré l'opposition déclarée du comte de Chênevert, père de ladite demoiselle ;
a Attendu que ledit sieur de Pérédur, rebelle aux ordres de la justice et aux officiers de Sa Majesté aussi bien qu'aux lois de l'honneur et de la délicatesse, a tiré Tépée contre monsieur le commandant de la maréchaussée du bailliage d'Aubusson, et lâchement assassiné par fraude, guet-apens ou trahison, ce brave militaire qui s'avançait vers lui sans défiance et n'avait d'autre but que de rendre à son père une fille éplorée ;
ikt GABRIELLE DE CHÊNE VERT.
« Attendu que ledit sieur de Pérédur, saisi d'une horrible férocité, a vainement essayé d'assassiner mondit sieur comte de Chônevert et son ami M. de Sarrazine, sur qui il a tiré plusieurs coups de pistolet sans leur laisser le temps de se mettre en défense et sans que rien pût faire prévoir une action aussi perfide et aussi atroce ;
« Attendu néanmoins que M. de Sarrazine a reçu une blessure si grave que les hommes de Tart, sans désespérer absolument de sa vie, s'étonnent qu'il soit encore vivant et soupçonnent que la balle dont il a été frappé pourrait bien être empoisonnée ;
« Attendu que ledit sieur de Pérédiu*, connu dans tout le pays par la violence et l'emportement de son caractère, avait évidemment attiré dans un guet-apens les agents de la force publique, ainsi que M. de Sarrazine et M. le comte de Chônevert ; — circonstance aggravante et concomitante de l'assassinat ;
« Attendu, en outre, qu'il a été sciemment aidé dans la perpétration de ce crime abominable par un misérable qu'il avait l'habitude d'employer dans ces sortes d'expéditions, nommé Jean Briquet, ou plus communément, Jean ;
« Requiert ledit maître Jacques Retourné, procureur, monsieur le lieutenant criminel du bailliage de Montiuçon, de vouloir bien faire arrêter, saisir, appréhender au corps et mettre aux fers ledit sieur René de Pérédur, et ledit Jean Briquet,
son complice, pour se voir lesdits Briquet et Pérédur traduire devant les tribunaux criminels de Sa Majesté, et punir comme ils le méritent suivant toutes les lois divines et humaines ; — le tout sans préjudice des dommages-intérêts que M. de Sarrazine et M. le comte de Ghênevert, dont le requérant est fondé de pouvoirs, jugeront à propos de demander.
« Signé : Jacques Retourné, procureur. »
Pendant cette lecture, une sueur froide perlait sur le front du malheureux procureur. Il se croyait arrivé à sa dernière heure, René écoutait tout d'un air impassible et semblait réfléchir. La table le séparait de Retourné. Sur la table était son pistolet. Il avait le doigt sur la détente, et quoique le pistolet ne fût pas encore armé, René semblait prêt à tirer et à tuer le procureur.
— Eh bien ! dit Jean, qui replia la requête et la mit dans sa poche, voilà qui est clair. Maître Retourné veut nous faire pendre. Monsieur le baron, qu'eb pensez-vous ? Faut^il lui attacher une pierre au cou et le noyer comme un chien enragé dans le premier ruissqau venu?
— Pouah I répondit René avec dégoût, à quoi bon prendre le rôle de la justice divine ? Faisons mieux. Attache-lui les mains.
Maître Retourné ouvrit la bouche pour réclamer.
— Je sais d'avance tout ce que vous allez dire.
continua René. Taisez-vous ! Nous n'avons pas de temps à perdre. Ses, mains sont-elles bien liées?.,, Bon ! Maintenant, attache-lui les pieds. Prends cette serviette et bâillonne-moi ce coquin... C'est fait?... Mais comment le mettre hors d'état lie nuire pendant vingt-quatre heures ?
— Le moyen, dit Jean, est bien simple. Nous allons le porter dans le grenier à foin et le suspendre par, les pieds et iiar les mains à une grosse poutre. Caché derrière le foin, il ne sera vu de personne. Quand nous serons à quinze lieues d'ici, vous écrirez à l'aubergiste qu'un voleur est enfermé dans son grenier. L'aubergiste appellera la maréchaussée, et pendant les éclaircissements, qui dureront au moins quelques heures, nous aurons le temps de faire une longue route.
— Mais, dit René, pendant vingl-quatre heures, il ne pourra ni manger, ni boire, ni se promener. C'est bien dur.
— Monsieur, répliqua Jean, vous aimez mieux qu'on vous coupe la tête en place de Grève ?... Nous n'avons que le choix entre ces deux choses : où que le procureur ait soif ou que le bourreau nous envoie dans l'autre monde. Ma foi, tant pis pour le procureur I
Cet argument parut si convaincant à René qu'il n'insista pas davantage. Profitant d'un moment où personne ne le voyait, il transporta son prisonnier, avec l'aide de Jean, dans le grenier à foin, au-
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dessus de récurie, et s'en alla sans remords, achever les préparatifs de son voyage. Deux heures plus tard, il montait dans le coche avec son ami Jean et se meltait en route pour Paris, où nous le retrouverons bientôt.
Quant au malheureux procureur, à demi étouffé de honte et de colère, il attendit pendant dix-huit grandes heures qu'il plût à ceux qui l'avaient garrotté de lui faire rendre la liberté. Encore vivait-il dans une crainte perpétuelle qu'ils ne se fussent ravisés ou ne l'eussent tout à fait oublié.
Heureusement cette crainte était vaine. Dès le lendemain matin, l'aubergiste reçut d'un paysan
envoyé tout exprès un billet ainsi conçu :
« Monsieyr l'hôte,
« Nous avons surpris un malfaiteur qui cherchait à se glisser dans votre maison, et qui, suivant toutes les apparences, avait de mauvais desseins. Pour tout dire, c'est un procureur.
« Personne sans doute ne croira que ce coquin soit venu rôder si près de votre avoine sans nécessité. Par ordre et avec l'aide de M. le baron René de Pérédur, mon compagnon de route, je l'ai attaché par les pieds et par les mains à la troisième poutre au fond du grenier. A vous de voir s'il vous convient de le détacher et de le livrer à la justice.
« Mon avis, que je ne prétends pas vous imposer, est qu'il serait sage de le pendre tout à fait. Ce ne
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serait qu'un gratte-papier de moins, et grâce au ciel, cette engeance pullule rapidement.
« Au reste, je m*en rapporte à votre sagesse, et suis avec plaisir, monsieur Thôte, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« Jean Briuuet,
« Ancien sergent au régiment d'Auvergne « présentement en congé. »
Guidé par ce billet, Taubergiste ne tiirda pas à retrouver et à délivrer maître Jacques-Amable Retourné.
Honteux comme un renard qu*une poule aurait pris.
A peine eut-on ôté son bâillon et coupé les cordes qui le retenaient, qu'il demanda le chemin de la maison du lieutenant criminel ; mais l'aubergiste, prévenu par le billet de Jean, et ne pouvant croire qu'un procureur n'eût pas de mauvaises intentions, commença par lui faire subir un interrogatoire ; et comme les garçons d'écurie, les marmitons, les gâte-sauces, les servants, les voyageurs et les passants s'assemblaient peu à peu pour entendre le récit de cette étrange aventure, le malheureux Retourné eut tout le temps de maudire son étoile et la funeste envie qu'il avait eue de se môler des affaires des Chènevert et des Pérédur, et l'idée plus sotte encore qu'il avait eue de suivre les traces de René ; enfin et pour conclure, il jura de se venger
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d'une façon éclatante et quitta la maison au milieu des huées et des rires de tous les assistants.
Comment il tint parole et se vengea de René, on le verra dans les chapitres suivants de cette histoire. Revenons au baron de Pérédur et à Jean, son fidèle ami.
CONVERSATION LITTÉRAIRE AD CAFÉ PROCOPE, — IL EST DIT BEAUCOUP DE MAL DE H. DE l'ÊTRE ET DU GRAND F&ÉDÉBJC. — ON TIRE l'ÉPÉE.
Ils arrivèrent à Paris sans accident et allèrent tout droit se loger à l'Hôtel de Portugaly dans la rue Danpbine, au milieu de Tun des quartiers le plus peuplés de Paris.
Le choix de cette auberge n'était pas indifférent, car, comme le fit très-bien remarquer Jean, il n'est pas plus difficile de se cacher dans une grande foule que dans une rue écartée; et l'ennemi, quelque puissant qu'il soit, ne pourra pas nous faire disparaître secrètement, et sans que le public s'en aperçoive.
Cependant, quelque confiance qu'il eût dans cette précaution, Jean ne négligea pas de recommander la prudence à René.
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— Surtout, dit-il, défiez-vous des lieux publics ; si vous entrez dans un café, ne vous mêlez jamais à la conversation, ou, si vous parlez, ne donnez votre avis qu'avec beaucoup de réserve. Enfin, s'il vous arrive de critiquée quelqu'un, que ce ne soit pas monseigneur de Sartines, ministre de la police. Partout les murs ont des oreilles. Si l'on chante quelque chanson sur un grand personnage, éloignezvous du chanteur, car c'est un gibier de Bastille qui tôt ou tard finira mal, ou bien c'est quelqu'un qui veut faire parler le voisin et le dénoncer ensuite. Bouche cousue, si vous voulez revoir mademoiselle de Chônevert.
— Pour plus de sûreté, dit René, séparons-nous. Si l'un de nous est pris, l'autre pourra le réclamer, faire connaître son malheur à mon oncle l'abbé de Bonlieu, à Gabrielle, le faire échapper peut-être. Tous les soirs, nous nous retrouverons au café Procope, rue de l'ancienne Comédie. C'est là, m'a-t-on dit, que vont la plupart des gens de lettres. Si quelque soir, à huit heures, tu ne me retrouves pas à ce rendez-vous, ne prends plus conseil que de ton salut, et sois sûr que je serai tombé dans quelque piège.
— Je vous quitte, répondit Jean, et je serai tous les soirs au rendez-vous, mais quoi qu'il arrive, nous nous sauverons ou nous périrons ensemble. Il faut attendre la lettre de mademoiselle de Chtnevert; car elle vous écrira, j'en suis sûr, dans quel-
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que couvent ou château qu'il plaise à son père de l'enfermer, et je compte bien sur Louison pour porter sa lettre à la posté, à moins que Louison ellemôme ne soit mise dans un m pace.
Cette convention faite, les deux amis se séparèrent.
Le lendemain, à Theure dite, René de Pérédur vint s'asseoir au café Procope ; à sa droite était un groupe de joueurs d'échecs ; de l'autre côté quelques beaux esprits discutaient vigoureusement sur l'essence des choses, le roi de Prusse, la pièce nouvelle, les actrices en vogue et les amours de M. le prince de Soubise.
— Save^-vous, dit l'un d'eux, la nouvelle du jour? On dit que la petite Hus va quitter Bertin le financier.
— Et pour qui, s'il vous plaît? Oîi trouvera-t-elleun si gros homme, si balourd, si riche et si généreux ?
— Il y a enchère, à ce qu'il paraît. Bouret a fait offrir...
— Qui, ce Bouret I un drôle qui a l'âme d'un laquais sous la peau d'un commis.'
— Ne parlez pas mal de ce drôle, dit un autre. Sa Majesté a daigné accepter une collation chez lui, et ce que le roi de France a daigné toucher devient pur et sacré.
— Oui, les écrouelles, par exemple, répliqua le premier qui avait parlé. Enfin, sacré ou non, il paraît que Bouret a jeté les yeux sur la petite Hus. Un
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hôtel, un carrosse à quatre chevaux et deux cent mille francs de rente, voilà le prix dont il offre de payer Tinfidélité de la dame.
— Et qu'a-t-elle répondu ?
— Elle délibère.
— Entre nous, elle grossit un peu. Je préfère mademoiselle Guimard.
— Maigre comme un clou !
— Oui, mais évidée comme un lévrier l
— Et sotte !
— Bon ! Elle aura toujours autant d'esprit que M. de Soubise.
— Savez-vous que Poinsiiiet a fait un quatrain en l'honneur de la Guimard ?
— Qui ? Poinsinet, le maigre Poinsinet, le poète Poinsinet, le gueux, le râpé, le misérable Poinsinet? Porterait-il si haut ses regards ?
— Comment donc ! Mais Poinsinet n*est pas malheureux ! Il va diner à Toflice, et Ton dit qu*il a du succès dans Tantichambre.
— Voyons le quatrain.
Ici Torateur ouvrait la bouche pour réciter le quatrain lorsque la porte du café s'ouvrit. Un homme a^scz gros, de taille moyenne, et dont les yeux rayonnaient de bonté et de génie, vint s'asseoir près de René. Toutes les mains se tendirent vers lui, et Pérédur, sans savoir pourquoi, 'fut s.iisi de respect en le voyant.
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— Bonjour, Diderot, dit l'un des assistants. Vou» venez bien tard aujourd'hui.
— On m*a retenu chez moi, répliqua le nouveau venu. L'on est venu me prévenir que la police allait faire des perquisitions, saisir mes manuscrits, arrêter rimpression de V Encyclopédie ^ que sais-je ? Ma foi, comme j'ai vu la Bastille de près et serais bien fâché de la revoir, j'ai mis ordre à mes affaires et brûlé quelques papiers inutiles. Ah ! mes amis, quand serons-nous délivrés des agents de M. de l'Être?
— Il est vrai, dit l'autre, que si M. de l'Etre n'est pas gênant par lui-môme, ceux qui parlent en son nom, qui prêchent, qui confessent et qui brûlent, sont de vilaines gens. Mais encore faut-il de ces mômeries pour la canaille.
— La canaille ! la canaille ! s'écria Diderot avec chaleur. Mais c'est vous, moi, le genre humain tout entier, sauf quelques grands seigneurs. Abandonner tous ces gens-là à l'erreur, c'est renoncer à la justice et à la vérité.
— Mais, dit l'autre, ce n'est pas l'avis de M. de Voltaire, qui, grâce au ciel, ne se fait pas faute de dire que le genre humain tout entier est composé de singes et de tigres, et qu'il faut rire des uns, fuir les' autres, et souper, si l'on peut, en bonne compagnie.
— C'est justement ce que je lui reproche, répliqua Diderot. Heureusement, chez lui, la pratique
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dément la théorie tous les jours ; témoin ce qu'il a fait pour les Calas, pour le malheureux chevalier d'Elallonde, et ce qu'il fait en ce moment môme pour les Sirven.
René écoutait attentivement cette conversaticfi. Quoi ! c'était là ce fameux Diderot dont la réputation, bien plus grande en ce temps-là qu'aujourd'hui, remplissait toute l'Europe et balançait presque celle de Voltaire lui-môme I
— Monsieur, dit-il en se rapprochant du philosophe, voudriez-vous avoir la bonté de me dire quel est ce M. de l'Être dont les agents vous inspiraient tout à l'heure tant d'horreur ?
A ces mots, tous les assistants sourirent et regardèrent M. de Pérédur à peu près comme un lourd Anglais regarderait un Chinois égaré qui lui demanderait dans Londres le chemin du Strand. Diderot seul regarda sérieusement le jeune homme, et, séduit sans doute par la franchise de sa physionomie, lui répondit que ce nom de M. de l'Être était un sobriquet.
— C'est ainsi, dit-il, que nous désignons entre nous, pour causer plus librement et n'avoir pas aCTaire aux agents de M. de Sartine, celui que les vieilles femmes appellent le bon Dieu et que M. de Voltaire appelle l'Être suprôme. C'est en son honneur que l'on a fait la Saint-Barthélemj et les dragonnades, qu'on a brûlé cinquante ou soixante mille juifs "^u Espagne, qu'on s'est battu trente ans
«5i GAftUICLLE DE CUÈNEVËHT.
en Allemagne, et que les Turcs elles chrétiens s*entretuent depuis mille ans en Europe, en Asie et en Afrique. M. de l'Être ! mais sa seule excuse, monsieur, est de n'avoir jamais existé.
— Oh ! oh 1 vous allez un peu loin, mon cher Diderot, s'écria l'un des assistants ; le Dieu des philosophes...
— Le Dieu des philosophes, c'est la Nature, interrompit Diderot.
Ëtsans hésiter, il exposa toute une théorie de l'origine des mondes dans laquelle le Créateur ne tenait aucune place.
— Encore faut-il bien, dit quelqu'un, qu'on ait donné une première chiquenaude pour mettre J'univers en branle.
— Ah ! voilà la fameuse raison , répliqua Diderot. N'avez-vous pas honte d'en être encore à ces lieux communs ? Mais, étourdis que vous êtes, si le Créateur a dû donner le mouvement à la création, qui a donné le mouvement au Créateur ? C'est toujours l'histoire des brahmes indiens qui disent que ce monde repose sur une tour, et la tour sur un élé* phant. Mais l'éléphant, sur quoi est-il appuyé? C'est là que s'arrête leur science. Avouez donc que vous ne savez rien, que toute religion est une invention humaine, et que la morale, qui est le vrai fondement des sociétés, n'a pas besoin d'une religion. '
Ce discours ne lit pas grand plaisir à René.
— Quoi ! pensait-il, voilà donc les découvertes de
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ces philosophes si fameux 1 Dieu n'existe pas I Mais quelle consolation laisseront-ils à tous ceux qui souffrent et qui espèrent ? Et quelle crainte à tous ceux qui oppriment et tyrannisent les peuples ? Merveilleuses inventions de cesamis de Thumanité ! Cependant la conversation prit un autre cours.
— Savez-vous, demanda quelqu'un, que le roi de Prusse, apprenant qu'on refuse une pension à d'Alembert, lui a offert un appartement dans son propre palais, une pension de vingt mille livres et la présidence de son académie ?
. — Oui, répondit Diderot, mais le philosophe a refusé. Il craint le sort de Voltaire. Le grand Frédéric est im esprit impérieux, capricieux et taquin comme une vieille femme. De plus, il a des rhumatismes, fruit de ses longues campagnes. Il n'est pas d'une agréable société. Et le beau plaisir d'entendre le Salomon du Nord fabriquer à grand peine et réciter à ses convives des vers de quatorze et quinze syllabes 1 II faut avoir besoin de dîner à tout prix, comme ce pauvre Lamettrie, pour supporter cet Oronte couronné.
— Philosophe l philosophe I dit un des assistants, il ne faut jamais médire d'un confrère. Le grand Frédéric est un homme de génie.
— Oui, répliqua Diderot, il s'entend à tuer des hommes; mais Gengis-Khan et Tamerian en ont tué plus que lui. Ils out conquis la moitié de l'Asie, et lui, a gardé à grand peine un morceau de Silésie,
256 GABRIKLLE DE CUÉNEYERT.
qu'il avait volé comme dans un bois pendant que le propriétaire avait le dos tourné. La belle et magnifique chose, en vérité, que de voir des soldats prussiens monter la garde aux portes de Breslau au lieu des soldats autrichiens qu'on y voyait auparavant ! Voilà qui est bien glorieux et bien utile au genre humain !
— Vous ne nierez pas du moins qu'il vient au secours de to jtes les infortunes. N'a-t-il pas offert un asile aux Sirven ? N'a-t-il pas donné une lieutenance au chevalier d'Etallonde quand il eut échappé par miracle aux bourreaux du malheureux de La Barre.
— Oui, répondit Diderot; mais à la demande de qui? Si Voltaire n'avait pas pris en main la cause de ces malheureux, est-ce le «Salomon du Nord» qui se serait soucié de leur affaire? Croyez-vous qu*un homme qui a fait tuer eu sept ans huit cent mille Allemands, Autrichiens, Croates, Hongrois, Français et Russes, sans compter pareil nombre de ses propres sujets, s'attendrît aisément sur le sort de deux ou trois étrangers qu'il n'a jamais vus et qu'il ne connaîtra jamais?
— Monsieur, dit René, il a fondé une nation. C'est un grand politique.
— Et un méchant homme, répliqua Diderot; mais comme il a plus d'esprit que ses confrères, il ne fait jamais de mal inutilement, et il a su mettre les gens de lettres de son côté. Or, qui a pour soi
GABRTELLE DE CUÊNEVERT. 257
lés gens de lettres et Tarmée a tout. Il tient le présent et l'avenir, les contemporains et la postérité. Il est honnête, il est grand, il est beau, il est bon raôme, si cela lui fait plaisir. Yoyez l'empereur Auguste. Quelques beaux vers de Virgile et d'Horace ont fait oublier qu'il avait massacré lâchement les plus grands citoyens de Rome. Les poètes l'ont appelé fils de Jupiter, et le peuple a cru les poCtes sur parole.
— Ah I philosophe ! philosophe ! dit en souriant l'un des assistants, n'avez-vous jamais eu d'indulgence pour les rois et les favorites?
— Si j'en ai eu pour le roi, je m'en repens et je l'ai bien expié dans le donjon de Yincennes. Quant à madame de Pompadour...
Ici Diderot fut interrompu par l'arrivée d'un homme de haute et Oère mine qui entra sans saluer personne, le chapeau penché sur l'oreille droite, la main gauche sur la garde de l'épée, le nez au vent, la moustache en croc, les yeux étincelants comme s'il avait cherché quelque ennemi à tuer et qui vint s'asseoir à côté de René de Pérédur, presque en face de Diderot.
C'était le chevalier de La Morlière, l'un des plus célèbres fanfarons de ce temps-là, capitan avec les poêles, poète avec les capitans.
Le nouveau venu, qui paraissait connaître tous les assistants, regarda René d'un air qui ne plut pas à notre héros. Il est vrai que René, vêtu comme un
258 GABRTBLLE DE JCIIÊNEVËRT.
bon bourgeois de lame Saint-Denis, et sans moustaches, avait une mine des plus pacifiques.
— De quoi parliez-vous, Diderot? demanda La Morlière.
— Du roi de Prusse, chevalier, et monsieur que voici (de la main le philosophe désignait René) en fait le plus grand cas.
La Morlière regarda René par-dessus Vépaule.
— Qui? Monsieur? demanda-t-il d'un air dédaigneux.
Le ton de la question était tel que René eut grand 'peine à retenir sa main droite qui voulait s'appliquer sur la joue du chevalier La Morlière. Cependant il se souvint à temps du danger qu'il y aurait à attirer sur lui-même l'attention publique, et reprit avec un grand sang-froid :
— Oui, monsieur de La Morlière.
— Et d'où me connaissez-vous? demanda le chevalier, étonné qu'un petit bourgeois, tel quePérédur semblait ôtre, osât le traiter si familièrement. Je ne vous ai jamais vu.
— D'abord on vient de vous nommer monsieur de La Morlière, répondit modestement René, et si cette raison ne vous suffit pas, souvenez-vous que le soleil ne connaît pas toutes, les herbes des champs, et que toutes les he rbcs des champs connaissent le soleil .
On se mit à rire.
— Eh I chevalier, dit Diderot, il vous a rivé votre clou, ce nouveau venu.
GABRIELLE UË CUÊNEYBRT. ÏÙD
La Morlière regarda les rieurs avec des yeux pleins de colère.
— Si je croyais, dit-il, que ce petit monsieur pût avoir Tintention de rn'offenser!...
Mais Pérédur demeura impassible. Ou il n'avait pas compris la menace, ou il était indifférent. Il tourna la tête du côté de son fidèle ami Jean, qui était entré depuis quelques instants, et qui, sans être remarqué, lui faisait signe de ne pas se compromettre.
Après un court silence on reprit la conversation.
— 11 y a plus d'un mois qu'on ne vous avait vu, La Morlière, dit alors Diderot. Qu'avez-vous fait pendant tout ce temps-là?
— Peu de chose, réponditrautre. J'étais allé à Besançon pour recueillir là succession d'un vieil oncle, conseiller au parlement, qui devait raelaisser au moins vingt mille livres de rentes, en bonnes terres. J'arrive, et dès le premier jour, au café, je me prends de querelle avec un officier du régiment de Navare, qu'on appelait, je crois, le baron de Valergy. Imaginezvous que ce gentilhomme faisait les yeux doux à la dame du logis, une jeune Franc-Comtoise fort jolie, ma foi, que j'avais remarquée en entrant. Je m'approche du comptoir, je lui fais compliment sur sa beauté. La petite sourit. Je pousse ma pointe,et j'obtiens d'elle la promesse d'un rendez-vous. Gomme j'en étais là, Valergy s'approche à son tour du comptoir, plein de fureur et de jalousie, et de son coude froisse le
260 GABRIELLE DE CHÊNEYERT.
mien. Je lui offre de lui couper la gorge. Il se fâche; nous sortons. On nous conduit sur le bord du Doubs. Nous tirons Tépée à la lumière des torches. En deux minutes» Valergy est étendu à terre, presque mourant. J'essuie monépée, je la remets au fourreau, et je rentre dans la maison de mon oncle le conseiller qu'on avait enterré huit jours auparavant. Ce duel fîtgrand bruit dans Besançon, mais on ne sut que deux jours après lenom du vainqueur. Le lendemain matin, j'étais couché et je dormais tranquillement, lorsque le notaire arriva portant le testament de mon oncle.
. — Monsieur, dit-il, vous êtes déshérité.
— Qui eçtrhéritier?demandai-je un peu étourdi de cette nouvelle. (Vous sentez qu'on ne perd pas vingt mille livres de rentes sans en être contrarié.)
— C'est, dit-il, un parent éloigné de votre oncle, M. de Valergy.
— Comment I ce Valergy que j'ai tué hier au soir ! La rencontre est singulière I
Le notaire étonné me demanda des explications et me pressa de partir, «car, dit-il, si l'on vient à savoir que vous prétendiez à cette succession, Tondira que vous avez voulu l'assassiner. » Je veux rester et braver l'orage, mais le notaire insiste et me force à partir. J'ai su quelques jours après que Valergy eçt en voie de guérison et qu'il va se mettre en possession des biens de mon oncle.
— Voilà une belle campagne, s'écria Diderot en
tiABRI£LLE DE CHÊNEYERT. Sf.l
riant. N'avez-vcus tué personne outre M. de Valergy?
— Il y a bien, répliqua La Morlière, un ou deux petits bourgeois (et il regarda Pérédur d'un air méprisant) que j'ai fait rentrer sous terre à Dijon, au spectacle; mais je ne fais pas grand cas de cette engeance. Nous autres, gens d'épée...
Tout le monde paraissait s'amuser beaucoup des fanfaronnadesduchevalierdeLaMcrliere.il avait, en effet, une grande réputation dans les salles d'armes, mais son courage était extrêmement douteux; aussi parlait-il sans cesse de tuer, d'exterminer, de faire mourir sous le bâton.
Pérédur, sans le connaître, ressentait déjà pour ce bravache une violente antipathie; mais le regard de Jean l'avertissait d'être prudent.
Cependant laconversation ayant continué, LaMorlière récita des vers de sa façon et demanda l'avis des assistants. Chacun les trouva bons, pu par politesse feignit de les approuver. René seul ne disait rien.
— Et vous, monsieur ITIerbe-des-Champs, dit insolemment le chevalier, qu'en pensez-vous? Yous me paraissez un connaisseur,
René était prêt à se fâcher. Cependant il se contint et répondit simplement :
— Excusez-moi, monsieur de La Morlière, j'arrivç de province et je n'entends rien 'à la poésie,
— Cela se voit assez, répliqua le chevalier.
26? GABRIBLLE DE CHÊNEVRHT.
— Ou*est-ce qui se voit? demanda Pérédur d'un ton doux.
— Que vous arrivez de province, parbleu ! s'écria La Morlière. Monsieur est Champenois, peut-être?
— Et pourquoi serai-je Champenois?
— Parce qu'il y a un proverbe qui dit que quatrevingt-dix-neuf Champenois et un mouton...
— Allons, c'est assez, La Morlière I interrompit Diderot. On dirait que vous cherchez querelle à ce jeune homme.
—Monsieur le chevalier de La Morlière, dit René, peut me chercher querelle tant qu'il voudra, ses vers n'en seront pas meilleurs.
— Monsieur, s'écria La Morlière en mettant le poing sur la hanche, faut-il que je vous apprenne à vivre?
* — Comme il vous plaira, répondit René.
Ce qui donnait du cœur à La Morlière, c'est que son adversaire, vêtu en bourgeois, et sans épée, ne paraissait pas prêt à dégainer. Il haussa donc la voix encore plus fort, espérant intimider René.
— Savez-vous bien, monsieur le plaisant, dit-il, que je vais vous couper les oreilles comme à M. de Valergy.
— Parbleu î dit René, voilà qui est trop fort.
Et sans écouter Jean, qui voulait le retenir, il alla droit à un gentilhomme qui était assis dans un coin du café, et qui prenait tranquillement une glace sans faire attention à la querelle.
gabri;:lu': de: cuè.nbyert. ies
— Monsieur, dit-il, serez-vous assez bon pour me prêter votre épée?
— Avec plaisir, monsieur, répondit l'autre. Mais que voulez-vous en faire?
— Donner une leçon à ce drôle, dit René.
— Au chevalier de La Morlière? Je n'ai pas d'objection, monsieur, contre votre dessein. Mais c'est on pilier de salle d'armes, vous le savez sans doute?
— Qu'importe? dit Pérédur.
A cette réponse, le gentilhomme s'inclina et remit son épée à René.
Pendant ce temps, le chevalier de La Morlière, qui avait compté sur un triomphe facile, commençait à s'inquiéter. Un duel sérieux ne faisait pas son compte. Cependant il espérait toujours que son arrogance intimiderait René.
— Où nous battrons-nous? demanda-t-il.
— Où vous voudrez. Sous le réverbère voisin, répondit Pérédur.
Ils sortirent, suivis de tous ceux qui étaient assis dans le café Procope. On faisait cercle autour d'eux. Diderot essaya vainement d'intervenir.
— Voyons, La Morlière, dit-il, vous avez tort. Vous avez provoqué ce jeune homme. Donnez-lui la main le premier.
— Il me fera des excuses à genoux 1 répondit La Morlière d'une voix éclatante.
Au fond il regrettait fort de s'être tant avancé et faisait tout le bruit possible afin que le duel fût in-
2G4 GABRIELLE DE CHÊNEVERT.
terrompu et empêché par le guet. Mais le guet, suivantson habitude, voyait de loin les apprêts et ne se souciait pas de se jeter entre les combattants.
— Voyons, monsieur, êtes-vous prôt? demanda Pérédur en se mettant en garde.
La Morlière pâlit; cependant il fit un dernier effort et dit d'une voix mal assurée :
— Êles-vous donc si pressé de souper chez Pluton?
Cette plaisanterie médiocre couvrait mal sa peur toujours croissante.
— Encore une fois, dit René en avançant d'un pas, en garde! ou demandez pardon de votre grossièreté I
Il y eut un instant d'attente. L'épée nue de René menaçait la poitrine de La Morlière. Celui-ci gardait la sienne au fourreau. Enfin, il prit sa résolution.
— Eh bien, dit-il, puisque Diderot prétend que j'ai tort et que j'ai provoqué ce jeune homme, je veux bien l'épargner et lui tendre la main le premier.
Mais René, une fois lancé, ne se contentait pas de si peu de chose.
— Non, dit-il, jeveux que vous demandîezpardon ! Il fallut céder. La Morlière, dans les termes les
plus humiliants, fit ses excuses à son adversaire. Pour le consoler, Jean^ qui suivait toute cette scène d'un œil attentif, disait au malheureux chevalier :
— Allez, allez, monsieur, un peu de honte est bientôt bue. A quoi vous servirait d'être un brave et d'avoir le ventre percé d'un coup d'épée? Vous
ne digéreriez plus pendant trois mois. On dira que vous êtes poltron ; moquez-vous de cela, monsieur le chevalier. Qui est-ce qui ne craint pas quelque chose ou quelqu'un sur la terre? Les dévots craignent Dieu ; le roi craint M. de Choiseul ; les maris craignent leurs femmes ; et vous, vous craignez la vue des épées. Rien n'est plus naturel. Et n'avez-vous pas, pour vous consoler de l'accident de ce soir, le souvenir de ce fameux coup d'épée que vous avez donné à M. de Valergy? Bonsoir, bonsoir, allez dormir et ne faites pas de mauvais rôves.
Mais La Morlière, sans se soucier des quolibets de Jean, s'avança vers René, et, d'un air presque gai, lui dit :
— Maintenant, monsieur, mes excuses sont faites. Vous n'avez plus contre moi aucun sujet de plainte. Peut-être môme me devez-vous quelque chose, car c'est beaucoup que d'avoir réduit à cette extrémité un homme dont tout Paris — M. Diderot vous le dira — estimait la bravoure. Donnez-moi la main, monsieur, et soyons amis dorénavant.
René lui tourna le dos avec mépris. Alors le chevalier fut forcé de s'en aller, plein de rage et méditant sa vengeance.
Pérédur fut chaudement félicité par tous les assistants, qui détestaient les fanfaronnades de La Morlière. Puis les groupes se dissipèrent, et René resta seul avec Jean et Diderot. Ce dernier le regardait avee beaucoup d'attention.
iGi GABRIELLE DE CHÊNEVERT.
— Monsieur, dit-il enQn est-ce la première fois que vous touchez une épée?
René ne crut pas prudent de livrer tout d'abord son secret à un homme qu'il ne connaissait que de réputation.
— Pourquoi me faites-vous cette question? demanda-t-il. J'ai ferraillé quelque peu dans les salles d'armes.
— C'est qu'à voir la manière dont vous portez" votre habit, et dont vous vous mettez en garde, répliqua Diderot, on croirait que vous êtes habitué à Tuniforme. S'il y a quelque mystère sous ce déguisement...
— Monsieur Diderot, dit René, il y a un mystère en effet, et que je me garderais bien de découvrir à tout autre que vous. Mais votre générosité est trop connue pour que je me tienne en garde ; et j'ose môme espérer que vous me donnerez un bon conseil.
— Pour le conseil, répliqua Diderot, vous ferez bien de n'en demandera qui que ce soit, car le conseil est toujours proportionné à l'esprit et au caractère de celui qui le donne, et non de celui qui le reçoit. Mais si je puis vous aider en quelque chose, comptez sur m^'u J'ai quelque expérience des physionomies et la vôtre m'a séduit tout d'abord... Sortons de ce café où l'on pourrait entendre notre conversation, et venez chez moi. Ma femme dort. Je vous conduirai dans mon cabinet de travail où nous
6ABRIELLK HK CIIEXEVERT. 2..7
causerons fort à l'aise jusqu'au lever du soleil, si cela vous fait plaisir,
— Avant tout, dit René en montrant son ami Jean, permettez>moi d'amener aussi mon compagnon, dont la destinée est inséparable de la mienne.
Diderot les conduisit dans la maison qu'il habitait, rue de la Harpe. Tout le monde dormait dans son appartement ; il entra sans faire de bruit, ouvrit la porte de son cabinet de travail et introduisit Jean et le baron de Pérédur. A l'aide d'un briquet, il alluma deux bougies, et René aperçut une masse énorme de livres répandus cà et là sur les rayons, sur le plancher, sur les tables, sur les chaises et jusque sur le fauteuil de Técrivain. Outre les chaises, les tables et les livres, un magnifique buste de Catherine II était l'ornement de la cheminée. En fa^e du bureau, deux esquisses de Greuze encadrées avec simplicité, mais avec soin, couvraient la seule partie de la muraille où l'on ne vtt pas de rayons chargés de livres.
— Vous regardez ce buste? dit le philosophe. C'est un présent de la czarine de toutes les Russies. Elle me Ta expédié par M. le comte de Schoui^'alow, un Tartare, que je vous ferai connaître, et qui a autant d'esprit qu'un Welche. C'est une maltresse femme, — non pas telle à la vérité que chaque bourgeois doit en souhaiter une pareille, mais une femme d'esprit et une grande reine.
— Est-ce pour avoir tué son mari que vous lui donnez cet éloge ? demanda René.
— Bah ! répliqua Diderot, si ellenc l'avait pas tué, quelque autre se serait chargé de le faire et l'aurait tuée, elle aussi, par-dessus le marché. Elle a pris les devants, voilà tout. Et quel mari? Un caporal ivrogne et fou, qui n'aimait que la parade, les grosses bottes, les coups de bâton, la pipe, et qui était fait pour recevoir la schlague au lieu de la donner. Ah ! cette femme ira loin 1 Savez-vous qu'elle prépare un code de lois pour ses Baskirs et ses Samoyèdes et qu'elle m'a fait l'honneur de me demander des conseils? Je lui ai écrit de supprimer le knout ; je crois qu'elle n'en fera rien. Le knout est un instrument trop commode dans la discussion. Il dispense de donner des raisons... Mais revenons à notre affaire et au conseil que vous voulez me demander. D'abord, qui êtes- vous?
— Je suis le baron René de Pérédur, ci-devant officier au régiment d'Auvergne. J'ai çnlevé la fille du comte de Chônevert, mon voisin, je l'ai épousée ; au sortir de la chapelle, on est venu nous arrêter. J'ai fait résistance. Mon ami Jean que vous voyez
— ... Ancien sergent au régiment d'Auvergne pour vous servir, si j'en étais capable, continua Jean en faisant le salut militaire.
— Mon ami et moi, reprit Pérédur, nous avons fait résistance et tué ou blessé deux hommes dont
GABRIELUB DE CHÊNEVERT. t69
l'un est le commandant de la maréchaussée.
— Diable ! s'écria Diderot, vous n'y allez pas de main morte I
— De sorte, conclut René,-qu'on va nous arrêter au premier jour, — du moins cela est probable.
— Et, continua Jean, nous couper le cou, cela est sûr.
Diderot réfléchit pendant quelques instants.
— Suivant la loi naturelle, dit-il, je ne vois pas grand'chose à reprendre dans votre conduite; mais suivant les us et coutumes de nos seigneurs du parlement, il y a beaucoup à dire. Résistance à la force publique I Meurtre d'un commandant de la maréchaussée ! J'entends d'ici l'avocat général. Il vaudrait mieux pour vous avoir tué votre père, votre mère et douze de vos frères et sœurs... Enfin, le mal est fait; ne pensons plus qu'au remède... Connaissez-vous quelque commis des bureaux de la guerre, ou la maîtresse du commis, ou la femme de chambre de sa maîtresse?
— Nous ne connaissons pas un chat, dit Jean.
— Eh bien ! reprit Diderot, il n'y a qu'un seul parti à prendre. Si j'étais à votre place, j'irais chercher un asile en Hollande ; c'est le pays le plus libre de la terre. Mais vous y mourrez de faim, à moins d'emporter beaucoup d'argent. Voulez-vous aller en Prusse ? Là, je vous garantis qu'on vous fera le meilleur accueil. Frédéric aime les Français. Vous me paraissez un homme de cœur; il vous don-
â70 GABHf£LLE D£ OUÊNEVËRT.
nera une compagnie à commander. Je sais bien qu'il est dur de vivre en Prusse, et que le Salomon du Nord » n'est pas toujours d'humeur facile; mais cela vaut mieux encore que d'avoir la tète coupée en France.
— Mais, dit René, comment pourraî-je emmener ma femme?
— Ah ! oui, je comprends... Vous êtes si peu marié... Eh bien, si elle vous aime, elle saura vous rejoindre.
— Décidément, dit René, je ne veux pasm'exiler. Après tout, je suis dans mon droit. Je n'ai fait que me défendre.
— Hélas I monsieur, dit Jean, qu'il est pénible d'être pendu à la fleur de Tâge.
— Eh bien, répliqua René, pars seul.
— Ah? monsieur, me connaissez-vous si mal ? Si vous restez, je reste,
— Comment I s'écria Diderot, vous ne connaissez personne à la cour?
— Personne.
— Eh bien, prenez patience et tâchez de vous cacher pour deux ou trois mois. Je crois que vous aurez bientôt un puissant protecteur.
— Lequel? Un duc et pair?
— Mieux que cela.
— Madame de Pompadour?
— Mieux encore.
— M. deChoiseul, le premier ministre ?
GABRIRLLE DB CUÊNEYERT. 271
— Mieux encore. Tous ces gens-là songeraient à TOUS une* minute, et ensuite vous oublieraient. Celui que je veux dire est plus puissant et plus respecté qu'eux tous, et il n'oublie ni ses amis ni ses ennemis.
— Quoi ! dit Jean, serait-ce le roi même ?
— Le roi I s'écria Diderot en riant, oh I non ! Sa Majesté écouterait votre nom en bâillant, recommanderait l'afTaire en bâillant à M. de Choiseul, apprendrait en baillant qu'on vous a coupé la tête, et bâillerait en disant que c'est dommage et que vous ^liez un joli garçon. Dieu vous garde, mon cher ami, de la protection de Sa Majesté I D'ailleurs, ce qu'il vous faut, ce n'est pas seulement grâce, mais juslice. Or, un seul homme en France peut faire cela poiu» vous, c'est le sauveur des Calas, des Sirven et du chevalier d'Etallonde : c'est Voltaire.
— Mais, dit René, voudra-t-il prendre en main la cause d'un inconnu?
— D'un inconnu ! Mais puisqu'on vous poursuit injustement, vous n'êtes plus un inconnu, vous serez son ami, son frère I Est-ce qu'il connaissait l'amiral Byng qu'on a fusillé en Angleterre, lorsqu'il plaida sa cause devant toute l'Europe ? Est-ce qu'il connaissait le pauvre Sirven, lorsque celui-ci est venu chercher un asile sur ses terres ? Vous êtes malheureux, cela suffit. Il plaidera votre cause, il montrera voire innocence aux juges, au public, au roi, à la nation, à l'Europe entière, il rendra vos adversaires
i7i GABRIELLE DE GHÊNEVEUT.
odieux et ridicules, il fera parler ses amis ; il écrira des lettres au duc de Cboiseul, il remuera la cour et la ville, il s'agitera, il intriguera, il menacera, il flattera, il caressera, et il n'aura ni repos ni trêve jusqu'à ce qu'on vous ait rendu justice. Si Voltaire est pour vous, vous pouvez dormir tranquille, votre cause est gagnée.
• — Je m'en remets à vous, dit René.
— Dès demain je vaislui écrire, répondit Diderot ; mais d'abord, dites-moi bien tous les détails de l'affaire.
Et quand Pérédur eut achevé son récit ;
— Reprenez courage, dit le philosophe. Je vais voir si nous pourrons vous arracher aux griffes du parlement.
— Et moi, monsieur, demanda Jean, serai-je pendu ?
— Mon ami, répliqua Diderot, nul n'échappe à sa destinée. Si le ciel veut que vous soyez pendu, personne assurément ne pourra confier la corde ; mais le ciel est juste et ne voudra pas pousser Louison ail désespoir. Cependant, cachez-vous bien, et, en attendant le succès de mes démarches, ne vous laissez pas prendre. La justice lâche rarement sa proie.
A ces mots, le philosophe congédia ses deux visiteurs çt alla se mettre au lit.
HEOBEUSE RENCONTKE. — DNE PARTIE DE DOMINOS. — BONKES NOUVELLES. — PROJET ENCHANTEUR. — SCÈNE PATHÉTIOUK — HALHEUR ÉPOUVANTABLE.
Douze jours se passèrent sans accident. Pérédur et Jean étaient toujours ûdèles au rendez-vous du café Procopc. Tous les soirs, entre huit et neuf heures, on les voyait arriver séparément, se saluer à peine d'un air indifférent et poli, et se mêler aux groupes que formaient les autres habitués du café.
René se désespérait de ne recevoir aucune nouvelle de mademoiselle de Chônevert, et commençait à craindre que le vieux Chênevert n*eût remis sa ûlle au couvent.
Enûn le treizième jour, Jean s'approcha de Pérédur et lui dit :
— Monsieur, voudriez-vous avoir la bonté de faire avec moi une partie de dominos 7
27 4 GABRIELLE DE CUÊNEYËKT.
— Très-volontiers, monsieur, répondit René.
Ils allèrent s'asseoir devant une table, loin des autres habitués.
— Eh bien, monsieur, dit Jean, il y a des nouvelles... Ne pâlissez pas... Ce sont de bonnes nouvelles... Je pose double-six.
— Gabrielle est ici avec son père?
— Ma foi, je n'ai plus rien à dire. Vous avez tout deviné du premier coup... Vous n'avez pas de six?... Non? Eh bien I six-cinq...
— Tu l'as vue?
— Je l'ai vue, et Louison aussi. Prenez garde, on pourrait nous entendre. Quatre-six... Vous n'avez ni six ni quatre ? Quel jeu î Eh bien, je n'en ai pas non plus. Comptons... Trois et cinq huit, et neuf, dix-sept ; et deux, dix-neuf ; et sept, vingt-six. Vous avez perdu. Je marque vingt-six.
— Dis-moi donc ce que tu sais. Tu me fais mourir d'impatience.
^ Monsieur, dit Jean, sans se presser, il vaut mieux mourir d'impatience que de la corde ou de la hache. Faisons tranquillement notre partie si nous ne %'oulons éveiller les soupçons de personne... A vous de poser... Double-quatre I je n'en ai pas Pour revenir à notre affaire, je me suis souvenu fort à propos hier que M. le comte de Chêne vert, qui n'est pas venu cinq fois à Paris depuis sa naissance, se vantait souvent (car le pauvre homme est fier de tout, et se vanterait, je crois, d'avoir deux pieds et deux mains},
GABRIËLLE DE CUÉNKVKRT. 375
qu'il se vantait, dis-je, d'avoir l'habitude de mettre pied à terre à l'hôtel du Plat-d'Étain, dans la rue Saint-Martin. Naturellement, j'ai pensé qu'il viendrait à Paris pour demander justice contre vous ; j'ai pensé qu'il amènerait sa flUe, n'osant, de peur d'accident, la laisser seule ou la remettre au couvent; j'en ai conclu qu'avec un peu de patience, nous finirions par nous rencontrer. Et voyez la profondeur de mes calculs, deux heures après, en flânant le long de la rue Saint-Martin et feignant d'admirer les enseignes, j'ai aperçu M. le comte de Chènevert et votre femme qui tournaient le coin de la rue des Gravilliers et qui s'avançaient de mon côté... Jouez donc, monsieur, on nous regarde... Deux, trois, bon I A vous I trois-cinq... domino.
Et, tout en remuant les dominos, Jean continua son récit.
— Comme vous pensez bien, je lui ai tourné le dos et j'ai passé sur l'autre trottoir. M. le comte ne m'a pas vu, ou, dans tous les cas, il ne m'a pas reconnu. Six-cinq ! je n'en ai pas... Puis, faisant un détour, je suis allé droit au PlatcfÉtainy où je m'attendais à retrouver Louison, ce qui n'a pas manqué. La pauvre fille, consignée à l'auberge, s'ennuyait à mourir, et, pour se désennuyer, essayait les robes de sa maîtresse... Mon Dieu, monsieur, on n'est pas parfait, et Louison, malgré ce petit défaut, est encore une très-bonne fille. Je suis entré dans la chambresans faire de bruit, et je l'ai prise par la taille
â76 GABRIELLE D£ CUÊNKYEHT.
pour Tembrasser, Elle a poussé un cri de frayeur d'abord, puis un cri de joie et s'est presque évanouie dans mes bras comme une duchesse... Monsieur, ne vous impatientez pas, je ne vous raconterai pas aujourd'hui toute notre conversation... En résumé, je vous dirai seulement que madame la baronne de Pérédur, votre femme, est tombée dans une sombre mélancolie, qu'elle ne parle que de vous à Louison, sa seule confidente, car M. le comte est plus implacable que jamais; qu'elle se meurt d'envie de vous rejoindre, qu'elle vous aime par-dessus toute chose ; qu'elle jure qu'on la fera renoncer à la vie plutôt qu'à vous ; qu'elle regardeson mariage comme indissoluble^ en dépit de tous les parlements du royaume; qu'elle a refusé de recevoir M. de Sarrazine, qui est à peu près guéri de sa blessure, et, en un mot, que vos affaires vont pour le mieux de ce côté-là.
— Oh 1 ma chère Gabrielle, s'écria René, ce soir^ nous serons réunis.
— Et il voulut se lever et sortir.
— Patience I monsieur, continua Jean, voici ^le revers de la médaille. Si madame la baronne est constante, M. le comte est plus entêté qu^un mulet... Il jure qu'il aura votre vie, et il a, ma foi, de grandes chances de l'obtenir si vous n'êtes pas sur vos gardes... Au nom du ciel, ne vous agitez pas ainsi, on commence à vous regarder avec inquiétude. Les agents de M. de Sartine vont se mêler de nos aiEai^
GABRIELLE DE CUÉNEVERT. 277
res. . . Trois-quatre, bon ! A vous, maintenant ; quatresix... blanc partout. Vous n'en avez pas ?... Domino... II parait (c'est Louison qui Ta entendu, car cette charmante fille a toujours Toreille collée derrière une serrure; il ne faut pas lui en vouloir, c'est une des vertus de son état,) il paraît que M. de Sarrazine et sa mère ont beaucoup d'influence sur M. de Sartine, ministre de la police générale du royaume; il paraît qu'on a décerné contre vous et contre moi un mandat d'arrestation, que la police nous cherche partout et nous croyait d'abord partis pour Amsterdam; mais, hier, ce môme chevalier de La Morlière, à qui vous avez fait confesser sa lâcheté l'autre jour, et qui appartient à M. de Sartine, a commencé à soupçonner que vous pourriez bien être M. de Pérédur, et l'on va chercher les moyens de s*en assurer. En un mot il ne nous reste plus qu'à partir pour Londres.
— Je ne partirai pas sans Gubrielle , s'écria René.
— C'est ce que j'ai pensé. Aussi ai-je, dès aujourd'hui, tout préparé pour votre fuite et la sienne. Louison, qui est très-surveillée, m'a donné rendezvous pour demain matin à dix heures. Le comte doit partir à neuf heures pour Versailles. Madame la baronne de Pérédur, avertie de notre présence par Louison, que j'ai revue ce matin, se tiendra prête à voas suivre... A demain donc à dix heures du matin, à l'auberge du Plat iÈtain. Mademoiselle de Chéne-
278 GABUIELLE 1M: CllÈNKVKKT.
vert vous attendra. Vous monterez avec elle et Louîson dans une chaise de poste que je tiendrai toute prête à Tangle du boulevard et delà rue Saint- Martin. De là nous irons à Pontoise, et de Pontoise à Bruxelles. Est-ce convenu ?
— Jean, mon ami, mon frères I s'écria René, c'est entre nous à la vie, à la mort ! Gomment pourrai-je jamais récompenser tes services I
— Ah l monsieur, dit Jean; ne parlons pas de récompense. Je puis me faire tuer pour Thonneur ou pour rendre service à un ami; mais je n'exposerais pas pour un million le plus petit de mes dix doigts, et Dieu sait pourtant que l'héritage que j'ai reçu de mon père tiendrait dans le creux de la main... A demain, et dorme? cette nuit, si vous pouvez. Demain vous serez heureux.
A ces mots, ils se séparèrent.
René rentra chez lui, plein d'impatience et de joie. Il appelait Gabrielle, il se parlait tout haut à lui-même, il croyait parler à mademoiselle de Chônevert et entendre ses réponses.
Il se coucha dès neuf heures, afm de se lever plus tôt et de faire ses préparatifs, ou plutôt afin de rêver sans distraction, dans ce doux repos qui précède le sommeil, au bonheur du lendemain.
En effet, il ne dormait guère.
Tout à coup, vers onze heures du soir, il entendit un grand bruit dans le corridor. C'étaient des cris et. des larmes. Une voix de femme crait : Au
GABBIELLE DE CHÂNEYERT. 279
voleur ! àTassassin I On me tue ! René ému s'habilla à demi etentr'ouvrit sa porte.
Au même instant, une femme se précipita dans cette porte entr*ouverte en criant : Secourez-moi ! à l'aide ! au meurtre !
— Madame, dit René, qui venait de rallumer sa bougie et de refermer sa porte, rassurez-vous. On ne viendra pas vous chercher jusqu'ici.
— Misérable ! cria du dehors une voix d'homme, veux-tu m'ouvrir, ou j'enfonce !
Et relTet suivit de près' la menace. Un vigoureux coup de pied fit sauter l'un des portants de la porte.
— Ah ! monsieur, dit la femme, je Suis perdue ! Il va me tuer.
Pérédur était fort embarrassé. En temps ordinaire, il n'aurait pas hésité à ouvrir et à jeter l'imporlun dans l'escalier; mais Jean lui avait si fortement recommandé d'être prudent; il se voyait lui-même si près de toucher au bonheur, qu'il crai- •niait pardessus tout un accident.
Cependant les pleurs de la malheureuse femme, qui s'était réfugiée dans sa chambre, le décidèrent ^intervenir, quelles que pussent être les conséquencf^s (Je l'intervention. Au fond de sa chambre était Jn cabinet de toilette. Il alluma une seconde hougie.
— Entrez dans ce cabinet, madame, dit-il; fer^ mez soigneusement la porte, et n'ouvrez à qui que ce soit, si ce n'est à moi-même.
t80 GABRIELLE DE CHÊNE VERT.
Elle se jeta à ses genoux et lui baisa les mains en pleurant. .
— Mais, dit-elle, s'il entrait dans ce cabinet par un autre côté ?
—C'est impossible, répondit-il. Il n'y a pas d'autre issue que celle que vous voyez, et nous sommes ici à quarante pieds du pavé et à trente pieds du toit.
Elle entra et se barricada à Tintérieur du cabinet. Alors René ouvrit la porte du corridor, et, l'épée nue à la main, attendit l'ennemi de pied ferme.
L'adversaire de René était un homme assez grand, de mauvaise mine, avec des yeux louches et une physionomie fausse et méchante. II avait, lui aussi, répée nue.
— Rendez-moi ma femme! s'écria-t-il en essayant d'entrer. Je sais qu'elle est ici. Rendez-moi cette misérable !
— Monsieur, répliqua René, je ne sais ce que vous voulez dire. Sortez de cette chambre, ou je vous prends avec les pincettes et je vous jette dans l'escalier.
— Brigand I cria le nouveau venu, c'est toi qui la caches. Défends-toi.
En même temps, et avant que Pérédur fût sur ses gardes, il lui porta un coup si violent, que René faillit être percé d'outre en outre. Heureusement, la pointe de l'épée s'engagea dans sa robe de chambre et la déchira.
— Ah ! gredin, dit René perdant à son tour toute prudence, tu veux m'assassiner, tiens I
Et il Tattaquasi vivement à son tour, que l'autre roulant rompre, recula jusque sur la première marche de Tescalier. Là il tomba en arrière, et dans sa chute, laissa échapper son épéc. René s'en saisit promplement, et par la fenêtre du corridor qui était ouverte, la jeta dans la rue. Puis, prenant Tbomme par les épaules, il le lit rouler jusqu'au bas do Tescalier, rentra chez lui et referma sa porte soigneusement sans se soucier des vociférations du Taincu,
Il se hâta ensuite d'ouvrir le cabinet. Le mouvement fut si prompt, qu'il surprit la femme qu'il ve-naît de sauver dans une occupation singulière. Elle frappait le mur en tous sens avec trois doigts repliés et semblait écouter la vibration.
Au bruit que fit René, elle se retourna vivement, et se jeta de nouveau à ses genoux en protestant de sa reconnaissance. Il la regarda très-attentivement et s'aperçut qu'elle était fort jolie et que sa toilette était fort en désordre. Cette remarque, pourtant, ne lui suggéra pas d'autre idée sinon qu'il eût été dommage d'abandonner à la mort une si charmante créature. Cependant il voulut savoir par quel hasard elle était venue chercher un asile dans sa chambre.
Elle tourna sur lui deux beaux yeux bleus, pleins de douceur et presque souriante à travers ses larmes, s'assit sur un fauteuil et lui dit :
— Monsieur, je crains bien que mon histoire ne diminue Tintérêt que vous portez à mon malheur ; mais votre bonté m'encourage. Je m'appelle Manon, et je suis fille d'un honnête mercier d'Amiens. Le misérable que vous voyez et qui voulait me tuer il n'y a qu'instant, était le commis de mon père. Profitant de ma jeunesse et de mon inexpérience, il m'a enlevée il y a six mois et conduite à Paris. Puis, comme l'argent lui manquait, il m'a battue, et même à force de menaces, il voulait me contraindre... Ab ! monsieur, je n'ose m'expliquer davantage. J'ai résisté jusqu'ici et je lui suis restée fidèle malgré luimême. Ce soir enfin, poussé sans doute par la colère et peut-être par l'ivresse, il me poursuivait l'épée à la main pour me tuer lorsque vous m'avez donné un asile. Que Dieu vous en rende grâces, monsieur 1 Je suis bien malheureuse.
— Mais, demanda René, pourquoi ne retournezvous pas à Amiens? Votre père a-t-il refusé de vous recevoir ?
— Hélas! monsieur, je n'ose... Un père et une mère si respectables, et que ma fuite a couverts de honte 1...
Tout en parlant, et sans paraître y penser, la jeune Manon prenait des attitudes si touchantes, que René jugea prudent de ne pas la consoler plus longtemps. Il lui fit sentir avec ménagement qu'il était temps de retourner chez elle.
— Hélas I dit-elle, ce brigand va m'attendra là, j'en
GABRIELLE DE CnÉNEVEBT. 283
suis certaine, et me donner le coup de la mort.
— N'avez-vous pas quelques amis?
— Hélas ! monsieur, je ne connais personne. Et d'ailleurs, à qui demander un asile au milieu de la nuit?
Le cas était embarrassant. Enfin Manon parut prendre son parti. Elle lit une courte prière et se leva pour sortir.
— Qu'il en soit ce que le ciel voudra, dit-elle, et que mon sang retombe sur la tête de l'assassin.
— Eh bien, ma chère Manon, dit René en hésitant un peu, je vais vous faire donner une chambre dans rhôtel, et vous y demeurerez jusqu'à ce qu'il plaise
' à votre famille de venir vous chercher.
Ce n'était pas tout à fait ce qu'entendait Manon ; mais il fallut bien s'en contenter, car René, tout occupé de mademoiselle de Ghénevert, ne paraissait pas d'humeur à offrir autre chose.
Il descendit donc, éveilla le garçon qui dormait déjà et lit donner une chambre à la belle Manon. Elle se jeta dans ses bras en soupirant et lui ût ses adieux.
Le lendemain à sept heures du matin, on vint frapper à la porte.
René crut que Jean était venu le prévenir de quelque accident ou de quelque arrangement nouveau et se hâta d'ouvrir.
Au môme instant, un exempt s'avança et lui dit : Au nom du roi, je vous arrête ! Derrière l'exempt
284 GABRIËLLE DE GHÊNEVERT.
s'avançaient quatre fusiiers, la baïonnette au bout du fusil, et à côté d'eux Thomme que René avait si rudement culbuté dans l'escalier. Celui-ci riait d un rire féroce.
— Monsieur le baron de Pérédur, dit-il, avez-vous passé une bonne nuit? Je prends ma revanche ce matin. Eh! Manon, viens donc faire la révérence à M. le baron.
En même temps, René aperçut lamine chiffonnée de la belle Manon, qui servait de guide à l'exempt et aux hommes de police. Elle s'avança dans la chambre en évitant les regards de Pérédur, et comme René, sombre ei muet, reculait devant l'exempt et • se dirigeait vers le cabinet :
— Ne craignez rien, dit-dle à Texempt. Il ne peut pas s'échapper par là. J'ai sondé le mur hier soir. Il n'y a pas de porte secrète.
René vit alors le piège qu'on lui avait tendu. Cette horrible femme avait abusé de sa bonne foi et de sa générosité. Un instant il eut l'idée de saisir son épée, de se jeter sur l'exempt et ses hommes, et de se faire jour, ou de mourir. Mais déjà son épée était aux mains de ses ennemis. D'ailleurs, il espérait encore. Quoi? Il ne savait. Mais l'espérance est le dernier bien de ceux qui ont tout perdu. Sans dire un mot, il se laissa lier les mains et conseqtit à suivre l'exempt; cependant, il voulut lui deoiandçr le motif de son arrestation.
— Monsieur, dit l'exempt, vous êtes accusé d'à-
GABRIELLE DE GHÊNEVERT. 285
voir voulu assassiner un jeune gentilhomme, M. de Sarrazine, et d'avoir enlevé par fraude et violence mademoiselle de Chênevert.
— Quel est celui qui m*a dénoncé ?
— Monsieur, dit l'exempt, ce n'est pas l'usage de répondre à ces sortes de questions; mais vous me paraissez un galant homme, et je veux bien vous dire que M. le chevalier de LaMorlière...
— Oh ! La Morlière, s'écria René, que de coups de bâton vont pleuvoir sur ton dos I
— Monsieur, continua l'exempt, pensez plutôt à vous défendre qu'à vous venger, car les crimes qu'on vous reproche, s'ils sont prouvés, peuvent être punis de mort.
— Eh I n'est-ce pas mourir, s'écria le malheureux Pérédur, que de vivre loin de Gabrielle ?
L'exempt ne répondit rien. Il fît monter René en voiture, y monta lui-même et, suivi de son escorte, fit écrouer son prisonnier au Châtelet.