FAYEL A LA COUR
^A première pensée de Fayel qui m'aimait de toutes les forces de son être, devenu, dès le ^^^^ début de son mariage, jaloux, sombre, mal satisfait de lui et de plus en plus taciturne, fut de m'emmener dans ses terres de Picardie. Arrivé là, son père lui apprit que le roi l'appelait à la Cour.
Mon père le désirait, il fallut donc obéir et venir à la Cour, je redoutais ce séjour, mille pensées contradictoires se heurtaient dans ma tête, j'allais revoir Raoul, que j*avais juré d'oublier pour ne plus penser qu'à mon époux, et c'était pour lui obéir, pour obéir à mon père, pour faire le bon plaisir du roi, que j'allais être exposée' à un danger que ma foi de chrétienne m'avait appris à ne point mépriser.
Me voici donc arrivée à cette Cour tant redoutée et si désirée. Je suis heureuse d'y avoir retrouvé une amie comme Adélaïde de Coucy.
Et j'ai revu Raoul, tel que mes rêves de bonheur me l'avaient montré. Alors se levant et embrassant son amie : « Souvenez-vous, lui dit-elle, que je viens de vous rendre
(( maîtresse du repos de M. de Fayel, et de ma gloire. »
La confiance de Gabrielle ne pouvait être placée en meilleur endroit, les hommes et les femmes de ces temps héroïques ne savaient ni trahir un secret, ni fausser leur conscience.
Raoul venant voir sa sœur avait entendu la fin de la conversation des deux amies, il attendit le départ de j^me Fayel, et entrant chez sa sœur il l'interrogea, et voulait qu'elle lui fît connaître le secret que son amie lui avait confié à la fin de sa conversation. Adélaïde était une Coucy, et Raoul aussi; on se comprit vite et il dut se contenter d'admirer la joUe demeure de sa sœur et de respirer l'air que Gabrielle de Vergy, dame de Fayel, « venait de parfumer >'> de sa présence.
Cependant Raoul allait bientôt retrouver M""^ de Fayel, il la rencontra en effet, chez la reine mère; là, il fut discret, noble, on était alors à une époque où commençait à s'épanouir la belle doctrine de la bonne nouvelle apportée au monde par le Christ.
Gabrielle se sentit profondément émue, en revoyant Raoul tel que son amour le lui avait montré.
Le comte de Fayel avait remarqué que depuis son arrivée à la « Cour », Gabrielle était devenue plus triste et avait l'air plus abattue. Mais le comte de Rhétel et le jeune sire de Coucy ne se montraient « à la Cour » qu'ensemble^ il ne savait où « adresser » ses soupçons de jalousie, et ayant vu Gabrielle s'entretenir avec le comte de Rhétel qui paraissait enchanté et ravi, une pensée haineuse lui traversa incontinent l'esprit.
Cependant la dame de Fayel quittant la Cour se rendit auprès d'Adélaïde de Coucy son amie, qui voulait lui
confier le sujet de ses alarmes, et son trouble, son père voulait lui faire épouser celui qu'elle n'aimait pas, et leur entretien devait les conduire à se faire de réciproques aveux et amener un échange de confidences.
Raoul, guidé par un secret pressentiment, avait deviné que les deux amies avaient à se dire des choses qui l'intéressaient au plus haut point.
Alors il se hâte d'accourir chez sa sœur, entre sans être aperçu et ne voulant point troubler les deux amies dans leurs confidences, il se retire dans un cabinet, dans une des tours du château, c'est là qu'il voulait attendre que sa sœur pût le recevoir ; de cet endroit choisi, sans préméditations et sans desseins, il ne pouvait ni être vu ni entendu, tandis que lui, il pouvait parfaitement voir et surtout entendre les deux amies.
j^me Fayel venait d'arriver et Raoul de Coucy se vit forcé de demeurer dans son poste.
L'entrevue fut ce qu'elle devait être entre les deux nobles amies.
L'une et l'autre s'adressèrent des reproches sur leur tristesse à toutes les deux. Adélaïde se plaignait des rigueurs de son père, auquel néanmoins elle aurait dû découvrir le secret de son cœur, et la cause de ses résistances à ses désirs, à ses ordres.
Gabrielle avoua alors à son amie son fatal amour pour son frère Raoul, que jusqu'ici elle ne lui avait point encore nommé, se reprochant cette redoutable inclination que son devoir d'épouse et de chrétienne lui interdisait d'entretenir dans son cœur.
Les deux amies se séparèrent, se promettant une prochaine entrevue et de plus longs entretiens.
Raoul alors sortit de sa prison le cœur joyeux, mais cependant attristé, il venait d'apprendre Tamour de Gabrielle, et qu'il avait laissé s'enfuir le bonheur.
La position de Gabrielle était bien difficile, sa vertu lui défendait d'en aimer un autre que le comte de Fayel, et son cœur lui disait que Raoul y tenait la première place.
Elle redoutait son mari qui cherchait à découvrir son rival parmi les chevaliers de la suite du roi, il observait tous les nobles hommes d'armes qu'il avait vus au camp de Bourgogne; sa jalousie lui désignait tantôt le comte de Rhétel et tantôt le jeune seigneur Raoul de Coucy ; c'étaient incontestablement les deux plus considérables chevaliers de la suite du roi de France.
Depuis ce moment Gabrielle, qui n'était venue à la Cour que sur les ordres de son père et de son mari, aspirait de toutes les forces de son âme à quitter un séjour qui apparaissait chaque jour comme un lieu redoutable et dangereux pour elle et pour « ce » qui l'entourait, une étrange fatalité planait sur elle, elle le sentait.
Sa sagesse lui conseillait de fuir, et elle ne le pouvait.