‹ Gabrielle de VergyChapitre 21 sur 33 · LA MISSION DU FIDELE MONLAC · texte numérisé non relu

LA MISSION DU FIDELE MONLAC

JOGER, qui avait accompagné le roi jusque dans la ville d'Acre, revint promptement auprès de Raoul, qu'il trouva agité et plein de trouble : il n'osa, pendant quelques moments, lui en demander la cause, ils gardaient tous les deux un protond silence ; Raoul soupirait, des larmes s'échappaient de ses yeux, roulaient sur ses joues amaigries!... Roger inquiet et consterné le conjurait de se calmer et de prendre un peu de repos.

Raoul en ce moment était tout entier au souvenir d'une passion qu'il n'avait jamais pu éteindre, mais pour laquelle il n'avait nulle bassesse à se reprocher, et aux regrets d'un bonheur que son amour de la gloire lui avait fait négliger.

— Roger, mon cher ami, lui dit-il tout à coup, je sens le prix de vos alarmes, elles me touchent, mais elles me gênent! Laissez un libre et dernier cours aux mouvements de mon cœur ; ils ne coûteront rien à mes malheureux jours ; ils sont condamnés, je touche à leur terme : bientôt je n'existerai plus sur cette terre.

Il est encore, en ce monde que je regrette peu, une autre personne qui portera au cœur un long deuil, dont j'ai été aimé généreusement et sagement, qui m'a tou-

jours été chère. Elle est mariée à un autre, fait de grands efforts pour bannir une affection qui, bien que pure, est offensante pour sa vertu; ses efforts inutiles pour ne point venir à la cour de Philippe, sa fuite, tout m'assure que toujours j'ai régné dans son cœur ; aussi je veux que, après ma mort, le mien soit gardé par l'infortunée Gabrielle! Puis Raoul faible et agité s'arrêta, longtemps enseveli dans ses idées, gardant le silence... Puis il reprit son monologue, quel funeste gage !... Je frémis dy penser... De quel œil le verra-t-elle !... Hélas! elle en mourra peut-être d'effroi et de douleur!... Mais adoucissons-lui cette terrible nouvelle ! Qu'elle sache mes regrets ! Je veux écrire à cette infortunée ! Faites venir Monlac, je veux lui parler sans témoin.

Vous savez, mon cher Roger, la confiance que j'ai en ce gentilhomme, et l'attachement qu'il a toujours eu pour moi. J'espère tout de son zèle, Roger ne combattit que faiblement sa résolution, jugeant par lui-même du bonheur que Raoul éprouverait d'écrire à Gabrielle, et voyant le désir ardent qu'il en avait, il fit entrer Monlac et le laissa seul avec son maître.

— Je sais les regrets que vous coûtera ma mort, lui dit Raoul, je connais votre attachement pour moi ; survivra-t-il à ma mort ? Puis-je me promettre que vous exécuterez, l'instant après que j'aurai rendu le dernier soupir, l'ordre que je vais vous donner et qui pourra vous faire frémir ?

— Seigneur, répondit Monlac, ne me faites pas l'injure de douter de mon dévouement et de mon obéissance! commandez !

' — Je devrais être content, reprit Raoul de l'assu-

rance que vous me donnez. Cependant j'exige de vous un serment, qui sera pour moi une assurance que rien ne pourra vous effrayer dans l'exécution de ma dernière volonté.

Monlac, profondément ému, jura au sire de Coucy d'exécuter à la lettre ses ordres, aux dépens même de sa vie ! Raoul lui expliqua alors ce qu'il voulait. Mais voyant pâlir Monlac, il lui dit :

— Vous pâlissez !... ne vous sentiriez-vous pas le courage d'exécuter les dernières volontés de votre maître, qui expirera avec quelques consolations, s'il est persuadé que vous ne lui refuserez pas la dernière marque d'affection et d'attachement que vous pouvez lui donner!... Que dois-je donc attendre de vous ?

— Tout ce que vous exigerez ! Seigneur, répliqua Monlac avec une fermeté qui rassura Raoul. Soyez assuré que rien ne pourra m'intimider ni m'arrêter.

— C'en est assez, dit Raoul, je n'ai plus de doute, Monlac, continua- t-il, le comte de Réthel et ma sœur sont chargés de vous marquer toute ma reconnaissance pour les services que vous m'avez rendus, et surtout pour celui que vous me rendrez quand je ne serai plus ! Vous me retrouverez en eux, et vous leur serez d'autant plus cher, qu'ils se souviendront que vous me l'étiez infiniment !

Alors, Raoul, ayant donné toutes ses instructions à Monlac, écrivit à Gabrielle de Vergy.

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LA MORT d'un CROISÉ

N finissant d'écrire, une pâleur mortelle se répandit sur son visage ; il fit signe à Monlac, ne pouvant plus parler, de prendre la lettre qu'il devait porter à sa destination. Monlac effrayé appela du secours ; Roger entra, quel spectacle navrant pour lui, chaque moment qui rapprochait Raoul de sa fin ajoutait à sa douleur.

Le sire de Coucy revint de cette faiblesse. Roger avait appelé révêque de Beauvais qui avait accompagné les croisés, promptement, il était arrivé sous la tente de Tillustre chevalier, du vaillant guerrier, qui, sujet dévoué, avait donné sa vie pour son roi ; chrétien fervent, était venu, sur cette terre inhospitalière, chercher la mort au service du Christ, fils de Dieu ; Raoul avait rempU tous ses devoirs, pensé à son Dieu, à son roi, à sa patrie, à son vieux et noble père, à sa mère, illustre dame, et à sa soeur, l'ornement de la cour du roi PhiUppe Auguste^ à son ami et frère Roger de Réthel; enfin aux tendres souvenirs de sa première et printanière affection, jamais oubliée.

Aussi, il éprouvait une grande satisfaction d'avoir ainsi exécuté tout ce que l'amitié et son premier amour

avaient exigé de lui, et mis en état de paraître devant son Dieu! Ce qui lui donnait une grande tranquillité jusqu'à l'instant où il expira dans les bras du comte de Réthel. La conformité du caractère de ces deux illustre? amis, leur confiance réciproque, l'amour malheureux de l'un, la passion de l'autre traversée, les avaient unis si intimement, que Roger crut qu'il ne pourrait survivre à la perte de Raoul ; sa douleur était inexprimable, surtout quand il se rappelait avec quelle ardeur cet ami s'était arraché des bras de l'inexorable mort, pour s'occuper de ce qui pouvait amener son bonheur.

Tout excitait son affliction que sa raison ne put de longtemps modérer.

Quoique Philippe fût sans espérances pour les jours de Tillustre guerrier qu'il perdait dans Raoul, ce prince fut aussi frappé d'apprendre sa mort, que s'il s'était flatté de saguérison. Il ordonna une pompe funèbre militaire. Les soldats, dans un morne silence, tous les capitaines, grands seigneurs et évêques de la suite du roi, accompagnèrent le corps du sire de Coucy sur la brèche, où, triomphant des ennemis de la religion chrétienne^ et en sauvant la vie du roi, il avait été blessé mortellement. La bannière royale, l'oriflamme de France était voilée en signe de grand deuil.

Philippe Auguste marqua sa sépulture à cet endroit même, quel plus glorieux tombeau ! Il fit élever une espèce de pyramide, avec une inscription, où se lisaient l'illustre naissance, l'âge et les actions éclatantes du héros chrétien.

Dans le pays on se souvient encore du sire de Coucy, tombé en sauvant son chef, et conservant à la France celui qui fut un de nos plus grands rois.

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