ENTREVUE DE RAOUL ET DE GABRIELLE, CHEZ ADELAÏDE DE COUCY
AOUL de Coucy avait suivi le roi dans son expédition en Berry, contre les Anglais que Philippe Auguste voulait affaiblir et chasser de France, en profitant des divisions de Henri, roi d'Angleterre avec ses fils. Richard Cœur-de-Lion, devait être son successeur, et Jean, dit Sans-Terre.
Richard était un habile capitaine, un audacieux guerrier, comme ses querelles Téloignaient de son père, le roi de France en profita avec beaucoup d'habileté.
La campagne fut brillante pour Philippe Auguste, et la renommée avait redit les noms de Dreux, de Montmorency, de Rhétel, de Coucy, de Mez et de Barres.
Raoul de Coucy surtout et comme toujours s'était fait remarquer, et il était revenu à la Cour avec le roi, au moment de son départ pour la guerre contre les Anglais, il n'avait pu qu^entrevoir Gabrielle chez sa sœur.
A son retour il rechercha anxieusement le moment de pouvoir l'entretenir, ce moment il le trouva enfin chez sa sœur.
C'était la première fois qu'il la trouvait seule avec son amie, il en éprouva une grande joie mêlée d'une douloureuse impression de regrets. Gabrielle en ressentit un grand embarras ; s'effrayant des mouvements de son cœur elle voulut s'enfuir, mais retenue par un invincible lien, elle attendit ce qu'allait lui dire Raoul, qui paraissait aussi peu rassuré qu'elle-même ; d'ailleurs n'étaitelle pas chez Adélaïde de Coucy^ n^était-elle pas une Vergy ?
— Pourquoi, me fuyez-vous ainsi? ne suis-je plus le Coucy qui attirait vos regards au camp des Bourguignons ?
— Si vous n'étiez pas ce même Raoul de Coucy, la vaillance et l'honneur^ M""" de Fayel ne serait point ici, dans la demeure de son amie^ Adélaïde de Coucy, chez la sœur de celui que mes premiers \œux de jeune fille avaient joyeusement salué, mais aujourd'hui que je ne suis plus seulement Gabrielle de Vergy, mais bien la dame de Fayel, je me suis fait une loi de vous ôter toutes les occasions où vous pourriez m'entretenir de ce que mon devoir me défend d'écouter.
— Oh ! reprit Raoul, il ne faut point vous repentir de m'avoir accordé la satisfaction qui ne peut rien coûter à votre austère vertu que je respecte, elle adoucit les peines bien cruelles que me cause une affection déUcate, qui ne peut jamais être pour vous une cause de troubles ni de regrets. Je suis et serai toujours^ Dieu aidant, Raoul de Coucy, chevalier sans peur et sans reproches.
— Si je m'en repens ; oui, dit-elle d'une voix basse, je m'en repens ; il faut me laisser fuir, poursuivit-elle vivement, je le dois. Il est des victoires que la fuite seule
peut donner... Et craignez que je ne vous écoute... Ne me parlez plus jamais de la passion funeste que Gabrielle de Vergy aurait sans doute accueillie comme un gage de bonheur^ et que la dame de Fayel ne devait jamais vous inspirer ; pour votre tranquillité et pour mon honneur, vous ne devez plus me parler, et oublier celle qui devait vous « faire » heureux, le devoir, l'impitoyable, l'inflexible devoir nous l'ordonne, on se doit d'arrêter le torrent dévastateur quand il en est temps encore.
— Ah! s'écria Raoul, quelle fatalité ! quel malheur est le mien, le bonheur me fut un moment montré^ puis il m'est échappé comme le nuage qui fuit pour aller se perdre dans les amers flots de l'océan. Il ne me reste plus désormais qu'à rechercher la mort, au milieu des combats, et de n'avoir plus d'autre amour que celui de la gloire, de la bataille terrible, « là-bas derrière les mers. »
Cependant Gabrielle alarmée cherchait à s'enfuir, voulant échapper au danger. Raoul Tarrêta.
— Ne craignez rien de ' moi, dit-il ; avant toute chose, si j'aime Gabrielle de Vergy, je respecte M"'^ de Fayel ; ce que je vous demande aujourd'hui, ce n'est plus un amour devenu impossible, mais un souvenir, une afi*ection sainte et pure qui n'off"ense ni la conscience, ni le devoir promis et juré solennellement. Si j'ai su que Gabrielle de Vergy aima Raoul de Coucy, c'est un secret que personne ne me révéla ; je l'ai appris par un heureux hasard, quand je fus le témoin de votre conversation avec ma sœur.
— Eh bien ! Raoul de Coucy, promettez à M"'^ de Fayel
de ne plus jamais chercher à la revoir, c'est un sacrifice que je vous demande, et surtout ne parlez point de mourir, vous avez votre sœur, votre père, pour lesquels il faut que vous viviez. Puis toute éperdue et se reprochant cette entrevue presque comme un crime, elle sortit en faisant ses adieux à ses amis.
Raoul fut très affligé du départ de celle qui aurait certainement pu faire son bonheur, mais qu'il ne pouvait et ne devait plus jamais revoir.
Il avait de la peine à se résoudre à ce grand sacrifice, il le fit comprendre à sa soeur Adélaïde de Coucy, qui ne voulait point être la cause qui pourrait le faire manquer au devoir que l'honneur et ses vertus lui commandaient ; un Coucy, une Coucy ne pouvaient forligner à l'honneur.
Cependant Raoul se montra pendant quelques jours très abattu et ne paraissait plus à la Cour ; ses amis remarquèrent son affliction et tous cherchèrent à le faire revenir parmi eux, car, il était l'âme des fêtes, comme sur le champ de bataille il était le héros qu'on s'efforçait de suivre à travers les dangers sur le chemin du péril et de la gloire.
Cependant les Vergy n'avaient point encore fait leurs adieux à leurs amis et pris congé du roi et des deux reines qui les chérissaient, et Raoul nourrissait au fond de son cœur l'espoir de revoir encore une fois Gabrielle avant son départ. C'est pourquoi il avait consenti à reparaître à la Cour, où il fut accueilU avec enthousiasme, sa sœur l'accompagnait et ce fut pour toutes les personnes de l'entourage un événement heureux.
LES VERGY dUITTENT LA COUR
A comtesse de Fayel troublée de son entrevue avec Raoul de Coucy, chez son amie Adélaïde de Coucy, en quittant la cour se retira chez elle, et, dans son premier mouvement, elle prit la résolution d'aller trouver son père pour le conjurer de la retirer de Paris.
Elle passa donc dans son appartement, il était seul, elle était émue, cela ne pouvait échapper au regard de son père :
— Qj-i'avez-vous ma fille, vous paraissez fatiguée et toute troublée ?
— Je viens en tremblant vous prier, mon père, de m'emmener de la cour : je ne veux plus y paraître : mon père, si vous m'aimez, forcez le comte de Fayel à s'en éloigner.
— Que me dites- vous là, ma fille^ mais y pensez-vous ? Pourquoi vouloir vous éloigner de la cour du roi Philippe^ prince magnanime entre tous ; jamais Fayel n'y consentira.
— Il faut, mon père, qu'il y consente, oui, il le fautj et s'animant, pour mon repos et le sien^ cela est nécessaire;
il faut que Ton m'arrache d'un séjour où son honneur et le mien sont exposés à de trop grands périls. Sa déférence pour vos volontés m'assure qu'il n'y résistera point.
— Vous m'étonnez,ma fille, votre sagesse me défend de vous soupçonner d'être capable d'un égarement, mais vos discours, et plus encore le trouble qui vous agite semblent m'avouer que vous êtes effrayée de ce danger. Eh quoi ! rna fille, votre cœur craint-il un entraînement à redouter pour toute autre que pour une Vergy?... Vous ne me répondez rien, ce silence augmente mon inquiétude ! Vous pleurez!
— Mon père, ayez pitié de votre fille, et ne me demandez pas si les aspirations de mon cœur blessent mon devoir ; sans désirer en connaître plus long, prêtez-moi votre main secourable, pour me sauver d'un écueil que je crains, d'un abîme que je vois ouvert devant moi !
— Vous touchez mon cœur, ma fille, je ferai tout ce que votre tendresse exigera de la mienne : Mais pourquoi ne voulez-vous point compter sur votre raison ? Vos alarmes m'assurent qu'une raison si éclairée et si forte triomphera toujours des mouvements qu'elle désapprouvera; calmez-les, ma fille; le temps effacera une impression que vous avez reçue malgré vous-même, et dont votre devoir paraît en ce moment être le vainqueur, continuez à l'écouter cette voix du devoir.
— Vous me désespérez, mon père, quand vous me refusez ce que je demande de votre bonté; si jamais je vous fus chère^ accordez-moi la grâce que je vous demande : mes larmes et mes prières ne pourront-elles l'obtenir ? trouverai-je mon père aussi peu disposé que
mon mari à quitter ce séjour, pour moi désormais empoisonné ?
— Assez^ ma fille, je reconnais la nécessité de vous accorder ce que vous exigez si vivement; je lis dans votre cœur, je ne veux point en savoir davantage, je vous épargnerai même dans ce moment les reproches que je pourrais justement ajouter à ceux que vous vous faites à vous-même. Oui^ ma fille, vous partirez, je vais déterminer Fayel à quitter un séjour dont il aura peine à s'éloigner, mais ma tendresse pour vous me donnera la force de le quitter moi-même : la prudence l'exige, et Fayel sera contraint de me suivre. Allez, ma fille, épargnez-moi le chagrin d'être le témoin de l'agitation qui me fait vous méconnaître, sans vous mésestimer : surtout, cachez-la à un mari qui vous adore, et qui mérite une épouse uniquement occupée du soin de lui plaire.
Le seigneur de Vergy eut bien de la peine à déterminer le comte de Fayel à partir ; cependant, il se rendit aux volontés d'un homme qu'il respectait et auquel il croyait épargner la douleur de le séparer de sa fille unique qu'il aimait profondément.
Fayel ne connaissant point la part que sa femme avait à la retraite de son père, la lui annonça en l'examinant : elle en reçut la nouvelle avec un air de tranquillité qui l'étonna, lui toujours tourmenté de jalousie.
La comtesse Gabrielle, qui avait demandé et obtenu cet éloignement, sentait vivement ce qu'il allait lui en coûter de s'éloigner pour toujours de ce lieu, où elle laissait bien des affections, où elle avait été admirée et tant adulée.
Pendant le peu de jours qu'elle resta encore à Paris, elle eut à lutter contre ses défaillances, mais toujours chez elle, le devoir et la raison furent vainqueurs.
La nécessité de prendre congé du roi et des deux reines la gênait infiniment, elle redoutait la rencontre de Raoul.
Quel coup de foudre allait être pour lui son départ ; il apprend cette nouvelle chez sa sœur^ il ne peut plus espérer la revoir, elle n'allait plus à la cour, on ne l'avait point revue chez Adélaïde de Coucy, et il n'ose se présenter chez elle ; il craint trop de s'attirer son courroux, bien plus^ il est persuadé que, pour lui, elle ne serait point visible.
Il s'en plaignit à sa sœur, qui, loin de le concoler, le blâmait de nourrir une affection et une douleur que sa vertu lui commandait de condamner.
Deux jours avant de partir, la comtesse de Fayel alla à la cour en tremblant, elle aurait bien voulu s'exempter de reparaître, mais il le fallait.
En sortant de chez la reine, où elle avait rencontré son amie Adélaïde de Coucy, à laquelle elle avait fait ses adieux, bien affligées toutes les deux, la première personne qui se présenta devant elle fut Raoul de Coucy qui s'empressa de lui adresser la parole :
— Vous partez. Madame, lui dit-il, laissant tout le monde à la cour dans la désolation, et moi dans le désespoir. Mais je vois bien que ma hardiesse à vous parler vous indigne contre moi, je sais que c'est ma faute si vous êtes la comtesse de Fayel ; je me punirai de ces deux fautes et vous serez bien vengée !
— De quelle vengeance, Raoul de Coucy, reprit la
comtesse de Fayel, voulez-vous parler ? vous n'avez rien, ni personne à venger, vous n'avez offensé ici personne, et moi moins qu'un autre ; un Coucy ne peut manquer à l'honneur. Ne m'affligez point davantage^ j'avais le bonheur sous la main et je suis malheureuse; voici le dernier moment de ma vie où je vous verrai, où je vous parlerai, et j'exige de vous une preuve^ je n'oserai dire de tendresse, mais au moins d'obéissance^ vous ne vous exposerez point à la mort sans motif sérieux; je m'intéresse à vous, nul ne saurait me faire un crime de cela ; je pars et adieu, sire de Coucy.
Alors elle le quitta, et entrée de suite chez la reine mère, elle trouva encore là son amie, la sœur de Raoul, et après avoir fait son compliment à la reine, elle se retira avec mademoiselle de Coucy dans l'embrasure d'une fenêtre.
— Adieu, lui dit-elle, noble amie, ne me méprisez plus, l'effort que je fais sur moi doit me rendre votre estime ! souvenez-vous de moi et plaignez-moi, ne parlez jamais de moi à votre frère. Il faut qu'il m'oublie, il doit cet effort à son repos et au mien.
— Je vous plains, Gabrielle, autant que je vous estime, vous savez, vous l'amie de mon âme, si je dis vrai.
— Soyez, Adélaïde plus heureuse que moi, vous êtes plus ferme.
Alors elles se séparèrent, elles ne devaient plus se revoir dans ce monde; les deux amies étaient abîmées dans leur douleur.
Adélaïde de Coucy ressentit une sincère affliction de la perte d'une amie pour laquelle sa confiance avait été sans réserve ; elle voyait avec douleur sa violente situa-
tion. Elle craignait que son éloignement ne fût d'aucun secours à sa tranquillité; elle savait jusqu'où allait sa tendresse pour Raoul ; elle n'osait espérer que la comtesse de Fayel pût la vaincre. Elle fuit, disait-elle, elle accorde à son devoir ce qu'il exige de sa vertu ; elle obtient d'elle ce généreux effort ! mais échappera-t-elle à elle-même ? L'inplacable ennemi de son repos la suit partout ; quel serait mon malheur si j'éprouvais la même situation ! Je l'éprouverais cependant, si j'avais osé obéir à mon père ! Je serais comme Gabrielle de Vergy devenue la comtesse de Fayel, la triste victime de ma soumission aveugle.