‹ Gabrielle de Rochechouart de Mortemart [microform]; étude historiqueChapitre 99 sur 138 · VIE ET MORT DE Ï/ADBESSE DE FONTEVRAULT · texte numérisé non relu

VIE ET MORT DE Ï/ADBESSE DE FONTEVRAULT

qu'elle eut d'abord pour entrer dans un monastère se changea en une ferme résolution d'y passer toute sa vie. Madame sa mère n'oublia rien pour la retenir dans le monde. Cette pieuse mère , qui vouloit avoir la consolation d'y vivre avec elle dans la pratique des vertus, employa la douceur, les prières , les promesses, les reproches; lui proposa des mariages, lui offrit des avantages de son bien ; mais mademoiselle de Mortemart persévéra dans sa résolution. Elle rentra dans l'Abbaye-aux-Bois sous prétexte de s'y éprouver encore. Là elle soulfrit de nouvelles attaques; une infinité de personnes considérables dans le monde et dans lÉglise la sollicitoient sans cesse de se conformer aux volontés de madame sa mère; mais elle ne pouvoit plus écouter d'autre voix que celle de Dieu qui Pappeloit.

Elle prit l'habit (19 février 1GG4) dans l'Abbaye-aux-Bois, des mains de deux pieuses reines, Anne et Thérèse d'Autriche; Monsieur y assista avec Madame et presque toute la cour. Elle reçut mille louanges et mille bénédictions ; et nous pouvons dire que l'on n\i jamais quitté le monde avec tant de pompe et d'éclat, ni vécu dans la retraite avec tant d'innocence et de simplicité.

Sa ferveur continua dans son noviciat ; les vertus chrétiennes perfectionnèrent tant d'excellentes qualités; son recueillement, son application aux saints exercices de la religion, sa charité ardente firent la joie et l'édification de toute la communauté.

Le temps venu d'accomplir ce grand sacrifice, elle l'acheva comme elle l'avoit commencé. Elle prononça ses vœux (\" mars 1065) de la manière la plus édifiante, et qui touchoit d'autant plus que l'on connoissoit également l'élévation de son esprit et la sincérité de son cœur. Elle avoit environ vingt ans et possédoit toutes les connoissances et les lumières qu'on puisse imaginer. Ainsi ce ne fut point renirtement ni la surprise d'une ferveur précipitée : il n'y eut jamais d'offrande plus volontaire ni plus parfaite.

Depuis cet irrévocable sacrifice, il sembla que ses perléctions s'augmenloient tous les jours; elle reçut des clartés encore plus conformes à l'état qu'elle avoit embrassé : son amour du vrai et de la justice, sa droiture, sa candeur se forti lièrent encore par une plus profonde méditation des premières et seules nécessaires vérités; elle dirigea toutes ses études à l'usage de la religion ; elle commença à cultiver la langue grecque, ce qu'elle a continué à Fonlevrault. Pour lire le Nouveau Testament en original, à quoi elle ne

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APPENDICE

manqiioit aucun jour, elle prit même quelque teinture de la langue hébraïque. Les connoissances naturelles de Dieu, de Tâme et de toutes les choses spirituelles ne lui servirent que de degré pour aller aux vérités révélées et pour donner à sa loi de plus fermes fondements. Elle traitoit les matières les plus sublimes et les plus abstraites avec une netteté et un ordre qui montroient également et la force de sa persuasion et la profondeur de sa connoissance.

Elle fut extrêmement regrettée à l'Abbaye-aux-Bois, quand elle en partit pour aller à Poissy où elle accompagna madame deChaulnes, nouvelle abbesse. Ce fut là ([u on lui vint annoncer sa nomination à 1 abbaye de Fontevrault (18 août 1G70). Elle n'avoit que vingt-quatre ans; mais le roi, qui la connoissoit dés l'enfance, et qui^en avoit toujours oui parler depuis avec de grandes distinctions pour la science et pour la vertu, crut ne pouvoir faire de choix plus convenable pour la première abbaye de son royaume, et elle eut le bonheur de justifier bientôt elle-même le sentiment de Sa Majesté contre ceux qui ne la connoissoient pas assez, et qui la trouvoient bien jeune pour un gouvernement si étendu et si laborieux.

Quand on sollicita ses bulles à Home, sa jeunesse étonna le pape Clément X. 11 fit beaucoup de difficultés sur limportance d'une si grande administration: mais pendant que cela s'agiloit dans le consistoire, il se trouva qu'un des principaux cardinaux présents, avant que d'être cardinal , avoit été en France avec le nonce, et dans ce temps-là, comme un de ces illustres étrangers dont nous avons parlé, frappé de ce qu'il entendoit dire de mademoiselle de Mortemart, s'étoit empressé à la voir et lui avoit rendu plusieurs visites où il l'avoit admirée : il fit un si digne éloge de son esprit, de sa sagesse et de son mérite extraordinaire, que le pape accorda la dispense d'âge avec tout l'agrément qu on pouvoit souhaiter.

Après sa nomination, elle retourna à l'Abbaye-aux-Rois, et dés que ses bulles furent arrivées, elle prit un matin , sans cérémonie, rhabit de notre saint Ordre, qui lui fut envoyé des Filles-Dieu. Elle fut conduite dans cette maison par madame de Guise * et mesdames les abbesses de Montmartre et de l' Abbaye-aux-Bois ; bénie (S février 1671) dans l'église desJilles-Dieu, en présence de la reine

* Elisabeth d'Orléans, duchesse d'Alençon, mariée à Louis-Joseph, duc de Guise. L'abbcsse de Montmartre était une demoiselle de Guise. (Voir p. 20, note.)

(la France avoit alors perdu la reine mère), elle part de Paris, elle arrive à Fontevrault le 19 mars 1671, jour où la consolation et la lumière revinrent dans notre désert.

Il le faut avouer, nos révérendes mères et chères sœurs, Fontevrault, tout occupé du mérite de sa défunte abbesse, madame Jeanne-Baptiste de Bourbon, parmi tant de sujets de la regretter, avoit appréhendé de tomber sous un gouvernement moins heureux.

Peut-être une secrète inquiétude sur des privilèges maintenus avec peine par tant de grandes princesses, sœurs et filles de nos rois; peut-être aussi un mouvement d'indocilité d'obéir à une personne si jeune empêchèrent d'abord notre communauté de sentir le bonheur qui lui arrivoit. Mais qu'une heureuse expérience l'eut bientôt détrompée, qu'il lai lut peu de temps à notre nouvelle abbesse pour exciter un applaudissement universel! La beauté de son visage, l'air de sa personne, le son même de sa voix, tout découvroit ses qualités intérieures; tout ne respiroit que douceur, modestie et dignité. L'épreuve soudaine que l'on fit de tant de bontés, de lumières et de vertus; ses paroles si sages et si touchantes lui assujettirent tous les cœurs ; et depuis son avènement jusqu'au jour de sa mort, elle n'a reçu que des témoignages de vénération, d'amour, de soumission et de tendresse.

Elle fit peu de changements ; elle eut de grands égards pour les volontés de madame Jeanne-Baptiste, et pour tout ce que cette grande abbesse avoit établi; elle entra dans le gouvernement avec une sage défiance d'elle-même, montrant moins de joie et de satisfaction de se voir honorée par de si grands titres, qu'elle n'avoit de crainte du pesant fardeau que la Providence lui iniposoil.

Elle implora le secours du ciel avec ardeur et avec humilité, et il parut qu'elle en fut écoutée. On se ressouvient de l'extrême admiration qu'elle causa dans les chapitres qui se tinrent aux premières grandes fêtes.

Quelle prudence! quelle dignité dans tout ce qu'elle ordonna! quelles précautions! quels adoucissements dans tous ses discours! quelles instructions convenables à tous en général et à chacun en particulier ! On n'oubliera jamais le discernement (ju'elle fit paroitre dans la suite, eu distribuant les charges elles emplois, songeant à éviter la jalousie des talents et mêmelaconlrariélé des humeurs. Elle avoit la connoissance de toutes vos affaires, de l'intérieur de

vos maisons et de vos cœurs, comme si elle eût vieilli dans le gouvernement; tant elle avoit pris de soin pour s'instruire elle-même de tous ses devoirs ! Elle interrogeoit en secret les personnes que Ton estimoit les plus sages et les plus éclairées dans notre saint Ordre. Les conseils qu elle demandoit éloient des consultations, dont elle se réservoit toujours la décision ; prenant différents avis et s'arrêtant aux meilleurs, sans paroître jamais gouvernée et sans l'être effectivement ; ce qui a toujours été un des plus utiles movens de son administration.

Elle s'y perfectionna ainsi de plus en plus. Il sembloit que la sagesse et l'éloquence lui fussent naturelles, parce que s'étant accoutumée par une profonde méditation et par une volonté constante à rejeter toutes les fausses idées, à pratiquer le bien que sa raison lui montroit si clairement, elle n'avoit plus de peine à accorder ses pensées avec ses paroles, et ses paroles avec ses actions. Toujours la même sans s'égarer, ni se démentir, elle n'avoit qu'à exprimer ses simples sentiments; on y découvroit toujours, et la vérité qui persuade, et la bonté qui se fait aimer.

De ces discours qu'elle faisoit dans nos chapitres, et qui sont proprement des sermons, il n'y en avoit aucun qui ne méritât d'être avoué par les plus doctes et les plus saints prélats. Elle ne s'y préparoit point autrement que par la lecture de l'Évangile du jour et par la prière; et quand elle sortoit de ces actions, elle rendoit grâce à Dieu de ce qu'il l'avoit assistée, et n'étoit nullement sensible ni même attentive aux louanges qu'on lui donnoit.

Les discours qu elle adressoit dans les assemblées généiales de l'Ordre aux pères anciens, et à tous les religieux confesseurs, avoient une onction dont leurs cœurs étoient véritablement pénétrés. Elle leur parla un jour de la dignité du sacerdoce avec une force qui tenoit de l'inspiration. Ceux qui l'écoutoienl en ces occasions se sentoient éclairés comme d'un rayon céleste qui passoit de son âme jusque sur son visage. Us se représentoient Deborasous son palmier, jugeant et animant les enfants d'Israël, ci leur disant : « Le Sviijncur vous donne cet ordre; allcx- sur le Tliabor. »

Les discours qu'elle faisoit à la vêture ôes religieuses étoient l'objet de la curiosité publique. On se pressoit, on sapprorhoil de la grille pour les entendre ; mais si elle s'en apercevoit, elle baissoit modestement la voix, alin de nêhe entendue que de ceux à qui ilétoit nécessaire qu'elle parlât, ne cbercliant qu'à les édilier et à

s'actjuitter de son devoir, et point du tout à s'attirer le vain applaudissement des spectateurs.

Vous avez ces lettres circulaires qu'elle vous a écrites toutes les fois qu'il est mort des personnes considérables de notre Ordre. Avec quels traits et quels caractères tout distingués, avec quel tour aimable, tendre et instructif, vous a-t-elle marqué leur mérite, leurs emplois et leurs vertus ! (Jue nous aurions besoin d'une pareille éloquence pour lui rendre ce devojr à elle-même ! et que nous sommes éloignée de pouvoir faire pour elle ce qu'elle a fait pour tant d'autres, dont elle a si dignement célébré la vie et la mort !

Avec quelle éditication nous avons oui les exhortations (ju'elle faisoit aux mourantes ! En mêlant sa compassion à leurs plaintes, elle leur faisoit aimer leur propre douleur ; elle savoit leur adoucir l'horreur de cet affreux passage et leur montrer, par avance, le bonheur qui les attendoit dans le ciel.

Vous avez conservé, sans doute, avec une religieuse vénération ses ordonnances, d'un caractère et d'un style inimitables. Ce sont des modèles parfaits en ce genre. De tant d'articles qui les composent, il n'y en a pas un qui ne soit un chef-d'œuvre de prudence et de religion. Plusieurs évêques et archevêques les recherchoient, et l'on sait que le grand évêque de Meaux lui-même en étoit singulièrement touché ; qu'il a écrit pour en avoir des exemplaires, et disoit que c'étoit pour y apprendre à gouverner les religieuses de son diocèse.

Que dirons-nous encore de cette nuiltilude infinie de lettres qu'elle écrivoit tous les jours, depuis les personnes les plus considérables jusqu'aux plus médiocres, sur toutes sortes d'affaires, de devoirs, d'offices, de bienséances? Beauté, ordre, clarté, pureté, élégance, politesse, tout y charmoit, tout tomboit de sa plume avec une facilité incroyable, et se trouvoit du premier trait dans la dernière perfection; et peut-être n'en aurions-nous pas parlé, si ce n'avoit été un des plus importants et des plus pénibles devoirs de sa charf^e.

Quand ses ordonnances recevoient des difficultés de la part de quelques-uns de ses couvents, elle y remédioit par des lettres particulières, et elle étoit toujours obéie, non-seulement à cause que a raison avoit dicté ce qu'elle avoit prescrit, mais encore parce qu'elle avoit le secret d'introduire la raison dans les esprits les plus mal disposés et les plus difficiles.

APPENDICE

On a vu avec quelle sagesse et quel zrle elle employa la persuasion encore plus que Tautorité, pour rétablir l'ordre et le calme dans une de ses principales maisons, où la paix des consciences étoit troublée. Le même esprit de douceur, qui la rendoit si ennemie des aigreurs et des disputes, la rendoit incapable de prévention et de partialité. Les constitutions de son Ordre et les décisions de rÉglise ont toujours été les règles de sa conduite; s'altachant uniquement aux pratiques de la religion toujours sûres, et ne se laissant point surprendre à toutes ces apparences spécieuses, qui jettent si souvent dans le trouble et dans Terreur, ou qui produisent du moins rentétement et la vanité.

On ne peut trop le répéter, nos révérendes mères et chères sœurs, la vérité et la bonté étoient la base de toutes ses vertus. Elle étoit bien éloignée de ces personnes qui croiroient ne pas exercer la domination, s'ils ne la rendoient dure et gênante ; elle auroit plutôt semblé pencher vers un excès d'indulgence et de douceur. Sa bonté naturelle lui rendoit, il est vrai, les corrections et les châtiments dilficiles; elle employoit, avant que d'en venir là, tout ce que la charité peut inspirer ; elle usoit de tous les adoucissements qui ne pouvoient porter de préjudice; enfin, sou devoir, sa conscience et le bien de la religion Temportoient. Sa douceur ne diminuoit point Tardeur de son zèle, ni la force de son autorité. Ferme dans sa conduite, elle maintenoit l'unitormité de ses règlements, qui ne fut jamais interrompue que par des nécessités inévitables, et elle y revenoit toujours dés que les obstacles avoient cessé.

Tandis qu'elle instruisoit et éclairoit les esprits, et maintenoit ainsi la belle économie de notre saint Ordre, elle songeoit encore à la décoration de nos autels, et à nous rendre notre retraite plus aimable. Elle a orné le maître-autel du Grand-Moùtier d'un beau tabernacle, de colonnes, de niarche-pieds et de balustrades de marbre. Elle a fait quantité d'autres embellissements aux deux chœurs. Elle a fait faire un soleil d'une excellente ciselure, enrichi de pierreries d'un prix infini. Outre celles qu'elles a trouvées dans notre sacristie, elle en a fourni des siennes et en a \»rocuré d'autres en grand nombre, pour achever un si riche ouvrage. Elle n'a épargné ni soins, ni dépense pour la réparation et l'embellissement de notre maison immense, composée de plusieurs monastères. Ces grands dortoirs qu'elle nous a bùtis, si magniliques au dehors, si

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