AU PÈRE UAPIN, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS
A Fontevrault, ce 9 février 1687.
Je vous suis bien obligée, mon révérend père, d'avoir pensé à moi dans un événement aussi important que ccluide la mort de feu M. le Prince S qui en effet m'a touchée particulièrement par rapport à madame la duchesse ^ et à M. le prince d'à présent* qui, de tout temps, a des bontés extraordinaires pour moi. Si nous ne pensons à cette éternité dont
* Je dois la communication de celte intéressante leUre à l'extrême obligeance de mon savant confrère, M. Hathory. La lettre est autographe et signée : LAbbcssc de Fontevrault, sans protocole.
- On sait que Bossuet et Bourdalouc firent chacun l'oraison funèbre du prince de Condé. Le Père Hopin composa aussi son éloge; mais, dit Bussy-Habutin dans une lettre à madame de Sévigné du 19 novembre 1687,' « l'hôtel do Condé lui en fit clianger une partie. » Bussy ajoute que « cela alloit lui rendre les histoires encore plus suspectes qu'elles ne l'avoicnt été jusqu'ici. »
C'était fait pour ça.
^ Voir la lettre précédente, note 5.
* Henri-Jules de Bourbon, prince de Condé, fils du gran3 Condé, alors gouverneur de Bourgogne; né en 1643, mort le 15 avril 1709.
180 LETTllES DE GABRIELLE DE ROCIIECIIOUAia
VOUS avez si bien écrit cl dont vous paroissez toujours occupé, ce n'est pas faute d'être souvent avertis par de tristes expériences du néant de toutes les choses de )a terre. Rien ne le prouve mieux que d'avoir vu disparoître un homme comme feu M. le Prince. Sa naissance et son mérite lui faisoient occuper tant de place dans le monde qu'on s'imaginoit naturellement qu'il y tenoit plus fort que les autres. L'étonnement que l'on sent à la mort de ces gens-là est une preuve que l'on est dans cette erreur sans s'en apercevoir.
J'ai été bien édifiée de tous les récits qui me sont revenus des dispositions de feu M. le Prince à cette dernière heure et les deux années qui Pont précédée. Tous les gens qui aiment la rehgion doivent se réjouir de ce grand exemple, et ceux qui étoient particulièrement attachés à feu M. le Prince y doivent trouver une consolation solide.
Je suis toujours, mon révérend père, parfaitement contente de M. de Basville^, et je ne manque pas à lui écrire de temps en temps, mais bien moins que je ne voudrois, parce que je respecte ses occupations. Je souhaite fort qu'il aille à Paris ce printemps , dans Pespérance qu'il passera par la Mothe^ et que je pourrai le voir. Il y a bien peu de gens au monde pour qui j'aie autant d'estime et de goût que j'en ai toujours eu pour lui depuis que je le connois. Vous savez que je ne vous ai jamais tenu un autre langage. 11 y a apparence que je ne changerai pas d'avis là-dessus.
5 ^'icolas de Lamoignon, sieur de Basville; il était alors intendant du Languedoc, où il exécutait avec une rigueur excessive les ordres de Louvois contre les protestants; mort le 17 mai 1724, ùgé de soixantedix-sept ans.
6 Madame de Montespan parle dans une lettre du 15 septembre 1689 du château de la Mothe. Il était situé commune d'Artannes, près Fontevrault. Il était sans doute à proximité de la roule de Paris, et lalbesse de Fontevrault espérait y voir Basville au passage.
Je vous supplie de ne pas aussi changer pour moi, mon révérend père, et de me continuer cette année et les suivantes (que je vous souhaite très-heureuses) Pamitié que vous avez bien voulu m'accorder il y a longtemps, et que j'estime au dernier point. Je vous demande aussi, s'il vous plaît, de n'être pas oubliée dans vos prières.
A Versailles, ce 20 février 1C87.
Madame Pabbesse de Fontevrault, j'ai vu par la dernière lettre que vous m'avez écrite combien vous êtes sensible aux moindres marques de mon souvenir ; je ne l'ai pas moins été aux expressions de votre joie pour le rétablissement de ma santé, et vous ne devez pas craindre qu'elles soient arrivées trop tard, les ayant prévenues par la connoissance que j'ai de votre affection pour tout ce qui me regarde. Soyez bien persuadée de la continuation de la mienne pour votre personne et pour votre Ordre, et m'accordez aussi de bon cœur celle de vos prières envers Dieu que je prie de vous avoir, madame Pabbesse de Fontevrault, en sa sainte garde.