‹ Gabrielle de ChênevertChapitre 6 sur 20 · LETTRR DB FRÈRE PLATON A 11. BOURSIER DE OENÈVE · texte numérisé non relu

LETTRR DB FRÈRE PLATON A 11. BOURSIER DE OENÈVE

Cependant dix heures sonnaient à l'horloge du cloître Saint-Merry, et Jean, suivant sa promesse, attendait avec la chaise de poste Tarrivée de Gabrielle de Chônevert et de Louison.

II attendit d'abord une demi-heure, sans impatience, puis encore un quart d'heure, et commença à s'inquiéter.

— Au diable les femmes I pensait-il. Elles n'ont jamais fini d'emballer leurs chapeaux, leurs robes, lours taantelets, leurs chemises, leurs jupons, leurs corsets, leurs gants, leurs savons, leurs eaux de senteur, leurs paniers, leurs souliers à talons, leurs pantoufles, leurs peignoirs et tous leurs colifichets. Elles laisseraient brûler Parissans secours plutôt que d'oublier une seule de leurs babioles. Pendant ce temps, René est en danger, et ma vie à moi ne

tient qu'à un fil. Mademoiselle de Chônevert, si son père la surprend, en sera quitte pour une remontrance; après tout, elle est fille unique. Mais moi, si Ton méprend, je serai pendu, etiln*y apas de quoi rire.

Quelques instants après, cette réflexion devint si inquiétante, que Jean laissa la chaise de poste aux soins du postillon et alla voir ce qui se passait à l'au- ' berge du Platd'Étain.

^ Mais là l'impatience était plus vive encore. Ga- ( brielle, en habit de voyage, attendait l'arrivée de ' René. Derrière elle, Louison, les mains pleines de I cartons de toute espèce, piafiait comme le cheval

Ide Job.

— Où est René? Où est mon mari? demanda Gabrielle.

L — Hélas I madame, je croyais le trouver ici, ré- .1 pondit Jean.

Gabrielle demeura consternée. Elle soupçonnait un malheur terrible. Jean, sans le dire, était encore plus inquiet.

—Attendez-moi là, dit-il. Je vais à la découverte. Aux premières questions qu'il fit dans la rue Dauphine, on lui dit qu'un jeune bourgeois.de bonne mine avait été arrêté le matin même à l'hôtel de Portugal..

— Hélas l pensa Jean, c'est le pauvre baron de Vérédur. Tout est perdu.

Cependant il sentit la nécessité de ne pas perdre

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courage, et môme il essaya de rassurer GabrieUe qui, aux premiers mots, s'évanouit.

Quand elle reprit ses sens, grâce aux soins de Jean et de Louison, ce ne fut que pour déplorer le malheur de Hené.

— Hélas! s'écria-t-elle, pauvre René, c'est moi qui Tai conduit à la mort ! Mais s'il meurt, je fais vœu d'entrer dans un couvent et d'y passer le reste de ma vie.

— Madame, dit Jean, il sera toujours temps de vous faire religieuse. Aujourd'hui ne pensons qu'à sauver M. de Pérédur. Et avant tout, venez voir avec moi le seul ami que nous ayons trouvé à Paris.

L'espérance de sauver René rendit le courage à Gabrielle. Jean la conduisit aussitôt chez Diderot, et raconta en peu de mots que Pérédur avait été arrêté le malin.

— Que faut-il faire? demanda-t-il pour conclusion.

Le philosophe regardait Gabrielle avec admiration. Il n'avait jamais vu de femme plus belle et plus touchante.

— Madame, dit-il enfin, prenez courage. Il y a remède atout, hormis à la mort. Je comprends, en vous voyant, tout l'amour de M. de Pérédur, et je regrette bien de n'être plus à l'âge où l'on se fait couper la lôte en l'honneur des dames. J'espère que nous vous tirerons d'affaire, et que le parlement confirmera votre mariage avec ce beau gcntilhonin[\esi digne d'ailleurs d'être aimé. L'essentiel est d'arrêter

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loute procédure, car je ne vous cache pas que le Parlement le ferait pendre a?ec plaisir. Son combat contre la maréchaussée est la pièce la plus grave du procès. Enlever, ce n'est rien quand la dame enlevée consent au rapt... Ne rougissez pas, madame, ce mariage-là vaut bien celui qu'ont sanctionné les notaires... mais résister à la maréchaussée, tuer à moitié un officier de justice: voilà ce qu'on ne vous pardonnera pas.

— J'irai me jeter aux pieds du roi et lui demander la grâce de René, dit Gabrielle.

Diderot hocha la tête.

— Oui, dit-il, avec tout autre roi, ce moyen-là ne serait pas mauvais. Mais sa Majesté Louis XY le Bien-Aimé est fait d'un autre métal que le commun des rois et des hommes. Il a le cœur sec, et les malheurs de René ne seront guère pour lui qu'un sujet de plaisanterie... D'ailleurs, voulez-vous que je vous parle avec franchise ? Ma chère enfant, vous êtes trop belle pom* paraître impunément devant certains rois faits d'une certaine manière, et l'on pourrait mettre à la grâce de René telle condition qui vous la rendrait odieuse... Attendez un instant. Je vais faire un détour pour arriver au même but.

Il prit la plume et écrivit tout d'un trait :

« Paris, 21 octobre 1764.

« Mon cher et illustre maître, (( 11 se prépare un procès digiye de celui du maN

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heureux Sirven. Ces messieurs du Parlement ne sont jamais las de torturer, de rouer, de pendre ou de décapiter. Comme Perrin Dandin, ils diraient volontiers :

« Bon! cela fait toujours passer une heure ou deux.

« Voici Talfaire :

« Un jeune homme, M. René de Pérédur, officier de Sa Majesté dans le régiment d'Auvergne, allait épouser sa voisine, mademoiselle Gabrielle de Chônevert. Le jour du contrat, les deux familles dînaient ensemble. Les deux pères, à moite ivres, se prennent de querelle, tirent Tépée.

(( Le mariage est rompu. Le jeune homme, qui aimait tendrement sa fiancée, l'enlève avec son consentement et réponse. Au sortir de la chapelle on rencontre le vieux Chônevert et la maréchaussée qui tire sur Pérédur. Un homme de la maréchaussée est tué ou blessé en même temps qu'un rival de Pérédur, M. de Sarrazine, le fils de Tournebride, un fermier général que vous devez connaître.

«Pérédur s'enfuit à Paris. On le poursuit. On vient de l'arrêter ce matin. Il est menacé de mort, car messieurs du Parlement n'entendent pas raillerie et voudront venger l'honneur de la maréchaussée. En bonne justice Pérédur devrait faire une petite pension à la vçuve du lieutenant de la maréchaussée, ou, s'il n'était pas marié, à sa maîtresse. Mais il pourrait bien payer de sa tiHe son escapade.

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« Voyez, cher et illustre maître, ce que vous pourrez faire pour ces jeunes gens si dignes de votre protection. Si vous prenez leur cause en main, tout est sauvé. Le Parlement, le roi, les ministres, seront retournés comme un gant. Et si vous voyiez mademoiselle de Chênevert! c'est une merveille de grâce et de beauté I

« Je vous envoie cette lettre par un homme sûr, confident et ami de M. de Pérédur, qui vous donnera de vive voix tous les détails nécessaires sur cette malheureuse affaire, où il est lui-même compromis. On le cherche probablement pour le pendre. 11 se recommande, lui aussi, à vos bonnes grâces.

M Adieu, cher et illustre maître, puissiez-vous vivre éternellement pour la joie des philosophes et la ruine de tous les abus et de toutes les superstitiens I Vale et me ama.

« Frère Platon.»

a Frère d'Alembert vous salue. Sa santé est bien mauvaise. Frère Luc (i) fait, dit-on, des merveilles en Silésie. Il reconstruit les villes qu'il a fait brûler. 11 marie les veuves dont il a fait tuer les maris. Il finira comme Marc-Aurèle, après avoir commencé comme Gengis-Khan. De plus, il rimaille à force. C'est un homme bien étrange. »

(1) Frédéric 11, roi de Prusse. C'est le nom de guerre que lui donnaient les philosophes du temps. Frère PJaloii vUûi celui de Diderot.

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Ayant lu tout haut, plié et cacheté la lettre, Diderot la présenta à Jean.

— Maintenant, mon cher ami, dit-il, vous n'avez rien à faire dans Paris, je crois ?

— Non, monsieur, dit Jean, excepté d'être pendu haut et court par MM. du Châtelet.

— Je vois, continua Diderot, que vous avez une vue nette de la question. Laissez-là mademoiseUede Ghênevert... pardon ! madame de Pérédur, et graissez vos bottes. Vous allez partir pour Ferney, dans le pays de Gex, à deux lieues de Genève, Voici un passe-port au nom de M. Durand, grènetier. (J'en ai toujours deux ou trois au service des amiSé) A peine arrivé, vous irez droit au château, qui est une grande maison, assez laide, avec un jardin, et vous demanderez à voir M. de Voltaire .Peut-être vous oifrira-t-on de voir madame Denis, qui est sa nièce et sa gouvernante. Tenez bon et adressez-vous directement à l'oncle. Vous lui remettrez cette lettre de la part de M. Diderot. Si vous êtes mal reçu au premier abord, ne vous étonnez pas pour si peu. M. Voltaire a soixante-dix ans; il est ou se croit cacochyme et toujours voisin du cimetière; peut-être sera-t-il dans un jour d'humeur noire ; mais cela ne dure pas, et, dès qu'il aura lu ma lettre, vous pouvez être certain qu'il vous fera question sur question. S'il se moque devons, c'est bon signe. Son plaisir prin«cipal est de déconcerter les gens par ses plaisan^ teries ou par des questions à brûle-pourpoint. S'il

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VOUS montre sa maison, ayez soin d'en admirer rarchilecture; s'il vous conduit dans son jardin, dites qu'il estle plus beau de France et d'Allemagne; ne craignez pas d'en dire trop, il est accoutumé à flatter et à être flatté. Surtout parlez-lui de ses droits seigneuriaux, et du respect que lui portent ses vassaux de Femey et de Tournai. Comme il est né fils de procureur, il sera plus content d'être regardé comme un prince que d'avoir fait Zaïre, Tancrèdây Mérope et V Essai sur r esprit et les mœurs des Mtions. En revanche, il vous donnera un asile où je vous garantis qu'aucune justice humaine n'ira vous chercher de son vivant. Allons faites vos adieux à mademoiselle Louison, et partez.

Ces adieux furent très-courts. Jean n'était pas homme à perdre son temps en vaines paroles. Il embrassa tendremenF Louison et lui dit :

— Ma chère enfant, tu me seras fidèle?

— Tant que tu vivras, répondit Louison en pleurant.

— Cela suffit, dit Jean ; car, si je suis pendu...

— Pendu ! interrompit Louison, qui sanglotait. Mais je ne veux pas que tu sois pendu I

— Rassure-toi, dit Jean. Le nœud est fait, mais mon cou n'y est pas encore pris. Dans quinze jours au plus tard je serai revenu. Si je ne reviens pas, c'est que tu seras veuve, et si tu es veuve...

— Oh I si je suis veuve, je veux me faire périr.

— Que Dieu te maintienne dans ces bons son-

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timents ! répliqua Jean qui était un sceptique et qui ne croyait pas beaucoup aux femmes « qui se Tont périr par amour. »

Ainsi se terminèrent les adieux de Jean et de Louison.' Une heure après, Jean sortait de Paris et par la route de Lyon se dirigeait vers Perney.

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