‹ Gabrielle de Rochechouart de Mortemart [microform]; étude historiqueChapitre 102 sur 138 · VIE ET MOUT DE I/ABBESSE DE FONTEVRAULT · texte numérisé non relu

VIE ET MOUT DE I/ABBESSE DE FONTEVRAULT

rendes mères et clières sœurs, en examinant la vie de cette grande bbesse ! Mais quelle matière d'attendrissement et de louange tout ensemble ont eue celles d'entre nous qui l'ont approchée de plus près et qui ont eu lieu de mieux connoitre le fond de son cœur î Qu'il y auroit de quoi la plaindre et de quoi l'admirer ! Que nous en pouvons tirer un grand sujet d'instruction pour adoucir les peines de notre état et ne nous pas décourager dans nos langueurs et nos foiblesses!

A voir sa douceur et son égalité qui ne se démenloient jamais, on auroit dit qu'elle n'avoit rien à combattre en elle, et que la pratique de ses plus pénibles devoirs ne lui coûtoit plus aucun effort? Cependant elle avoit ses combats et ses souffrances. Son esprit, comme nous l'avons tant remarqué, porté iiaturellement à ce qu'il y a de plus beau et de plus élevé dans les sciences, avoit incessamment à se rabaisser vers des objets tout opposés. Elle sentoit qu'une mullilude d'alTaires épineuses et accablantes venoit sans cesse troubler la paix de son cœur et cette douce inclination quelle avoit pour le repos.

Considérez, nos révérendes mères et chères sœurs, quel fardeau c'est que le gouvernement de soixante maisons répandues dans tout un grand royaume! Et quelles occupations ne lui fournissoit point notre maison seule ! Les lettres, les conseils , les conférences, les offices, les solennités, comment y pouvoit-elle suffire ! Combien de jours et de nuits passés dans les infirmeries! Attachée auprès de toutes nos malades, jusqu'à la moindre de nos sœurs, elle ne les quittoit point dans la plus longue agonie; ce qui ne manquoit point d'arriver très-souvent dans une conununauté aussi nombreuse que la nôtre.

Cependant, (pielle affaire a-t-elle remise? Quel de nos intérêts a-t-elle négligé? Quelles peines n'a-t-eile point partagées, n'at-elle point adoucies par ses soins, par ses instructions, par ses exenjples, sans relâche, sans discontinualion ? Le poids de son ad- ^ ministration ne la laissoit pas respirer, et quoiqu'elle ne donnât presque point de temps au sommeil, elle ne pouvoit plus ménager de courts moments pour elle-même. Elle ne pouvoit plus s'appliquer à ces belles connoissances, à ces savantes méditations dont elle avoit accoutumé de se faire un si noble et si utile délassement. Surtout, dans ces derniers temps toujours devenus plus difficiles, plus elle Iravailloit, plus le travail augmentoit. Dieu a voulu qu'elle eût ton-

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APPENDICK.

jours à combattre des dégoûts et des répugnances, afin qu elle ne mit sa joie et sa confiance qu'en lui, et qu'à Texemple de tant de grands saints qui ont été ainsi éprouvés, elle fît de ces peines et de ces contraintes perpétuelles un usage nécessaire à sa sanctification.

Elle avoit bien compris, dès qu'elle fut nommée abbesse, que cet amour du repos et de la Iranquillilé d'esprit la feroit toujours souffrir; mais la piété et la religion qui entroient dans toutes ses pensées lui firent comprendre aussi que, puisque Dieu l'appeloit à un état contraire à ses inclinations, il Tassisleroil, et qu'il vouloit substituer des mortifications d'esprit à celles du corps, dont il n'avoit pas permis qu elle fût capable. Elle eut en effet toujours à se mortifier; les applaudissements, les succès, la douceur du commandement et de l'autorité, tout ce qui soutient humainement dans les travaux de cette nature, ne diminuoit point sa répugnance naturelle. Il n'y a que l'esprit de Dieu et la grâce qui l'aient soutenue. Elle faisoit un sacrifice continuel d'elle-même. Il n'y a presque point de jourien toute sa vie où elle n'ait eu occasion de le renouveler et dont elle n'ait tiré un sujet de pénitence et d'humiliation. Les indispositions se joignoient encore à cette amertume. Des migraines fréquentes l'affligeoient d'autant plus qu'elles interrompoient ses devoirs. Elle en cachoit souvent la violence ; elle prioit beaucoup en particulier, assistoit aux observances régulières, autant que sa santé toujours foible le pouvoit permettre ; enfin, il falloit que les obstacles fussent absolument insurmontables, quand elle ne les forçoit pas pour les fonctions de sa charge. On Ta vue quelquefois agir malgré la fièvre même, pressée par la nécessité des affaires, engagée à ces solennités où nous sentions toujours qu'elle éditioit les cœurs et attiroit les regards par son attention exemplaire et par une piété majestueuse, implorant sans cesse sur elle et sur nous le divin secours avec une nouvelle ferveur.

On savoit l'excès de ses peines et de ses travaux ; on voyoit ses fréquentes indispositions. Dès longtemps sa famille auroit voulu jouir de sa présence et regrettoit de la voir si éloignée ; toutes les personnes qui s'y intéressoient par l'alliance, par l'amitié, par l'inclination avoient en vue de la rapprocher. Ou lui proposa l'échange d'une des grandes abbayes» proche de Paris; on lui repré-

* Jouarre.

senta les avantages et la facilité de ce changement ; au lieu d'une dignité accablante qui la séparoit de tout ce qu'elle avoit de plus cher au monde, on lui offrit du repos avec des richesses et une heureuse proximité; mais rien ne la put ébranler; elle résista à toutes ces vives poursuites, et à ses plus tendres inclinations. Elle répondit constamment à ses plus particuliers amis ces paroles si sages : « Quil lui serait aisé de supporter les peines qu'elle éprouvait à Vontevrault avec patience et une entière soumission aux ordres de Dieu, qui avoit permis quelle y fût établie, mais que si elle venait à changer par des vues de satisfaction humaine, elle ne pourrait éviter de se faire des reproches et de sentir des remords, lorsqu'il lui arriverait des traverses dont la vie n'est jamais exempte. » Ne doutons point aussi, nos révérendes mères et chères sœurs, que nous n'ayons eu part à ce sacrifice, et qu'elle n'y ait été principalement engagée par sa tendresse pour notre Ordre et pour notre communauté. Elle prévoyoit notre inconsolable douleur, si elle nous eût abandonnées. C'est l'amitié réciproque de cette illustre mère et de ses chères filles qui lui fit refuser tout l'agrément et tous les avantages qu'on lui proposoit ailleurs.

On n'osoit lui renouveler ces propositions, quoique sa santé, qui s'alléroit considérablement, les rendît de plus en plus recevables. Peut-être un vovase de Bourbon lui eût été nécessaire ; mais elle avoit résolu de ne plus sortir par aucun motif, qui la regardât en particulier. Elle dit que les eaux de Bourbon ne l'avoient pas beaucoup soulagée, quand elle y avoit été, et qu'en tout cas elle y suppléeroit par d'autres secours. Cette personne si sage chercha ainsi à se tromper elle-même en se persuadant qu'elle trouveroit des remèdes, sans les aller chercher hors de son monastère. Elle succomba à la fin. Elle tomboit d'e jour en jour dans l'abattement et la langueur ; son humeur étoit également douce, mais il s'y mêla de la tristesse et de la mélancolie. Le corps se ressentit tout à fait des peines et de la situation de l'esprit.

Elle fut attaquée d'une petite fièvre, le jeudi 7 août. Ge mal qui ne parut pas considérable, ne laissa pas de donner une grande inquiétude, dont on se demandoit les raisons, sans en pouvoir donner d'autres que le sentiment d'une tendre affection. La fièvre devint continue et redoubloit deux fois le jour par de petits frissons. Sa patience cachoit une partie de son mal, mais sa mélancolie ne

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APPENDICE

se manifesta que trop par un épauchement de bile, qui parut jusque dans ses yeux, et par de fréquents soupirs qu'elle ne pouvoit empêcher, et qui tenoient de la convulsion.

Les six premiers jours de sa maladie se passèrent de cette sorte entre la crainte et l'espérance, jusqu'au mercredi au soir 15 août. On s'aperçut alors que ses discours (quoique justes en eux-mêmes) ne convenoient pas bien à ce qui se passoit ; ses raisonnements étoient plus profonds qu'à l'ordinaire, mais les termes ne se présenloient qu'avec difficulté. On vit qu'elle avoit des convulsions dans les lèvres et à la langue, qui l'empêchoient de prononcer, et on l'avertit du danger où elle étoit. Klle rappela ses esprits, et après un recueillement de deux heures, elle demanda son confesseur, et avant fait retirer tout le monde, elle demeura en particulier avec

lui.

La confession finie (c'étoit sur les onze heures du soir), tontes les

religieuses qui avoient coutume d'être auprès d'elle étant revenues, elle^'leur dit avec un air beaucoup plus tranquille qu'elle ne l'avoit -• :eii pendant sa maladie: « Admirez, mes fiUcs, la grande miscri- ' corde de Dieu ; il vient de me donner des forces que je ne pouvois attendre que de lui dans l'accablement oii le mal m'a ràiuite. Je me trouve maintenant dans une grande tranquillité. Vous ne sauriez- assez remercier Dieu pour moi de la grâce qnil m'a faite. >• Elle demanda ensuite la sainte communion. Elle redoubla son empressement sur les quatre heures, et pria qu'on ne lui différât pas ce bonheur. Tandis que tout se préparoit. elle ordonna qu'on fit auprès d'elle des lectures les plus propres à entretenir ces saintes dispositions. Le révérend père prieur qui apporta le Saint-Sacrement, après l'avoir m's sur l'autel préparé dans la chambre, fit une e'xhortation qu'elle écouta avec beaucoup d';»ttention et de fermeté, à la fin de laquelle il lui demanda pardon, au nom des communautés. Elle répondit avec beaucoup de difficulté, à cause des convulsions qui revenoient : « h leur pardonne de tout mon cœur. J'ai toujours essayé de leur donner des marques de ma tendresse et de mon affection, et je demande pardon à Dieu et à nos communautés des fautes que j'ai commises à leur égard. Dieu ne permet pas que je puisse parler , comme je l'ai fait autrefois, quand mon devoir m'y a engagée ; je ne le puis: Dieu ne le permet pas. » Quel spectacle! quelle douleur, nos révérendes mères et chères soeurs! elle montroit par ses regards et par des signes qu'elle dé-

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