LA CROISADE
EPUis bientôt un siècle les chrétiens étaient maîtres de Jérusalem ; continuellement harcelés par des forces imposantes, en vain depuis longtemps imploraient-ils les secours de leurs frères d'Occident. Henri II d'Angleterre, le meurtrier de Saint- Thomas de Cantorbéry, avait juré d'expier ce grand crime et il offrait de l'argent. Le patriarche de Jérusalem, qui était venu demander des secours, lui répondit : ce sont des hommes et non de l'or qu'il nous faut.
Le roi de France répondait aux instances du patriarche qu'il attendait une réponse de son ennemi, qu'il ne pouvait laisser son royaume exposé aux attaques du félon roi des Anglais, et il continuait à harceler Henri II en Normandie, jusqu'à ce qu'il eut rendu sa sœur et qu'il fut mort en maudissant ses propres enfants.
Ces discordes furent fatales à la Palestine, Saladin (i),
(i) Saladin (Salah-Eddin), fils d'Ayoub, ayant usurpé le sceptre d'Egypte à la mort du sultan Nour-Eddin, dont il n'était que lieutenant, s'était successivement rendu maître de la Judée et des villes importantes d'Alep et de Darleker. Ce Sésostris du moyen
avec une avant-garde de sept mille Turcs, s'avança subitement jusqu'aux portes de Nazareth. Fuyant à son approche, les paysans accoururent en jetant des cris d'alarmes : « Voilà les Turcs! voilà les Turcs! » Le maréchal du temple, Jacques de Maillé, ne se troubla point de cette panique. Il réunit ses cent trente cheva- Hers avec quatre cents hommes, les seuls en état de prendre les armes, et marcha à l'ennemi qui cheminait dans une vallée étroite. Monté sur un cheval blanc, il chargea au premier rang, la victoire resta un instant suspendue. Mais après des prodiges de bravoure, il fallut céder sous le nombre, son cheval s'abattit^ et lui, hérissé de flèches et perdant son sang, se précipita encore sur les ennemis la lance à la main et mourut en combattant. De ces thermopyles chrétiennes il ne revint que trois hommes.
Saladin continua sa marche avec quatre-vingt mille soldats. Il s'empara de Tibériade au bord du lac de Galilée. Bourgeois, matelots, pèlerins, chacun prit les armes dans ce moment suprême, et cinquante mille hommes vinrent encore se ranger autour de la vraie croix, qu'un évêque portait dans les rangs. On était à quelques lieues de l'ennemi^ séparé par un désert aride au plus fort de Tété. Les sages conseillaient d'attendre, on n'arriverait qu^exténué, mais, comme toujours, les chefs français n'écoutaient que leur fougue. Nous trouverons, disaient-ils, de l'eau avec nos épées, et ils se mirent en route le 3 juillet par une chaleur accablante. Saladin déâge avait étendu son empire de Tripoli jusqu'au Tigre, et depuis la mer des Indes jusqu'aux montagnes de l'Arménie.
ploya habilement sa cavalerie sur les bords du lac, il fallut camper en vue de ces belles eaux sans pouvoir en goûter. Le lendemain pas d'ordre de bataille. Les chevaliers font encore bonne contenance sous leurs cuirasses ; mais les gens de pied, qui forment le centre et doivent les appuyer, se ruent vers le lac avec l'irrésistible élan de la soif. L'armée est ainsi coupée en trois et bientôt cernée par des forces supérieures. L'infanterie ne trouve au lieu d'eau que des bruyères incendiées et se laisse écraser presque sans défense; l'avant-garde se fait jour et se sauve lâchement. Le reste de l'armée, serré sur une colline autour de la vraie croix, attend de pied ferme une mort inévitable. Deux fois les Turcs redescendirent en déroute les pentes de la coUine; la troisième fois, ils montèrent plus nombreux et ne redescendirent plus. O douleur! ô sinistre présage, la vraie croix était aux infidèles et avec elle le roi de Jérusalem et les débris de Tarmée. Le lendemain Saladin fit massacrer sous ses yeux, par les émirs eux-mêmes, ce qui restait de TempUers ou d'Hospitaliers ; ces braves moururent avec joie et plus d'un se dit des leurs, pour mourir avec eux.
Bientôt l'ennemi parut sous les murs de Jérusalem, jurant de la prendre d'assaut et d'en passer les habitants au fil de l'épée. Plus de roi, plus de chevaliers; à leur tour, les bourgeois réparèrent les murailles, firent des sorties et prolongèrent la défense. Mais qu'attendre! qu'espérer? Rien ne venait d'Occident. Tout ce qu'ils purent obtenir ce fut la vie sauve. Pour sa rançon chaque homme dut donner dix pièces d'or, les femmes cinq, les enfants deux. Ceux qui purent payer défilèrent tristement devant Saladin et allèrent chercher une autre
patrie; les autres, au nombre de seize mille, restèrent les esclaves des infidèles. Quelques-uns des exilés, repoussés de ville en ville, apportèrent jusqu'en Italie la nouvelle de ces malheurs.
Jérusalem était prise, les églises de nouveau changées en mosquées, et l'oeuvre de Urbain II et de Godefroi de Bouillon renversée en moins d'un siècle. Le pape Urbain III en mourut de douleur; les fidèles firent pénitence et bannirent le luxe de leurs maisons ; les villes ennemies se reconcilièrent; moines, prêtres et cardinaux jurèrent d'imiter à Tavenir la pauvreté des apôtres et les plus pieux se reprochèrent d'avoir mérité ce désastre par leurs péchés.
Il ne restait aux chrétiens de Palestine que Tripoli, Tyr et Ascalon. A son tour l'archevêque de Tyr s'embarqua pour l'Occident et vint implorer le secours des rois de France et d'Angleterre. PhiHppe Auguste, débarrassé de Henri II, prit la croix et avec lui Richard Cœurde-Lion qui lui avait juré éternelle amitié. La noblesse de ces deux royaumes suivait tout entière. Ceux qui ne partaient pas payèrent la dîme Saladine, ou le dixième de leurs revenus. On devait faire la route par mer et s'embarquer à Gènes ou à Marseille.