‹ Gabrielle de VergyChapitre 16 sur 33 · LES SOUPÇONS DU COMTE DE FAYEL · texte numérisé non relu

LES SOUPÇONS DU COMTE DE FAYEL

EPENDAKT, la sœur de Raoul, comme lui-même, regrettait vivement le départ de leur amie, le vide laissé derrière elle ne pouvait se combler. Adélaïde avait à soutenir contre son père les mêmes luttes, dans lesquelles Gabrielle de Vergy avait succombé. Enguerrand de Coucy voulait faire épouser à sa fille le grand sénéchal de France, un des plus vaillants hommes de son temps, le favori du roi, et elle aimait le comte Georges de Rhétel, l'ami et le confident de son frère Raoul.

Chaque jour, Adélaïde pleurait l'absence et Téloignement de son amie si sincère, chez qui ses regrets et ses douleurs étaient en sûreté.

Gabrielle éprouvait des peines plus grandes encore, et sa conseillère prudente et ferme était loin d'elle; tout lui était une cause de tourments, sa faiblesse se révoltait contre sa raison, et sa raison contre sa faiblesse.

Son père, le seigneur de Vergy lui reprochait sans cesse ses tristesses, sa mélancolie continuelle, qui ne lui confirmait que trop la triste situation du cœur de sa fille;

il paraissait la blâmer, mais au fond il la plaignait d'autant plus qu'il la voyait malheureuse, et non coupable. Sa faiblesse même le forçait de l'estimer davantage, il savait qu'elle avait accordé à sa vertu le sacrifice qu'elle avait exigé d'elle.

Le comte de Fayel voyait avec une amère inquiétude les langueurs de sa femme.

Être jaloux, ignorer quel est celui qui enlève un bien que l'on croit légitimement à soi, par les lois de la tendresse, par celles du devoir, c'est un tourment à nul autre comparable, et le comte de Fayel éprouvait ces tortures avec une extrême violence, c'était dans son caractère ; son unique souci^ son étude constante était de saisir le secret de l'infortunée comtesse.

Roger de Rhétel et Raoul de Coucy avaient eu d'abord une part presque égale dans ses soupçons; Roger devait plus tard épouser Adélaïde de Coucy.

Mais l'amitié pompte et particulière qui s'était formée entre Gabrielle et Adélaïde avait enfin fixé ses soupçons sur Raoul ; il faisait un crime à la comtesse de Fayel de sa tristesse et de sa langueur, il employait tour à tour dans ses reproches, et la douceur et l'emportement, il attribuait quelquefois son chagrin aux regrets d'être éloignée des lieux où elle pouvait rencontrer celui dont il la supposait toujours occupée, mais le souvenir des instances qu'elle lui avait faites pour Tengager à quitter ce séjour combattait cette idée et lui en faisait naître de nouvelles, toujours confuses. Le comte de Fayel éprouvait toutes les tortures de la jalousie la plus cruelle et en faisait ressentir les eflfets à l'infortunée Gabrielle.

Un jour qu'elle était dans son cabinet, absorbée en

elle-même, on vint lui apporter une lettre d'Adélaïde de Coucy, les témoignages d'amitié, d'affection, la touchèrent et l'attendrirent. Ses beaux yeux ne purent retenir quelques larmes, elle songeait qu'elle s'était condamnée elle-même à ne jamais revoir Raoul de Coucy, qui lui avait témoigné une si respectueuse affection, elle pensait qu'il était encore plus malheureux qu'elle ; nous sommes, se disait-elle, tous les deux misérables, et alors ne pensant plus au bonheur qui aurait pu leur advenir, si elle avait eu la fermeté de son amie, elle ne put se refuser la satisfaction, bien sensible pour elle, de relire les vers que Raoul avait faits à son intention, et qu'Adélaïde avait écrits sur ses tablettes.

La vive peinture que faisaient ces vers de la grande affection, de la passion et des regrets de Raoul, en l'assurant qu'elle régnait sur son cœur, lui disait assez la peine mortelle que lui causait son éloignement. La pensée de tout ce que Raoul pouvait souffrir, en lui arrachant des pleurs, lui faisait ressentir un genre d'affection d'autant plus difficile à définir qu'elle n'était pas sans douceur.

Gabrielle, ensevehe dans ses pensées, ne s'était point aperçue que le comte de Fayel, depuis un assez long temps, l'examinait avec une extrême attention, elle tenait ses tablettes ouvertes, avec la lettre d'Adélaïde de Coucy, et, la tête baissée, elle les arrosait de ses larmes, des soupirs lui échappaient ; enfin, voulant comme se plaindre au ciel de la rigueur de sa destinée, elle leva les yeux; quelle fut sa surprise, son trouble et sa confusion, lorsqu'elle vit Fayel !

— Que renferment donc. Madame, lui dit-il, avec un

regard furieux et d'une voix tremblante, ces écrits sur lesquels vous répandez tant de pleurs?... Sans doute, ils vous parlent de celui que votre cœur chérit... Ils vous rappellent de tendres souvenirs, ils flattent et nourrissent votre langueur !... Vous vous taisez, Madame, je le vois, vous manquez de présence d'esprit pour continuer à m'induire en une erreur déplorable... Mais, voyons, ajouta-t-il en lui arrachant la lettre et les tablettes.

— La pureté de ma conduite, dit Gabrielle, tandis que Fayel lisait, me met au-dessus de vos reproches. Si mon devoir dont j'ai toujours écouté la voix et suivi la loi ne m'ordonnait de me justifier, je garderais le silence : cette lettre est d'une amie ; de mademoiselle de Coucy, et les vers que vous lisez, dans mes tablettes, y ont été bien innocemment écrits de sa main.

— Ils sont de sa main, répHqua Fayel, mais elle ne les a écrits que pour servir son frère, et pour flatter votre tendresse ! Raoul est l'auteur de ces vers; il vous aime, vous l'aimez ; l'amitié que vous avez pour la sœur est reff"et de l'amour que vous sentez pour le frère, et c'est cet amour qui faisait couler vos larmes. Vous gémissez comme lui d'une absence qui seule cause votre tristesse et vos mélancoHques langueurs ! Oui, Madame, vous l'aimez et vous me haïssez, me voilà certain aujourd'hui de votre égarement et de mon malheur ! Mais je saurai me venger et vous punir.

— L'innocence outragée, répUqua Gabrielle^ est trop étonnée pour avoir la force de se défendre. »

Elle gémit et remet à Dieu et au temps le soin de la justifier.

— Non, reprit Fayel c'est dans ce moment même que

vous devez, s'il vous est possible, justifier la douleur où je vous ai surprise et les larmes que vous répandiez sur ces tablettes. Parlez, quel en était le sujet?))

Gabrielle, dont le trouble augmentait à mesure qu'elle sentait l'impossibilité de détruire les mauvais soupçons d'un époux jaloux et, honteuse de les mériter, garda un moment le silence, puis reprenant ses sens elle, qui n'avait nulles mauvaises actions à se reprocher :

— Le sort ennemi de votre repos et du mien, lui ditelle, exerce sur moi tous ses caprices, je le reconnais, un noir chagrin qui me rend importune à moi-même me suit partout. Vous devez vous souvenir que vous me l'avez reproché à la Cour de PhiHppe, où vos soupçons et vos reproches me supposaient au comble de mes vœux ; j'y ai porté mon ennui et n'ai pu y bannir la mélancolie qui vient encore ici de m'arracher des larmes dont mon devoir, votre honneur, votre gloire n'ont point à murmurer.

— Ce langage, reprend Fayel, n'est point une justification, il me confirme bien plutôt mon malheur, il me prouve que Raoul possédait déjà votre cœur quand vous m'avez fait le don fatal de votre main; vos regrets de ne point être à lui causent ce noir chagrin que vous osez avouer. Non ! je ne peux plus en douter, et ma fureur vous en punira tous et j'aurai ma vengeance. »

Le comte de Fayel, le cœur plein de rage, sortit et laissa Gabrielle dans un état digne de pitié.

Dès ce moment, la douceur et les ménagements du comte de Fayel que ce mari jaloux avait employés pour laisser apercevoir à la comtesse de Fayel ses inquiétudes et ses soupçons, se changèrent en fureur ; sa jalousie

était sans bornes, ses reproches étaient outrageants.

Ce fut un grand sujet d'affliction pour le comte de Vergy que tout ce qui se passait. La position de sa fille, sa vertu lui était connue, il ne pouvait se refuser de la plaindre, il souffrait de la voir en proie à une malheureuse passion, et en butte aux emportements que la plus cruelle jalousie peut exciter.

Gabrielle accablée de tant de maux, cherchant du soulagement chez ses amis, et ne pouvant résister au désir de dire à la sœur de Raoul tous ses maux, lui écrivit une longue lettre.

Adélaïde elle-même avait pour le moment de grandes afflictions, elle était Tobjet de la colère de son père qui voulait lui faire épouser celui qu'elle n'aimait pas, et le chevalier qu'elle avait choisi avait failli périr dans une querelle de jalousie; elle fut pour cela même très touchée des maux de son amie.

Elle se garda bien de communiquer tout cela à son frère Raoul, il en aurait été accablé, elle redoutait que le hasard ne lui apprit enfin les douleurs et les souffrances éprouvées par Gabrielle à cause de lui ; elle n'avait renoncé à son amour pour Raoul que par faiblesse, n^osant résister aux volontés de son père.

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