‹ Gabrielle de VergyChapitre 19 sur 33 · LA CAPITULATION. — BLESSURE DE RAOUL DE COUCY · texte numérisé non relu

LA CAPITULATION. — BLESSURE DE RAOUL DE COUCY

AOUL venait à peine d'être blessé, quand les assiégés, pressés de tous côtés, demandèrent à capituler. Roger de Réthel pénétré de douleur ne s'occupa plus qu'à donner du secours à Coucy, mais la grandeur de sa blessure ne lui laissait presque pas d'espérance. L'excès de son affliction l'avait d'abord abattu, mais le désir de secourir son ami, ce héros mourant à cause de son dévouement, lui rendit bientôt tout son courage. Philippe Auguste presque aussi affligé se fait un devoir de soulager Raoul, lui-même ; il ordonne à ses soldats de le porter dans sa tente. Allez, disait-il à Roger, allez accompagner un héros si digne de tous nos regrets, des miens surtout; et puisse le ciel le guérir et nous le conserver.

Philippe Auguste et Richard après la capitulation entrèrent dans la ville d'Acre. Les corps sanglants des chrétiens et des infidèles, étendus pêle-mêle le long des murailles, furent pour eux un spectacle terrible à voir; le sang qu'ils avaient fait et vu couler leur inspirait une secrète horreur. La ville se rendit aux conditions que

Ton voulut exiger des vaincus, ils s'engagèrent à les faire tenir à Saladin et restèrent en otage entre les mains des deux rois, qui les partagèrent. Mais il en coûta la vie à ceux qui subirent le joug anglais; ils furent sacrifiés au ressentiment de Richard pour se venger de Saladin qui refusa de tenir les paroles que l'on avait données en son nom. Richard fit passer au fil de l'épée sept mille sarrasins.

Tout ce qu'on savait d'art militaire à cette époque fut employé et mis en jeu, la tactique ancienne et la féodale, l'européenne et l'asiatique, les tours mobiles, le feu grégeois, toutes les machines connues alors. Les Chrétiens, racontent les Arabes, avaient apporté les laves de l'Etna et les lançaient dans les villes, comme les foudres dardées contre les anges rebelles. Mais la plus terrible machine de guerre, c'était le roi Richard luimême. Ce prince, mauvais fils d'Henri II d'Angleterre, dont la vie fut comme un accès continu de violence fiévreuse, s'était acquis parmi les Arabes un nom impérissable de vaillance et de cruauté. Cet homme terrible n'épargnait ni l'ennemi, ni les siens, ni lui-même. II revenait de la mêlée, dit un historien, tout hérissé de flèches, semblable à une pelote couverte d'aiguilles (i). Longtemps encore après, les mères arabes faisaient taire leurs petits enfants en leur nommant le roi Richard; et quand le cheval d'un Sarrasin bronchait^ le cavalier lui disait : crois-tu donc avoir vu Richard d'Angleterre (2).

(1) Gauth. de Vinisauf.

(2) Joinville : « Le roi Richard fist tant d'armes outremer à ceUe foys que il y fu^ que quand les chevaus aux Sarrasins avaient paouour d'aucun bisson, leurs mestres disaient. Guides-tu fesoient-

A peine Philippe Auguste eut-il donné ses ordres que, inquiet de Fétat de Raoul de Coucy, il voulut aller luimême s'en informer. La profonde douleur de Roger de Réthel, qui était alors près de lui, annonça au roi le malheur qu'il craignait, mais la tranquillité de Raoul Ten fit presque douter :

— Que votre amitié pour moi vous coûte cher, lui dit le roi tout ému, votre perte me serait le plus douloureux des sacrifices !

— La gloire d'avoir sauvé le roi de France, mon maître et mon protecteur, me procurera dans la suite des siècles un honneur qui vaut bien le sacrifice de ma vie.

PhiHppe profondément ému de ces nobles paroles de Raoul et pénétré de douleur, ne se sentant point la force de parler, quitta cet illustre capitaine son ami, à qui le zèle le plus ardent pour son roi avait coûté la vie.

Depuis l'instant fatal où Raoul avait été blessé jusqu'à celui où PhiHppe était venu le visiter, Roger de Réthel, sans espoir pour des jours qui lui étaient si chers, n'avait pu dire une seule parole. A voir sa contenance et sa tristesse mortelle, on eût dit que la mort du guerrier était pour lui la fin de la vie, il n'osait regarder Coucy mourant, dont la tranquillité semblait lui reprocher sa faiblesse.

— Soyez, lui disait-il, moins affligé de ma perte, jemeurs avec gloire et dans l'accomplissement d'un patriotique devoir, le chef aimé de la grande famille française est sauvé. Pour vous, restez pour consoler ma sœur qui sera

ils à leurs chevaux, que ce soit le roi Richard d'Angleterre, et quand les enfants aux Sarrasines brayaient, elles leur disaient : Tay-toi ou j'irai querire le roi Richard qui te tuera. »

bientôt votre compagne, pour me remplacer vers mon vieux père qui va être bien désolé! Pour moi, après avoir conquis Thonneur en ce monde, mon nom est désormais acquis à la postérité. Je vais à une gloire plus haute et plus grande, le Dieu pour les intérêts duquel je suis venu combattre en cette lointaine contrée me recevra dans la splendeur de ses demeures.

Roger, rappelant son courage et soutenu par la crainte de trop affliger son ami^ obtint de lui l'effort de se contraindre.

— Je vais mourir, dit encore Raoul après être demeuré plus d'une heure sans parler, mais pour descendre dans le tombeau avec moins de regret, j'ai des mesures à prendre, des ordres à donner et une grâce à demander au roi.

Raoul demande à écrire à son père, à sa mère et charge Réthel d'aller trouver le roi Philippe Auguste, et prier de daigner lui rendre une dernière visite. Roger part et se hâte d'accomplir sa mission.

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