‹ Gabrielle de VergyChapitre 13 sur 33 · LE MARIAGE DE GABRIELLE · texte numérisé non relu

LE MARIAGE DE GABRIELLE

E n'avais rien oublié de ce qui s'était passé au ^ camp des Bourguignons, mais j'en avais gardé le secret au plus profond de mon cœur, ma mère elle-même, qui parfois avait surpris mes désolations, ne devina rien, et mon père, qui avait une grande tendresse pour moi, attribuait mes pleurs à une vague passion, sans un but bien certain, même pour moi, il n'avait pu comprendre que mes étranges oppositions à tous mariages étaient dues aux souvenirs du camp de Dijon.

L'on parlait alors de la croisade, et mon père désirait très vivement accompagner le roi dans la méritoire entreprise qui se préparait, mais l'argent lui manquait pour équiper sa bannière, et puis il fallait, disait-il, un protecteur à moi et à ma mère, pendant son absence ; il pouvait ne plus revenir de cette si lointaine et si périlleuse expédition, qui devait lui procurer une grande gloire en ce monde^ et une plus grande encore près de ^ Dieu, s'il succombait pour son Christ.

Depuis quelque temps un chevalier, le sire de Fayel

était venu à la cour du duc de Bourgogne, et Pavait accompagné avec les hommes de sa bannière, on le disait vaillant et possesseur de grandes richesses, mais c'était un homme bizarre, sombre et jaloux, et il ne me plaisait point.

Pourtant^ il me demanda à mon père et il fut accepté, c'était disait mon père, un remède contre une passion vague et sans but, c'était une aspiration vers l'inconnu, à laquelle il fallait donner un but, et il connaissait, ajoutait-il, les richesses de mon coeur, et les vertus héréditaires dans la famille des Vergy, et mon mariage fut décidé ; il devait avoir lieu prochainement, les préparatifs pour la croisade se faisaient activement.

Ce fut une bien douloureuse position que la mienne, contrainte d'épouser l'homme que je n'aimais pas, et de renoncer à celui dont l'image venait me visiter dans mes rêves de jeune fille ; obéir à mon père qui me demandait ce sacrifice pour sa gloire, pour le salut de son âme.

Désobéir à mon père, c'eût été peut-être encourir sa malédiction.

Je ne pouvais lui parler de ma passion secrète pour un autre, à peine entrevu ; je ne pouvais dire qu'il m'aimait, quatre ans s'étaient écoulés, et je ne l'avais ni revu ni presque entendu parler de lui, seulement quelques vagues échos étaient venus jusqu'à moi.

Je dus donc céder aux sollicitations de mon père, je me promettais qu'un devoir sacré me ferait triompher d'une folle passion.

J'avais pensé à m'attacher à celui que le droit me prescrivait d'aimer.

Mais, voilà qu'au moment de prononcer l'indissoluble serment, un trouble terrible vint tout à coup abattre tout mon courage, je faillis en mourrir.

Fayel s'en aperçut, et dès lors il fut convaincu que je l'épousais sans l'aimer, et il en conçut des craintes mortelles, alors il chercha à qui s'en prendre, car sa passion n'a pas diminué, et il dit que je l'aimerais si je n'en aimais un autre.

Page 1