‹ Gabrielle de Rochechouart de Mortemart [microform]; étude historiqueChapitre 81 sur 138 · A ROGER DE GÂIGNIÈRES · texte numérisé non relu

A ROGER DE GÂIGNIÈRES

A Fontevrault, ce 1" juillet 1703.

Je suis honteuse, Monsieur, d'avoir reçu deux de vos lettres sans avoir encore pu trouver le temps d'y repondre. La vie que je mène seroil une bonne excuse si vous pouviez la voir d'où vous êtes , et les sentiments que j'ai pour vous doivent encore plus vous répondre que je sms incapable de né-ligence à votre égard. Je reçus une lettre de M. le maréchal de NoaiUes deux jours après que M. de Larroque vous eût mandé que j'en attendois. Quand son silence auroit duré plus longtemps, je n'aurois pas douté de son cœur que je connois à fond et dont je suis contente au dernier point. Je lui avois parlé de M. de Larroque suivant votre conseil, Monsieur ; il ne m'a pas répondu sur cet article , mais je ne doute pas pour cela de son attention ni de sa bonté pour notre ami. Ce pauvre M. de Larroque est malade depuis trois jours d'un rhume accompagné de fièvre; ce ne sera rien, s'il plaît à Dieu , et on m'assure aujourd'hui qu il est

beaucoup mieux.

La lettre que vous avez eu la bonté de m'envoyer de M. le cardinal [de NoaiUes] est à l'ordinaire très-honnête, et je lui en suis très-obligée. Je vous avouerai cependant entre nous, Monsieur , que j'y ai trouvé un petit trait d'àprelé qm me paroît sortir un peu de l'équité et de la douceur que j ai toujours vénérée dans ce saint prélat. Je l'avois informe que la mère de La Busnelais, que vous avez vue ici dépositaire, avoit été forcée d'aller à Paris pour se faire traiter d'un cancer. J'ajoutois, comme il est vrai, que celte bonne

1 Bibl. imp. Mss. 24,991, fol. 255.

fdle étoit tellement attachée à la clôture que, par son goût, elle auroit plutôt choisi de mourir que de la violer, et que ce n'avoit été que par pure obéissance qu elle avoit fait ce vova-e On diroit, à la réponse de M. le cardinal, que j'aurois dû laisser mourir cette pauvre fille, et ne point comhattre son zèle qui étoit pourtant indiscret en cette occasion puisque notre règle, qu'elle a professée, bien loin d'autoriser une telle rigueur, comme la règle des carmélites, des capucines et de quelques autres, notre règle, dis-je, déclare expressément, comme tout le monde le peut voir, que nos religieuses peuvent sortir en cas d'infirmité, entre lesquelles il n\ en a aucune qui autorise plus légitimement une sortie qu'un cancer formé comme l'étoit celui de cette pauvre fille, qu'elle s'est laissé arracher avec un courage et une resignation qui a été admirée de toutes les personnes qui en ont

eu connoissance. ^ r •. ♦ •

C'est aux Filles-Dieu que cette opération s est faite et ou cette bonne fille s'est retirée. Celte communauté très-difficile est charmée de sa vertu et de sa régularité , et ne se lasse point de publier ses louanges. Elle ne sort point, tant à cause de son infirmité qui la retient nécessairement , que par son éloignement pour le monde.

Il est vrai qu'à son arrivée ma sœur et mes nièces la menèrent chez quelques médecins et quelques chirurgiens pour épargner quelque chose sur les grands frais que font ces messieurs, quand ils vont chercher les malades. J'eus la bonne foi d'avertir M. le cardinal de ces visites nécessaires: il paroit les condamner, et me recommande qu'elles ne se fassent plus. Il est bien aisé d'ordonner en général ce qui paroit plus parfait; mais en descendant dans les détails on trouve quelquefois des difficultés insurmontables dans la pratique. Il y a de certaines précautions que la dépense qui les accompagne rend impossibles, et enfin il est juste et lé-

2i6 LETTRES DE GABRIELLE DE ROCHECHOII ART

gitime de nepas risquer la vie de la moindre des religieuses, faute d'une sortie permise par la règle. A plus forte^raison! ne doit-on pas s'exposer à perdre une religieuse qui édifie et qui sert utilement la communauté comme a toujours fait la mère de La Busnelais.

Pardonnez-moi. Monsieur, le petit soulagement que je me donne avec vous sur ce sujet. Je sais que vous en userez avec discrétion, et je vous connois un si bon cœur et tant de droiture d'esprit, que je suis assurée que vous entrerez dans mes raisons, si elles sont aussi bonnes qu'elles me le paroissent.

Si. — A ROGER DE GAIGNIÈRES'.

A Fontevrault, ce 21 aoiH 1705.

Je n'ai que trop usé, Monsieur, de la liberté que vous me donnez de n'être pas régulière à vous répondre. Il y a longtemps que j'ai envie de vous remercier de l'intérêt avec lequel vous êtes entré dans l'explication que j'avois pris la confiance de vous faire touchant les sorties de nos religieuses, mais je me suis trouvée si chargée à toutes les postes, qu'il a fallu toujours remettre ce remerciement, qui me tenoit pourtant fort au cœur. Quand j'ai fait réflexion à la manière dont vous êtes pour vos amis, j'ai eu peur de vous avoir causé du chagrin et de l'inquiétude, et je me suis presque reproché le soulagement que je m'ètois donné en vous montrant si librement le petit chagrin qu'on m'avoit donné.

j'ai reçu depuis peu, de ce côté-li, une réponse trèshonnele au compliment que j'avois fait et à l'avis que je donnois, selon ma coutume, de l'ordonnance qui avoit ele faite à deux pauvres malades, l'une d'un cancer, et

* Bibl. iinp. Mss. 24,091, fol 259

l'autre d'une fluxion qui menace de la perle d'un œil. Mais celte réponse, toute honnête et obligeante qu'elle est, revient encore à la charge sur une proposition dont j'ai montré plusieurs fois l'impossibilité : c'est que ces malades demeurent aux Filles-Dieu et qu'elles s'y fassent traiter. Je n'ai pas rautorité de contraindre celte communauté à recevoir ces malades, et, dans la vérité, comme vous pouvez le savoir, Monsieur, ayant entrée dans cette maison, la chose seroit absoUiment impossible, (juand même les religieuses y consenliroicnt. Il n'y a dans ce couvent qu'une seule chambre pour toute infirmerie, et tous les autres logements, qui sont fort étroits et en petit nombre, se trouvent entièrement occupés. Quand on est forcé de m'y recevoir, on déloge les novices et les pensionnaires et on les place dans une espèce de cave où il n'y auroit pas moyen de les établir pour toujours. La mère de La Busnelais, qui n'a été reçue que par un excès de complaisance pour moi, et qui n'a guère demeuré plus de trois mois, a occupé la chambre de la mère prieure, qui ne peut pas être cédée à tous les passants. C'est un fait dont on peut s'éclaircir. On ne peut pas bâtir une maison, et, comme je vous l'ai déjà dit, mon pouvoir sur les couvents ne s'étend pas jusqu'à les forcer à faire de leur maison une espèce d'hôpital. Entre des religieuses du môme Ordre, chaque maison ne laisse pas d'avoir son esprit particulier, et cet assemblage est capable d'altérer la paix et la régularité d'une maison. Voilà ce qui rend les Filles-Dieu si difficiles à recevoir les religieuses des autres couvents. Je ne puis pas d'ailleurs empêcher qu'il ne survienne de certaines maladies que les seuls chirurgiens de Paris se trouvent capables de traiter.

J*ai expliqué tout cela plusieurs fois au long ; cependant ou me répète toujours que toutes les religieuses de mon Ordre, nécessitées à demeurer à Paris, doivent être renfer-

mées aux Filles-Dieu, et que je dois l'ordonner, ce qui me persuade que je n'ai pas été entendue. Je vous supplie, Monsieur, de ne rien dire là-dessus; c'est très-véritablement que je vous fais celte prière et que je ne me suis laissée aller à vous faire ce récit que par le plaisir qu'on trouve à parler franchement à ses amis.

Le curé de Saint-Aignan s'appelle de La Malatie. Il déguisera peut-être son nom, qui est fort décrié. J'apprends en ce moment qu'il y a un nouvel évêque à Monlauban^ que cet homme artificieux surprendra peut-être. Ce seroit un malheur pour celte pauvre maison de Saint-Aignan et pour moi. Ce curé a déjà la protection d'un des évoques de la province; mais, à cela près, il est fort décrié parmi toutes les personnes qui le connoissent.

M. de Larroque est dans une grande faveur auprès de ma sœur; elle l'a encore mené à Oiron et l'y retiendra, je crois, tant qu'elle y demeurera. Je suis fâchée d'être privée par-là d'une aussi bonne compagnie que la sienne ; mais je suis bien aise d'ailleurs que le mérite qui est en lui soit si bien connu.

Je crois, Monsieur, que vous êtes dans les mêmes sentiments.

Page 1