LE PARIS DE PHILIPPE AUGUSTE
E roi Philippe Auguste venait de rentrer à Paris, déjà la capitale de la France ; ce n'était point encore notre Paris moderne avec son Louvre, ses Tuileries que des impies ont brûlées, c'était le vieux Paris des Francs, que les successeurs de Philippe Auguste devaient rendre si resplendissant. On ne pensait point alors aux brigands cosmopolites de nos temps, qui l'ont mutilé sous les yeux des Prussiens qui s'en réjouissaient, et riaient dans leur barbe rousse.
Paris était déjà le rendez-vous des illustrations nationales du temps, car nos vieux chefs avaient toujours tenu à s'entourer des meilleurs du peuple; aussi le roi Philippe Auguste avait déjà autour de lui les plus illustres d'entre les Français.
Voici le maréchal de Mez^ son gouverneur, qu'accom pagnait sa fille, personne d'une grande beauté, Enguerrand de Coucy, son fils Raoul de Coucy. Ce jeune seigneur joignait aux charmes de la figure un esprit délicat,
et fait pour plaire ; Raoul était, outre sa réputation de vaillant homme d'armes, regardé pour ses chansons comme l'égal d'Abeilard (i) ; sa fille Adélaïde qui brillait par ses grâces et l'esprit; le comte de Rhétel, le comte de Barres, le plus redoutable guerrier de son temps, le plus aimable chevalier de son époque; le comte de Rocheville et sa fille qui fut célèbre à la cour ; Guy de Vergy d'Autrey et sa fille Gabrielle de Vergy, devenue dame de Fayel.
Depuis plus de quatre ans Raoul occupé de tournois et de guerre n'avait pas revu Gabrielle de Vergy, devenue dame de Fayel.
Il avait, pendant ces quatre années, guerroyé et combattu, tantôt dans les rangs des Bourguignons, sous le commandement du duc, tantôt à la suite du roi de France, dans ses combats contre les seigneurs révoltés, contre les brigands qui pillaient les églises, dévastaient les châteaux.
(i) On a des vers de Raoul de Coucy que dans le temps on mettait à côté de ceux d'Abeilard, qui était mort en ii38; il composa un poème intitulé Le Retour de Vénus dans les deux : en voici quelques vers^ c'est TAmour qui parle à Vénus :
Jupiter qui le monde reigle, Commande, et établit à reigle, Que chacun pense d'être ayse, Et fist scet chose qui lui plaise Et afin que tous s'ensuivissent, Et qu'à ses œuvres se prenissent Exemple de vivre faisoit A son corps ce qui lui plaisoit, etc.
Voici encore d'autres vers de Coucy, partant pour la Terre sainte :
Se mon corps va servir notre Seigneur, Mes cœurs remaint du tout et sa baillie. Pot li m'envois soupirant en Syrie,
Il avait un moment perdu de vue Gabrielle, sans l'oublier.
En ces temps, le désordre et l'anarchie avaient donné naissance à des hordes nommées brabançons, cottereaux ou routiers; ces troupes étaient la terreur de tout le monde, et PhiHppe Auguste, le vainqueur de Bouvines, venait de détruire toutes ces bandes et rendre au beau pays de France la paix et le repos. Les Bourguignons l'avaient acclamé ; il avait réconciUé les ducs de ce beau pays avec la maison des preux de Vergy, et partout Raoul de Coucy s'était illustré par sa vaillance dans les combats et sa prudence dans les conseils, il était devenu l'ami du roi comme le sire de Vergy.
La dame de Fayel était devenue plus belle encore; aussi fit-elle, comme la première fois, une impression plus profonde sur le jeune Coucy.
Fayel, le taciturne Fayel, s'aperçut bien aussi que la nouvelle rencontre de Gabrielle et de Coucy avait produit un effet sur l'un comme sur l'autre.
Le seigneur de Vergy était venu à la cour du roi, pour le remercier du secours qu'il avait accordé à ceux de sa famille, et encore pour le complimenter sur la naissance du prince Louis, qui fut le père du plus grand de nos rois, de Louis IX, mis par l'Eglise au rang des saints; il s'était fait accompagner par son gendre, le comte de Fayel ; Taccueil favorable qu'il reçut de Philippe l'engagea à rester à la cour, et à y faire venir sa femme et sa fille alors âgée de vingt ans, devenue depuis un an la châtelaine de Fayel ; l'arrivée de cette femme charmante fit naître une dispute de beauté.
Mademoiselle Adélaïde de Coucy était on le sait ve-
nue à la cour avec son père, le sire de Coucy, sa mère et son frère Raoul; c'était une personne merveilleusement belle ; elle avait un grand caractère, à Tabri de la maladie de la jalousie, cette jaunisse de l'âme, elle était douée d'une rare fermeté, aussi elle ne devint point la rivale de M""^ de Fayel, elle resta son amie.