GABRIELLE MEURT. — EXPIATION FAYEL AU COUVENT
E barbare Fayel jouissait de la douleur déchirante de Gabrielle et de l'état lamentable où sa jalousie l'avait réduite. Mais la durée de son évanouissement lui fit craindre qu'il ne fût l'avant-coureur d'une fin prochaine ; et le secours qu'elle en eut fut dû à sa cruauté. Il était impatient d'être le témoin de sa douleur, et il voulait satisfaire à sa brutale passion, en insultant à sa misère; il voulait qu'elle pût lire dans ses yeux cette noire fureur qui l'animait, si propre à lui annoncer un avenir dont il se flattait qu'elle serait eff'rayée.
Gabrielle demeura plus de deux heures sans pouvoir reprendre ses sens, enfin, elle rouvrit les yeux à la lumière ; quel spectacle lui est offert ! Les restes d'un horrible repas, son mari qui vient de faire une action dont le seul récit fait frémir la nature. Son âme est agitée de mille impressions douloureuses; tantôt une pitié profonde l'émeut, tantôt la douleur la plus poignante lui serre le cœur ! La colère et l'indignation la secouent toute entière. Mais aucun de ses sentiments n'éclate; baissant
les yeux^ elle garde un morne silence, qui exaspère encore davantage FayeL
— Je le vois, dit-il, vous ajoutez à l'outrage que me fait votre cœur, celui de mépriser ma juste indignation! Votre silence n'est ni l'effet des remords, ni de la crainte que devrait vous inspirer un mari si cruellement offensé ! Cette douleur muette, en marquant votre mépris, semble braver ma vengeance ; mais tremblez ! craignez tout d'un homme qui vous a tant aimée ! Je mesurerai les châtiments que je vous prépare à l'amour que j'ai eu pour vous ! ma haine me rendra vos jours précieux, je les ménagerai, mais ce ne sera que pour jouir plus longtemps du plaisir de vous faire souffrir et expier.
— Cela, répliqua Gabrielle, n'est plus en votre pouvoir : bientôt vous n'aurez plus le soin, ni d'abréger, ni de prolonger mes jours remplis d'infortune ! Bientôt je serai hors d'état de vous craindre ! Vous êtes plus à plaindre que moi ! Vous allez être livré à des remords qui ne vous quitteront plus jamais. Plût au ciel que cette triste aventure fût enseveUe dans un profond oubH ! mais il est des crimes que la justice de Dieu ne laisse point ignorer ! c'est la plus grande vengeance qu'elle puisse exercer contre vous, contre un homme de votre rang ! Votre mémoire sera odieuse à la postérité, la mienne la touchera d'émotion ! Je n'ai rien à me reprocher ; j'ai combattu une malheureuse passion qui régnait dans mon cœur avant que je vous eusse donné la main. Elle ne m'a point fait oublier mon devoir ! Je n'ai écouté que lui ^ Je lui ai sacrifié tout ce que la vertu la plus austère exigeait de moi. C'était pour lui obéir que
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je vous ai forcé, vous et mon père, à m'arracher de la cour de Philippe ! A vous de juger quel est ici de nous deux le plus criminel.
La modération de Gabrielle étonna Fa37el; cet étonnement fit place à la honte, au remords d'avoir commis des crimes qui lui faisaient enfin reconnaître l'innocence de sa femme.
Pour cacher son trouble et sa confusion, il sortit sans rien répondre.
Gabrielle, aussitôt délivrée de sa présence, alla se réfugier au fond de ses appartements, où elle put sans contrainte s'abandonner à sa douleur et donner libre cours à ses plaintes.
ce Raoul est mort ! non je ne veux point lui survivre. L'action horrible que vient de commettre le comte de Fayel, qui a été malgré moi mon époux, me condamne à mourir; eh! bien, Raoul, toi le premier ami de ma vie^ dont la tendresse fut si pure et si droite, la mort nous réunira, ce que les hommes ont empêché. Dieu le permettra, salut donc, ô mort, ma libératrice, et viens! »
Elle lit et relit la lettre qu'elle tient toujours en ses mains, ses larmes abondantes coulent sur le fatal écrit. « Hélas ! qu'as-tu fait, Fayel ! que ne me laissais-tu la Uberté de pleurer un héros mort dans les bras de la victoire ! ma douleur aurait été aussi innocente que Tétait ma tendresse, j'aurais même pris soin de te la cacher! Le respect que j'ai toujours eu pour le fatal lien qui nous unit m'aurait soutenue dans un si grand malheur! Tu m'aurais toujours vue semblable à moi-même^ chercher à adoucir ton caractère farouche et soupçonneux! Je me serais fait une loi d'essuyer, sans mur-
murer, toute la rigueur de tes caprices ; et s'il n'eût pas été en mon pouvoir de te rendre le maître de mon cœur, tu l'aurais été du moins de toutes mes démarches. Mais pourquoi m'occuper de Fayel ? Je vais mourir, et mes dernières pensées doivent être pour toi, Raoul, qui n'es plus; jamais passion fut-elle aussi respectueuse que la tienne ? »
Le seigneur de Fayel, à peine sorti de l'appartement de Gabrielle, ressent l'effet de ce qu'elle vient de lui dire^ une sombre et terrible douleur s'empare de lui. Les remords envahissent son cœur; il voit avec horreur toute la barbarie d'une monstrueuse et infructueuse action, il ne peut comprendre comment il a pu la commettre : « J'étais jaloux de Raoul de Coucy, s'écrie-t-il, et je n'ai jamais eu la moindre preuve qu'elle m'eût offensé.
« La mort m'a délivré d'un rival redoutable à mes yeux ! La lettre trouvée sur ce malheureux écuyer que, dans un premier mouvement de fureur, j'ai immolé, ne devait-elle pas remettre le calme dans mon âme ? La pureté de la conduite de Gabrielle n'y était-elle pas évidente ? Loin de soustraire à sa connaissance cette lettre et cette boîte fatales... quel usage en ai-je fait? J'en frémis ! et Gabrielle est innocente, elle a toujours été la plus vertueuse des femmes ! Elle en mourra de douleur ! Moi seul, après l'avoir accablée presque tous les jours de reproches injustes, seul je lui ai enfoncé le poignard dans le sein ! Pourtant je veux la voir ! il faut qu'elle soit témoin de la souffrance que j'endure... Mais... oserai-je me présenter devant elle ? »
Toute la nuit, Fayel fut agité de mouvements désordonnés. A peine vit-il le jour qu'il fit appeler Marandé,
celle de ses femmes que Gabrielle aimait plus que toutes les autres. Dès que Fayel l'aperçut, il lui demanda ce que faisait, ce que disait la comtesse !
— Hélas ! seigneur, que voulez-vous que je vous apprenne? La comtesse est immobile ; elle ne profère pas un mot ; des soupirs et des larmes marquent seulement l'agitation de son âme ! Elle a souvent des faiblesses dans lesquelles il semble qu'elle va expirer : en vain nous la sollicitons, elle semble ne plus nous entendre, abîmée qu'elle est dans sa tristesse.
Jamais la comtesse de Fayel n'avait raconté à personne de sa suite ses douleurs, et Maraudé ignorait ce qui s'était passé la veille entre Gabrielle et Fayel... surprise de ce qu'elle voyait^ elle cherchait en vain à en démêler la cause.
Maraudé crut, en rentrant auprès de sa maîtresse, pouvoir lui dire que Fayel l'avait mandée ; qu'il était dans une agitation extrême... qu'il articulait avec peine ce qu'il disait. La dame de Fayel ne répondit pas et lui fit signe de ne point continuer.
Fayel était hors de lui-même, trente fois dans le même jour il alla vers l'appartement de Gabrielle, trente fois il n^osa y entrer, il parcourait son château, ses jardins, son parc, et ne savait jamais où il était. Ne pouvant enfin résister à l'impatience d'apprendre par lui-même dans quel état se trouvait la malheureuse comtesse, il entra enfin chez elle, il la trouva accablée de douleur, elle ne marqua aucune surprise de le voir, elle n'avait plus rien à redouter de ses violences. Tout allait finir pour elle. Elle ordonna à ses femmes de sortir, puis s'adressant à son jaloux mari :
— Que venez-vous faire ici, croyez-vous n'avoir point encore épuisé tous les traits que votre injuste jalousie vous a fournis contre moi ? Mes malheurs, qui tôt ou tard feront les vôtres, ne sont-ils pas assez grands, voulez-vous encore y ajouter?
— Je suis ici, Madame, pour vous demander la grâce d'un grand criminel, d'un coupable rongé de remords, d'un homme confondu devant votre innocence, et qui vous prie de conserver vos jours si précieux dans cette maison ; laissez-vous toucher et soyez aussi généreuse que le comte de Fayel a été dur et injuste, tous mes moments dans ce que Dieu peut me réserver de vie, seront consacrés à vous faire oublier mes torts.
— Je sens, Monseigneur, que ce retour de vertu ne peut désormais m'être utile, et sans vouloir vous irriter je désire qu'il soit durable, ce sont là les vœux de l'innocence en faveur de ceux qui l'oppriment ! S'il est vrai que votre repentir soit sincère, la preuve en est à votre pouvoir, ne me la refusez point : éloignez-vous d'une femme dont la vue, les sentiments, les paroles et le silence doivent vous accabler.
Puis elle s'arrêta, gardant le silence.
Les protestations et les supplications de Reynaud de Fayel ne purent rien sur cette âme que la souffrance avait endolorie. Il sortit fou de douleur.
Alors, il se met à parcourir son château, comme un homme égaré ! réfléchissant tumultueusement sur tout ce qui vient de se passer, la pâleur de Gabrielle, la peine qu'elle avait eue à lui dire ses dernières paroles, la consternation, les pleurs de ses domestiques, tout lui annonce un malheur prochain.
Alors appelant son écuyer, il lui ordonne d'aller vers le comte et la comtesse de Vergy ; mais l'écuyer est à peine parti qu'il se repent de l'avoir envoyé, il redoute leur présence, il craint leurs justes reproches !
Le comte de Vergy en apprenant le péril où est sa fille se trouble, il questionne l'écuyer qui ne peut lui donner aucune explication sur la cause de cette subite et terrible maladie.
Il part donc accompagné de la dame de Vergy, et ils arrivent bientôt auprès de leur fille qu'ils trouvent mourante. Ce fut pour eux un spectacle navrant, elle mourut en effet quelques instants après leur arrivée, entre leurs bras, elle avait reçu tous les secours et soulagements de la religion.
Comme le seigneur de Vergy effi-ayé faisait appeler, en ce suprême moment, le seigneur de Fayel, on lui dit qu^il venait de monter à cheval^ suivi d'un seul domestique ; il ne questionne point ceux qui lui disent que le seigneur de Fayel vient de partir, sans avoir ni parlé de personne, ni donné aucun ordre. Ce père affligé, désespéré de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il pense, donne tous ses soins, comme suprême consolation, pour faire rendre à sa fille tous les honneurs dus à son rang et à sa vertu, et deux jours après leur arrivée, ils repartent, dans une affreuse désolation.
Le seigneur de Fayel n'avait pu prendre sur lui de revoir les parents de sa femme ; après avoir parcouru toutes les routes de la forêt, sans pouvoir s'éloigner, quelque dessein qu'il en eût, revenait vers son château, lorsqu'il vit le comte et la comtesse de Vergy qui en sortaient pour reprendre le chemin de leur demeure. S'étant
approché, à l'air consterné du vieux seigneur, qui détourne ses regards, et veut l'éviter, il comprend le malheur qui vient de le frapper, et rentre promptement dans sa maison.
Là, il trouve tout dans la plus grande consternation ; il veut se percer lui-même de son épée, mais ses serviteurs le sauvent de sa propre fureur ; un instant il demeure immobile^ sans proférer une seule parole. A ce calme succède un mouvement impétueux, il descend, remonte le même cheval, et, dans un moment, on le perd de vue.
Il était allé droit à un monastère près de son château de Fayel où il était arrivé en quelques jours.
L'abbé était son allié, il l'instruit, tout troublé, de son malheur, et lui demande qu'il lui soit permis de se renfermer dans cet asile de la prière, pour y expier son forfait dans la pénitence.
L'abbé se transporta ensuite, en la demeure de Fayel, puis après avoir prié pour la comtesse de Fayel, la plus infortunée et la plus vertueuse femme qui fut jamais, il revint à son monastère. Plus jamais on ne revit le seigneur de Fayel dans le monde, la mémoire de son horrible forfait resta seule.
Visitez le profond vallon de Vergy en Bourgogne, non loin de la côte aux bons vins ; on vous dira l'histoire de Gabrielle de Vergy ; allez en Franche-Comté, en la Comté de Bourgogne, l'on vous parlera de Gabrielle de Vergy^ la dame au cœur sanglant, à laquelle son mari dans un accès de jalousie fit manger le coeur de Raoul de Coucy.
Mais avant de clore mon récit^ maintenant que Ton
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connaît la tragédie, qui s'était passée en Bourgogne, je vais dire à mon lecteur ce que sont devenus les amis de Gabrielle de Vergy.
Le vieux Enguerrand de Coucy, après avoir pleuré son fils Raoul, mort au champ d'honneur en sauvant son roi, avait consenti au mariage de sa fille Adélaïde, Famie de Gabrielle, avec Roger de Réthel, le compagnon de Raoul.
Cest ainsi que, dans la vie comme dans la nature, tout est force de contrepoids et contraste.
Un moment c'est l'orage, c'est le malheur se précipitant sur une famille, un moment après, c'est le soleil clair et radieux, c'est le bonheur.