‹ Gabrielle de VergyChapitre 22 sur 33 · RETOUR DU ROI. — MONLAC EN BOURGOGNE · texte numérisé non relu

RETOUR DU ROI. — MONLAC EN BOURGOGNE

A réduction de la ville de Saint-Jean d'Acre mettait les deux rois en état d'achever^ avec un succès glorieux, leur entreprise; lorsque Philippe fut attaqué d'une maladie, dont le genre et l'opiniâtreté firent naître des soupçons dans l'armée française.

Richard eut la mortification d'être l'objet de ses soupçons, sa violence naturelle céda à la douleur accablante qu'il en ressentit. La crainte de perdre Philippe avait vivement^ trop vivement saisi le cœur de tous ceux qui entouraient ce prince, pour la lui pouvoir cacher. On le pressait tous les jours de quitter un climat contraire au rétablissement de sa santé, il se laissa enfin persuader.

Ayant pris ses mesures avec le roi Richard, il lui laissa une partie de ses soldats, avec six cents cavaliers, sous le commandement du duc de Bourgogne; il reprit la mer et revint vers la France.

Sa navigation fut heureuse, et bientôt il débarqua au port d'Ostie, ensuite, il traversa l'Italie et revint en France au mois de décembre.

Arrivé à Lyon, quoique sa santé parût très bien réta-

blie, il voulut y séjourner pour y prendre quelque repos, à la suite d'un aussi long voyage.

Cette résolution du roi contraria singulièrement le comte de Réthel^ qui aurait voulu arriver promptement à Paris.

L'on peut aisément penser qu'il avait immédiatement pris près de lui le fidèle Monlac, mais sachant bien que ce gentilhomme avait une hâte extrême de s'acquitter de sa triste mission, tant recommandée par son illustre maître, au moment de sa mort, il lui permit, aussitôt qu'ils furent arrivés à Lyon, d'aller exécuter les derniers ordres de Raoul.

Monlac prit aussitôt la route de Bourgogne, malgré toutes les fatigues et les périls auxquels il s'exposait pour remettre à Gabrielle le précieux et funèbre dépôt dont il était chargé, et prendre toutes les précautions que lui conseillait sa prudence consommée, bien connue de Raoul de Coucy.

Et il n'avait pas tardé d'arriver à Autrey, où le comte de Fayel résidait dans un château qui appartenait pour lors à un des seigneurs de Vergy.

Autrey est un beau village, dans une plaine de Franche-Comté, sa population est d'environ 1,200 habitants, il est placé sur la route de Gray à Fontaine-Française ; dans le lointain, il est environné d'une colUne en demi cercle. Le château, qui est dans cette plaine, est entouré de fossés profonds, qu'autrefois on avait soin de remplir d'eau ; on voit par ce tableau que pénétrer dans cette demeure n'était pas chose facile et sans péril.

MONLAC A AUTREY

id ÉjA quelques nouvelles échappées, mais encore 1 iî^^^^^^i^^s, annonçaient les victoires remporc/<H^^^ ^é^s Orient, mais sans aucuns détails sur ce qu'elles avaient coûté ; la triste dame de Fayel, en face d'elle-même et en butte aux persécutions de son mari jaloux et presque toujours furieux, gémissait sur son triste sort ! Son affection première, toujours la même, malgré ses efforts pour la vaincre, lui montrait les dangers auxquels était exposé Raoul de Coucy, et elle ne pouvait y rester indifférente ; malgré elle, des frissons de terreur venaient la secouer; son imagination le lui représentait pâle et sanglant^ couché dans la poussière et prêt à rendre le dernier soupir. Cette funeste image l'effrayait, et lui faisait éprouver de cruelles douleurs !

D'autres fois aussi, elle croyait le voir, renversant d'un bras victorieux les bataillons ennemis, et revenir couvert de gloire ! Mais presque toujours, c'était la crainte qui l'emportait, et alors elle retombait dans une noire mélancolie.

Les traitements que Fayel faisait éprouver à sa femme justifiaient sa tristesse profonde !...

Le comte de Fayel et Gabrielle étaient presque aussi à plaindre l'un que l'autre, ils étaient installés pour le moment présent dans leur terre, près de Gray ; Monlac, en quittant Lyon, suivit la Saône et arriva à Autrey.

Avant d'aller au château de Gabrielle de Vergy, il lui fallut prendre des précautions, et se déguiser, cela pour éviter le grave inconvénient pour lui d'être reconnu par le comte de Fayel, qui l'avait vu autrefois si souvent à la cour de Philippe Auguste.

Son déguisement fait, il partit et arriva vers une des portes du parc, mais il n'osa dès l'abord se hasarder d'y entrer, il commença par en faire le tour, s'informa auprès d'un paysan qu'il rencontra, si le comte de Fayel était dans son château, et s'il n'allait point quelquefois à la chasse. Ce paysan lui répondit que le seigneur de ces lieux prenait souvent ce plaisir, ce divertissement.

Monlac alors résolut d'attendre cette occasion pour entrer dans le château ; mais, pour la saisir, il lui fallait passer des jours à se promener aux alentours du parc. Le désir d'exécuter ce que son cher maître avait désiré avec tant d'ardeur diminuait aux yeux de Monlac le péril auquel il s'exposait, et il n'était occupé qu'à trouver le moment favorable pour pénétrer jusqu'à Gabrielle, sous le prétexte d'avoir à lui montrer des marchandises curieuses venues d'Orient.

Malgré ses précautions, il était impossible à Monlac de n'être pas remarqué des habitants du village, qui étaient au pied du château. Celui qu'il avait interrogé, inquiet de rencontrer depuis trois jours sur son passage

le même étranger, voulut se faire un mérite, auprès du comte de Fayel, d'un avis qui pourrait peut-être l'intéresser; il l'avait donc informé de sa remarque.

Ce dernier venait d'apprendre que le roi^ de retour de la Terre-Sainte, était depuis cinq ou six jours à Lyon ; cette nouvelle lui fit d'abord penser que celui qu'on voyait depuis trois jours rôder autour de son parc était ou Raoul ou quelqu'un à lui, chargé d'épier le moment pour voir la comtesse de Fayel.

Ce soupçon l'exaspéra, et irrita encore sa jalousie, il en fut transporté de colère et devint furieux comme toujours! Le désir de se venger sur Raoul des chagrins et des tourments qu'il éprouvait depuis si longtemps comprimés et la fatale tendresse de Gabrielle pour Raoul lui inspira sur-le-champ un parti violent. Il sortit donc avec trois de ses gens, et se dirigea du côté où, comme on venait de le lui dire, il trouverait celui qu'il croyait son ennemi.

LE MEURTRE, LA BOITE d'oR, LA LETTRE

ONLAC voyant de loin avancer quatre cavaliers, parmi lesquels il croit distinguer Fayel, sent ' le péril qu'il court et veut y échapper. Fayel,

apercevant son dessein, vient sur lui à toute bride et l'arrête. Il voit d'abord que ce n'est point le sire de Coucy ; cependant il a une idée vague, confuse, de celui qui essaie en vain de se cacher. Oh ! traître, lui crie-t-il, ton déguisement aux portes du château m'instruit de ton projet criminel, et à l'instant je vais t'en châtier; ta mort sera la récompense de ton zèle! elle instruira ton maître du sort que lui garde mon ressentiment ! En achevant ces mots, la fureur du seigneur de Fayel éclate plus violente, et, aidé de ses gens, il se rend maître de Monlac qu'il assassine, malgré les courageux efforts que fait ce gentilhomme pour défendre et vendre chèrement sa vie.

A peine a-t-il vu Monlac tombé sous les efforts de quatre forcenés, que le comte de Fayel met pied à terre^

et ordonne à ses gens de rentrer dans le château, leur défendant de parler de ce qui vient de se passer. Aussitôt qu'il se voit seul, il fouille fiévreusement la victime qu'il vient d'immoler à ses jaloux transports. Mais, ô ciel ! que lui trouve-t-il, une boîte d'or, renfermant le cœur de Raoul de Coucy, avec une lettre du noble chevalier, mort en Terre-Sainte.

Cette vue produit sur le féroce et furieux Fayel une double impression ; il frémit d'horreur et tressaille de joie ; Raoul n'est plus, sa mort Ta vengé, et a puni celle qu'il aimait. Il lit et relit le fatal écrit ; chaque mot augmente sa fureur ! Raoul ne regrette sa vie que parce qu'il se sent aimé de Gabrielle, il se plaint, il est vrai, de sa vertu trop sévère; mais il s'applaudit malgré cette vertu de régner dans son cœur ; il lui envoie le sien pour preuve de son amour, comme assuré que ce terrible gage, loin de lui être un objet effrayant, lui sera précieux! Le seigneur de Fayel reste quelques moments comme abîmé dans de funestes pensées. Tantôt il regarde d'un œil égaré ce que renferme la boîte qu'il palpe ; tantôt, il lit la lettre ; ces deux objets l'irritent également. La preuve de la douce affection de Gabrielle pour Raoul, sa mort et la douleur qu^en sentira la comtesse de Fayel , ne lui paraissent point encore une vengeance complète! Il médite un projet, enfanté par la rage la plus épouvantable ! C'est du cœur même de Raoul qu'il veut faire usage pour exécuter la plus affreuse barbarie !

Depuis longtemps, le seigneur de Fayel, pour se soustraire au chagrin que lui causait la mélancolie de la dame de Fayel, passait des journées entières sans la voir;

elle-même, toujours malheureuse, demeurait dans son appartement, tous deux, réciproquement, craignaient leur présence ; l'un ne savait donner de bornes à ses reproches, l'autre ne pouvait les soutenir.

Le seigneur de Fayel voulait gagner sur lui d'être insensible à l'injure que lui faisaient les sentiments de sa femme pour Raoul de Coucy, depuis qu'il l'avait surprise versant des larmes sur ses tablettes et sur la lettre d'Adélaïde de Coucy, son amie. Gabrielle se reprochait la pénible situation où la sienne réduisait son mari. Tous les jours étaient pour elle des jours de tristesse et de solitude! Elle les passait occupée de ses douloureuses pensées ; autour d'elle, elle n'avait personne à qui confier ses peines et ses inquiétudes. Ses repas étaient courts et silencieux !

Dès que le seigneur de Fayel eut en son pouvoir la boîte qu'il venait de trouver sur le malheureux Monlac, il rentra au château, donna des ordres convenables pour l'exécution de son monstrueux, de son horrible projet^ médité depuis plusieurs jours.

La fureur^ animée par sa passion, lui faisait désirer avec une extrême impatience l'heureux moment pour lui, où il devait jouir de sa vengeance... Cet horrible moment arriva enfin.

Depuis déjà quelque temps, Gabrielle mangeait seule dans sa chambre ; Fayel était à sa porte sans qu'elle en fût informée. Il entra avant que l'on eût enlevé le seul mets présenté jusqu'alors à sa femme; il ordonna à tout le monde de se retirer, prit un siège et se plaça en face d'elle.

— Voulez-vous, Madame, dit-il d'un air assez gai, que je

VOUS voie aujourd'hui souper? ma présence ne peut vous gêner ?

Gabrielle répondit à Fayel avec la douceur qui lui était habituelle, et que tous ses chagrins n^avaient pu altérer.

— Mangez, Madame^ poursuivit-il après un moment de silence, ce que vous mangez doit être pour vous un mets délicat ! c^est le cœur de Raoul de Coucy.

Gabrielle croyant que Fayel lui tenait cet horrible discours pour voir l'effet qu'il produirait sur elle, répondit :

— Vous et moi, Monseigneur, serons-nous donc sans cesse les tristes victimes de noirs et jaloux soupçons ?

— Non! non ! reprit Fayel, c'est le cœur de Raoul de Coucy, dont vous voyez encore les restes devant vous, il est mort ce Raoul!.., qui m'était odieux! Les Sarrasins ont commencé ma vengeance, et je viens de la rendre complète... Lisez plutôt, et il lui jette la lettre... Gabrielle, en Usant, est saisie d'horreur! chaque mot lui porte un coup mortel, elle perd l'usage de ses sens, en achevant la lettre de Raoul :

« Je sens, Madame, que je vais cesser de vivre, et je 0 sens que ma passion ne fut jamais plus forte.

« Vous l'avez payée d'une affection et d'une ten- « dresse qui, sans rien coûter à votre austère devoir, a « fait le bonheur de ma vie ! Oserai-je me flatter que, « lorsque vous serez au terme où je me trouve (puisse « le ciel le reculer !)^ vous serez occupée de moi, comme « je le suis de vous, Madame, je l'espère ! Vous le pourrez, « sans léser cette vertu pure, que j'ai toujours respectée « dans vous ; cette pensée flatteuse éloigne de moi l'hor-

« reur d'une mort prochaine ; c'est cette pensée qui me (( fait charger le fidèle Monlac de vous remettre, au péc( ril de sa vie, une boîte, dans laquelle est enfermé un « dépôt qui vous coûtera des larmes, et vous sera pré- « cieux! Mes sentiments justifient la hardiesse et la sin- « gularité d'un don pareil, et la connaissance que j'ai « de ce qui se passe dans votre âme m'assure de l'uc< sage que vous en ferez... Je m'affaibHs... ma vue se c( trouble... Adieu... Madame... Je meurs...

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