‹ Gabrielle de VergyChapitre 18 sur 33 · LE DÉPART DES CROISÉS · texte numérisé non relu

LE DÉPART DES CROISÉS

ES approches du départ de Philippe Auguste et de tous les croisés jetaient Raoul dans une situation que lui-même ne pouvait démêler. La fuite de la dame de Fayel lui rendait le séjour de la cour insupportable ; singulière position en effet que la sienne ; l'honneur, le devoir lui défendaient une affection dépassant la rigoureuse et implacable limite de l'amitié, et souvent à la cour, il se contentait de la voir par la pensée, et fuyait tout entretien. Et depuis qu'elle avait fui le péril, il la cherchait en tous les lieux où il l'avait vue, et désolé, il aspirait au départ, qui devait le mener aux champs des combats terribles !

« Je ne serai pas plus éloigné de Gabrielle, disait-il à sa sœur, lorsque je serai sur les bords du Jourdain, que je le suis sur les bords de la Seine ; je perdrai, il est vrai, en m'éloignant, la triste consolation de trouver quelques personnes qui m'auraient dit de ses nouvelles ; c'est tout ce qu'il m'est permis d'espérer, et pourtant bien des indices m'ont appris que Gabrielle de Vergy n'oubUera jamais Raoul de Coucy ; sa fuite loin de la cour m'en est une preuve certaine.

c( Et revoir Gabrielle de Verg}^ même de bien loin, m.e serait une suprême consolation ; peut-être ne reviendrai-je pas de la terre lointaine et peu hospitalière où nous allons combattre pour la cause de notre Dieu. »

« A quelle faiblesse vous laissez-vous aller, mon frère, lui disait alors sa sœur Adélaïde ; que voulez-vous espérer en nourrissant un amour que tout vous condamne à étouffer au plus profond de votre cœur ? Pourquoi attrister votre vie que le destin semble lui-même avoir marquée au nombre de celles qu'il veut que la vertu, la gloire, et mille succès heureux rendent immortelles ? » Adélaïde de Coucy combattit ensuite avec tant de force le dessein où était Raoul d'aller en Bourgogne y chercher l'occasion de parler à la comtesse de Fayel, lui faisant sentir le péril qu'il ferait courir à une dame vertueuse, s'il était découvert que Raoul, tout en gémissant, se rendit à l'avis de sa sœur et il ne revit pas Gabrielle.

L'amitié apparente de Richard et de Philippe, le nombre immense de troupes qui allaient marcher sous leurs étendards, leur vaillance, leur zèle, les sages mesures qu'ils avaient prises pour arriver en Palestine, tout semblait assurer un heureux succès, et animait d'une ardeur extrême tous les croisés. Le chagrin de s'arracher du sein de la patrie le cédait à l'espérance de secourir les chrétiens d'Orient gémissant sous le dur joug des infidèles. La religion, la gloire à conquérir ne permettaient ni à la nature ni à l'amour d'élever sa voix.

Enfin, le jour de partir arriva; Philippe alla à Saint-Denis recevoir des mains de l'archevêque de Rheins le bourdon, et sortit de Paris.

Le départ du roi jeta la cour, la ville et la province

dans une inquiétude générale. Ceux qui, par leur âge ou par leur sexe^ ne pouvaient partager ni les périls, ni la gloire, en embrassant ceux qui leur étaient chers, croyaient leur dire un éternel adieu (i).

Enguerrand de Coucy et sa fille, Adélaïde de Coucy surtout, se montrèrent affectés^ lun voyait partir son fils, son espoir; l'autre son fiancé Roger de Rhétel.

Quant à la dame de Fayel, elle ressentit un grand deuil du départ des croisés ; son père faisait partie de la lointaine expédition.

(i) Le 25 juin 1 190.

SIÈGE DE SAINT-JEAN d'aCRE, PTOLÉMAIS

HiLiPPE et Richard se rendirent tous à Vézelay ; leur réconciliation et leur amitié parurent sincères. Leurs intérêts furent discutés avec un air de cordialité, et semblèrent pour lors céder à l'intérêt général : enfin leurs entretiens pleins d'une droiture et d'une confiance apparente faisaient espérer entre eux une union fraternelle. Ils se séparèrent pour aller s'embarquer, Richard à Marseille, et Philippe à Gênes.

Jamais mouvement plus unanime n'avait éclaté, il n'était pas naturel, il était chrétien ; l'Europe entière allait se trouver en face de l'Asie, la croix en face du Coran. La poésie elle-même seconda ce mouvement magnanime, et voici une hymne, traduite du latin, qui est un monument de cette littérature guerrière.

<^ Le bois de la croix, signe du chef, est le drapeau de notre armée.

(( Allons à Tyr, c'est le rivage où se rassemblent les braves ; que ce soit le but de ceux qui, maintenant livrent tant de batailles pour acquérir, par les armes, une vaine gloire.

« Le bois de la croix, etc.

c( A cette guerre sacrée, appelons les hommes forts, et non ces efféminés qui soignent leurs corps à grands frais, et ne gagnent point Dieu à leur cause par la prière.

« Le bois de la croix, etc..

« La foi suffira au pauvre, s'il est fervent ; que le souci de l'argent ne vous trouble pas : au défenseur de la croix, il ne faut d'autres provisions de route que le corps sacré de Jésus.

« Le bois delà croix^ etc..

ce Le Christ, en se livrant au bourreau, a prêté au pécheur; si tu refuses de mourir pour Jésus, mort pour toi, tu ne paies point ta dette à Dieu.

« Le bois delà croix, etc..

« Ecoute et suis mon conseil ; prends la croix, fais ton vœu et dis : je me recommande à celui qui est mort pour moi et qui a donné son corps et sa vie pour mon âme.

(( Le bois de la croix, signe du chef, est le drapeau de notre armée ! »

Mais les jalousies des rois devaient paralyser ce saint enthousiasme; aussi, peut-être que Dieu, qui avait transporté aux gentils l'héritage de sa loi et de ses sacrifices, ne voulait pas que l'ancienne Palestine fût deux fois le foyer de ses mystères.

Quoi qu'il en soit, l'empereur Frédéric Barberousse était parti le premier pour la Terre-Sainte, à la tête de 100,000 Allemands, et quoique excommunié, avait voulu prendre part à la chrétienne expédition ; moins heureux qu'Alexandre le Grand, ce monarque périt misérablement en Asie-Mineure^ pour avoir traversé une

rivière à la nage, son armée se dispersa, et douze mille hommes seulement vinrent, sous les ordres de Léopold d'Autriche, rejoindre les Français.

Je ne peux, ici, retracer les détails que fait l'histoire des sujets de mécontentements des deux rois, lorsqu'ils eurent débarqué en Sicile, et de leurs brouilleries. Richard avait cru, sur les artificieuses menées de Tancrède, que Philippe avait voulu le trahir ; et Philippe fut réellement offensé des reproches de Richard ; ils étaient tous deux d'un caractère ardent, mais le sage Philippe savait se maîtriser, dès qu'une raison politique le lui commandait; Richard, audacieux et moins habile, se laissait aller à tous les mouvements de sa colère ; il sut cependant les comprimer dans cette occasion. L'un et l'autre dissimulèrent par respect pour leur entreprise, et par le besoin qu'ils avaient réciproquement de leur force pour réussir.

Après avoir séjourné plus de six mois à Messine, où la mésintelligence des deux rois apparaissait malgré leurs efforts, et touchait d'autant plus tous les croisés qu'ils la regardaient comme capable de ruiner les affaires d'Orient, PhiHppe le premier partit, et il débarqua proche de Saint-Jean d'Acre (i) ; après avoir examiné la situation de cette ville maritime, il sentit l'importance de s'en rendre maître, pour assurer les secours qu'il pouvait attendre de l'Occident, ou, au besoin, pour favoriser sa retraite, si la fortune des armes le forçait d'abandonner son glorieux dessein, il résolut donc d'en faire le siège. Il prit ses quartiers autour de la ville, et y dressa ses

(i) C'est l'ancienne Ptolemaïs.

batteries. Les soldats, pleins d'ardeur, avançaient les travaux avec une vitesse extrême, animés par l'exemple de leur roi, et de toute cette valeureuse noblesse française. Ils attaquaient la place avec un courage qui menaçait les Sarrasins d'une prochaine captivité.

l'assaut

vA ville d'Acre était assiégée depuis deux mois; ^ les travaux en étaient avancés ; déjà Philippe k^ï^ Auguste parlait d'un assaut général, quand Richard arriva. Sa présence changea tout de face.

La désunion des deux rois jeta le trouble parmi leurs soldats et abattit leur courage ; les travaux, détruits par les assiégés, ne se réparaient plus avec la même ardeur ; le soldat français et le soldat anglais se regardaient avec envie; ils se reprochaient avec aigreur les sujets de plainte que leurs rois croyaient avoir l'un contre l'autre ; à ces reproches succéda la haine, et cette haine faisait répandre un sang qui aurait dû coûter cher aux Sarrasins.

Les assiégés instruits de la mésintelligence des deux rois, et de l'espèce de guerre que se faisaient leurs soldats, sentirent combien ils pouvaient en tirer d'avantage. Ils opéraient de fréquentes sorties, qui laissaient après elles de sanglantes traces. Leur courage augmentait avec leurs espérances. Ils se signalaient chaque jour par des actions qui semblaient tenir du prodige. Ces succès, en irritant

les deux rois, et tous les croisés, furent de puissants motifs de réconciliation entre Philippe et Richard; ils se rapprochèrent, et tous les soldats se réunirent.

Alors l'émulation prit la place d'une honteuse tiédeur; on voyait les chefs et les soldats s'exciter réciproquement ; les travaux semblaient être faits comme par miracle; à peine étaient-ils commencés qu'ils étaient finis ; et l'intrépide valeur de ceux qui les défendaient en les conservant, les augmentaient toujours^ chacun se disputait la gloire de courir où régnait l'horreur, le carnage et la mort ! On voulait exposer sa vie sans être commandé.

Le grand sénéchal, le sire de Coucy, et le comte de Réthel, étaient partout ; ce qui devait les épuiser semblait leur donner de nouvelles forces ; rien ne leur paraissait impossible ; ils surmontaient tout ! on les voyait affronter avec fierté les plus grands périls et revenir victorieux avec modestie.

Ces succès firent trembler d'effroi les assiégés, leur courage, abattu par la crainte d'être bientôt au pouvoir de l'ennemi, leur annonçait une captivité prochaine.

Les deux rois, tous deux grands capitaines, jugèrent qu'ils devaient profiter de l'ardeur de leurs troupes, et de la consternation des Sarrasins; ils. délibérèrent avec les chefs de leurs armées, réunis en conseil, et il fut décidé à l'unanimité que l'assaut serait donné dans un bref délai; et les acclamations universelles des soldats furent un présage de la victoire.

Le vaillant Philippe et Tintrépide Richard escaladèrent les premiers les murailles de la ville d'Acre : aussitôt elles furent couvertes de tous ceux que la France et

l'Angleterre avaient de plus braves, déplus considérables. Le comte de Réthel, le grand sénéchal, le sire de Coucy, tous ardents à courir à la conquête de la gloire, ei plus vigilants encore à veiller à la conservation de leur roi, en secondant ses actions, le couvraient malgré lui de leurs boucliers; et ils ne voyaient le péril que pour en garantir leur chef aimé, tous les soldats remplis du même zèle, en combattant, auraient voulu entourer son auguste personne.

Phihppe averti que Rotrou, comte du Perche, venait de perdre la vie, envoya aussitôt le grand sénéchal le remplacer. Les actions que fit ce fameux guerrier mirent le comble à sa gloire. Il planta de sa propre main l'étendard de France sur la muraille. Les morts et les mourants, renversés du haut des murs, faisaient place à ceux qui, sans être effrayés d'un si terrible spectacle, couraient affronter les mêmes périls ; chacun se croyait immortel, ou comptait sa vie pour rien. Dans ce désordre affreux, où régnait l'horreur et la mort sans faire pâlir les chefs ni les soldats, Philippe, d'une intrépidité à toute épreuve, et dont l'ardeur l'avait trop erpporté, se trouva pressé par les Sarrasins. Raoul et Roger, à ses côtés, frémirent du danger où s'était jeté le roi ; ils firent pour le dégager des efforts dignes des plus grands héros, mais, malgré leur courage, leur adresse^ leur agi- Hté à parer les coups que les Sarrasins s'attachaient à porter à Philippe, il eût été percé d'un javelot, si Raoul, auquel son bouclier ne put servir, ne se fût jeté, avec une extrême agilité, entre le roi et le Sarrasin. Coup fatal! que Raoul ne para à son roi qu'en le recevant lui-même dans la poitrine ! Il ne fallait pas moins que ce funeste

événement pour faire pâlir le valeureux roi de France, Philippe Auguste.

Au temps jadis les chefs de peuples, surtout, en France, étaient toujours les premiers au danger, et souvent les derniers aux plaisirs, cela est encore vrai aujourd'hui pour nos chefs militaires.

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