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que notre abbesse rencontra, chez la maréchale de| Noailles, le célèbre collectionneur d'antiquités, de ta-l bleaux, de chartes et de manuscrits, Roger de GaignièresS qui devint à partir de ce jour un de ses correspondants les plus assidus. Ne dirait-on pas, eni lisant la lettre suivante, dont nous n'avons pu trouver! la clef, qu'elle se serait occupée de le marier?
« Je viens de parler avec toute l'exactitude et toute' la franchise dont nous étions convenus. J'ai bien peint surtout votre angoisse et votre insomnie dont on m's dit qu'on ne doutoit pas, et qui a attiré les louangee qu'on ne peut s'empêcher de vous donner. On ne trouve nul inconvénient dans l'affaire, et on se moque d( notre inquiétude. On ne juge point à propos d'entrei dans aucun éclaircissement, quoique je l'aie propose à deux ou trois reprises. On vous attend demain i midi, avec votre compagnie. Me voilà. Dieu merci, dé chargée d'un cruel fardeau. Je fais partir dès cette nuit, afin que vous en soyez aussi déchargé à voln lever ; je dirois à votre réveil, si je n'étois assurée qu( vous ne dormirez pas cette nuit. »
Nous touchons aux derniers jours. Le Journal cl Dangeau constate que, le 5 septembre 1703, l'abbessi de Fontevrault représenta la reine d'Angleterre au bap tome de la fille du duc de Bourbon, sa petite-nièce'
* François-r.oger de Gaignières, écuyer; morl le 27 mars 1715, l'âge de soixante-dix-sept ans.
* Le 22 juillet 1699, madame de Monlcspan écrivait à la duchess de Noailles : «Il y eut hier deux filles qui prirent Ihabit. Mademoisell
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alors âgée de treize ans, et que la cérémonie eut lieu à l'abbaye. Quelques mois après (5 janvier 1704), elle adressait un mémoire au secrétaire d'État La Vrilliére au sujet d'un nouveau conflit d'atiributions sur- Tenu dans le diocèse de Monlauban, à propos d'une religieuse du couvent de Saint-Aignan a qui étoit tombée, disait-elle, dans une faute bonteusc, à laquelle elle avoit dû appliquer la pénitence prescrite par les canons ^ » Enlevée du couvent de vive force par la sénéchaussée du parlement de Toulouse pour quelques défauts qu'il avait relevés dans la procédure de la juridiction ecclésiastique, celle religieuse s'était réfugiée dans un autre monastère de la province. L'affaire était d'autant plus grave que le complice paraissait être le curé même de Saint-Aignan, et que l'évéque nouvellement nommé à Montauban- s'était prononcé pour lui, à cause de la contestation toujours pendante entre l'abbesse et les évêques. La véracité du père visiteur de Fontevrault qui avait fait l'enquête ayant été sus- ^ pectée, l'abbesse invoquait en sa faveur le témoignage
de Bourbon supputa que, dans sept ans, elle en feroit autant. Vous pon- Tez compter de même pour mademoiselle votre lille, si vous avez le bon sens d'y consentir. »
La mère de mademoiselle de Bourbon était mademoiselle de Nantes, fille légitimée de Louis XIV et de madame de Montespan.
• Vraisemblablement le terrible cachot appelé in pace, d'où Ion ne
tait pas vivant ?
' François de Nettancourt d'IIaussonville de Yaubecourt, docteur de la Faculté de Paris en M')^^, abbé de la Chossaigne , près de Lyon, en 160'2. et d'Aisnay en lO'Jô, évé(iue de Montauban le 15 août 1703;
rt le 17 avril 1750, âgé de quatre-viugts ans.
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de Bossuet qui le connaissait. Voilà une nouvelle et triste preuve des soucis attachés, sous le régime des vocations forcées, à l'administration des grandes communautés. Gomment se termina ce scandaleux procès? On rignore. Ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il affecta péniblement Tabbesse de Fontevrault. Presque toujours malade ou indisposée (ses lettres au docteur Yallant le prouvent bien), on lui avait conseillé, vers le mois de juin 1704, de retourner à Bourbon dont les eaux l'avaient plusieurs fois soulagée; elle s'y refusa, ne voulant plus, dit-elle, chercher à guérir hors de l'enceinte des murs où la retenait le devoir. Un extrême abattement, accompagné d'une mélancolie douce, ne tarda pas à se produire, et la situation s'aggrava rapidement. Le 7 août, elle eut une petite fièvre d'un caractère inquiétant; le 15, elle fut prise de délire et essava vainement de parler aux religieuses empressées autour d'elle: le 15, elle s'éteignit « mourant, rapporte sa nièce, avec une douceur qui tenoit plus de l'extase et du ravissement que d'une séparation douloureuse ^.. » Elle avait à peine cinquante-neuf ans. On voudrait, pour madame de Montespan, qu'elle fût accourue au chevet de la tendre sœur qui l'avait consolée aux mauvais jours et constamment aimée, attirée. Qui sait? Sa vive imagination lui fit peut-être redouter les déchirements de la dernière heure ; il
* Lettre circulaire, etc.
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est possible encore que, dans son affectueuse sollicitude, la malade eût ordonné, pour lui épargner l'émotion des adieux suprêmes, de lui cacher son état. Celle mort prématurée, soudaine, fit dans tous les cas sur elle, malgré l'éloignement, une impression profonde. Celle qui, en apprenant la fin subite de Monsieur, s'était mise à courir les champs ^ pour échapper à ses pensées, ne pouvait rester insensible à un événement qui la touchait de si près. Elle était en ce moment à sa terre de Petit-Bourg, ou à Paris. La marquise d'Huxelles^, écrivit à une amie : « Madame de Montespan a réfugié sa douleur près du duc et de la duchesse de Lesdiguières^ » On sait que Louis XIV se montra complètement indifférent, en 1707, à la mort de madame de Montespan, qui ne Tempêcha pas de courre le cerf^ suivant Dangeau, immédiatement après en avoir recula nouvelle; et, quatre ans plus tard, quand les expiations de sœur Louise de la Miséricorde eurent un terme, on constata chez lui la même impassibilité. Au contraire, lorsqu'on lui annonça que l'abbesse de Fontevrault avait cessé de vivre, il se souvint de leur ancienne intimité. « Le roi, dit Dangeau à la date du 18 août, nous apprit, à son petit coucher, la mort de
* Ce sont les expressions de madame de Mainlenon. ^Lettre du 29 juin 1701 à l'abbesse de Fontevrault.)
- Marie Le Bailleul, mariée en premières no^es au marquis de Nang:is et en secondes noces au marquis d'Huxelles. Morte en 1712, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans.
5 Gabrielle-Victoire de Rochechouarl, lille du duc de Vivonne, mariée au comte de Canaples, qui devint plus tard duc de Lesdiguières.
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madame Tabbesse de Fontevrault ; il la regrette extrêmement. C'étoit une fille de baiicoup de mérite et d'esprit; elle n'avoit été malade que trois jours*. » Et Dangeau disait vrai. En effet, le 21 août, Louis XIV annonçait lui-même à sœur Louise Françoise deRochecliouart, religieuse à Fontevrault, qu'il venait de la nommer à la place de sa tante, et sa lettre accentuait de la manière la plus expressive les regrets que lui causait la mort de l'ancienne abbesse : « Je suis très-fâché, disait le roi, de la perte de madame de Fontevrault. J'ai cru ne pouvoir mieux la remplacer que par une personne qui lui fût proche, et qui, ayant été élevée auprès d'elle, eût pris ses maximes et profité de ses exemples...» Inanité des passions humaines! Le souvenir des anciens entraînements et des jours d'ivresse était, malgré les liens du sang, devenu embarrassant, imporlun: l'amitié seule avait survécu.
Je ne voudrais pas tomber à mon tour dans le panégyrique ; le moyen cependant de résister à tant de qualités charmantes, et faut-il, de peur d'être accusé d'exagération, refuser l'éloge à qui l'a mérité? Sous ce rapport, si l'on excepte la voix discordante de madame de Sévigné, tous ceux qui connurent l'abbesse de Fontevrault, même les plus exigeants et les plus difficiles, Bussv-Piabutin, Louis XIV, Saint-Simon, sont
^ La circulaire nécrologique dit formellement que la fièvre s'était déclarée le 7 août, et que la mort eut lieu le 15, c'est-à-dire huit jours après.
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unanimes pour la louer. Nous avons dit pourquoi madame de Sévigné ne l'aimait pas; la seule réserve de Saint-Simon porte sur les longs séjours à la cour pendant la faveur de madame de Montespan, et nous trouvons avec lui que ce n'était pas sa place; mais elle n'en demeura pas moins une abbesse très-vertueuse, très-estimée, et très-digne de l'être ^ On a vu les motifs qui nous font douter qu'elle ait traduit le Banquet. Et quand elle aurait fait cette traduction, le dix-neuvième siècle sera-t-il plus sévère à cet égard que le dix-septième? «Elle découvroit dans Platon, disent les Mémoires de Trévoux, des beautés dont on ne s'étoit point aperçu, quoiqu'on eut passé beaucoup de fois sur les endroits qu'elle admiroit : elle perçoit au travers des images dont ce pliilosophe enveloppe la vérité, et y découvroit des trésors de morale, des tours d'éloquence, et une délicatesse de pensées que les génies médiocres ne peuvent démêler ; elle n'étoit pas moins toucbée des beautés d'Homère, et elle avoit traduit les premiers livres de V Iliade. »
En résumé, esprit ouvert, pénétrant et étendu, douée d'une exquise politesse, gracieuse, avenante et digne tout ensemble, Tabbesse de Fontevrault ne se plaisait pas moins aux conversations du monde qu'à celles des érudits et des écrivains, dont un bon nombre la con-
* Saint-Simon parle de séjours. Il y en a eu deux en effet, le premier en 1G75 pendant la faveur, et un autre en 1679-1680; mais on a vu plus haut que ce dernier fut forcé, et à cette époque les préoccupations devaient passer les plaisirs.
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sultaient et suivaient ses avis. Les contemporains parlent de sa beauté. Un portrait gravé par Ganterel en 1695, à une époque où elle avait déjà quarantehuit ans, confirme leurs éloges. Une robe noire, avec une guimpe blanche unie sans séparation au milieu et la croix d'abbesse au-dessous, relève la pureté du teint. Le visage est plein, arrondi, la physionomie calme et ouverte, l'air fin et placide, le regard velouté, une vraie figure de religieuse dont nulle passion violente n'a altéré la sérénité. On voit qu'il s'est fait en elle une transformation , mais il est aisé de reconnaître aussi que la beauté avait dû être réelle, et l'on entrevoit sous les traits de l'âge mûr ceux des jeunes années ^
Faut-il blâmer l'abbesse de Fontevrault d'avoir défendu avec obstination les privilèges de son Ordre? D'abord, elle vivait sous le régime du privilège, et, nommée pour veiller au maintien des prérogatives de sa maison, elle n'aurait pu déserter sans honte, suivant
* Voir ce portrait, dont M. Cousin parle dans Madame de Sablé (chap. V, p. 258', au cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale. La fîgur^ est vue de face. Le nom du peintre nest pas sur la gravure, mais c'était assurément un artiste de mérite. Ce portrait doit encore exister. On a va plus haut que Mignard en avait fait un en 1675.
On trouve également au cabinet des estampes, parmi les dessins de Gaignières. un dessin colorié, format in-4% représentant l'abbesse de Fontevrault, à genoux, avec la crosse. On lit ces mots au-dessous : « Peinture contre le mur à gauche en entrant dans le chapitre de l abbaye de Fontevrault. » (Voir à l'Appendice, pièce n" IX, Fresques de Fontevrault.) Le visage paraît avoir été peint d'après le portrait gravé par Ganterel; l'exécution ne donne pas une haute idée du talent de Gaignières. Une inscription de quelques lignes prouve l'identité du personnage.
«S expressions, une cause qu'elle devait regarder mme sacrée. Nous avons parlé de ses règlemenls que divers prélats, au nombre desquels figurait Bossuct, donnaient pour modèle dans les couvents de leurs diocèses. Si son esprit était curieux, un peu hardi, si lexa-
I men et la discussion l'attiraient invinciblement, sa foi était pure, sa doctrine orthodoxe, sa simplicité vraiment chrétienne. A ces traits pris çà et là chez des contemporains, ajoutons, en puisant à la môme source, que bien qu'elle connût les écrits des Pères de l'Église et sût plusieurs langues, son humilité égalait son savoir; qu'elle s'était toute sa vie étudiée à passer sans regret de l'étude aux affaires. « Son administration, disait un ami des derniers temps, est celle d'un philosophe chrétien consommé dans l'art de régner. — On ne pense point comme elle, quoiqu'elle pense le plus naturellement du monde. — Personne n'a plus de religion ni plus d'amour pour la vérité qu'elle. — Son
kl cœur généreux et bienfaisant égale son esprit ; l'un est
I fait pour l'autre. — Elle donne au monde des exemples de piété et de vertu aussi rares que nécessaires'.... »
Retrouvera-t-on jamais les lettres à madame de
ï Sablé, à madame de La Fayette, au Père Piapin, à bien
^ d'autres que nous avons vainement cherchées, et ces
ouvrages de piété, de morale, de critique, ces maximes
de conduite, ces sujets traités dans le goût académi-
* Archives de l'Empire. L. 1,019, Biorjrap/ite des abbesses de Fonte-
II vrmiU, par Daniel de l.arroque.
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que, dont parlent les Mémoires de Trévoux? Si le séjour à la cour en 1G75, au temps des scandaleux triomphes de madame de Montespan, demandait à être expié, l'expiation est là ; elle est aussi dans ces trente ans d'une vie laborieuse, employée tout entière au bien, à la fondation d'établissements charitables, à l'édification par la parole et par l'exemple de ceux qui l'entouraient, enfin au gouvernement de ses soixante maisons. Dans un ordre d'idées différent, Gabrielle de Rochechouart rendit encore un service que les Mémoires de Trévoux ont justement signalé. Elle ne se borna pas à édifier par sa propre vie les religieux de Fontevrault, elle fit fleurir parmi eux les belles-lettres et les sciences, elle forma des professeurs et des prédicateurs dont les talenfs profitèrentà l'Ordre entier. C'est ainsi, c'est par les vues élevées qui ne cessèrent de diriger tous ses actes, que les qualités de l'illustre abbesse purent en quelque sorte lui survivre, et qu'il lui fut donné de contribuer, môme après sa mort, à la prospérité delà maison dont l'administration avait rempli, et, vers la fin, consumé ses jours.