AUX COUVENTS DE L'ORDRE
A Fontevrault, ce 23 mai 1703.
Chères filles et bien aimées religieuses, nous voici encore dans l'obligation de vous informer d une pertt' qui nous est très-sensible, et de vous demander le secours de vos prières pour la personne que Dieu vient d'appeler à lui : c'est notre très-chère et bien-aimée fille la révérende mère sœur Marie de Laimay de La Mothaye, grande prieure antique de notre abbaye. Elle a occupé des places si considérables dans notre saint Ordre, et avec tant d'approbation, que son mérite y est généralement connu, et que nous avons sujet d'espérer que sa mémoire y sera toujours recommandable.
Cette chère fille était bien née en toute manière, et avoit reçu une très-bonne éducation dans l'abbaye de Ronceray, illustre par la régularité inviolable qui s'y maintient depuis plusieurs siècles, et par la loi qu'elle observe (suivant son institution) de ne recevoir aucune religieuse dont la noblesse ne soit prouvée par des titres authentiques. Ils étoient aisés à fournir pour la mère de La Mothaye, et môme plus nombreux qu'on ne les exige d'ordinaire. Ses qualités personnelles étoient d'ailleurs très-propres à la rendre agréable dans quelque lieu qu'elle eût voulu choisir ; aussi fut-on si content d'elle au Ronceray, qu'on se disposa à lui donner rhabit aussitôt qu'elle eut atteint l'âge convenable.
Dieu, qui destinoit un si bon sujet à notre saint Ordre, permit que cette cérémonie fût diflerèe par des raisons qui ne regardoient point la mère de La Mothaye, mais quelques
' Bibl. imp. Ld. — . (Pièce imprimée.)
ADRESSE DE FONTEVRAULT, ET DE SES AMIS. 257 autres postulantes qui dévoient lui être associées, suivant l'usage de celle ancienne abbaye, les cérémonies de la vôture et de la profession ne se devant jamais faire pour une seule personne. Il fut donc impossible de séparer la mère de La Mothaye de ses compagnes, et cette attente lui étant insupportable par le désir ardent qu'elle avoit d'être religieuse, elle résolut de venir ici, où elle avoit une tante, sœur de celle qu'elle quittoit au Ronceray.
On la reçut dans cette maison avec d'autant plus de joie que, venant d'être postulante dans un lieu dont la règle et les usages ont une grande conformité aux nôtres, on n avoit pas besoin de l'engager à une nouvelle épreuve. En effet, on lui donna l'habit presque aussitôt après son entrée, et on la trouva tout accoutumée aux observances, qu'elle a toujours aimées et suivies autant qu il lui a été possible. Cette régularité n'étoit pas seulement extérieure, elle éloitla suite d'une sagesse naturelle et d'une dévotion solide. Tout cela se montroit dans le règlement delà conduite, et môme dans la physionomie de la mère de La Mothaye. L'air de jeunesse qui s'y est maintenu dans l'âge le plus avancé, et les autres agréments de sa personne étoient accompagnés d'une modestie et d'une certaine dignité qui marquoienl le caractère de son âme, et qui faisoient sentir (|ue, comme sa figure ne lui causoit ni vanité ni désir de plaire au monde, elle ne devoit aussi inspirer aux personnes qui la voyoient qu'une bienveillance accompagnée du respect dû à sa vertu et à sa profession.
Des qualités si aimables plurent d'abord à feu Madame Jeanne-Baptiste de Bourbon. La mère de La Mothaye eut l'honneur d'être sa première professe, et a été jusqu'à la fin sa plus chère fille. Elle s'est montrée digne d'une distinction si glorieuse, et elle l'a reconnue par un parfait dévouement, qui a duré'non-seulemenl pendant la vie de cette
sage princesse, mais encore pendant les trente-trois années que la mère de La Molhaye lui a survécu. Elle ne pouvoit se rappeler une perte si douloureuse sans être aussi attendrie que si elle eût été toute récente. Tout ce qui avoit eu quelque relation avec feu Madame l'intéressoit toujours sensiblement, et elle étoit si zélée pour sa gloire, qu'elle s'est donnée des peines infinies, môme dans ses dernières infirmités, pour procurer une histoire exacte de la vie de celte grande abbesse.
Elle a fourni pour cela des écrits et des instructions, et elle s'est employée si efficacement à ce dessein, que l'ouvrage est déjà bien avancé. Elle étoit la seule qui pouvoit guider sûrement dans cette entreprise, ayant toujours eu part aux plus secrètes pensées de feu Madame, et ayant été témoin de ses actions depuis le temps qu'elle eut l'honneur d'être attachée auprès de sa personne, premièrement dans la fonction de secrétaire de France et de gouvernante de mademoiselle de Nemours, actuellement duchesse douairière de Savoie, et ensuite dans la charge de chapelaine.
A notre arrivée ici, nous fûmes conseillée de lui conserver auprès de nous cette même qualité, et nous connûmes ensuite que ce choix étoit très-bon. Nous avions alors si peu d'années de religion et si peu de connoissance des usages de notre Ordre, que, nous trouvant engagée dès le lendemain de notre entrée, à faire les fonctions de notre charge, nous aurions été fort embarrassée sur \e% cérémonies qui s'y observent, si notre chapelaine (qui nous y assiste) ne nous les avoit enseignées; et cette chère fille nous rendoit ce service si discrètement et si à propos, que, sans presque nous en apercevoir, et que cela parût aux autres, nous nous en acquittâmes de manière, avec ce secours, qu'on auroit pu nous y croire habituée de longue main.
Nous eûmes le même sujet de nous louer de la mère de
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La Molhaye dans les autres devoirs plus essentiels que son office lui imposoit à notre égard. Elle èloit naturellement exacte et réglée. Cette heureuse disposition, aidée de la religion et du raisonnement, avoit formé en elle des principes inébranlables que le changement des lieux et des objets ne pouvoit jamais déranger. Malgré les voyages, les affaires et les distractions inévitables dans son emploi, elle a toujours été fidèle à l'oraison et à l'approche fréquente des sacrements, et on peut juger qu'ayant pu conserver cette ferveur au milieu des dissipations qui la tiroient du cloître en quelque sorte, elle ne s'en est pas démentie dans la charge de grande prieure qui l'y renfermoit entièrement.
La mort de notre chère et bien-aimée fille, la révérende mère Bonne Binetnous affligea doublement, en nous privant d'une si sainte religieuse, pour laquelle nous avions une amitié et une estime qui alloit jusqu'à la vénération, et en nous engageant à tirer d'auprès de nous la mère de La Mothaye pour lui faire remplir cette place si importante. Les obligations et les honneurs qui y sont attachés effrayèrent son humilité, et la circonstance de se séparer de nous en quelque sorte parut aussi lui être sensible. La seule obéissance fut capable de la déterminer à suivre nos intentions, et elle ne s'y conforma pas moins dans le reste de sa conduite que dans cette première démarche.
Elle avoit les qualités propres au gouvernement, et feu Madame lui avoit communiqué des lumières particulières touchant celui de notre saint Ordre. Elle ne perdoit point de vue cet excellent modèle qu'elle avoit d'autant mieux étudié que l'admiration et la tendresse l'y rendoient continuellement attentive. Elle avoit de la gaieté dans l'humeur ; mais son esprit, qui étoit sérieux, la portoit à s'occuper toujours solidement. Elle se renfermoit sans partage
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aux choses qui regardoient son devoir; elle les prévoyoit de loin et y Iravailloit avec tant d'application qu'elles se trouvoient toujours faites à propos et avec la perfection convenable.
Cette prévoyance éloit un des effets de la prudence (jui régnoit dans toutes ses paroles et dans toutes ses actions, et qu'elle portoit à un si haut point qu'on étoit tenté quelquefois de la trouver excessive. Sa fidélité à garder les secrets qui lui étoient confiés étoit au même degré, et quoique ces deux vertus se trouvent comprises dans celles qui sont propres au gouvernement, que nous lui avons déjà attribuées en général, nous ne pouvons nous dispenser d'en faire une mention particulière pour donner un juste idée du caractère de cette chère fille. Il est aisé de conchire que plus elle se trouva à portée d'être connue de noire chère communauté, plus elle s'en attira Testime, l'amitié et la confiance.
Un discours aussi borné que celui-ci ne permet pas d'entrer dans un détail entier de la conduite de cette bonne mère; nous en rapporterons seulement un trait qui a été admiré, et qui n'est pas moins glorieux pour notre chère communauté que pour la mère de La Mothaye.
Elle étoit naturellement timide, non-seulement dans les affaires, dont sa prudence lui faisoit approfondir toutes les difficultés, mais encore dans tous les périls qui pouvoient menacer sa vie, ayant une crainte de la mort dont il n'a plu à Dieu de la délivrer, que lorsqu'elle l'a vue de plus près, c'est-à-dire dans son extrémité. En connoissant cette foiblesse, on connoîtra mieux le mérite de la fermeté qu'elle montra une nuit qu'elle présidoit aux matines. Un tonnerre épouvantable tomba dans notre église dans le temps qu'on chantoit le Benedicite des Laudes. Dans toute autre conjoncture, la mère grande prieure et nos autres filles au-
roienl été accablées d'une Iraveur mortelle. Elles s'en trouvoient saisies en effet ; mais étant encore plus pénétrées de la présence de Dieu et de la majesté de l'office divin, elles obéirent à l'ordre que la mère grande prieure eut le courage de leur donner de ne pas interrompre le chant, et elles suivirent son exemple.
La violence du coup, l'odeur et la vue du tonnerre qui faisoit un fracas horrible dans le chœur en brisant Tarchilecture qui le sépare du dehors, tant d'objets épouvantables réunis ensemble firent tomber toute cette simple assemblée prosternée devant Dieu, mais ils n'eurent pas le pouvoir d'apporter la moindre interruption à l'office. Tout le canton fut épouvanté d'un si grand orage ; les personnes qui le voyoient de leurs yeux et qui en étoient plus menacées sont celles qui le supportent plus constamment, rassurées par leur propre foi et par celle d'une sage supérieure qui les avertit et les anime.
Les violentes infirmités dont elle fut affligée et qui n'ont fini que par sa mort nous contraignirent à la soulager d'une charge qu'elle remplissoit si dignement. Dans ce dernier état qui a duré dix ans, elle a donné un exemple continue de patience. Plusieurs espèces de maladies la tourmentoient tour à tour ; mais la plus mortifiante de toutes étoit une goutte habituelle très-douloureuse, qui ne lui laissoit aucun mouvement libre, et la mettoit dans une dépendance générale et continuelle des personnes qui l'assistoient. A la vérité, ces services lui étoient rendus, non-seulement avec charité, mais encore avec un goût et une affection qui alloit jusqu'à l'empressement. Les personnes qui en étoient chargées étoient si éloignées de s'en lasser, qu'au contraire la chose du monde qu'elles craignoient le plus étoit de les voir finir ; et ces sentiments n'ont pu être ralentis par une fatigue
qui se soutenoit jour et nuit.
Les grands du monde, à force de biens et d'espérances dont ils flattent leurs domestiques, ont bien de la peine à s'en faire servir assiduement dans l'état que nous venons de représenter; ou si cette assiduité se trouve dans quelques-uns, du moins est-il bien rare qu'elle ne soit pas accompagnée de lassitude et de murmure, et quelquefois de mépris. Et voici une pauvre religieuse auprès de laquelle on ne peut se promettre nul avantage temporel, qui n'éprouve aucun de ces inconvénients. Elle ne donne ni argent, ni fortune aux gens qui la servent ; elle leur montre seulement une patience à toute épreuve, une humeur douce et égale, une raison que les douleurs et une extrême vieillesse n'affoiblissent en rien. Ce spectacle les soutient, les attendrit, leur inspire du respect et de la vénération, et les paye abondamment de toutes leurs fatigues. Voilà l'effet de la vertu et une marque sensible de la préférence qu'elle obtient souvent, dès ce monde même, sur les faux biens qui se poursuivent avec tant d'ardeur.
Il est temps, chères filles, de vous marquer la fin d'une vie si édifiante. Elle a été longue par rapport à sa durée de quatre-vingt-quatre ans, et par rapport au mérite qui l'a constamment accompagnée. On peut dire aussi qu'elle a été heureuse, ({uoique mêlée de beaucoup de souffrances, puisqu'à juger selon l'idée commune, c'est un bonheur de vivre longtemps, surtout quand la vieillesse n'apporte aucune altération à l'esprit, non plus qu'à la considération qu'on s'est acquis dans le monde.
La mère de La Mothaye a joui de tous ces avantages ; mais que lui serviroient-ils présentement qu'ils sont passés, et quel adoucissement apporteroient-ils au regret que nous avons de sa perte, si cette chère fille, secourue de la grâce, n'avoit employé la longue suite d'jmnées qu'il a plu i\ Dieu delà laisser dans ce monde, à étudier sa loi, ùla suivre, et
à l'enseigner aux autres, lorsqu'elle a été chargée d'un emploi qui lui imposoit ce devoir? Nous trouvons de grands sujets d'espérance pour cette ûme dans la vue d'une conduite si pure et si régulière, et ce qui augmente notre consolation est de considérer que cette âme innocente a encore été purifiée par une maladie cruelle qui a duré dix années et par les peines intérieures que lui causoit la crainte de la mort.
Cette crainte étoit uniquement fondée sur le juste sujet que nous avons tous de redouter les jugements de Dieu, et non pas sur un attachement à la vie, que cette chère mère n'a jamais senti dans l'âge même où elle auroit pu la trouver agréable.
Elle connnunia dix jours avant sa mort dans l'intention du Jubilé, dont elle avoit accompli les pratiques, autant que l'état où elle étoit l'avoit pu permettre. Comme elle connoissoit son extrémité, elle souhaita que cette communion lui servît aussi de viatique , et Dieu permît qu'elle le pût recevoir encore huit jours après, a\^c l'extrême-onction. Ces sacrements lui furent administrés avec les cérémonies qu'on observe pour les révérendes mères grandes prieures, présentes et antiques. Elle édifia par les sentiments de piété dont elle donna des témoignages jusqu'à la fin, et elle mourut en paix le 9»^ de ce mois.
Nous vous demandons encore avec instance de l'assister de vos prières , et nous vous conjurons de croire que si les nôtres méritoient d'être exaucées vous seriez comblées des bénédictions les plus abondantes. C'est ce que souhaite avec ardeur, chères filles et bien aimées Religieuses, votre trèsaffectionnée Mère Abbesse.