‹ Gabrielle de Rochechouart de MortemartChapitre 94 sur 136 · VIE ET MORT DE L'ABBESSE DE FONTE V P. AUI.T · texte numérisé non relu

VIE ET MORT DE L'ABBESSE DE FONTE V P. AUI.T

qu'elle eut crabonl pour entrer dans un niona^lère se changea en une riTinerésoInlion d"y passer loule sa vie. Mailanie sa nit'Te n'oublia rien pour la retenir dans le monde. Celle pieuse nu-re , qui voulait avoir la consMlation d'y vivre avec elle dans la prati(jue des vertus, employa la douceur, les prières , les promesses, les reproches; lui proposa des mariages, lui offrit des avantages de son bien ; mais mademoiselle de Morlemart persévéra dans sa résolution. KUe rentra dans TAbbaye-aux-Bois sous prétexte de s'y éprouver encore. Là elle soulfrit de nouvelles alta(|ues; une infinité de personnes considérables dans le monde et dans 1 Église la solliciloient sans cesse de se conformer aux volontés de madame sa mère; mais elle ne pouvoit plus écouter d'autre voix que celle de Dieu (jui Tappeloit.

Klle prit l'habit (19 février 16G4) dans TAbbaye-aux-Bois, des mains de deux pieuses reines, Anne et Thérèse d'Autriche; Monsieur y assista avec Madame et presque toute la cour. Elle reçut mille louanges et mille bénédictions ; et nous pouvons dire que l'on n'a jamais quitté le monde avec tant de pompe et d'éclat, ni vécu dans la retraite avec tant d'innocence et de simplicité.

Sa ferveiu' continua dans son noviciat; les vertus chrétiennes perfcctioimèrent tant d'excellentes qualités; son recueillement, son application aux samts exercices de la religion, sa charité ardente firent la joie et l'édification de toute la communauté.

Le temps venu d'accomplir ce grand sacrifice, elle l'acheva comme elle l'avoit commencé. Elle prononça ses vœux (l*"' mars iG65) de îa manière la plus édifiante, et qui touchoit d'autant plus que Ton connoissoit également l'élévation de son esi>rit et la sincérité de son cœur. Elle avoit environ vingt ans et possédoit toutes les connoissances et les lumières qu'on puisse imaginer. Ainsi ce ne fut point renlètement ni la surprise d'une ferveur précipitée : il n'y eut jamais d'offrande i)lus volontaire ni plus parfaite.

Depuis cet irrévocable sacrifice, il sembla que ses perfections s'auginenloient tous les jours ; elle reçut des clartés encore plus conformes à l'état qu'elle avoit embrassé : son amour du vrai et de la justice, sa droiture, sa candeur se fortifièrent encore par une plus profonde méditation des premières et seules nécessaires vérités; elle dirigea toutes ses éludes à l'usage de la religion; elle commença à cultiver la langue grecque, ce qu'elle a continué à Fontevrault. Tour lire le Nouveau Testament en original, à quoi elle ne

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manquoit aucun jour, elle prit même quelque teinture de la langue hébraïque. Les connoissances naturelles de Dieu , de l'âme et de toutes les choses spirituelles ne lui ser\'irent que de degré pour aller aux vérités révélées et pour donner à sa foi de plus fermes fondements. Elle traitoit les matières les plus sublimes et les plus abstraites avec une netteté et un ordre qui montroient également et la force de sa persuasion et la profondeur de sa connoissance.

Elle fut extrêmement regrettée à l'Abbaye-aux-Bois, quand elle en partit pour aller à Poissy où elle accompagna madame deChaulnes, nouvelle abbesse. Ce fut là qu on lui vint annoncer sa nomination à Tabbaye de Fontevrault (18 août 1670). Elle n'avoit que vingt-quatre ans; mais le roi, qui la connoissoit dès Tenfance, et qui en avoit toujours ouï parler depuis avec de grandes distinctions pour la science et pour la vertu, crut ne pouvoir faire de choix plus convenable pour la première abbaye de son royaume, et elle eut le bonlieur de justifier bientôt elle-même le sentiment de Sa .Majesté contre ceux qui ne la connoissoient pas assez, et qui la trouvoient bien jeune pour un gouvernement si étendu et si laborieux.

Quand on sollicita ses bulles à Piome, sa jeunesse étonna le pape Clément X. 11 lit beaucoup de difficultés sur l'importance d"une si grande administration : mais pendant que cela s'agitoit dans le consistoire, il se trouva qu'un des principaux cardinaux présents, avant que d'être cardinal , avoit été en France avec le nonce, et dans ce temps-là, comme un de ces illustres étrangers dont nous avons parlé, frappé de ce qu'il entendoit dire de mademoiselle de Mortemart, s'étoit empressé à la voir et lui avoit rendu plusieurs visites où il l'avoit admirée : il fit un si digne éloge de son esprit, de sa sagesse et de son mérite extraordinaire, que le pape accorda la dispense d'âge avec tout l'agrément quon pouvoit souhaiter.

Après sa nomination, elle retourna à PAbbaye-aux-Bois, et dés que ses bulles furent arrivées, elle prit un matin , sans cérémonie, Ihabit de notre saint Ordre, qui lui fut envoyé des Filles-Dieu. Elle fut conduite dans cette maison par madame de Guise* et mesdames les abbesses de Montmartre et de l'Abbaye-aux-Bois ; bénie (8 février 1671) dans l'église des Filles-Dieu, en présence de la reine

* Elisabeth d'Orléans, duchesse d'AIençon, mariée à Louis-Joseph, duc de Guise. L'abbesse de Montmartre était une demoiselle de Guise. (Voir p. 20, note.)

vu: i:t mout i»i- i;ai;i5i:ssk ih: lo.Mi^vuAiii/i. ôm

(In France avoit alors perdu la reine nière^, elle part de Paris, elle arrive à Fontevrault le 19 mars 1071, juiir où la consolation et la lumière revinrent dans notre désert.

Il le faut avouer, nos révérendes mères et chères sœurs, Fonlovr.iult, tout occupé du mérite de sa délïnitc abhesse, madame Jeanne-Paplisie de Bourlton, parmi tant de >ujels de la regretter, avoit ai)prélit'Ndé de tomber sous un gouvernement moins heureux.

Peut-être une secrète inquiétude sur des privilèges maintenus avec peine par tant de grandes princesses, sœurs et filles de nos rois; peut-être aussi un mouvement d'indocilité d'obéir à une personne si jeune empêchèrent d'abord notre conmiunauté de sentir le l)onheui- qui lui arrivait. .Alais qu'une heureuse exjièrience l'eut bientôt détiompée, (ju'il lallut peu de temps à notre nouvelle abbesse pour exciter un api)laudissement universel! La beauté de son visage, Tair de sa personne, le son même de sa voix, tout découvroit ses qualités intérieures; tout ne respiroit que douceur, modestie et dignité. L'épreuve soudaine que l'on fit de tant de bontés, de lumières et de vertus; ses paroles si sages et si touchantes lui assujettirent tous les cœurs ; et depuis son avènement juscpTau jour de sa mort, elle n'a reyu que des témoignages de vènéialion, d'amour, de soumission et de tendresse.

Elle fit peu de changements ; elle eut de grands égards pour les volontés de madame Je:-nne-Baptiste, et pour tout ce que cette grande abbesse avoit établi ; elle entra dans le gouvernement avec une sage défiance d'elle-même, montrant moins de joie et de satisfaction de se voir honorée par de si grands titres, qu'elle n'avoit de crainte du pesant fardeau que la Providence lui imposoit.

Elle implora le secours du ciel avec ardeur et avec humilité, et il parut qu'elle en fut écoutée. On se ressouvient de l'extrême admiration qu'elle causa dans les chapitres qui se tinrent aux premières grandes fêtes.

Quelle prudence ! quelle dignité dans tout ce qu'elle ordonna ! quelles précautions! quels adoucissements dans tous ses discours! quelles instructions convenables à tous en général et à chacun en particulier ! On n'oubliera jamais le discernement qu'elle fit paroître dans la suite, en distribuant les charges et les emplois, songeant à éviter la jalousie des talents et mêmelaoonlrariélé des humeurs. Elle avoit la connoissance de toutes vos affaires, de l'intérieur de

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vos maisons et de vos cœurs, comme si elle eût vieilli dans le gonvernemenl; tant elle avoit pris de soin pour s'instruire elle-mrine de tous ses devoirs ! Elle inlerrogeoit en secret les personnes qui' Ton estimoit les plus sages et les plus éclairées dans notre snini Ordre. Les conseils qu elle demandoit éloient des consultations, dont elle se réservoit toujours la décision ; prenant différents avis et s'arrêtant aux meilleurs, sans paroilre jamais gouvernée et sans Têtre effectivement; ce qui a toujours été un des plus utiles moyens de son administration.

Elle s"y perfectionna ainsi de plus en plus. Il sembloit que la sagesse et l'éloquence lui fussent naturelles, parce que s'étant accoutumée par une profonde méditation et par une volonté constante à rejeter toutes les fausses idées, à pratiquer le bien que sa raison lui montroit si clairement, elle n'avoit plus de peine à accorder ses pensées avec ses paroles, et ses paroles avec ses actions. Toujours la même sans s'égarer, ni se démentir, elle n'avoit qu'à exprimer ses simples sentiments; on y découvroit toujours, et la vérité qui persuade, et la bonté qui se fait aimer.

De ces discours qu'elle faisoit dans nos chapitres, et qui sont proprement des sermons, il n'y en avoit aucun qui ne méritât d'être avoué par les plus doctes et les plus saints prélats. Elle ne s'y préparoit point autrement que par la lecture de rÉ\angile du jour et par la prière; et quand elle sortoit de ces actions, elle rendoit grâce à Pieu de ce qu'il l'avoit assistée, et n'étoit nullement sensible ni même attentive aux louanges qu'on lui donnoit.

Les discours qu'elle adressoit dans les assemblées générales de l'Ordre aux pères anciens, et à tous lesreligieux confesseurs, avoient une onction dont leurs cœurs étoient véritablement pénétrés. Elle leur parla un jour de la dignité du sacerdoce avec une force qui tenoit de l'inspiration. Ceux qui l'écoutoient en ces occasions se sentoient éclairés comme d'un rayon céleste qui passoit de son âme jusque sur son visage. Ils se représentoient Deborasous son palmier, jugeant et animant les enfants d'Israël, et leur disant : « Le Seigneur vous donne ceL ordre; allez sur le Thabor. »

Les discoups qu'elle faisoit à la vêture des religieuses étoient l'objet de la curiosité publique. On sepressoit, on s'approchoit de la grille pour les entendre ; mais si elle s'en apercevoit, elle baissoit modestement la voix . afin de n'être entendue que de ceux à qui il étoit nécessaire qu'elle parlât, ne cherchant qu'à les édifier et à

VI K ET MO HT DK I.'.MIBESSK DK I <» NTi: V HA l LT. T>"

s'acquitter de son th.'voir, et point <lii tout à s*;iltiivr le vain applaiidissenient des spectateurs.

Vous avez ces lettres circulaires qu'elle vous a ('criles toutes les fois qu'il est mort des personnes considérables de notre Ordre. Avec (juels traits et quels caractères tout distin^'ués, avec quel tour aimable, tendre et instructif, vous a-t-elle marqué leur mérite, leurs emplois et leurs vertus! (Jue nous aurions besoin d'une pareille éloquence pour lui rendre ce devoir à elle-même! et que nous sommes éloignée de pouvoir taire pour elle ce qu'elle a fait pour tant d'autres, dont elle a si dignement célébré la vie et la mort !

Avec quelle édification nous avons oui les exiiorlations qu'elle faisoit aux mourantes ! En mêlant sa compassion à leurs plaintes, elle leur faisoit aimer leur propre douleur: elle sav.oit leur adoucir riiorreur de cet affreux passage et leur montrer, par avance, le bonheur qui les altendoit dans le ciel.

Vous avez conservé, sans doute, avec une religieuse vénération ses ordonnances, d'un caractère et d'un style inimitables. Ce sont des modèles parfaits en ce genre. De tant d'articles qui les composent, il n'y en a pas un qui ne soit un chef-d'œuvre de prudence et de religion. Plusieurs évêques et archevêques les recherchoient, et l'on sait que le grand évéque de iMeaux lui m.é:ae en étoit singulièrement louché; qu'il a écrit pour en avoir des exemplaires, et disoit que c'étoit pour y apprendre à gouverner les religieuses de son diocèse.

Que dirons-nous encore de cette multitude infinie de lettres qu'elle écrivoit tous les jours, depuis les personnes les plus considérables jusqu'aux plus médiocres, sur toutes sortes d'affaires, de devoirs, d'offices, de bienséances? Beauté, ordre, clarté, pureté, élégance, politesse, tout y charmoit, tout tomhoit de sa plume avec une facilité incroyable, et se trouvoit du premier trait dans la dernière perfection ; et peut-être n'en aurions-nous pas parlé , si ce n'avoit été un des plus importants et des plus pénibles devoirs de sa charge.

Quand ses ordonnances recevoient des dilficuliés de la part de quelques-uns de ses couvents, elle y remédioit par des lettres particulières, et elle étoit toujours obéie, non-seulement à cause que la raison avoit dicté ce qu'elle avoit prescrit, mais encore parce qu'elle avoit le secret d'introduire la raison dans les esprits les plus mal disposés et les plus difficiles.

On a vu avec quelle sagesse et quel lèle elle employa la persuasion encore plus que Tautorité, pour rétablir l'ordre et le calme dans une de ses principales maisons, où la paix des consciences étoit troublée. Le même esprit de douceur, qui la rendoit si ennemie des aigreurs et des disputes, la rendoit incapable de prévention et de partialité. Les constitutions de son Ordre et les décisions de rÉglise ont toujours été les régies de sa conduite; s'attachant uniquement aux pratiques de la religion toujours sûres, et ne se laissant point surprendre à toutes ces apparences spécieuses, qui jettent si souvent dans le trouble et dans Terreur, ou qui produisent du moins l'entêtement et la vanité.

On ne peut trop le répéter, nos révérendes mères et chères sœurs, la vérité et la bonté étoient la base de toutes ses vertus. Elle étoit bien éloignée de ces personnes qui croiroient ne pas exercer la domination, s'ils ne la rendoient dure el gênante ; elle auroit plutôt semblé pencher vers un excès d'indulgence et de douceur. Sa bonté naturelle lui rendoit, il est vrai, les corrections et les châtiments difficiles; elle employoit, avant que d'en venir là, tout ce que la charité peut inspirer; elle usoit de tous les adoucissements qui ne pouvoient porter de préjudice ; enfin, son devoir, sa conscience et le bien de la religion l'emportoient. Sa douceur ne dirninuoit point Tardeur de son zèle, ni la force de son autorité. Ferme dans sa conduite, elle maintenoit Tuniformilé de ses règlements, qui ne fut jamais interrompue que par des nécessités inévitables, et elle y revenoit toujours dés que les obstacles avoient cessé.

Tandis qu'elle instruisoit et éclairoit les esprits, et maintenoit ainsi la belle économie de notre saint Ordre, elle songeoit encore à la décoration de nos autels, et à nous rendre notre retraite plus aimable. Elle a orné le maitre-autel du Grand-Moûtier d'un beau tabernacle, de colonnes, de marche-pieds et de balustrades de marbre. Elle a fait quantité d'autres embellissements aux deux chœurs. Elle a fait faire un soleil d'une excellente ciselure, enrichi de pierreries d'un prix infini. Outre celles qu'elles a trouvées dans notre sacristie, elle en a fourni des siennes et en a procuré d'autres en grand nombre, pour achever un si riche ouvrage. Elle n'a épargné ni soins, ni dépense pour la réparation et l'embellissement de notre maison immense, composée de plusieurs monastères. Ces grands dortoirs qu'elle nous a bâtis, si magnifiques au dehors, si

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piopres et sf commodes au rh^dans, lui attireront à jamais la béné- (ii( ion de celles qui y liouveront un sacn* repos. Klles ne sorli- \"\\l jamais de leurs cellules, pour aller chanter les louanges du Si luiieur; elles n'y rentreront jamais qu'elles ne soient pénétrées (Il l;i reconnoissance qui est due à une si bonne mère. Ces clia- I . Ilt's, ces salons, ces galeries, ces spacieuses et sombres allées, liniit elle a embelli nos jardins, el cette grande voûte qui les joint H ( (imniodénunt avec nos cloîtres dont ils étoiint séparés; tous ( ( - (•lijcls ne se présenteront jamais à nos yeux sans nous retracer s;i libérale bonté. Ne laisserons-nous pas ces sentiments à toutes les siintes filles qui nous suivront? Les heureuses solitaires qui viendront à jamais respirer dans ces belles allées, soit qu'elles y continuent leurs méditations, soit qu'elles les interrom[tent par leurs réciéations innocentes, n'y verront-elles pas sur nos récits l'image de cette grande abbesse? Ne se ressouviendront-elles pas, comme nous, avec une tendresse religieuse, qu'elle avoit destiné ces beaux lieux pour elles? Ne se diront-elles jtas les unes aux autres, dans tous les temps, que nous avons eu le bonheur de la voir sous ces arbres, d'y entendre sa voix, d'y recevoir des leçons de douceur el d'union, moins encore par ses discours, que par son aimable familiarité ?

Tous ces édifices qui sembleroient l'ouvrage de plusieurs abbesses et de plusieurs siècles ont été lai! s par elle seule. Y employa-t-elle les revenus de l'abbaye? Assez de saints abbés, par une économie, à la vérité bien louable, ont orné et renouvelé leurs maisons du revenu de leurs maisons mêmes ; mais elle a tout pris sur elle, sur ses propres commodités, sur ce qui lui étoit le plus nécessaire. Vous ne l'ignorez pas, nos révérendes mères et chères sœurs, nos abbesses n'ont dans une place si éminente que le seul poids du gouvernement. Elles sont considérables par leur dignité, non par leurs richesses. L'abbesse que nous regrettons n'a . amais eu de vues que pour nous. Toutes les grâces qu'elle a reçues d'un grand roi, et que, parmi tant de soins et d'aliaires, elle sembloit devoir employer nécessairement à son usage, n'étoient destinées que pour nous. Elle se retranchoit tout à elle-même, afin de nous pouvoir tout donner.

Une de ses plus douces occupations, parmi tant de soins, étoit l'éducation de ses nièces et de quchpies autres de ses parentes. Elle les coniloit pour leurs exercices ordinaires à des religieuses

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de mérite, et elle se réservoit à leur faire des discours familiers, (les discours, toujours développés avec netteté, avoient rapport à tous les états ; elle présentoit le bien sous toutes sortes d'images ; tout tendoit à Dieu, à la piété, à la droiture, à la bonté du cœur, aux vertus morales comme aux chrétiennes ; les leçons y étoient répandues naturellement, et avec une grâce infinie, sans qu'elle parût songer à les donner, ou que Ton crût les recevoir. Elle tàchoit toujours à étendre les connoissances des personnes qu'elle élevoit, et à leur donner du goût pour la lecture , la croyant très-utile à produire la réflexion et le recueillement, et à dissiper les dangereuses chimères qui s'emparent d'un esprit, quand il est vide et oisif.

Elle savoit accorder parfaitement la sainteté de sa profession avec les règles de l'amitié. Le sacré dépôt de la confiance ne pouvoit jamais tomber dans un cœur plus religieux et plus fidèle. Toujours vraie et sincère, toujours attentive et éclairée, l'amitié ne l'aveugloit point, et elle étoit incapable de déguisement; elle voyoit les défauts de ses amis et se croyoit obligée de les en avertir par l'intérêt véritable qu'elle prenoit en eux ; mais c'étoil avec des insinuations si douces et des circonspections si délicates, qu'elle se faisoit toujours aimer et respecter davantage ; on se trouvoit flatté môme par ses répréhensions. Les cœurs ne craignoient point de s'ouvrir devant elle et se sentoient corrigés par sa sagesse, quand ils pensoient seulement se confier en sa bonté.

Attachée à la perfection de tous ses devoirs, bonne, bienfaisante et libérale naturellement, on peut juger si elle pouvoit manquer d'être charitable. La compassion la rendoit sensible à tous les maux dont elle entendoit seulement parler ; tous les malheureux lui devenoient comme ses amis et ses frères. Elle ne savoit ce que c'étoit que l'argent, et en étoit bien plus détachée par son propre cœur que par ses vœux ; mais elle en sentoit la privation quand elle ne pouvoit satisfaire sa compassion et sa charité. Elle se trouvoit toujours pauvre, parce qu'elle étoit toujours bonne et charitable. Alors elle ttoit encore libérale de ses soins, de ses conseils, de ses bons offices, de ses exhortations, de ses consolations, même de ses larmes. Elle communiquoit les biens spirituels au défaut des autres ; elle pouvoit dire avec saint Pierre : « Je n'ai ni or, ni argent; ce que j'ai, je vous le donne. » Mais quand elle auroit été plus riche, quels fonds auroient sufli à une bonté qui ne pouvoit jamais se ménager, ni se retenir?

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IHcu y siipiilé;! Iifunnisoinciit par une personne qui lui rluit Ition proche. Des l>;ilinients qui senihloieiit (ails pour la seule somptuosité, ou siiupleuienl pour donner de l'emploi aux ouvriers, devinrent d'Iieureux asiles jiour les pauvres et des écoles pour la piété et le travail. On alloit chercher dans les lieux d'alentour la vieillesse languissante et les orphelins ahandonnés. Les uns prolongeoient leur vie dans Taise et le repos ; les autres étoient élevés dans les arts et les métiers les plus utiles.

On prenoit un soin plus particulier de soulager les familles de la pauvre noblesse ; «'t pour ne pailer que de ce qui a rapport à nous, et qui s'est passé sous nos yeux, combien de jeunes demoiselles ont rempli nos cloîtres, quand on les y trouvoit véritablement appelées, et qu'il ne falloit que donner une dot pour achever les dispositions du ciel ! Notre incomparable abbesse regardoit avec un intérêt sensible toutes ces bonnes oeuvres, tous ces pieux établissements ; elle y contribuoit en tout ce qui lui éfoit possible ; elle en reclierchoit et en faisoit naître b's occasions avec empressement, et c'est encore une obligation que Fonlevrault et les provinces voisines ont à sa mémoire.

Le bonheur que nous avions de la voir si tendrement attachée à notre conduite et à procurer tant de bien et de soulagement à ce pays, étoit troublé par les alfaiies qui renaissent incessamment dans notre Ordre. Il est souvent traversé sur les immunités ecclésiastiques et sur les privilèges temporels. Il avoit plu au roi de confirmer de nouveau tous les droits de notre Ordre, et une si digne abbesse étoil capable de les soutenir encore mieux par Texcellence de son mérite que par la force et l'ancienneté de nos litres. Cependant, malgré tous les soins qu'elle avoil pris pour prévenir la nécessité de quitter sa retraite, elle fut obligée d'aller paroitre devant les tribunaux et aux conseils du roi.

Elle sortit de sa maison en 1675, à l'exemple de madame Jeanne- Baptiste, qui avoit fait décider avantageusement ses justes prétentions. Elle prit un nouveau courage ; mais elle usa en même temps d'une nouvelle modération. Elle fit e.xaminer ses droits par les plus habiles docteurs de l'aris et par les plus savants avocats, et quand ils l'eurent assurée qu'elle pouvoit défendre tous ses privilèges, et qu'elle étoit même obligée en conscience de les maintenir, tels qu'elle les avoit reçus, elle n'épargna ni travail, ni sollicitations :

ell(^ faisoit ello-même des mémoires et des écrits excellents qui instruisoient et persuadoient ses juges.

Suit pour les Filles-Dieu qui Tavoient appelée au sujet d'une grande affaire qu'elles avoient avec le receveur du domaine, soit pour le temporel de Fontevrault et pour sa discipline, et sa juridiction spirituelle, elle obtint toujours ce qu'elle demandoit. Dans ce voyage, et dans les trois autres qu elle fit en 1079, en 1095 et en 1700, elle eut l'avantage et la satisfaction de maintenir ses droits et ses privilèges, parmi beaucoup de traverses, d'incertitudes et de contestations. Enfin, quelques dilficultés qu'elle ait rencontrées, elle n'a pas eu le déplaisir d'en voir perdre aucun entre ses mains.

Son mérite extraordinaire éclata de nouveau dans le séjour qu'elle fit à Paris [en 1075]. Les princes, les princesses, les prélats, les ministres lui donnèrent àl'envi des témoignages de leur estime. Ce qu'il y avoit de plus considérable par la piété et par le savoir, ce qu'il y avoit d'hommes plus estimés dans les belles-lettres, lui renouvelèrent les hommages qu'elle avoit reçus autrefois et dont elle étoit encore plus digne. Elle prenoit un plaisir singulier à voir les beaux ouvrages d'esprit ; elle s'en faisoit rendre compte ; elle en demandoit la lecture ; elle découvroit en tous les idées de perfection qui s'y rencontroient et celles qu'on y pouvoit ajouter. Mais gardant toujours son caractère, qui étoit la douceur et la bonté, elle étoit bien plus portée à louer ce qui étoit bon qu'à blâmer ce qui èloit mauvais; bien différente de ces esprits malins ou bornés qui ne s'attachent qu'à remarquer de légers défauts et demeurent insensibles aux beautés qu'ils ne sauroient goûter, ou qu'ils ne coiinoissent pas. Les secrets de la philosophie, les règles de la morale, les profondeurs de la métaphysique et de la théologie, l'Écriture sainte (dont elle savoit marquer les divers textes), faisoient le sujet de ses entretiens avec les hommes les plus doctes, sans pourtant qu'il y eût jamais le moindre air d'affectation ni aucun mouvement d'ostentation et de vanité ; cherchant toujours à recevoir de nouvelles lumières, plutôt qu'à faire briller les siennes; donnant, pour ainsi dire, celte nourriture à son esprit, pour entretenir et fortifier ses méditations quand elle seroit retournée dans sa retraite.

Elle étoit également propre à toutes les conversations. Elle en auroit donné des modèles dignes d'être proposés et aux personnes

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